‹ Une cour princière au Vatican pendant la RenaissanceChapitre 86 sur 203 · LUCRÈCE BORGIA · texte numérisé non relu

LUCRÈCE BORGIA

Le roi de Naples avait beau jeu. Alexandre VI donnait depuis son élection, de plus en plus, libre carrière à ses goûts de faste et ide débauche; même dans le palais du Vatican, il s’entourait de femmes ; il savait la séduction qu'il exerçait sur elles et se plaisait à en user.

Le mercredi 12 juin 1493, cent cinquante femmes de la bourgeoisie étaient invitée à venir au Vatican avec leurs maris ; les ambassadeurs, le sénateur, les officiers capitolins, onze cardinaux, plusieurs évêques étaient également conviés.

Innocent VIII avait naguère admis des femmes aux réceptions du Vatican, ce que les Romains trouvèrent fort mauvais. Quel fut leur sentiment? Leur hostilité envers le pape ne se manifesta ouvertement que plus tard.

Cette fois-ci, il s'agissait d’un événement important, les fiançailles de sa fille Lucrèce.

Que sait-on de son aspect? Peu de chose. Un peu plus tard, les écrivains s’accordent à la trouver belle, douce et tendre. Peut-être leur zèle ne leur a-t-il pas fait outrepasser de beaucoup la vérité.

Une description d’elle assez curieuse se trouve dans la chronique ferraraise de Bernardino Zambotto ; elle est due à Cagnolo de Parme. « Lucrèce, dit-il, est de taille médiocre et mince; elle a le visage allongé, le nez fin, les cheveux blonds, les yeux clairs, d’un bleu laiteux, la bouche un peu grande, les dents très blanches, la gorge bien formée et blanche 1.» Sans doute, on ne saurait tirer des médailles des inductions très assurées, l’art de la glyptique ne comporte pas un grand respect de l’exactitude ; toutefois; Lucrèce y est toujours représentée avec de longs cheveux épandus, ce qui montre qu’en réalité elle devait avoir une chevelure dont elle était fière?. La mèche qui est à l’Ambroisienne à Milan, et qu’elle avait offerte à Bembo, prouve que ses cheveux étaient blonds, et il se peut que Lucrèce fût blonde effectivement et non artificiellement, puisque César l'était aussi, mais il ne faut pas oublier qu’elle passait, même en voyage, de longues heures à se «laver» la tête.

Ses portraits dont aucun n'est assurément authentique, nous la montrent, d’ailleurs, avec de beaux cheveux blonds et un visage doux, harmonieux, aux traits peu accentués. Il en est un surtout qui semble incontestablement son image, c’est celui qui se trouve au Vatican dans les appartements Borgia et quiest reproduit pl. XIV. Les portraits de ce genre faisant partie d’une décoration picturale étaient nombreux.

Durant la vie de Simonetta Cattaneo Vespucci, maîtresse de Giuliano de Médicis et peut-être de son frère Lorenzo, les peintres florentins, Botticelli, Verrochio la placèrent fréquemment dans leurs tableaux ; c'était un hommage à sa beauté et une flatterie à l’adresse des Médicis.

1. PoLiriLo (BELTRAMI), La Guardaroba….. 2. Voir planche XXIII, deux médailles le représentant,

À Ferrare et dans le Nord de l'Italie, Isabella Gonzaga servit longtemps de modèle au Titien, au Parmigiano, à Ercole Grandi et surtout à Lorenzo Costa qui a prodigué ses portraits dans ses compositions. Quand Lucrèce vint à Ferrare, elle effaça le souvenir d’Isabella ; les artistes s’inspirèrent dès lors exclusivement de ses traits. Gerolamo Carpi, Benvenuto Garofalo et d’autres placèrent son image plus ou moins fidèle dans leurs toiles et en firent un type de beauté. Cependant, vers la fin de sa vie, on lui substitua Laura Dianti, maîtresse du duc Alfonso.

Les décorations des appartements Borgia, dont il sera parlé plus loin, ne contiennent-elles pas également des portaits, entre autres celui de Lucrèce à l’époque qui nous occupe ? Pourquoi le Pinturicchio, travaillant sous les yeux du pape et de sa cour, n’aurait-il pas suivi la coutume? L’Oriental qui se voit dans quelques-unes de ses fresques est certainement un portrait, celui de Djem sultan qui vivait au Vatican. La figure qui prie agenouillée devant le tombeau vide du Sauveur dans la Résurrection (salle de la Madone) est, à n’en point douter, le pape Alexandre VI. La jeune fille, l'enfant vêtue d'azur et d’or, enveloppée d’abondants cheveux blonds ondulés, représentée dans la Dispute de sainte Catherine (salle de la Vie des Saints), ne saurait être autre que Lucrèce 1.

Son caractère répond bien à ses traits. Prête à se soumettre à toutes les exigences de ceux qui dirigeaient sa conduite en vue de l’accomplissement de leurs visées personnelles, passive, insouciante et indifférente, aimante aussi comme elle le montra à l'égard d’Alfonso de Bisceglie et d’Alfonso de Ferrare, elle devint dans son duché un modèle de fidélité conjugale (d’ailleurs elle ne viola jamais ses engagements successifs), de dévouement maternel, de piété et de charité ; quand elle mourut, elle avait presque le renom d’une sainte’. D’innombrables poètes, Arioste, Bembo, Alde, Calcagnani, les Strozzi, Tebaldeo, Giraldi purent célébrer, sans scandale ni reproche de flatterie exagérée, ses vertus et sa pudeur #, et il n’y eut pas de note discordante. Sans doute alors obéissait-elle à un penchant naturel et préférait-elle en réalité une vie tranquille et honnête à l’existence tumultueuse et dramatique qu’elle avait menée durant ses premières années.

Elle avait été fiancée deux ans auparavant à un Espagnol de quelque noblesse, don Cherubin Juan de Centelle, seigneur de Val d’Ayora, frère du comte d’Oliva. Le contrat

Lucrezia Borgia di cui d'ora in ora La beltà, la virtà, la jama honesta

Et la fortuna crescerà non meno

Che giovin pianta in morbido terreno.

1. On a vu des portraits de Lucrèce dans bien d’autres toiles. Yriarte et Menotti en donnent la nomenclature et, de plusieurs, a reproduction, et en discutent la ressemblance.

2. Vers la fin de sa vie, Lucrèce entra dans le tiers ordre de saint François et fut ensevelie dans le costume de tertiaire (juin 1519). Elle portait un cilice qui n’était peut-être qu’un cordon comme ce fut souvent le cas. Elle se confessait tous les jours et communiait quatre fois par mois (Art. RoBERT DAvipsonx. Voir Bibliographie de Lucrèce à la fin du volume).

3. On fit à sa louange et à celle de ses demoiselles des vers espa-

La prima inscrision ch'agli occhi occorre,

Con lungo onor Lucrezia Borgia noma,

La cui bellezza ed onestä preporre

Debbe all antiqua la sua patria Roma.

Orlando furioso, Ch. XIII, st. 69 et Chant XLII, st. 83.

gnols que le professeur Benedetto Croce a publiés à Naples en 1894, avec un commentaire. C’est un des premiers efforts tentés pour introduire la littérature espagnole en Italie, Ces vers semblent avoir été écrits vers 1502.

Voici les vers si connus d’Arioste

En revanche, des poètes en renom comme Pontano et Sannazar la vilipendèrent dans leurs vers (PoNTANUS, Opera, Venise, 1518, vol. III, De Rebus cœlestibus, 1. XIII, fol. 294. — SANNAZAR, Opera (1689), Epig., 1. IV, p. 136. — Cf. MARCO ATTILIO D’'AREZZO dans BaALuZzE, Miscel, vol. IV, p. 117).

de mariage fut signé en 1491 ; il contenait la promesse que Lucrèce serait conduite l’année suivante, aux frais de son père, à Valence, où habitait son fiancé. Mais entre temps, un autre fiancé se présenta, plus agréable aux yeux du cardinal Borgia, dont les prétentions croissaient avec l’ascension de sa fortune. Il s'appelait don Gasparo et était fils du chevalier don Juan Francisco de Procida, comte d’Aversa. Ces biens étaient plus proches puisqu'ils se trouvaient dans le Royaume et l’on pouvait les contrôler plus facilement. De nouvelles fiançailles furent conclues sans que les précédentes fussent formellement rompues.

Survint l'élection de Borgia. Un gentilhomme, fût-il de haute naissance, ne lui suffisait plus pour gendre. Il accueillit, il sollicita peut-être les propositions de la cour de Milan. Une alliance avec les Sforza convenait à sa politique. Giovanni Sforza de Pesaro, comte de Cotignola, n’était sans doute pas un très grand seigneur, mais il avait une souveraineté indépendante et il était parent du duc de Milan. Bâtard comme sa fiancée, il avait vingt-six ans, était veuf d’Elisabetta (ou Maddalena) Gonzaga ! depuis deux ans et devait sa principauté à l'appui de Sixte IV et d’Innocent VIII ?.

Giovanni arriva à Rome secrètement le 31 octobre 1492 et se tint caché dans le palais du cardinal Domenico della Rovere car, raconte l’envoyé du duc de Ferrare, l’autre fiancé de Lucrèce, don Gasparo de Procida, était venu de son côté faire valoir un titre que l’élévation au trône pontifical d'Alexandre VI rendait plus précieux. Il menait grand bruit, jurant qu’il rendrait juges de son bon droit princes et souverains. Le roi de Naples, dont il dépendait en qualité de vassal, soutenait sa cause. Cependant, il s’apaisa ; le contrat fut rompu le 9 novembre (1492); peut-être fit-on luire à don Gasparo l'espoir que son mariage n’était que différé, car il prit dans l’acte l’engagement de ne pas contracter d'autre alliance avant un an°. De fait, à la date du 9 décembre 1492, on ne savait pas encore à Rome lequel Lucrèce épouserait de son fiancé hispanonapolitain ou du Milanais. Au mois de février 1493, le bruit courut même qu’elle épouserait le comte de Prava, un Espagnol. Cependant elle était déjà engagée à ce moment.

Giovanni Sforza s'était retiré à Pesaro, laissant agir ses protecteurs ; le champ fut bientôt libre pour lui, le comte d’Aversa s’étant désisté moyennant 3 000 ducats, en sorte que le représentant de Sforza, Nicola de Savano, signa en son nom l'acte de mariage au Vatican le 2 février ; Lucrèce recevait 31 000 ducats de dot. La conclusion de cet accord devait rester un temps secrète 4,

Ce fut le 2 juin 1493 seulement que le mari de Lucrèce arriva à Rome pour procéder à la cérémonie du mariage per verba de futuro. Son entrée eut lieu avec beaucoup de solennité ; ses futurs beaux-frères, les ambassadeurs et la Curie vinrent au-devant de

1. Sœur du futur marquis de Mantoue. Sforza l'avait épousée 3. Lors du deuxième mariage de Lucrèce avec Alfonso d’Este, le 17 octobre 1489. Elle mourut le 8 août 1490. il revendiqua ses droits, arguant que ses fiançailles n'avaient 2. Il était fils naturel de Costanzo, neveu de Francesco, jamais été légalement rompues. Voir plus loin, p. 220. de la branche des ducs de Milan. Né en 1466, il mourut 4. PASTOR, vol. V, p. 386 et GREcorovius, Lucrèce Borgia

en 1510. vol. I p, 89,

lui. Lucrèce vit d’une tribune passer le cortège et reçut de son fiancé un très charmant salut que louèrent les Romains. Le mariage fut célébré le 12 juin.

À cette cérémonie et aux fêtes qui suivirent assista le jeune Alfonso d’Este, fils du duc Ercole de Ferrare, lequel devait, neuf ans plus tard, devenir le dernier époux de Lucrèce.

Le soir, le pape la conduisit avec son époux à sa chambre nuptiale dans le palais de S. Maria in Porticu.

Pour célébrer ces noces, il y eut de grandes fêtes au Vatican ; on dansa ; des pièces, comédies assez légères, mêlées de musique et de chant, furent représentées. Le goût s’en répandait de plus en plus. Tandis qu’au Colisée on continuait à jouer des drames sacrés, dans les salons on se plaisait à écouter, comme déjà au temps de Sixte IV, soit des comédies latines comme les Ménechmes dont l'intrigue, pleine de surprises, piquait indéfiniment la curiosité des spectateurs, soit des pastorales mythologiques ou des à-propos flatteurs pour quelques-uns des assistants. Les banquets des cardinaux étaient souvent suivis de représentations de ce genre qui parfois duraient plusieurs heures et endormaient les dineurs f.

Le spectacle fini, on se livra à quelques-unes de ces plaisanteries grossières qui réjouissaient tant nos aïeux ; cent cinquante coupes d’argent furent apportées, pleines de confiseries, que les hommes s’amusèrent à couler dans le sein des femmes dont les robes étaient alors assez largement décolletées. Cela fit jaser dans la ville ; on raconta des choses invraisemblables.

En octobre 1403, Lucrèce était enceinte. Girolama, sœur de Giulia Farnese, écrit à son mari à la date du 16 octobre qu’elle va retrouver la fille du pape qui n’a plus aucun doute sur sa grossesse, d’où l’on peut conclure qu’elle était récente.

Cette grossesse rend insoutenable la déclaration de Lucrèce, lors de l’annulation de son mariage, bien que Sforza l'ait confirmée. Sans doute lui fut-elle extorquée ?. A moins toutefois que Lucrèce ne soit devenue enceinte hors mariage. On a avancé qu'elle avait eu, hors de sa famille, des amants; de l’un d’eux lui serait né un enfant en 1408 ; l’autre serait Peroto qui fut assassiné en décembre 1502.

Comme 1l n’est jamais parlé d’un accouchement de Lucrèce à cette époque, il semble probable qu’elle avorta ou qu’on tint secret l’accouchement.

Le carnaval fut particulièrement gai ; le pape voulut exciter les émulations et commanda à la banque Spannocchi pour plus de 250 ducats d’étoffes afin d’en faire des prix.

Un censeur survint alors, l'ambassadeur d'Espagne, don Diego Lopez de Haro, qui entra à Rome le 16 juin 1493, par la porte Viridaria, avec la pompe ordinaire et fut conduit entre le fils et le gendre du pape dans un des palais de la place Campo di Fiore.

Son audience eut lieu le 19 juin. Il exposa sans ambages au pape que tout dans sa

1. ALESSANDRO D’ANCONA, Origini del Teatro italiano. 2. Archives florentines, Ufizt, Stroziane, filza 343.

conduite déplaisait au roi son maître. Alors que le roi d’'Espagne,lui dit-il, exposait chaque jour sa vie en combattant contre les Maures, que faisaient les Italiens? Ils ne songeaient qu’à leurs querelles et à leurs amusements sans que le pape intervînt. Le roi venait de chasser de ses Etats les Marrani ! et le pape les accueillait ; on voyait leurs nombreuses tentes en dehors de la porte Appia, vers le tombeau de Cecilia Metella ; il ne leur était pas défendu de pénétrer dans la ville où d’ailleurs ils avaient introduit la peste. Si les choses continuaient de ia sorte, le roi ferait sentir sa colère.

À vrai dire, ce fut toujours une tradition de la papauté que de prendre sous sa protection les juifs qui vivaient à Rome.

Ce n’est pas tout. À ces récriminations le roi ajoutait des réclamations. Il demandait à Alexandre VI de lui accorder le surplus des bénéfices qui produisaient plus de 100 ducats par an afin de lui procurer les fonds dont il avait besoin pour entreprendre la guerre contre les Turcs et reconquérir Jérusalem.

Enfin le roi faisait part à Alexandre VI que le bruit était venu jusqu’à lui que les charges se vendaient à sa cour, que la simonie s’y pratiquait ouvertement et qu’on n’arrivait même au cardinalat que grâce à l'argent. Ce dernier reproche touchait particulièrement Alexandre VI, qui commençait à craindre que, tôt ou tard, sa propre élection ne fût contestée de ce chef soit par quelque souverain, soit par le parti du cardinal Della Rovere ?.

L’envoyé portugais devait plus tard parler du même ton.

Ainsi une ligue de mépris public et d'inquiétude se formait autour d'Alexandre VI ; menacé par l'Espagne, inquiet du côté de Naples et de Florence éventuellement, il renonça à ses illusions pacifiques et humanitaires et s’occupa d’accroître ses moyens de défense et d’attaque.

ARMEMENTS. — MARIAGES. — RAPPROCHEMENT AVEC LA FAMILLE ROYALE DE NAPLES.

Dès le mois de janvier 1493, Alexandre VI avait concentré des troupes à Rome en donnant comme prétexte les fêtes du Testaccio ÿ. En fait, il voulait montrer aux ambassadeurs qu’il pouvait disposer de forces non négligeables. Le 13 février suivant,

1. Les Marrani étaient des juifs mal convertis, originaires le note 3. — CARVAJAL, Oratio super prestanda solemni obe-

plus souvent d’Espagne, qui pratiquaient en secret leur ancien culte; à Valence, ils avaient même des synagogues secrètes (Relation de J. Münzer dans Revue Hispanique, 1920). Sixte IV en 1483 et Innocent VIII en 1485, avaient publié des bulles contre eux. Le terme de Marrano était injurieux. Peut-être que l’expression de marron, courtier marron, vient de là. Jules II qualifia plus tard de marrano Alexandre VI quand il lui eut succédé, comme un suprême outrage.

2. L'ambassadeur espagnol avait, en outre, pour mission de faire régler par le souverain pontife le partage des terres occidentales nouvellement découvertes.

ZURITA, Anales de la Corona de Aragon. Saragosse, 1610, vol. V, p. 27 et note, dans BurcHARD, nouv. éd., vol. 1, p. 447,

dientia……

Isabelle souhaitait rendre en Espagne le clergé probe, chaste et instruit ; elle et le roi s'yétaient appliqués depuis le commencement de leur règne. Au début, elle s'était laissé imposer le cardinal de Mendoza mais, à sa mort, Ximenès avait été appelé au siège de Tolède et y donnait l'exemple de l’austérité qu'ilimposaitautour de lui. On comprend donc qu’elle ait été scandalisée par le récit de ce qui se pratiquait en Italie et qu’elle ait voulu réagir.

3. En même temps, les Orsini réunissaient leurs hommes à Bracciano en vue d’un carrousel, disaient-ils, destiné à fêter des épousailles, Les courses furent particulièrement brillantes ; il y eut neuf prix : juifs, enfants, jeunes gens, vieillards, ânes, buffles, chevaux chevaux barbes et juments. BURCHARD, février 1492.

il ordonnait une parade sur la place Saint-Pierre, à laquelle il assista d’une fenêtre du Vatican en compagnie de quelques cardinaux. Cent quatorze fantassins et quatre-vingts chevau-légers évoluèrent sous ses yeux. Le 25 avril il vint à l’église S. Marco pour y célébrer la messe, escorté d’une troupe d'hommes armés de lances, de boucliers et de cuirasses.

Un contemporain, Michele Ferno, traduit ainsi l’impression que la vue du pape produisait dans la foule 1

« Il était monté sur un palefroi d’une blancheur de neïge. Son front était serein, sa noblesse imposait tout d’abord. Il se présente au peuple, il bénit tous ceux qui l’entourent, il est le but de tous les regards, il porte les siens partout, il remplit tout le monde de joie, sa vue est pour tous de bon augure... Combienla vénération qu’il inspire est accrue par l'éclat et l'équilibre d’une beauté pleine d’aisance et par la florissante santé dont il jouit ! »

C'était la première fois que le pape parcourait la ville depuis son élection. Ce jour-là fut publiée la ligue avec les États du Nord de l'Italie.

En juin, l’armée pontificale était constituée. Elle avait pour chefs le gendre du pape, Giovanni Sforza, le capitaine Fracasso, Giulio Orsini ?, Nicola de Sermoneta * et le comte de Pitigliano, tous capitaines aguerris et fort capables de commander aux cavaliers et aux « janissaires » que le souverain pontife mettait à leur disposition.

Avisé comme il l'était, le pape avait compris le rôle que pouvait jouer l'artillerie : 1l constitua un corps de canonniers.

Le 3 juillet un terrible orage, qui ravagea Rome 4, submergea le camp de Fracasso situé près du pont Salario ; les armes, les tentes, les harnachements furent emportés. Nombre de chevaux périrent noyés, en sorte que la perte s’éleva à r 500 ducats. Aussitôt Fracasso, afin de ne pas laisser s’accréditer le bruit que son armée était désemparée, vint à Rome en tête de ses troupes qu’il présenta au pape.

D'autre part, Alexandre VI donna de grands soins à la défense du Vatican ; les murs du Borgo furent réparés ainsi que le château Saint-Ange, qui allait lui être si utile. Le massif circulaire de construction romaine, celui que l’on voit encore et qui est si imposant, fut surélevé par un mur de briques garni de créneaux et de mâchicoulis. Cet étage servit de magasin d’huile et de blé. On y ménagea cinq cavités qui pouvaient contenir trois mille sept cents quintaux de grain. Une citerne fut également établie. Cinq cachots remplacèrent des prisons moins dures ; la lumière n’y parvenait nullement ; au centre de chacun était une sorte de fosse dans laquelle on a trouvé des ossements. Une cour semi-circulaire porte encore le nom de Cour Borgia (ou du Théâtre).

1. Historia Nova Alexandri VI, Rome, 1495. Giasone Maino, mourut en 1513 ou 1517. (Lila, Famigha Orsini, tav. VIII.)

orateur de Milan, dépeint ainsi le pape dans une harangue qui fut, il est vrai, prononcée devant lui : « Son front est large, son aspect royal, son visage ouvert et plein de majesté ; il semble un dieu, »

2. Fils de Lorenzo et frère du cardinal Giambattista, du rameau des seigneurs de Monterotondo. Il vivait en 1472 et

3. Nicola Caetano, seigneur de Sermoneta, fils de Onorato, allié aux Colonna et aux Savelli. Il était beau-frère de Gentil Virginio Orsini.

4. La maison de la belle Giulia fut frappée de la foudre, une cheminée tomba, un homme fut tué

Page 1