SÉJOUR DU ROI A ROME
Enfin, le 15 janvier 1495, un arrangement définitif fut conclu.
Le pape et le roi se déclaraient liés par une amitié perpétuelle et prêts à se porter secours mutuellement. Leurs différends seraient oubliés.
Les cités de Terracine, Civitavecchia et Spoleto seraient remises au roi jusqu’à la conquête du royaume de Naples.
Il n’y aurait pas de représailles contre les cardinaux et barons qui avaient pris le parti du roi.
1. Vergier d'honneur. 11 n est pas parlé des anciens imnonuments. IL visitait tous les jours les sainctz lieux, Sacretez, auliz, somptueuses reliques, Stacions et moustiers précieux En y faisant de grans dons authentiques.
2. DUCHESNE, L’Auleur des Mirabilia, Rome, 1904. —GUSTAVE ParTHEY, Mirabilia Urbis Romæ, Berlin, 1869, Les éditions des
Mirabilia sont fréquentes (généralement on tirait à 300 exemplaires), ce qui montre que le livre se vendait abondamment,
Les visiteurs s’en contentèrent pendant bien des années; les reliques et les légendes étaient tout ce qui les intéressaient, Les plus fervents admirateurs de l'antiquité ne considéraient que d’un œil distrait les admirables ruines qui en subsistaient encore.
3. Sur les légendes relatives à la Rome médiévale, voir notre ouvrage, Êtudes et fantaisies historiques, 2° série,
Le roi recevrait du pape l’investiture du royaume.
Djem sultan lui serait livré.
Le roi pourrait se servir de lui contre le Grand Turc après avoir conquis le royaume.
Le roi livrerait au pape un certain nombre de barons, princes et prélats comme garantie de la sécurité de Djem ; ceux-ci s’engageaient pour la somme de 500 000 ducats.
Le pape continuerait à toucher la pension de Djem.
Le cardinal César accompagnerait le roi en qualité de légat, au vrai comme otage, pendant trois mois.
Le gouverneur de Rome ne serait pas inquiété pour son attentat de Sinigaglia; quant aux 40 000 écus dont il s'était emparé, le roi en déciderait dans un délai de quatre mois. usa
Le roi prêterait au pape en personne le serment d’obéissance.
Ce traité fut rédigé en latin et en français !. Les cardinaux Ascanio et Lunate, désespérés, le déclarèrent déplorable et taxèrent le roi d’imprévoyance et de faiblesse : ils jugèrent même prudent de chercher sans tarder un refuge à Milan. Le cardinal Giuliano et le cardinal Péraud pensaient de même et ne s’encachaient pas, mais ils restèrent. Plus d’un, au contraire, dans l’entourage du roi, dont Commynes, trouvaient le traité si dur qu’il leur paraissait inexécutable. En réalité, le traité n’était pas bon car, ainsi que l’a dit Homère, les cautions des mauvais sont mauvaises et le roi n’obtenait que des garanties illusoires. Pouvait-il obtenir de meilleures conditions?
Il ne lui était pas possible de s’acharner à prendre l’imprenable château Saint-Ange qui, une fois de plus, sauva la papauté, et il lui fallait à tout prix atteindre Naples au plus vite s’il voulait mener à bien sa folle entreprise.
D'ailleurs, Charles VIII n’était pas un politique, il n’avait aucune unité de conduite et ses conseillers paralysaient son action. Le duc de Milan, Ludovic le More, après sa rencontre avec le roi, écrivait qu’il n’entendait rien au gouvernement, qu’il n'avait jamais ni une idée ni une volonté, qu’on pouvait en faire ce qu’on en voulait : « Je me rappelle, dit-il, avoir vu le roi à Asti entouré des gens de son conseil. Quand il y avait quelque question à traiter, l’un se mettait à jouer, un autre à faire la collation, celui-ci à s'occuper d’une chose, celui-là d’une autre. Si quelqu'un parlait, on se rangeait à son avis et l’on ordonnait d’expédier les dépêches en ce sens ; un autre venant à prendre la parole, on retirait la décision. Charles est aussi plein d’orgueil et d’ambition qu’on l’imagine et n’a d'estime pour personne. » « Il s'entend si peu aux choses de la politique, disait un ambassadeur vénitien, que ce m'est une honte à dire. »
A la nouvelle de la signature de cette convention qui mettait fin à leurs anxiétés, les Romains illuminèrent une fois de plus et firent éclater leur joie ; au surplus, vingtdeux caravelles venaient d'aborder à Ostie,amenant de Provence des vivres de toute espèce, ce qui diminua la disette. Les cloches carillonnèrent.
1. Le texte français se trouve dans BurcHARD, éd. Thuasne, p. 795. Mozini, Doc. di Stor. Ital., donne quelques variantes, vol. 11,p.661. Le textelatin dans Lunic, Cod. It. diplom., Vol. II, Cf, Guiccrarpini, vol. I, p. 82.
Le lendemain de la signature, Charles VIIT alla saluer le souverain pontife pour sceller sa réconciliation (16 janvier 1495). Il y avait déjà deux semaines qu’il était à Rome et il ne l'avait pas encore vu. Parti à cheval du palais Saint-Mare, il se rendit à Saint-Pierre, où l’un de ses chapelains dit devant lui la messe dans la chapelle de Sainte-Pétronille 1.
Puis Charles VIII monta au Vatican y prendre son repas ; les Français trouvèrent que c'était « un très beau logis et aussi bien accoustré de toutes choses que palais ne château qu’ils avaient jamais vu».
Le pape vint du château Saint-Ange par le corridor, couché dans une litière, le porte-croix le précédant ; le roi descendit dans un jardin où le pape se rendit ; il fit deux génuflexions que le pape feignit de ne pas voir afin de n’avoir pas à l’en empêcher ; à la troisième, il le releva, déposa sa barrette, le roi ôta son chapeau, tous deux restèrent nu tête
Alors, ils s’embrassèrent, sans que le roi eût à baiser le pied ni la main du pape.
Chacun refusa ensuite de se couvrir avant que l’autre ne l’eût fait ; finalement, ils se couvrirent ensemble. Charles VIII demanda la pourpre pour l’évêque de Saint-Malo, Guillaume Briçonnet, et l’on se rendit, pour cette nomination, dans la chambre du Perroquet, le pape tenant le roi par la main gauche?.
Arrivé là, le pape eut —Burchard dit : feignit — un évanouissement. On l’assit devant une fenêtre et il sembla que le consistoire pour la création du nouveau cardinal ne pourrait avoir lieu. Néanmoins, le pape, revenu à lui au bout de trois heures, s’assit sur une chaise élevée, changea de manteau et de coiffure et mit une étole blanche. Les cardinaux se placèrent en cercle; le pape, posant sa main sur l'épaule du roi, le força à siéger au milieu d'eux, ce qui n’était pas sans doute son intention, et il se dit prêt à nommer cardinal Saint-Malo si le Sacré Collège y consentait ; les cardinaux répondirent que non seulement cela leur plaisait mais qu'ils suppliaient le souverain pontife de le faire par égard pour le roi. Saint-Malo, qui logeait au Vatican depuis quelque temps, fut appelé et arriva vêtu de noir ; s’agenouillant, il baisa le pied et la main du pape puis, quand celui-ci l’eut relevé, il lui baisa la bouche. S'étant de nouveau agenouillé, il reçut le chapeau avec les paroles consacrées, le manteau et le capuchon en camelot noir qui lui furent prêtés. Ce fut le cardinal César qui le revêtit du manteau. Le pape, la tête nue, déclara alors qu’il confirmait les bénéfices et privilèges du nouveau cardinal.
Dès ce moment, il parut qu’il y avait entre le pape et le roi « grand amour et confiance *». Le roi alla habiter au Vatican. Sa garde écossaise mit aussitôt des postes à toutes les entrées et il devint difficile d’y pénétrer. La cérémonie d’obédience pour le royaume de la France fut fixée au 19 janvier 1405.
La veille, comme Alexandre VI réglait avec Burchard les détails de la cérémonie,
1. Cette chapelle avait été édifiée par les parents du roi. des gratifications qu'il aurait à rémettre aux cubiculaires, aux gar- 2. On racontait que le pape avait promis au roi, S'il était vain- diens des portes, aux courriers pontificaux, aux servants d’armes,
queur des Turcs, de le proclamer empereur d'Orient. en tout 262 écus ; il s'était porté sur la liste sans marquerlechiffre 3. Burchard avait eu soin de lui présenter l’avant-veille la liste de la générosité sur laquelle il comptait,
pi
le roi survint ; le pape et lui se retirèrent aussitôt dans la chambre du Perroquet pour discuter sur l'application du traité ; leur entretien dura près de trois heures.
Le matin du 10, qui était un lundi, le pape chargea son maître des cérémonies Burchard d’aller expliquer au roi ce qu’il aurait à faire, tant pour la prestation du serment d’obédience que pour le baisement. La question de la place qu’occuperait le roi parmi les cardinaux ne fut pas abordée, car il avait déclaré qu'il s'asseyerait à côté du souverain pontife. Burchard se mit donc en devoir de prévenir le roi que tout était prêt ; il le trouva assis au coin du feu, couvert d’un manteau doublé, n'ayant pas encore fait lacer ses chaussures ; il lui annonça que le pape l’attendait. Mais le roi, sans doute par espièglerie de jeune âge et pour montrer qu’il lui appartenait de tout décider, déclara qu’il voulait d'abord entendre la messe, puis prendre son repas, car il déjeunait toujours de bonne heure, et qu'il se présenterait ensuite devant le pape. Burchard protesta sans succès, il fallut en passer par où il voulait.
Alexandre VI, pendant ce temps, s’était rendu dans la chambre du Perroquet pour y revêtir ses habits pontificaux, le pluvial sans couture d’Innocent VIII qui était une me1veille et la mitre de Paul IT, que l’on estimait 300 000 ducats, bien belle assurément mais si lourde ! Il reçut les cardinaux et se hâta de déposer sa mitre pour une autre plus simple. Les cardinaux s’assirent, les prélats restèrent debout et l’on attendit. Burchard retourna auprès du roi ; on lui dit qu'il était à table.
Au bout d’une demi-heure, le roi le fit approcher et l’interrogea sur ce qu’il aurait à faire ; l'ayant entendu, il se retira pour se consulter avec ses compagnons et, une demiheure après, il le rappela et l’interrogea de nouveau. Après quoi, il se rendit avec sa suite dans la salle où siégeait le consistoire. Quand le roi parut, le pape déposa son trirègne habituel et se couvrit de celui de Paul IT. Le roi accomplit les trois génuflexions prescrites, une en entrant, la deuxième au milieu de la pièce, la troisième à ses pieds et il baisa sa mule. Le roi fut alors informé que le moment de prêter le serment était venu, mais il répondit qu’il y avait une formalité à remplir auparavant, et il fit signe au président de Ganay de s'approcher. Celui-ci, prenant la parole, exposa que son maître était effectivement vehu pour rendre hommage au souverain pontife, mais qu’il avait trois grâces à lui demander d’abord : la confirmation de tous les privilèges accordés à la couronne ; l’investiture du royaume de Naples ; la renonciation aux garanties contenues dans le traité relativement à la restitution de Djem sultan. Le président avait parlé en français ; il répéta ses paroles en latin en les commentant. Le pape acquiesça aux deux premiers points, sans toutefois accorder au roi l'investiture immédiate qu’il réclamait ; quant au troisième point, il déclara que, s'agissant d’un préjudice à autrui, il en référerait au Sacré Collège. Tout ceci fut dit de façon très courtoise. La cérémonie achevée, les cardinaux, qui étaient au nombre de vingt, s’avancèrent pour rendre hommage au pape, mais 1l y eut beaucoup de confusion parce que les Français mirent un empressement excessif à en faire autant.
Djem avait assisté du haut du château Saint-Ange au passage du cortège royal, de quoi il fut « moult esbahi ». Pour le pape, il considéra que, si la suite du roi pouvait
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