COURONNEMENT DU PAPE
Le dimanche 16 août 1492 eut lieu le couronnement du pape à Saint-Pierre et la « prise de possession » au Latran. Cette cérémonie, qui prenait plus d’ampleur et d'éclat à chaque nouveau pontificat, s’accomplit avec un ordre qui surprit tout le monde ; on n’était pas habitué à tant de discipline 1.
Quand la cérémonie à Saint-Pierre eut été finie, le cortège se dirigea vers le Latran. Les troupes mercenaires ouvraient la marche, puis venaient les familiers et la maison du pape, les orateurs des divers pays, les prélats, les évêques et les cardinaux portant leurs mitres et montés sur les chevaux caparaçonnés de somptueuses étoffes, les seigneurs des villes et des châteaux dépendant de l'Eglise, les Baglioni de Pérouse, les Varano de Camerino et d’autres encore qui devaient tomber victimes de l’ambition du souverain pontife et de son fils. Le comte de la Mirandole tenait l’étendard du pape à ses armes. Ensuite s’avançaient des prélats portant le Saint-Sacrement précédé d’une lanterne. Le comte Nicola Orsini de Pitigliano, capitaine général de l’Église, armé et casqué, escortait le ciboire ; derrière lui était le pape monté sur une haquenée et protégé du soleil, qui dardait ses plus chauds rayons d’août, par un dais doré tendu de jaune et de rouge ; il avait la tête ceinte du trirègne. Les cardinaux Piccolomini et Riario soutenaient les extrémités de son manteau. La foule des membres et des employés de la Curie, le clergé, les corporations ouvrières dont le nombre allait s’augmentant parallèlement à l’opulence croissante de la ville, fermaient le cortège qui comptait plus de dix mille personnes à cheval. Sur l’ordre du pape, on jetait au peuple des carlins d’argent.
1. Description de Corto, dans l’Historia di Milano et de PIETRO du marquis de Mantoue, Rome, 31 août 1492. — CANCELLIER Decrint, général de l’ordre des Camaldules, Venise, 1524. — Storia de’ Solenni Possessi, Rome, 1802. —H, Porcius, Portium, Relations de l’envoyé florentin et de Floramonte Brognolo, envoyé Commentarium compilavit, Rome, 1493.
Partout sur la route que suivait le cortège et qui était longue de plus de trois milles, les maisons étaient tendues d’étoffes chatoyantes, de soieries, de draperies de velours; des arcs, des portiques partout s’élevaient; l’un des arcs de triomphe était la reproduction de celui de Constantin ; à côté, des jeunes filles récitèrent des vers pour célébrer la gloire d'Alexandre VI. De grands tableaux symbolisaient la gloire future du pape ; des inscriptions publiaient ses louanges ; il était comparé à Alexandrele Grand, aux plus grands bienfaiteurs de l'humanité, à César.
Une inscription portait : O VISE SVIS IN ACTIONIBUS MODERATVR FACILE AC PARVO CUM LABORE AD OMNIA PERVENIT. Combien démentie par les événements !
Le cardinal Barbo avait fait construire un bœuf, par allusion aux armes des Borgia, qui jetait de l’eau par la bouche et les naseaux !. Le Capitole était particulièrement décoré et des réjouissances y furent données, d'autant plus brillantes que le pape avait maintenu dans ses fonctions le sénateur Ambrogio Mirabili de Milan.
Le château Saint-Ange était en armes ; à chaque créneau on voyait un homme tout armé ; les canons tiraient des salves sans arrêt ?. Au sommet de la tour centrale, au plus haut du château, était déployé un étendard aux armes du pape ; il mesurait douze mètres sur quatre et avait coûté 150 ducats ; deux étendards aux armes de l'Eglise et du peuple, beaucoup plus petits, flottaient au-dessous *.
Les juifs attendaient le pape au pied du château pour lui présenter, selon la coutume, le livre de la Loi qu’ils avaient placé sur un pupitre entouré de cierges. Le pape fit la réponse habituelle, disant qu’il approuvait la Loi mais blâmait l'interprétation qu'ils en donnaient, confirma leur Statut et les autorisa à continuer à vivre au milieu des chrétiens, ce qu'ils firent d’ailleurs jusqu’au temps de Paul IV.
Il y avait des heures que le cortège était parti de Saint-Pierre quand il arriva au Latran. Tous les assistants étaient « morts de chaleur, de fatigue et de poussière». Le pape ne put résister ; au moment où il s’apprêtait à recevoir l'hommage du chapitre du Latran, il se trouva mal et tomba dans les bras du cardinal Riario ; on dut lui jeter beaucoup d’eau au visage pour le faire revenir à lui, ce qui fit réfléchir Delfini, le général des Camaldules, sur la fragilité des choses humaines.
Corio, qui est le descripteur le plus complet de la cérémonie, assure qu’on fit la constatation qui avait été instituée, à ce que raconte la légende, à la suite du pontificat de la papesse Jeanne.
1. Sous le pontificat d'Alexandre VI, les bucranes furent souvent employés dans la décoration architecturale MünrTz, Les Arts, p. 146, note 2.
2. Dès le début, Alexandre VI s’entoura d’un appareil guerrier- En novembre 1492, il avait une garde personnelle de cent hommes dont la solde coûtait 1 189 ducats par mois.
3. L’étendard du peuple à ses armes, avec les lettres S. P. Q. R. hautes de deux palmes et brodées en or, coûta 50 ducats. Les vingt pennons des trompettes, bordés d’une frange d’or, coûtèrent 200 ducats.
Les « compagnons peintres » qui travaillèrent à orner ces éten-
dards, les baldaquins et les dais firent remarquer qu on n’en avait jamais fait d'aussi riches, avec autant d’or, et qu’il convenait qu’on leur en tînt compte.
Les banquiers Spannocchi certifièrent les inémoires desdits peintres, des merciers et des marchands de soie. Le parasol en soie jaune et rouge coûta 50 ducats,
Les toiles peintes représentant les armes du pape destinées à la chapelle du couronnement et à la cérémonie extérieure coûtèrent 15 ducats. Elles étaient l’œuvre de Pier Matteo d’Amelia qui travaillait avec Antonio Aquilio, dit Antoniazzo de Rome
Le gonfalonier de la ville reçut 40 ducats pour un manteau,
Des courriers furent envoyés dans toutes les directions pour annoncer l’accomplissement de la cérémonie ; ils reçurent chacun, pour leurs frais de voyage, 350 ducats. Celui qui alla à Valence fit le trajet en dix-huit jours. La joie des habitants à la nouvelle que leur compatriote et leur archevêque devenait pape fut si grande qu'ils donnèrent à cet heureux messager un vêtement écarlate et tant d'argent qu’il put marier deux de ses filles, « ce qui ne serait pas arrivé autrement ». Il y eut de grandes réjouissances, une procession et un Te Deum ; chacun voulut baiser les mains de la sœur du pape, dona Beatrice, femme de Ximenès Perez de Arenos. Le syndic de la petite bourgade de Jativa fut aussi prévenu par une missive lui relatant l'événement. Les jurats de Valence adressèrent au pape une lettre mi en latin et mien catalan pour le complimenter. L'avenir montra qu'ils avaient, en effet, tout lieu de se réjouir !.
Le premier acte d'Alexandre VI fut d'accorder, le 31 août 1492, la pourpre à son neveu Giovanni Borgia, archevêque de Montreale ?. Les papes, il est vrai, avaient le droit de disposer du chapeau devenu vacant par leur élection.
1. JoAQUIN L. bE ViLLANUEVA, Viage lilerario a las Iglesias Constantinople et correcteur des Lettres pontificales. Il mourut de España, vol. IV, p. 109, Madrid, 1804. quelques jours avant lie pape, le r°f août 1503. On l’accusait
2. Né en 1447, il éteit fils de Giovanna ou Juana, sœur du pape, d’avoir l’esprit mercantile et de prêter son argent, une trentaine et de Guglielmo Llanzol. Innocent VIII l’avait nommé gouverneur de mille ducats, à gros intérêts. Vers la fin de sa vie, il était de Rome. Alexandre VI le fit évêque de Ferrare, patriarche de brouillé avec le pape (Paolo Cappello).