NÉGOCIATIONS AVEC LE ROI
Le roi avait mis des gouverneurs et des garnisons dans toutes les villes du Patrimoine; le 15 décembre, il se trouvait à Nepi où il resta jusqu’au 18 5. Les Orsini, dont le chef Virginio Orsini commandait à Rome, vinrent lui proposer un arrangement, car ils commençaient à craindre pour leurs terres et leurs châteaux. Ce fut apparemment en raison de cet accord que le roi s'établit dans leur belle forteresse de Bracciano qui domine si magnifiquement le lac et commande la route de Rome f.
Le pape chargea l’évêque de Concordia, Leonello Cheregato, l’évêque de Terni, Fuentes Salida, et le carme Graziano de Villanuova, son confesseur, qui tous trois parlaient le français et passaient pour agréables au roi ?, de lui porter, à Bracciano, des
1. Lettres de Pandolfo Collenuccio au duc de Ferrare dans Archiv. fuit à Venise devant Barberousse et fut rétabli sur son trône par
Soc. Rom. Stor. Pat., vol. XX XIII, p. 421. la Seigneurie.
2. Le roi avait adressé de Florence, le 22 novembre, une lettre 5. À mi-route entre Rome et Viterbe, A quatre postes de Rome, dans le même sens à tous les Italiens. soit environ 50 kilomètres.
3. Dit Burchard, vol. I, p. 546,64. Celani. 6. Le père de Virginio, Napoleone Orsini, l’avait édifié en 1480.
4. On rappelait le précédent d'Alexandre III qui, en 1712, s’en 7. Graziano n'avait pourtant pas réussi à la Cour de France,
paroles de conciliation que le cardinal Sanseverino, tiré lui aussi de prison, vint confirmer peu après. Le pape offrait au roi, s’il se retirait, de s’employer pour que le roi de Naples lui payât un tribut et promettait d'organiser une ligue générale de tous les princes chrétiens contre le Grand Turc. Le roi maintint ses demandes (19 décembre 1494). Les défections se multipliaient autour du pape. Celle des Orsini avait démoralisé les Napolitains. Prospero Colonna avait été relâché à la condition qu’il obtint de Fabrizio la remise au pape d’Ostie; on lui avait promis, en récompense, qu'il serait enrêôlé au service du roi de Naples et de l’Église moyennant 30 000 ducats et que tous ses châteaux lui seraient rendus ; mais, dès qu'il se rencontra avec le cardinal Giuliano, il passa à son service. Louis d’'Alègre vint commander la place. Un corps de cinq mille hommes partis du lac Trasimène avait occupé Monterotondo sous la conduite du maréchal de Rieux ! et, après avoir traversé le Tibre, envahi le Latium. L’encerclement de Rome se faisait méthodiquement, à l'honneur de l'état-major français et sans résistance. Les villes de Corneto et de Civitavecchia se rendirent à la première sommation.
Alexandre VI pouvait dire plus tard que les Français étaient arrivés avec des éperons de bois et n’avaient eu qu’à se faire précéder de fourriers pour marquer les logements.
Des détachements de cavalerie vinrent jusque sous les murs de la ville insulter les Napolitains, qui mirent tant de temps à se préparer au combat que les Français repartirent sans les attendre.
On pensait à Rome voir déboucher d’un instant à l’autre les têtes de colonnes françaises. Des éclaireurs avaient été aperçus au mont Mario.
L’affolement croissait dans l'entourage du pape. Même les soldats espagnols ne lui inspiraient plus aucune confiance, aussi les remplaça-t-il au château Saint-Ange par d’autres mercenaires.
La faveur du roi de Naples baïssait. On n’en reçut pas moins avec de grands honneurs son quatrième fils, Federico, venu pour prêter au souverain pontife le serment d’allégeance (21 décembre 1494). Il y eut, malgré la gravité des circonstances, d’interminables discussions au Vatican sur les questions d’étiquette qui avaient, il faut le reconnaître, une grande importance au point de vue des précédents et de la situation qu’elles créaient aux personnages intéressés. Le prince aurait-il rang parmi ou après les cardinaux? Le Sacré Collège fut réuni et entendit Burchard qui, en sa qualité de maître des cérémonies, avait autorité pour trancher le différend ; il exposa qu’à son avis, le prince devait s'asseoir avant le dernier cardinal-diacre. On disputa. Le pauvre Burchard eut à répondre à des questions insidieuses ; Ascanio lui demanda lequel était le plus grand prince du duc de Milan ou de Federico, et il ne put que répondre que Federico était fils d’un roi et l’emportait sur un prince, ce qui ne devait plaire que médiocrement au frère du duc de Milan. On finit par décider qu’il demeurerait debout après avoir été amené par deux cardinaux-
diacres.
1, Jean IV, seigneur de Rieux et de Rochefort, né en 1447 ; il avait longtemps combattu les Français en Bretagne.
Le lendemain 22 décembre 1494, on rasa une maison trop proche du château Saint- Ange et l’on commença à approfondir le fossé.
La population vivait dans l’angoisse ; elle s'attendait à une attaque brusquée, à ce que la ville fût incendiée, pillée, à des massacres. Les Français, disait-on, feraient tout le mal possible. Le cardinal Péraud, qui avait amené les habitants d'Acquapendente et d’autres villes à ouvrir leurs portes sans résistance, s’efforçait, d'accord avec l’évêque d'Angers, de rassurer les Romains ; il vantait l'esprit d'équité des Français, leur respect de la légalité, leur discrétion. Jamais, répétait-il, ils ne prendraient une poule sans la payer. Il assurait même que le pape et le roi étaient d'accord en principe.
Comme les Flamands, les Allemands et les Bourguignons étaient à ménager, vu leur nombre dans cette ville déjà cosmopolite, il leur certifia, aussi bien à ceux qui faisaient partie de la Curie qu'aux artisans et bourgeois, que le roi se montrerait plein de bonne volonté à leur égard (23 décembre 1494).
Les conservateurs, que les deux prélats avaient visités et convaincus, leur demandèrent de {es accompagner auprès du pape, afin qu'ils justifiassent l'attitude passive de la population ; ils lui montrèrent la lettre du roi garantissant la sécurité des habitants.
Ce même jour, le mur d’enceinte s’écroula subitement sur une assez grande longueur, précisément sur le front opposé aux Français. On y vit une preuve que la Providence ne voulait pas que Rome fût défendue. Le pape redevenait hésitant. Le 24 décembre 1494 eut lieu, dans la chambre du Perroquet, un consistoire secret auquel assista le duc de Calabre, Ferrantino, qui vint tout armé, poignard et épée au côté ; il baisa le pied puis la main du pape, après quoi ils se retirèrent tous deux à l'écart et s’entretinrent longuement ; ils pleuraient. Le pape lui donna sa bénédiction et, en sa présence, le consistoire décida que les troupes napolitaines devaient se retirer. Un traité fut conclu le lendemain entre le pape et le duc stipulant que, si le pape avait à se réfugier dans le royaume, il recevrait un subside annuel de 50 000 ducats, tant qu’il y résiderait et que la forteresse de Gaëète lui serait remise pour y enfermer Djem sultan avec le cardinal César comme geôlier et gouverneur de la place !.
Le cardinal Ascanio fut de nouveau, et cette fois définitivement, mis en liberté.
Le duc de Calabre partit avec son armée le jour de la Noël, accompagné de Virginio Orsini, du comte de Pitigliano, du marquis de Pescara ? et du cardinal Ascanio son parent. Le roi de France avait donné des ordres pour qu’on n’inquiétât pas sa retraite.
« Fuyte vault mieux qu’attendre et repentir », dit ironiquement, en racontant cette retraite, le poète savoyard Giorgio Alione ?.