SITUATION POLITIQUE
point de vue intérieur, dans un pitoyable état ; l’anarchie régnait partout ; son manque de volonté, ses maladresses, son favoritisme, avaient désorganisé l’administration et achevé une décadence que Sixte IV avait commencée. Le domaine de l’Église
[ E pape Innocent VIII avait laissé le Saint-Siège, tant au point de vue extérieur qu’au
se désagrégeait. Des guerres malheureuses avaient ébranlé le prestige du Saint-Siège; la dévastation avait été portée jusque sous les murs de la ville ; les troupes napolitaines campaient en vue de Saint-Pierre.
Mais le nouvel élu possédait les qualités et surtout les défauts qui convenaient pour rétablir la situation.
Il avait dépassé la soixantaine; or Aristote assure, avec l’autorité qui lui appartient, que c’est l’âge où les hommes, qu'une longue expérience a instruits et dont l'esprit a mûri, atteignent au maximum de leurs facultés intellectuelles. Ses trente-sept ans de cardinalat et le long temps qu’il avait occupé le poste le plus élevé de la hiérarchie ecclésiastique, la vice-chancellerie (il avait succédé à Francesco Condulmiero en 1457), ses missions à l'étranger l'avaient initié au maniement des affaires. Il passait pour expert en matière de finances, ce qui n’était pas inutile, à cause de l’épuisement du trésor pontifical et, on l’a dit, résolvait avec assurance et lucidité les questions litigieuses portées devant lui.
Alexandre VI proclama dès l’abord hautement son intention de faire régner la paix en Italie. Lorsqu'il reçut au lendemain de son avènement le corps diplomatique, 1l insista sur ce point, sachant bien qu’ainsiil gagnerait tous les cœurs. Les ambassadeurs arrivaient d’ailleurs à Rome tout débordants d’un enthousiasme exubérant et peut-être de commande. Les envoyés de Sienne, qui vinrent le 13 octobre 1492, « se réjouissaient de voir
porter au sommet des grandeurs un pape qui y était parvenu uniquement par ses propres mérites ». Ils proclamèrent le respect qu’on professait chez eux pour sa vertu et ses autres qualités. Pietro de Médicis tint à honneur d’entrer à Rome en tête de l'ambassade florentine. Les députés de Lucques « louèrent l’excellent choix qui avait été fait» et célébrèrent la sagesse et l'expérience du nouvel élu. Les orateurs de Gênes déclaraient que son mérite n'était pas d’avoir été élu, mais désiré. Les Vénitiens, les Mantouans répétaient qu’il s'était montré un excellent cardinal, un chef plein d’expérience, que depuis longtemps, on attendait pour l'Eglise un guide tel que ce prélat qui, pendant quarante ans, s'était instruit dans l’art de remplir sa charge. Les harangues se succédaient sur ce ton dans le tour cicéronien qui devenait à la mode.
Beaucoup de flatterie se mêlait assurément à ces éloges, le désir aussi dese faire bienvenir d’un prince qui allait gouverner la chrétienté, mais elles étaient l’expression également d’un sentiment général. Au dehors, le même engouement régnait. Hartmann Schedel, qui écrivait alors son Liber Chronicarum (publié en juillet 1494), s’exprimait ainsi : « Alexandre VI est plein de science, d'expérience, justement choisi pour diriger la barque desaint Pierre », et il faisait le vœu qu’il vécût longtemps pour le plus grand bien de la chrétienté.
On répéta plus tard que le pape était entré dans le pontificat comme un bœuf (allusion à ses armes) et s’y conduisit comme un lion.
Alexandre VI put donc croire un moment que ses paroles d’apaisement seraient accueillies de tous, qu’il deviendrait, comme il le disait, le père de ses sujets et des chrétiens et réussirait à les unir dans une croisade contre l'Islam. Comme il arrive inévitablement en pareil cas, le contact avec la réalité allait faire éclater à ses yeux la futilité de ses rêveries, si tant est qu’elles fussent sincères.
L’ennemi héréditaire de l’État pontifical était le royaume de Naples. Dès l’avènement d'Alexandre VI, le roi Ferdinando I (Ferrante) s’était inquiété. S'il avait eu beau jeu contre ses prédécesseurs, il sentait très bien qu'avec Alexandre VI la partie serait plus difficile. La lutte commença. Le royaume de Naples devait y succomber et disparaître et, avec lui, l'indépendance italienne. Borgia ne fut que la cause occasionnelle de cette catastrophe. L’antagonisme entre Rome et Naples, qui fournit une occasion de se manifester à la rivalité entre la France et l'Espagne, ne pouvait manquer d'amener tôt ou tard ce résultat.
Après avoir attendu quelque temps pour voir se dessiner la politique du nouveau pape, le roi fit partir pour Rome son fils Federico, prince d’Altamura (11 décembre 1492). L'objet de cette ambassade était de demander au pape de ne pas accorder au roi de Hongrie l’annulation de ses fiançailles avec la fille du roi. Mais Ladislas avait envoyé beaucoup d'argent à Rome, de telle sorte que la requête de Ferrante ne reçut pas bon accueil. Federico était descendu dans le palais du cardinal Giuliano della Rovere!,
1. Le palais dit Del Vaso sur la place SS. Apostoli. Voir P. Apinozri, Roma…., vol. II, p. 14 et ANTONIO DE VASCHO, p. 518 a.
Après l’échec de Federico ils quittèrent Rome ensemble le 10 janvier 1403.
Déjà la situation se gâtait, les vieilles querelles renaiïssaient et les suspicions devenaient violentes.
A la mort d’Innocent VIIT, Franceschetto Cibo s'était hâté de réaliser les biens qu’il possédait autour de Rome ; il vendit à Virginio Orsini ! les cités et les territoires de Cerveteri, de Monterano, de Viano et d’Anguillara, situés au Nord de Rome, dans la région de Viterbe et de Bracciano, moyennant 40 000 ducats. Virginio accroissait par là énormément sa puissance terrienne, il enveloppait Rome et devenait aussi redoutable que l’avaient été autrefois les préfets de Vico. La vente avait eu lieu dans le palais du cardinal Della Rovere, le 3 septembre 1402 ; elle fut confirmée le 2 janvier 1493 à Florence où Franceschetto avait cherché refuge auprès de son beau-frère Pietro de Medicis. Or Virginio était inféodé au roi de Naples, commandait en chef ses troupes et s'était toujours montré hostile au Saint-Siège. Franceschetto n'avait d’ailleurs pas le droit de transférer à autrui la possession de ces terres sans l’autorisation de la Chambre apostolique, car il les tenait seulement en emphytéose et elles étaient soumises aux constitutions de non infeudandis. .
Aussi alarmé qu’indigné, le pape manifesta ses sentiments en consistoire, faisant retomber leblâme principalement sur le cardinal Giuliano della Rovere. Celui-ci sedéfendit avec énergie et ajouta qu'après tout il valait mieux que ces places fussent entre les mains d’un Orsini que d’un Sforza, car il était inévitable qu’elles auraient ététôt ou tard dévolues au duc de Milan par l’œuvre du cardinal Ascanio.
Cette sortie montra au cardinal qu’il avait tout à redouter du pape et, comme il venait encore de se compromettre en donnant son appui au fils du roi de Naples, il jugea prudent de se retirer en un lieu où il avait par avance pris ses précautions.
La ville d'Ostie, qu’il gagna en barque, possédait une forteresse que le cardinal d'Estouteville avait naguère fait commencer et que Sangallo s’occupait d’achever sur les ordres de Giuliano ?. De plus, on pouvait arrêter de là le commerce maritime de Rome, empêcher les blés des terres de labour et les vins napolitains d’arriver ; de là aussi on pouvait maintenir la liaison entre les armées du roi de Naples et les ennemis du pape situés au Nord. On va voir que cette éventualité était à prévoir.
Le pape vécut quelque temps dans les alarmes ; il se demandait si le cardinal n’avait pas réuni des troupes à Ostie et, aidé du prince Federico, ne préparait pas un coup de main sur Rome. Un jour qu’il avait l'intention de déjeuner dans le pavillon de chasse de la Magliana, situé à mi-route entre Rome et Ostie, on entendit, comme on approchait, la détonation d’une bombarde. Aussitôt, toute la compagnie de tourner bride et de s’en revenir à Rome précipitamment sans plus songer à déjeuner, bien que l’on fût à jeun.
Alexandre VI se sentait d’ailleurs en infériorité à l’égard de son adversaire et,
1. Gentil Virginio ou Vergilio Orsini, des ducs de Bracciano, après sa mort qui survint en 1497. Voir LiTTA, Fam, Orsin était le fils de Napoleone et de Francisca Orsini de Monterotondo tabl. XXVII. et le père de Giangiordano qui devint le chef de la famille 2. Il fit également achever la cathédrale.
CHATEAUNSAINT-ANGE.