ÉLECTION DU PAPE
N se hâta de réunir le conclave. Ii en était grand besoin. L’anarchie régnait maintenant dans la ville; les Romains, qui goûtaient fort le soulagement de navoir plus de maître, toutes les magistratures étant abolies par la mort du
pape, mésusaient de leur liberté, comme toujours en pareil cas. Les vengeances particulières se donnaient libre carrière et les malfaiteurs n'avaient plus de frein. En dix-neuf jours, 1l y eut plus de deux cents assassinats ! Dans l’oraison funèbre qu'il fit du défunt pape, Leonello Cheregato, nonce apostolique en France etévêque de plusieurs diocèses, rappela la misère et le désordre qui régnaient aussi bien à Rome qu'aux alentours (28 juillet 1492). On craignit même des mouvements populaires. Le château Saint-Ange et le Vatican furent solidement gardés de troupes que l’on renouvelait souvent par mesure de précaution ; les condottieri ne quittaient pas leurs armes.
Donc, le lundi 6 août 1492 au matin, le délai des neuf jours d’obsèques étant expiré, les cardinaux vinrent s’enfermer dansla chapelle Sixtine, que l’on avait apprêtée en hâte et dont toutes les issues furent murées.
Tandis qu’ils gravissaient les degrés de Saint-Pierre, un météore singulier les remplit d’étonnement et de crainte. Trois soleils d'éclat pareil apparurent à l’Orient 1. Le même soir, on aperçut dans le palais du cardinal Giuliano della Rovere, qui se trouvait près du Vatican, dans une tour où nul que les initiés ne pouvait avoir accès, seize torches allu-
1. Les parhélies, phénomène relativement fréquent, ne peuvent soleils n'avaient pas, bien entendu, même éclat, 1e soleil vérise produire que lorsque le soleil est peu élevé sur l’horizon. Les trois table étant naturellement plus brillant que ses réflexions.
mées ; elle s’éteignirent l’une après l’autre, excepté une seule qui brûla longtemps dans la nuit. Et le peuple eut le sentiment que de graves événements allaient s’accomplir.
Avant d’entrer au conclave, les cardinaux avaient décidé, on l’a vu, d'admettre à siéger les deux cardinaux qu’Innocent VIII avait élus en 1489, Sanseverino et Gherardi, mais qui n'étaient pas encore « déclarés ».
Le nombre des cardinaux qui pénétrèrent dans la chapelle Sixtine se trouva donc être de vingt-trois ; quatre seulement étaient absents !. Les créatures de Sixte IV et d’Innocent VIII étaient de beaucoup les plus nombreux ; ils étaient dix-sept tandis que ceux qui avaient été nommés par les pontifes précédents n'étaient que six, tant la mort avait fait de ravages en vingt ans. On conçoit donc que la moralité du Sacré Collège ne fût pas inattaquable.
Depuis quelque temps déjà, les souverains de France, d'Allemagne, de Naples, d'Espagne, le duc de Milan, les Républiques italiennes pratiquaient ceux dont on espérait capter le vote ; les barons romains s’agitaient de leur côté, en sorte que les intrigues se croisaient. De grosses sommes d’argent avaient été mises par le roi de France à la disposition de ses agents ; 100 000 ducats étaient déposés à Gênes, plus encore, 200 000 ducats murmurait-on, chez les banquiers romains.
Le cardinal Bernardino Carvajal fit le discours d’usage sur l'élection du nouveau pape; il y prodigua les sagesavis et les recommandations devant des auditeurs sans doute distraits 1.
La première journée fut passée, comme d’habitude, à régler la tenue du conclave, les procédés de votation. Les Pères passèrent la nuit en prières ; le lendemain matin une messe fut dite pour invoquer les lumières du Saint Esprit, puis le calice dont on venait de se servir fut placé sur un plateau devant l’autel, et les cardinaux vinrent tour à tour y déposer leur bulletin, scellé de leur sceau, après y avoir inscrit le nom du cardinal qu’ils voulaient voir élire pape et ceux de deux autres cardinaux « en manière de politesse * ». Le vote achevé, le premier cardinal-évêque s’approcha et prit entre le pouce et l’index un bulletin qu’il passa au premier cardinal-prêtre, lequel l’ouvrit et le remit au premier cardinal-diacre qui en donna lecture. Après quoi les bulletins étaient aussitôt brûlés. On avait remis à chaque cardinal une feuille de papier en son nom sur lequel il inscrivait les résultats.
Aucun candidat ne semblait avoir des chances certaines ; le cardinal de Naples, Oliviero Carafa, et le cardinal de Lisbonne, Giorgio Costa, pouvaient toutefois compter sur un certain nombre de voix, mais la France favorisait le cardinal Giuliano et le duc de Milan favorisait son oncle, le cardinal Ascanio Sforza 4. On parlait aussi de Piccolomini
1. FUREL, Hierarchia catholica, vo,. II, donne es noms des car dinaux absents et présents. De même CrAccoNI0o.