ALEXANDRE VI SOLLICITE LA VENUE DU ROI DE FRANCE
1 le pape tenait ainsi à l’écart le roi de Naples, c’est qu’il tendait alors à donner des gages à la France. Le cardinal Gio. Batta Savelli fut envoyé auprès du roi Charles VIII avec mission de le pousser à conquérir le royaume de Naples. Savelli
avait des instructions orales et simplement une lettre très brève l’accréditant 1.
De même qu'avant d'entreprendre l'expédition de Naples, le roi Charles VIII demanda à Baronat une consultation sur les droits de la Couronne de France sur le royaume de Naples, de même le pape Alexandre VI avait chargé Michele Ferno de lui faire un résumé de l’histoire de cet Etat afin qu’il pût rétorquer les prétentions du roi. Ferno se recueillit et conclut, après quelques jours, comme le souhaitait le pape, l’assurant qu'après avoir consulté les auteurs et ses propres souvenirs, il lui paraissait indiscutable que ledit royaume relevait du Saint-Siège et qu'il ne pouvait en être disposé sans son
assentiment et son contrôle ?.
1. BRIDGE, SEARGENT CyPRIAN, À History of France from the Death of Louis XI, Oxford, 1921. — CHoTARD, Charles VIII et l'Expédition d'Italie, Nantes, 1884.—F. DELABORDE, L’'Expédition de Charles VIII en Italie, Paris, 1888. — À. GeLui, Carlo VIII in Italia, Florence, 1886. — CH. GoNoN, Séjour de Charles VIII à Rome, Lyon, 1843. — LA PILORGERIE, Campagne et bulletins de la Grande Armée d'Italie, Paris, 1866. — Chroniques de Jean Molinet, Paris, 1828: La Forme de la venue du pape el du rov…, vol. V, p. 27. — SAINT-GELAIS, Le Vergrer d'Honneur. — SANUTO, La Spedirzione di Carlo VIII in Italia, Venise, 1883.
2. MICHELE FERNO, Epitoma de Regno Apulie et Sicilie, Rome, 1495. Durant l'automne de 1493, le pape avait fait une excursion à Viterbe, où il avait séjourné quelque temps, et à Orvieto dont Farnèse, le nouvel élu, était chanoine, Les finances de la ville étaient en mauvais état et l’on espérait que la venue du pape et de sa suite amènerait quelque argent. En effet, un mois auparavant, on ne trouvait déjà plus de logements ; la ville se transforma ; on répa-
rait les palais, on organisait des boutiques, on mettait les demeures en état. Le cardinal légat Savelli présidait à cette transformation. On voyait aux fenêtres des jeunes filles et des femmes occupées à se blondir les cheveux. Le pape arriva le 23 novembre ; son air de majesté enthousiasma la population. Un grand bœuf doré ornait l’entrée de la ville. Le cardinal Ascanio dominait de sa haute taille les quinze autres cardinaux venus avec le pape. D’une beauté grave, le jeune (dix-huit ans) César se montrait taciturne. Lesambassadeurs de Venise, de Florence, de France, de Naples suivaient ainsi que le mari de Lucrèce, Giovanni Sforza, le comte de Pitigliano, Fracasso, Orsini, le mari de Giulia Bella, Giulio Orsini et tant d’autres auxquels un proche avenir réservait des fortunes diverses. On passait les journées en cérémonies et en spectacles, les nuits en fêtes, en banquets eten bals; les affaires de la commune étaient discutées dans l’après-dînée. Au bout de treize jours, la Cour s’en alla vers Rome. (Relation du chancelier de la ville, dans Luicr Fumr, Alessandro VI ed il Valentino in Orvieto, Sienne, 1877
Le pape pensait d’ailleurs ne pas risquer grand’chose et peut-êtreassurersonautorité sur l'Italie du Sud en poussant le roi de France à l’envahir.
A vrai dire, il ne croyait guère à la possibilité d’une intervention française ; en la réclamant, il comptait effrayer le roi de Naples mais ne songeait pas du tout qu’elle se réaliserait. Autour de lui on estimait qu’un roi de vingt-quatre ans, embarrassé des affaires de Bretagne et de Bourgogne, n'aurait jamais l’audacieuse imprudence de se jeter dans le chaos italien. Les Français ne pouvaient ignorer, croyait-on à Rome, que les Italiens avaient coutume plutôt de tromper que d’être trompés. On oubliait que les grandes erreurs politiques sont le plus souvent commises par des nouveaux venus dans la direction des affaires publiques et que l'Italie exerçait un irrésistible attrait.
Le roi Ferrante était mort, il y avait six mois, le 25 janvier 1494, sine luce, sine cruce, sine Deo, dit Burchard. En fait, il ne mourut pas de façon si éloignée des usages. Mais il avait vécu, on l’a dit, de façon scandaleuse. Commynes, qui avait l'esprit prévenu, l’accuse de toutes sortes de méfaits et, en particulier, d’avoir accaparé le vin, l’huile, les porcs, le froment, d’avoir fait du commerce en s’arrogeant des droits exorbitants, d’avoir pressuré la noblesse. Son fils Alfonso était un administrateur excellent et un prince détestable, pire que son père. Une partie de ses barons le détestaient. Leur mécontentement favorisait les projets du pape. Qui sait s’il n’avait pas des vues sur le royaume pour ses fils? Il sollicita l’empereur d'Allemagne pour la forme, le roi de France plus sérieusement pour qu'ils l’aidassent à mettre à la raison ce vassal indocile qui négligeait de payer le tribut et chicanait sur bien d’autres sujets.
Les tergiversations sont curieuses à suivre !.
Le rer février 1494, il exhorte la chrétienté à donner son concours au roi de France dans la guerre qu'il entreprend contre les Turcs.
Le 28 février, il refuse de recevoir l'ambassade française qui lui demande pour le roi l'investiture du royaume de Naples. A quoi le roi réplique en manifestant sa résolution de conquérir le royaume.
Le 18 avril, au cours d’un consistoire tumultueux, le pape annonce qu’il se dispose à sacrer la roi de Naples et nomme à cet effet son fils César nonce à Naples. Les envoyés de Charles VIII, d'Aubigny ?, Guillaume Briçonnet *, menacent de faire appel à un concile. Ce fut à la suite de cet incident que le cardinal Giuliano s'était retiré de nouveau à Ostie. Il n’y devait pas faire un long séjour. Voyant croiser devant la ville trois galères appartenant au corsaire Villamarina qu’il crut envoyé par le roi Alfonso, il s'enfuit sur une galiote, déguisé et accompagné de trois serviteurs seulement (23 avril), gagna Savone et Marseille et de là Avignon où il reçut une invitation du roi à se rendre auprès de lui
1. Pandolfo Collenuccio, ministre du duc de Ferraré, le jugeait bien quand, à la date du 13 novembre 1494, il écrivait à son maître que le pape ne saurait rien faire et ne ferait rien jusqu’au jour où il aurait « le roi sur le dos », qu’ilse plaignait sans cesse, qu’il en disait toujours beaucoup plus qu’il n’en faisait et souvent faisait juste le contraire de ce qu’il disait. Il ajoutait qu’on attendait le
roi comme le Messie, que chacun était gai et curieux de choses nouvelles (Arch. Soc. Rom. di Stor. Pat., vol, XX XIII, p. 421). 2. Robert Stewart, comte de Beaumont-le-Roger, 3- Leroiallait obtenir pour lui le chapeau (cardinal de Saint-Malo), Il était né en 1445 de Jean Briçonnet, marchand à Tours, Il venait de prendre l’habit ecclésiastique après la mort de sa femme (1493).
à Lyon ; il y fut accueilli avec de grands honneurs et contribua sans doute à pousser Charles VIII dans l’aventure italienne (1°T juin 1404).
Dès son départ, le comte Nicola di Pitigliano s’était présenté devant Ostie au nom du pape et, après trois jours d'assaut, s’en était emparé. Commynes, qui visita la ville peu après, déclare au reste qu’elle n’était guère défendable, malgré les travaux accomplis
dans la citadelle.
Profitant de ces bonnes dispositions, le roi de Naples vint par la via Valeria !
jusqu’au château de Vicovaro près de Tivoli, qui appartenait à Virginio Orsini, afin de s’y rencontrer avec Alexandre VI et quelques cardinaux de son parti (14 juillet 1404) ?. Le roi amenait mille cavaliers, le pape cinq cents et de nombreux fantassins. Le roi offrit au pape une coupe d’or et d’autres objets que l’on estima 4 000 ducats. Ils s’entretinrent ensemble à plusieurs reprises durant des heures, ce qui peut donner à penser que l’accord ne se fit pas sans difficulté ou que les questions abordées furent nombreuses, ce qui revient presque au même car, en cé cas, on trouve presque inévitablement dans l’une d’elles une pierre d’achoppement. D'ailleurs ces conversations étaient entremêlées de divertissements ; un Turc monta sur une corde raide nu-pieds, avec des couteaux attachés aux chevilles, tira de l’arc et fit des exercices qui remplirent les spectateurs d’admiration $. On se sépara au bout de deux jours.
Le pape, réconforté par cette entrevue, ne songeait plus qu’à résister aux prétentions françaises quand un événement vint le replonger dans les alarmes. Le 18 septembre, la place d’Ostie tomba entre les mains de ses adversaires. Fabrizio Colonna 4 s’y était ménagé des intelligences, en sorte que le gouverneur espagnol fut surpris dans son lit et ligoté. Avec le concours de Virginio Orsini qui se tenait aux aguets dans le voisinage, il entra dans la ville et s’empara de la citadelle 5 ; l’étendard de France et celui du cardinal Giuliano y furent hissés. Bientôt des soldats français, embarqués à Marseille, occupèrent la ville.
La terreur du pape fut extrême à la nouvelle de ce fait d’armes dont les conséquences pouvaient être si graves ; il demanda aussitôt des secours à l'Espagne ; Djem sultan fut placé sous bonne garde au château Saint-Ange pour le mettre à l’abri d’une tentative d'empoisonnement, prétexta-t-on ; Fabrizio et Prospero, ainsi qu'Antonello Savelli furent déclarés hors la loi et les demeures de Prospero et du comte Girolamo d’Estouteville, le fils du cardinal, démolies (octobre 1494). Le peuple, qui n’avait de sympathie pour les barons que durant des moments très courts, prit grand plaisir à ces destructions (13 octobre 1494). Le pape songea alors à avoir recours à Ascanio, au parti milanais ; il fut mandé au palais où il ne vint pas sans appréhension et en demandant que le fils du pape restât en otage à Marino durant tout son séjour à Rome.
1. La via Tiburtina prenait le nom de via Valeria après le 3. Ce genre d’acrobatie devenait fréquent. Cf. BURCHARD, vingtième mille de Rome. 3 juillet 1502, 2. Carafa, Costa, Giovanni Borgia, Orsini, Piccolomini, Riario 4. Frère du protonotaire Lorenzo Oddone et fils d’Odoardo.
Cesar Borgia. 5. Il reçut en récompense le château de Grottaferrata.
Un consistoire eut lieu, auquel assistèrent tous les cardinaux, excepté celui de Saint- Denis, Jean Villiers de la Groslaye, parce qu’il était Français ; il y fut décidé qu’Ascanio irait à la rencontre du roi de France (2 novembre 1494).