NA ON TO VE
cheval nonobstant la boue!. Le cardinal Ascanio vint ensuite, mais il resta à cheval, se contentant d’ôter son chapeau. Le roi en fit autant.
Le roi avait décidé de faire son entrée le-1®T janvier et en informa le Vatican et peut-être la municipalité, mais, sur l’avis de ses astrologues, il se décida pour le 31 décembre parce que c'était le jour de la fête du pape saint Sylvestre qui reçut de l’empereur Constantin, d’après la légende, le don de la ville de Rome. Il arriva donc devant la porte Del Popolo à l’improviste, sans que le pape ni personne ne fût prévenu.
Le soir tombait déjà. Les représentants du peuple accourus étaient là pour remettre au grand maréchal les clefs des portes, comme ils venaient de le faire au duc de Calabre, ces lourdes clefs qu’on devait porter sur un brancard ?.
En tête de l’armée venaient les Suisses et les Allemands, marchant en files serrées au son des tambourins, dans un ordre qu’admirèrent les Romains ; ils étaient vêtus de costumes bigarrés et courts ; leurs armes étaient de courtes épées et des lances de plus de trois mètres de long ferrées au bout et qu’ils tenaient à deux mains ; quelques-uns avaient des haches ou des hallebardes. Cinq mille Gascons suivaient, munis d’arbalètes ou d’escopettes « qui envoyaient des petites balles sur l’ennemi » ; ils étaient « difformes et laids à voir » en comparaison des Suisses dont le port et les armes l’emportaient de beaucoup. Sur leurs pas marchaïent les nobles et les gentilshommes portant des vêtements de soie, des casques empanachés et des chaînes d’or ; il y en avait près de huit mille dont un tiers armés à la légère ; les autres avaient de grosses masses de fer, de grandes épées et des lances fort lourdes. Les chevaux firent grande impression parce qu'ils avaient la crinière et les oreilles coupées, ce qui en rend l’aspect plus terrible, disaient les Français; chacun amenait trois chevaux, un page d’armes et trois valets. Ceux qui étaient armés à la légère avaient de grands arcs de bois comme les Anglais, une salade et une cotte de mailles. Tous étaient vêtus de justaucorps de soie souvent brodés à leurs armes et garnis de paillettes d'argent. Le roi était entouré de quatre cents archers à cheval dont cent Ecossais, montés sur de forts chevaux. Les cardinaux Giuliano, Ascanio, Colonna, Savelli ainsi que Prospero et Fabrizio Colonna, chevauchaient à ses côtés ?,
La presse autour du roi était si grande que l’orateur de Venise, Paolo Pisani, qui, à l'annonce de l’arrivée imprévue du roi, était monté en hâte à cheval pour aller le saluer, ne put parvenir jusqu’à lui.
Ce qui frappa le plus le peuple romain, ce furent les trente-six canons de bronze, longs de huit pieds, pesant 6 000 livres, que l’on transportait à la suite de l’armée dans des chariots. Ils étaient autrement impressionnants que ceux de Girolamo Riario qui avaient naguère excité la curiosité inquiète des Romains.
On estima à trente mille hommes l’armée française qui défila.
1. Près de Borghetto. disent le contraire et il est certain que, si le maréchal de Gié ne 2. Le Vergier d'honneur. — SANUTO. — PaoLo Giovio. — Bur- réclama pas le départ des troupes napolitaines, c’est qu’elles
cHaArp. Certains auteurs font sortir l’armée du duc de Calabre n'étaient déjà plus là. par une porte de la ville au même moment où le roi Charles VIII 3. Les autres cardinaux n'étaient pas venus, sous prétexte qu’ils
entrait par une autre; cela ne paraît pas acceptable ; les textes n'avaient pas été avisés officiellement,
Les rues étaient illuminées de lanternes et de torches ; on aurait cru, dit Sanuto, que la ville était en feu. A la porte de chaque maison on voyait les armes du roi de France et le peuple, qu’une pluie battante n’avait pas éloigné, poussait des cris sympathiques : France, Colonna, Vincula !, tout en se montrant fort anxieux. On se demandait comment allaient se comporter ces farouches Gascons, ces rudes Bretons et ces superbes Suisses? Personne ne dormit cette nuit-là.
Charles VIII alla coucher au palais Saint-Marc. Il avait, il a encore partiellement, des aspects de forteresse ; on l’avait transformé pour le roi en château fort ; son armée campa autour et les nobles, les officiers furent logés dans les maisons qui avoisinaïent le Forum de Trajan et le Campo di Fiore.
Les points stratégiques furent occupés.
Une stricte surveillance s’exerçait autour du roi, car on redoutait autant ses imprudences de régime que les tentatives de ses ennemis ; quatre médecins examinaient le pain et le vin qu’on lui présentait et l’empêchaient de manger trop ou des mets contraires à son hygiène ; un dégustateur remplissait ses fonctions auprès dela crédence, tandis qu’un échanson mêlait au vin de la poudre de licorne qui était réputée comme un contrepoison efficace. Le roi mangeaït seul, ses gentilshommes se tenant debout autour de lui, ce qui étonna les Italiens.
Dès le lendemain et les jours suivants, les cardinaux vinrent visiter le roi qui les reçut avec simplicité, sans tenir aucun compte des recommandations que lui renouvelait Burchard.
Seuls les cardinaux Carafa et Orsini s’abstinrent ; ils résidaient au Vatican et n’en bougèrent pas.
Quelques désordres se produisirent ; les Français et surtout les Suisses et les Allemands, qui ne craignaïient « ne Dieu ne diable », détestaient également les Espagnols ; les Romains ne les aimaient guère non plus, en sorte qu’il y eut des rixes et même des meurtres ; des haïnes anciennes trouvèrent l’occasion de se satisfaire ; dans les quartiers déserts, des soldats trop galants furent malmenés. Le 3 janvier 1403, des Français et des gens de Colonna envahirent la demeure d’un neveu du cardinal Carafa ; plusieurs autres maisons furent pillées et leurs propriétaires, qui voulaient les défendre, périrent ou furent blessés. Dans les maisons où ils étaient logés, les soldats français causaient, dirent les Romains, toutes sortes de dégâts ; ils plaçaient des chandelles partout, brisaient le mobi lier et particulièrement « les superbes mappemondes » qui étaient alors un objet d'intérêt et de curiosité ? ; ils «transformaient les palais en porcheries ».
Le 6 janvier 1495, Burchard, en rentrant chez lui, eut la douleur de voir sa maison occupée par des soldats français qui avaient des billets de logement, distribués par le caporione du quartier ; un Allemand qui logeait chez lui et des amis réfugiés avaient été expulsés ; ses chevaux, mules et ânes étaient remplacés par des chevaux français lesquels,
1, On sait que le cardinal Giuliano portait le titre S. Pietro 2. La découverte du nouveau monde avait mis très à la mode in Vincula, l'étude de la géographie.
qui plus est, mangeaient son foin ! Il courut se plaindre au roi qui le renvoya au grand maréchal lequel ne l’écouta guère. Il fallut l'intervention de plusieurs cardinaux pour que l’on fît droit à sa plainte.
Le surlendemain, 8 janvier 1495, la maison de Piero Branca, dans l’Arenula, fut envahie ; ses deux fils périrent en la défendant ; on ne respecta pas même la maison de Vannozza que Burchard nomme Rosa ; quelques maisons juives furent aussi mises à sac et leurs propriétaires massacrés. Le roi obligea dès lors les juifs à porter une croix blanche sur l'épaule afin qu’on pût les reconnaître et les épargner. Une des synagogues fut envahie et dépouillée. Cependant, une proclamation avait interdit, dès le 4 janvier 1495, les violences et les excès.
Elle fut appliquée aussitôt avec une extrême rigueur. Le lendemain, trois Français et deux Maures étaient pendus au Campo di Fiore pour y avoir contrevenu ; cinq autres furent pendus le 9 janvier aux fenêtres des maisons qui étaient situées en face du palais du cardinal Médicis. Il fut défendu de circuler la nuit sans lumière ; quatre groupes de cinq cents cavaliers commandés par un capitaine français patrouillèrent alternativement dans la ville pour assurer l’ordre. Néanmoins, le 13 janvier 1495, les scènes de pillage reprirent. Malipiero estime à 40 000 ducats la perte qu’éprouvèrent les Romains; mais Malipiero était Vénitien. Alors, le roi ordonna que les objets dérobés fussent rapportés et, au grand étonnement des Romains, il en fut restitué beaucoup.
Chacun cachait ce qu’il possédait de plus précieux ; les cardinaux eux-mêmes se croyaient menacés.
Et puis, les Français froissaient la population dans le respect qu’elle avait pour les traditions, pour l'étiquette, pour tout ce qui tenait une si grande place dans la vie officielle. Ils manquaient totalement d’égards et de tenue. On les voyait se ruer aux autels, envahir les places réservées aux membres du clergé, troubler les cérémonies. Le 5 jan. vier 1495, lorsqu'ils vinrent, dans la chapelle Sixtine, baiser la mule du pape, ils arrivèrent en tumulte et le désordre continua jusque dans la chambre du Perroquet.
Le pape, cependant, ne voulait pas céder, mais ces émotions le troublaient énormément. Au moment de se rendre à un consistoire, il fut pris d’un évanouissement et de fortes douleurs d’estomac. Il était sujet à ces accidents !.
On dut remettre au lendemain la séance du consistoire ; là, il fut décidé que les trois demandes du roi, abandon du château Saint-Ange, livraison de Djem, remise du cardinal César comme otage, seraient repoussées.
En compensation, la ville de Civitavecchia serait donnée au roi en gage. Quand il apprit cette décision, il dit : « Mes barons feront connaître au pape ma volonté.» On en resta là toutefois. Dans Rome, on se disait : « Que fera le pape? Que fera de lui le roi? » Et ni l’un ni l’autre nese hasardaït à faire quoi que ce soit. Les cardinaux Giuliano, Ascani0, Colonna, Savelli poussaient cependant le roi à débarrasser la chaire de Saint-Pierre
1. Lors de la fête de Pâques, en 1499, au moment de l'élévation, jusqu’à l’autel. Le service fut interrompu. Le pape tomba en défailun fou fit irruption dans la basilique Saint-Pierre et pénétra lance ; il fallut longtemps pour le faire revenir à lui.
d’un pontife qui la déshonorait, mesure aussi utile à sa gloire qu’à sa sécurité, lui assuraient-ils, car qui pouvait se fier à un homme si faux et d’une insatiable cupidité ? L'acte de déposition fut préparé.
Alexandre VI, qui n’était pas sans connaître leurs menées, crut prudent alors de se mettre en sûreté dans le château Saint-Ange. Six cardinaux l’y accompagnèrent, Carafa, Orsini, S. Giorgo, Pallavicini, Giovanni et César Borgia (7 janvier 1495). Or, peu de jours après, le 10 janvier 1405, une partie du parapet du couloir qui reliait le château au Vatican sur une étendue de sept créneaux, « entre la chapelle et l’escalier », croula, tuant trois sentinelles, de quoi le peuple romain s’ébahit, ainsi que l’écrivit le roi au duc de Bourbon, à la date du 12 janvier ; il y vit, en effet, un second avertissement de la Providence.
Octavien de Saint-Gelais raconta la catastrophe dans le Vergier d'honneur :
Durant ce temps un grant pan de murailles Sans violence cheust du chastel Saint-Ange, Lequel est fait à grans pierres de taille
Par artifice merveilleux et estrange.
Ce neantmoins de soy mesmes en la fange Dans les fossez en cheut grant quantité Dont fut le pape grandement irrité,
Car pas asseur n’estoit en ceste ostacle ; Puis les Romains d’un et d’autre costé, Grans et petits, cuidoyent estre miracle.
Le pape fit aussitôt réparer cette brèche et l'artillerie fut mise en position ; quatre cents Espagnols, car ils étaient rentrés en faveur, formèrent la garnison, sous le commandement de l’évêque d’Agrigente, Giovanni de Castro, gouverneur du château, qui reçut des fonds pour payer leur solde.
Les négociations entre le palais Saint-Marc et le Vatican se poursuivaient non sans heurts ; deux fois les canons français furent braquéssur le château Saint-Ange, mais aussitôt le pape faisait pendre aux créneaux quelques reliques, voire le Saint-Suaire, et la démonstration n'allait pas plus loin. À la vérité, le conseil du roi avait été travaillé par les agents du pape.
Philippe de Bresse (Philippe sans terre) !, duc de Savoie, fut enfin chargé de transmettre au roi des propositions qui ne pouvaient que lui agréer :
Remise de Djem sultan avec caution de marchands florentins et génois qu’il serait rendu dans le laps de six mois.
Engagement de couronner Charles VIII sans réticences roi de Naples ;
Pardon pour les cardinaux Péraud, Savelli, Colonna.
Pendant que les négociateurs discutaient, le roi visitait les églises avec leurs innom-
1. Après 1460 il eut des terres mais le nom lui demeura ; il était le cinquième fils de Louis de Savoie, duc de Savoie en 1496.
brables reliques ! et peut-être les curiosités de la ville dont il avait été dressé une liste dès le x11° siècle à l’usage des voyageurs et des pèlerins ; la première édition du Mirabilia Romæ ? avait paru vers 1475 ; elle contenait les histoires merveilleuses que l’on contait sur les monuments romains et dont le roi Charles VIII et ses compagnons d'armes durent entendre le récit : les statues parlantes du Capitole qui avertissaient les Romains des dangers dont ils étaient menacés, les démons de S. Maria del Popolo qui houspillaient les voyageurs arrivant à Rome, les mystères du Colisée et sa toiture de bronze où l’on voyait représenté le ciel étoilé, la statue élevée en souvenir de la papesse Jeanne, l’histoire merveilleuse du chevalier de bronze qui se trouvait près du Latran et que l’on croyait alors représenter l’empereur Constantin (statue Marc-Aurèle au Capitole 5).
Le lundi 12 janvier 1495 le roi, escorté de tous ses archers, de sa garde et de sa noblesse, se rendit à l’église d’Araccæli pour y entendre la messe car, dit Octavien de Saint- Gelais, c’est là le lieu où la sibylle montra à l’empereur, pour apaiser sa colère, « Notre Seigneur en l'air et Notre-Dame sur un rai de soleil». Charles VIII y vit un portrait de la Vierge peint par Saint-Luc « après le vif». Puis il visita le Capitole et descendit vers la colonne Trajane au sommet de laquelle on pensait qu’étaient enfermées les cendres d’un empereur (Trajan).
Le lendemain, il entendit la messe dans l’église S. Maria sopra Minerva et vêpres à S. Sebastiano fuori le Mura.
Le cardinal de la Groslaye parcourait pendant ce temps la ville avec les nobles (12-14 janvier 1495).
Quand le roi eut achevé de son côté ses excursions, il alla voir ceux qui étaient venus lui rendre leurs hommages.