‹ Une couronne en songeChapitre 10 sur 17 · L AUDIENCE · texte numérisé non relu

L AUDIENCE

aimer ainsi son souverain. Y a-t-il longtemps, monsieur, que vous appartenez à cette administration ? — Dix ans ; et j'ai même publié un ouvrage spécial qui a eu quelque succès. — Je serai charmé de le connaître ; apportez-le-moi demain aux Tuileries ; je suis attaché au château, je pourrai peut-être faire (juelque chose pour vous. Veuillez demander une plume .et de Tencre, j'aurais quelques mots à écrire au ministre. — Volontiers, monsieur. )>

Ce jeune homme paraît capable ; il est avenant, juste, qualités essentielles pour un ministre; qui sait ce que j'en ferai? me disais-je. Mazarin, Colbert, furent de simples commis; c'est dans ces rangs souvent qu'un roi doit aller puiser, c'est une mine toujours féconde, et dont on retire des trésors enfouis et cachés.

Je pris la plume ; Latulipe laissait aller furtivement ses regards par dessus mon fauteuil ; j'écrivis : <( Monsieur le ministre, j'ai attendu trois heures, <( ainsi que le public , sans avoir l'honneur de (( vous Aoir; j'espère que je serai plus heureux une « aufre fois, et (|ue vous vous empresserez d'adopter

« un mode de réception qui supprime les privilèges « et abrège les heures d"'attente, toujours si longues. « Siyné le Roi. »

« Bravo I sVcria involontairement Latulipe. Sire, votre ministre va avoir un fameux pied de nez. — Curieux et indiscret , Latulipe , tu es un bien mauvais courtisan ; tu ne sais pas maîtriser tes impressions ; tu es bien le type du vieux soldat, il faut (jue tu exprimes tout ce que tu ressens. — Pardon, sire, je suis un mauvais anonyme ; Tancien grenadier de Tempire ne sait pas se masquer comme tant d^autres. — Tespère, monsieur, dis-je au jeune sous-cbef, que vous garderez le secret vis-à-vis des bureaux... — Ah ! sire, le ministre va être désespéré quand il ajtprendra... — Et moi jVn suis enchanté; je ne veux pas que mes ministres fassent aux autres ce que je ne voudrais pas que l'on me fit. A demain, monsieur; nous causerons ensemble. N'oubliez pas votre ouvrage : à Tœuvre je jugerai Tauteur.

<( Latulipe, tâche donc de réprimer tes exclamations, et de ne plus oublier ton rôle, qui consiste à accompagner ton souvtM'aiii connne un simple parti-

lVudience. 171

ciilier, avec permission illimitée de me dire tout ce qui te vient par la tête ; mets-toi bien dans Tidée, une fois pour toutes, que je suis ton camarade, et rien de plus. — Cest un peu difficile, quand on sait, sire... — Que le diable emporte ton sire; dis-moi sergent, camarade; il est donc bien difficile de se familiariser avec son roi ? — Doit-on jamais oublier le respect qu'ion lui doit ? — Sans doute, s'il te Tordonne. — J'obéirai, sire. — Encore î tu es incorrigible ; enfin il faut te garder comme cela, car tu as des qualités qu'on ne retrouve pas toujours. — D'ailleurs, mon prince, quand on fait du bien, pourquoi se dérober aux élans d'une douce reconnaissance ? — Pourquoi, pourquoi... cela serait trop long à te dire. »

Nous étions entrés sous les arcades ; ce n'était plus le même factionnaire : trois heures s'étaient écoulées dans le salon d'attente. « Ouf! m'écriai-je, en respirant l'air, quel rude métier que celui de solliciteur ! je ne suis pas près de recommencer ; je préférerais labourer la terre à ces heures passées en suppliques et en déceptions, — J'aimerais mieux, sire, être ga-

lérien et tramer le boulet, au moins on sait à quoi s^en tenir ; tandis quW solliciteur ne peut compter sur rien, pas même sur son numéro huit, grâce aux privilèges. — Je les abolirai, et j'entends qu''indistinctement mon peuple puisse, à des jours marqués, parler aux ministres et au souverain : le premier devoir d''un roi, c"'est d'hêtre accessible.

« Sire , Latulipe n'est qu'un sot , et cependant si j'étais ministre... — Eh bien ! que ferais-tu ? J'enverrais tous les solliciteurs, avant de les recevoir, faire une promenade au Père-Lachaise, et je suis certain qu'à leur retour le nombre diminuerait de beaucoup, car ils verraient la folie de perdre du temps à solliciter, quand on en a si peu à vivre. — Ton idée est bizarre, mon brave, et juste, à l'aspect du néant des choses humaines et des grandeurs, insensé est celui qui laisse torturer son ame par des désirs ambitieux. »

C'est une très méchante manière de raisonner que de rejeter ce qu'on ne peut comprendre.

Génie du christianisme. ChaTEADBRIÂND •

Notre-Dame, église gothique où tant de rois sont venus se faire sacrer, qui n''ont pas régné plus longtemps pour cela, tes hautes tours noires attestent Tantiquité des temps et la vicissitude des choses humaines, tes tourelles si finement sculptées, tes ogives

gracieuses nous reportent vers réternité, et nous prouvent même que dans les siècles les plus reculés, rhomme a toujours adoré le créateur de toutes choses; le sauvage de TOrénoque, le noir Africain, le Tartare, admirent aussi bien que Tliabitant des villes, cette voûte azurée et resplendissante qui attire les regards, et nous force à nous agenouiller à Tidée (le celui qui a su coordonner cet enchaînement admirable du monde, vaste et incompréhensible conception dont il n'est point donné aux fragiles humains de percer le mystère.

Eh bien I mon cher Latuhpe, que dis-tu de notre visite aux prélats de Xotre-Dame? je te vois contempler avec un soupir étouffé cette cathédrale magnifique qui semble défier le temps. — Ah 1 sire, excusez mon silence, je réfléchis que nous sommes bien peu de chose, et lorsqu'on se rappelle comme moi avoir assisté, en grande tenue, au sacre du petit caporal comme empereur, je dis qu'il ne faut compter sur rien; ce jour-là il était au faîte des grandeurs et depuis il est mort sur un rocher! — Telle est la loi du destin, rhomme veut toujours monter.

la tête lui manque et il tombe, — et les traîtres restent debout. — SMl fût demeuré premier consul, il présiderait peut-être encore aux brillantes destinées de la France. — Sans doute, sire, mais ce diable d"'aigle, Femblème de la victoire, n^aimait pas le repos.

Que dis-tu de mon archevêque, Latulipe? — Nous avons eu presque autant de peine à arriver jusqu*'à lui que vers le ministre. — Il est vrai, ce sont les rois du ciel et presque de la terre, car ils voudraient être représentants de Tun et gouverner Tautre ; mais ce temps-là est passé, et jadis même plusieurs rois secouèrent le joug du Vatican en encourant Texcommunication. — Passe pour cela, mais si j"*étais monarque, sire, je leur dirais : à chacun ses œuvres, occupez-vous des choses célestes, et laissez-moi les choses terrestres, à vous le ciel, à moi la terre. — Cest que la mitre est si séduisante, elle s^entoure de tant de privilèges, mais le ciel a du rougir de voir un Dubois la porter. — Eh I mon Dieu, il me semble que si j''étais évoque, archevêque même, je saurais suivre mon droit chemin et rester à ma place; à chacun ses attributions ; aux soldats la guerre, aux bourgeois

176 LiNE COURONNE E.N SOxNGE.

les emplois civils et la tranquillité; aux hommes de Dieu, Tespril de conciliatiou, les paroles de paix, la bieufaisance, riiumilité surtout, et je vois des palais, des voitures et des croix d'honneur I Cela jure avec leur mission divine; c'*est, sans comparaison, comme un grenadier de la vieille en habit bourgeois et en chapeau rond. — Oui, tu as raison, Thumilité et la bienfaisance devraient être les seules distinctions des missionnaires de Dieu ; le Christ marchait nus pieds ; ils ne devraient porter que la croix du Seigneur à son imitation , cette croix que le pieux Saint Louis acheta , aux poids de Tor, d'un prince d'Orient. — Je ne dis pas qu'il ne puisse y avoir des exceptions, comme ce curé de Gron, qui chargea les Cosaques et eut la croix de l'empereur; celui-là l'avait gagnée, c'était un prêtre soldat, il était brave comme la vieille, et le ruban ne doit se dérouler que lorsqu'on a reçu le baptême du feu. — Aussi le réserverai-je pour ÉÊ^ les actions d'éclat, j'instituerai un autre ordre pour les talents civils ; on ne doit pas confondre la bravoure et le génie, la récompense doit être distincte. A\ez-vous remarqué , sire , cette jolie brune qui

nous a introduits chez monseigneur? elle était digne de figurer dans le sérail du grand sultan. — Cest une anomalie, j^aviserai aux moyens de détruire le préjugé , les hommes spirituels avec leurs saintes missions, n^en sont pas moins de chair et d'os comme nous , et je prétends les marier. — Plus de jeunes filles , sire , iront alors recevoir Tabsolution , et plus de femmes se rendront à confesse avec la permission des maris. — Je prétends, en outre , rapporter la loi sur le divorce , elle est la source d'une immoralité partagée et de nombreuses infortunes; mais j'y mettrai un fort impôt afin qu'une mike réflexion précède la résolution. — Cette décision , sire , vous vaudra la bénédiction de bien des maris et de bien des femmes , car je n'ai jamais pu concevoir qu'il ne valût pas mieux se séparer, quand on ne peut s'entendre et se voir , que d'être toujours lié tout en étant maître chacun de son côté.

Entends-tu le son lugubre et imposant du bourdon qui fait rententir tout Paris; d appelle les

fidèles à la prière. — Ah! oui, c'est majestueux,

178 UNE COURONxNE EN SONGE.

sire , les cloches me font songer au sacre... et Latulipe alors laissa échapper son juron favori ... ah î pardon, mon prince... — Parle, parle. — Il y aurait plus de fervents si Téglise prêchait d"'exemple; mais comhien vous maudissent en vous bénissant, et peut-être qu"'à Theure où fut sacré Napoléon...— Le clergé sacrifie souvent la rehgion à la politique ; je saurai le renfermer dans sa mission , ah ! c''est qu'autrefois il régissait le monde , et il lui en coûte d'abandonner d'anciens privilèges extorqués à l'aide de la divinité. — Sans doute, sire, quand le temps change la marche, il faut changer le jias et aller en mesure , ou autrement il n'y a plus d'ensemble et cela finit mal.

Je ne sais , cet encens , ces paroles saintes et mesurées , auxquelles je ne me fie que tout juste , m'ont donné mal à la tète, j'ai besoin de respirer , je ne veux pas encore retourner dans mon palais , allons visiter un village , un bon curé ; justement en voici un qui sort de Notre-Dame, et qui monte dans une modeste voiture de la banbeue. — Qu'autrefois on appelait coucou. — Embar-

(|uons-noiis avec lui. — Quoi, sire? — Va, te dis-je. — La voiture est pleine, un garde national la complète. — Mettons-nous en lapin. — Attendez, sire , je vais y faire mettre le garde civique. — Je te le défends. — Monsieur ne serait-il pas aussi bien sur le siège ? mon camarade est un peu indisposé. — Pardon, Tancien, mais je crains les cahots et les chutes. — Ah ! ah ! vous n^auriez pas aimé à entendre gronder le canon de Waterloo. - C'est ma place , et je la garde , je vais au bal de Sceaux et j''ai besoin d'être frais. — Sacrebleu , s'écria Latulipe , si j'étais mon maître ! — Allons , mon ami , en lapin ; nous verrons mieux le pays.

Le cocher, après avoir allumé sa pipe, a fouetté son cheval qui agite ses grelots, et Latulipe de me dire tout bas à l'oreille : Pardon , sire , ne pourrai-je aussi profiter de l'occasion? — Un peu plus ou moins de fumée n'y fera rien , et pour mieux m'identifier avec elle, fais-moi une cigarette. — Bravo! sir... sergent , si ce n'est pas feu de toute part, ce sera fumée, cocher, un peu d'amadou; le coucou s'ébranle , et je crois qu'il reste au moins

une seconde sur chaque pavé. — Sire, s'écria Latulipe, en me voyant tranquillement expectorer ma fumée , si Ton vous reconnaissait on dirait •• Quel roi ! en voilà un fameux lapin !

Messieurs , dit un voyageur avec une voix à prétention, il me semble qu'avant de nous engouffrer de fumée , vous auriez dû consulter les personnes de Tintérieur de la voiture , et quand je suis dans mon cabriolet... — Il fallait le prendre, dit Latulipe en lui envoyant un nuage de fumée. — Mon cheval conduit une charge de coke. — Quand on va en coucou, il faut faire provision de patience, de courage , et s'attendre à tout. — Cependant , reprit le garde national , il y a une ordonnance qui défend... — Ah! bravo ! et le garde aussi , sacrebleu ! combien y a-t-il donc de temps que vous en faites partie? je croyais que toute la garde nationale fumait; et le garde de se mordre les lèvres et moi de sourire. — Par exemple , voici une jeune personne charmante à côté de M. le curé, si cela les indisposait, nous verrions ce que nous aurions à faire, je respecte Tâge et je suis Tesclave de la

beauté. — Monsieur le sergent, reprit la jeune tille en rougissant , cela ne m'incommode nullement, mou père était un soldat de Napoléon. — C'était un brave, dit Latulipe en poussant une énorme boulîée de fumée, que la terre lui soit légère!

Messieurs , reprit le curé aux traits francs et bons, j'ai pour principe de me faire à tout, afin de ne gêner personne , et Jeannette partage mes sentiments ; j'ai connu son père , mort sous l'Empire , et j'ai eu soin de son enfance. — En voila un bon curé, s'écria Lat(dipe ; tenez , sire , je m'y fierais plus qu'à votre archevêque, je serais enchanté de faire sa connaissance. — Eh bien! Latulipe, je me repose sur toi pour le visiter.

Un hurrah s'éleva tout à coup de la voiture , un voyageur, simple ouvrier, avait aussi allumé un vieux brûle-gueule et engouffrait l'intérieur de fumée. De là des récriminations de la part du monsieur à coke et du garde aussi négociant. — Puisque les sergents fument , messieurs , je ne vois pas pourquoi je m'en priverais; j'ai une blouse, il est vrai , je suis ouvrier des ports, mais cela n'empêche

18'i UNK COURONNE E> SONGE.

pas les sentiments; ce n^est pas ma faute si je n'ai pas voiture comme vous , aujourd'hui qu'on ne fait le commerce qu'au galop. — Ce que c'est que les révolutions, s'écria le marchand , il n'y a plus aucune distance observée , on est coudoyé par tout le

monde, ahl du temps de la Restauration —

Oui , parlez-nous de cela , dit l'ouvrier , elle était gentille en croupe derrière l'étranger et les Cosaques, en voilà une restauration qui a démoli le paysl

Messieurs, dit le garde, ne parlons pas politique, quoique les opinions soient libres ; la paix , la paix , c'est l'existence du commerce, que Pierre ou Paul gouverne , qu'on se batte ou se déchire à l'étranger , peu m'importe , la tranquillité seule permet de payer ses billets et d'ouvrir ses magasins. — En voilà un fameux lapin , s'écria Latuhpe , s'il n'y en avait que comme cela , je crois que les Kalmouks seraient bien vite encore sur la route de France ; et le cocher, qui était à la conversation, venait presque d'être jeté dans le bas de la chaussée par un roulier, malgré ses cris de : Eh toi I et Latulipe de

me dire : Vous le voyez , sire , ce n^est pas toute rose que d''être en lapin. — Oui, je vois que le gros écrasera toujours le petit , jV mettrai bon ordre.

Que le diable emporte votre politique et votre restauration , s''écria le cocher, elles ont pensé me faire verser ; parlez-moi de TEmpire, il n\ aura jamais de règne pareil, les coucous était encore en vogue, tout roulait et vive TErapereur! — Sire, dit Latulipe qui allait aussi faire chorus , vous le voyez , dans la chaumière comme sur le siège du simple cocher, on voudrait le faire revivre , ce que c''est qu"'un grand homme. — Oui, dis-je en soupirant, pour la classe moyenne la tranquillité à tout prix , pour le peuple la gloire nationale partout et toujours, avec cette idole on le conduirait encore aux extrémités du monde. — Sire, c''est que les choses ordinaires, c"'est de tous les temps , et que les faits merveilleux se comptent par siècle.

Cocher, et vous mon voisin, pas de pohtique , je le répète , nous ne changerons pas les choses, troquons nos marchandises , montons notre garde , et contentons-uous de ce qui est. — Cela vous es(

bien facile à dire , reprit Touvrier, mais le commerce devrait au moins payer un peu plus la main d^œuvre, cependant je ne changerais pas ma blouse contre vos croix et vos brillantes devantures de boutiques, j''aurais peur de me laisser éblouir et de dégringoler; je reste sur mon port satisfait de peu et prêt encore à aller défendre le pays s''il en était besoin, car cela passe avant tout. — Pas mal , et digne de la vieille , s^écria Latulipe , tu aimes ta patrie , donnemoi une poignée de main , et quand tu aurais servi sous le petit caporal... mais autre temps autres mœurs , jadis la gloire , maintenant Tégoïsme et le matérialisme. — Messieui's, dit le curé, le premier devoir d^un chrétien, c*'est d'aimer son pays; malheur à celui qui ne pense qu'à lui et aux misérables vanités de ce monde.

Monsieur le curé , dit Latulipe , qui n'avait pas perdu de vue ma recommandation , vous êtes un digne pasteur , il serait à désirer qu'il y en eût beaucoup comme vous, et je serais enchanté si vous vouliez m'honorer de trinquer avec un vieux de la vieille. — Comment donc , mes braves, nous voici

arrivés à mon presbytère, et je serais flatté d'y recevoir des défenseurs de la patrie. Ma Jeannette en fera les honneurs; c'est une pauvre enfant de troupe, mais elle n'en est pas moins belle pour cela.

Le cheval est blanc d'écume , il a la tête entre ses jambes ; le cocher a placé son fouet en travers ; un mendiant , toujours des mendiants ! garnit la roue d'un mauvais tapis ; je descends en regardant nos voyageurs et je me dis : S'il fallait faire un appel à mes sujets pour la défense du pays, je compterais seulement sur le cocher , le curé et Pouvrier , car les deux commerçants tourneraient comme une girouette à tout vent , et si celui du désastre soufflait , ils auraient bien vite crié : Vive le successeur ! et Latulipe de donner pour boire au cocher en lui disant : Tiens , tu as bien parlé de l'Empereur, voilà pour porter trois santés à la gloire, car elle est un peu malade , mais cela reviendra.

Le curé nous montre gracieusement le chemin de son presbytère ; sur son passage le respect l'environne et les chapeaux sont bas ; il s'arrête fréquemment pour porter une parole de consolation. — Âh!

186 Ui\E COURONNE E.^ SO>GE.

m^écriai-je , voilà le véritable seniteur de Dieu , il n^est ici bas que pour diriger les cœui's vers le ciel et faire du bien. Les grands du clergé passent inaperçus dans leurs équipages , à peine si on les regarde et les salue ; on se demande le bien qu'ils font, tout aux grandeurs de ce monde au lieu d'être à celles du ciel , la religion perd de son prestige , et le nombre des croyants diminue ; il faut venir au village, contempler un vénérable curé adoré de ses paroissiens , alors on se reporte avec charme vers Téternité , on aime la religion , et Ton s'étonne qu'il puisse exister des cœurs incrédules.

Ah ! monsieur le curé , s'écria une paysanne , j'attendais avec impatience votre retour et votre saint ministère, mon pauvre homme est à toute extrémité , il se désespère de ne pas emporter en moui'ant les consolations de la relimon. — Je suis

à vous , brave femme ; Jeannette, prépare une légère collation , car ce n'est pas ici la maison du riche , prends dans le cellier du meilleur vin , il n'y a rien de trop bon pour d'anciens braves , et le curé suit la pauvre femme.

Nous allâuies dans le jardin en attendant le repas, déjà le soleil s^était caché derrière riiorizon, et la lune au disque argenté, escorté de ses satellites brillantes, éclairait la voûte céleste. Regarde ce ciel étoile, dis-je à Latulipe, est-il, après cette sublime contemplation, permis de douter d'un être suprême, d'une autre existence ? Malheureux à jamais ceux qui ne croient à rien I — Sans doute, sire, il est doux d'espérer en un autre monde, et c'est cette croyance qui fait de si bons soldats des Russes, des Musulmans et des Arabes qui se battent pour leur prophète. — Vivre pour souffrir presque toujours ici bas, et pas une vie de béatitude éternelle, ce serait par trop triste, Latulipe, il n'y a que le criminel qui doive redouter le tribunal suprême, encore Dieu sera-t-il indulgent , nous sommes nés pauvres pécheurs , pécheurs il nous retrouve , et devant sa clémence l'enfer doit disparaître. — D'ailleurs la place ne serait pas assez grande pour nous recevoir ; s'il est beau à un roi de i)ardonner, à plus forte raison celui qui dirige tout doit absoudre ses faibles créatures. — Ce doux espoir console le véritable cbré-

tien, jamais il ne ferme sa paupière sans avoir récapitulé ses actions du jour, sans contempler ce ciel si beau, si incompréhensible, qui inspire tant de grandes pensées et fait naître la confiance ; là, doit se dire celui qui souffre. Uniront mes tourments, là commencera pour moi une nouvelle vie après celle d*'épreuve. — Aussi, Tempereur ne doit-il pas regretter son rocher aride et brûlant , il siège là haut, entouré de ses braves de la vieille garde : non elle n"*a pu mourir à Waterloo, elle est immortelle, pourquoi n'ai-je pas eu ma place près de mes camarades. — Patience, Latulipe, ton tour viendra comme aux autres. — 11 est vrai, sire, les boulets n''ontpas voulu me donner mon passeport, ce sera le curé; ce n'est pas ma faute, le soldat ne devrait mourir que sur le champ de bataille. Excusez, messieurs» les militaires , dit la gentille Jeannette , vous n'aurez que des œufs, du jambon et quelques fruits , avec un vin du crû de Tannée de la comète; c'est du vieux quoique monsieur le curé donne tout ce qu'il a, car il n'a rien à lui, tout est pour les pauvres, les malades et les voyageurs; la cave, sa table, sa bourse, ne lui ap})artiennent pas, aussi n'est-il pas très

bien monté ; mais ce qu'ail donne il Toffre de bon cœur, cVst le denier de Dieu, et cela porte bonheur.

Brave homme , s^ëcria Latuhpe , sa figure calme et riante ne m'avait pas trompé , il est digne d'hêtre évêque. — Et qui sait , peut-être le sera-t-il? — Ma foi , sire , si ce grade s'obtient par les services et les bonnes actions, peut-être y aurait-il des droits. — Oui , oui , et il se souviendra du voyage en coucou et du voyageur en lapin. — Avec cela il pense bien et c'est si rare; si jamais celui-là vous sacre, je réponds bien , sire , qu'il ne vous bénira pas en songeant à un autre. — Je le crois aussi, j'y réfléchirai. — Il est bien heureux d'être servi par les grâces , ces diables de... ah! pardon, mon prince, ces curés ont toujours de jolies nièces ou servantes ; après tout ils ont raison , ce sont des hommes comme nous. — Sans doute, et quoiqu'il ne faille pas juger sur les apparences, souvent si trompeuses, je veux, je le répète , qu'ils se marient , la moralité y gagnera et ils feront , j'en suis persuadé , d'excellents pères de famille.

Le curé revint en s'excusant des devoirs que lui

imposait son pieux ministère. Jeannette , dit-il , va porter une bouteille à la mère Marie , elle est bien faible , et ce pain au père Jean qui est sans ouvrage avec cinq enfants. — Mais, monsieur le curé, vous en manquerez? — Va toujours, nous en ferons assez, Dieu a dit de partager, et malheur à celui qui ne soulage pas son semblable , il n^est pas digne de vivre. — Bien parlé , monsieur le curé , s''écria Latulipe , touchez-là , vous êtes un brave , nous boirons un verre de vin de plus, et mangerons un morceau de pain de moins.

Pendant la collation frugale, je fus à même de reconnaître tous les bons sentiments et la solidité d^esprit du pasteur qui , pour dédommager Latulipe du pain donné aux pauvres, descendit à la cave chercher une nouvelle bouteille du crû. — Ma foi, s^écria Latulipe, ce repas me rappelle celui que je fis sur le mont Saint-Bernard , en revenant dltalie , et cela n''élait pas sans besoin , car lorsqu^on arrive au couvent , les dents vous craquent , vos moustaches sont deux sucres d'orge de glace , mais une bonne mine et du vin chaud ont bien vite fait oublier

LE CLRK. 191

le thermomètre. — Ce sont de dignes serviteurs de Dieu qui affrontent la mort pour sauver leurs semblables. — Le petit caporal a eu là une fameuse idée pour les soldats et pour les voyageurs , car il nV aurait pas beaucoup d''aubergistes jaloux de sVtablir dans ce désert glacial que les trombes et les avalanches parcourent en tout sens.

Allons, le coup de Tétrier, mes braves, j^ai encore là en réserve certaine vieille bouteille de pur rhum qui me fut donnée par un marin, en reconnaissance d'un petit service que je lui rendis, je ne saurais Tentamer en meilleure occasion , et Latulipc de slncHner et moi de sourire au bon patriarche. — Monsieur le curé , puissent vos paroissiens vous posséder longtemps, et puissent vos confrères exercer leurs devoirs comme vous. — Je voudrais pouvoir faire davantage , mais les appointements sont si modiques.,. ~ Oui, oui, je le sais, il faut yéritablement aimer Dieu et son prochain pour s'en contenter , et cependant vous trouvez encore , en vous privant, moyen de faire des heureux.

Jeannette revini en apportant les bénédictions

192 LISE COLRO^l^E EN SONGE.

des pauvres gens qu"'elle venait de visiter. — V^ous le voyez , dit le curé , on peut bien se retrancher un peu , il est si doux de faire du bien. — Monsieur le curé, lorsque vous viendrez à Paris , venez me voir, j"'aurai à causer avec vous, et j'espère que ce ne sera pas notre dernier entretien , vous aimez trop à soulager Tinforlune pour qu'on ne vous en donne les moyens. Vous demanderez le sergent Latulipe. — A quelle caserne ? — C'est une caserne , dit Latulipe , où n'habitent que les souverains et les militaires qui y sont attachés, au château des Tuileries. — Oui, j'y ai un emploi et quelques connaissances. — Qui pourront vous être utiles, fiez-vous à moi, monsieur le curé , mon camarade a le bras long quoique sergent , et Latulipe de sourire. — Volontiers, mes braves; à mon premier voyage à Paris.

Nous prîmes congé du vénérable pasteur et de la gentille Jeannette que Latulipe aimait pour le moins autant à contempler que le ciel. C'est la fille d'un ancien brave, me dis-je , qui sait si je ne marierai pas mon vieux grognard.

Allons , pensai-je , je vais proposer une loi sur le

LE clké. 193

divorce , marier mes curés et doubler leur rétribution , il n^est pas juste que le baut clergé ait tout et les pasteurs rien; Latulipe souj)ira en quittant le presbytère. — Qu'as-tu donc, mon brave ? — Je ne

sais, sire un accès de mélancolie ; savez-vous qu^il

est bien beureux , monsieur le curé , d"'être ainsi entouré de bénédictions? — Et surtout d^être en compagnie de la jolie Jeannette, n''est-ce pas ce que tu as voulu dire? — Mais cela se pourrait. — Eh bien ! que ne te fais-tu curé ? — Ma foi, sire, pourquoi non, si vous devez les marier, et surtout si je savais avoir une Jeannette , d'ailleurs plus d''un ancien brave Ta été ; on peut après avoir servi son pays, servir Dieu.

— Fort bien, je te ferai curé, et Ton te donnera Jeannette, puisque tu préfères un village à un palais.

— J'aimerais mieux , je Pavoue, sire, votre palais.

— Mais avec Jeannette ? — Vous Tavez dit , sire.— Je vois qu'on aime à tout âge. — J'ai aimé la gloire , il n'y en a plus à acquérir , je voudrais maintenant avoir celle de faire un bon mari. — Oui, avec une jeune et jolie femme, tu n'es pas dilïicile; allons, j'y réflécliirai, mais ne te mets pas martel en

tête, car d'*abord il faut plaire à Jeannette. — Oh! quant à ce qui est de cela , lorsqu^on a servi dans la vieille... — On n'est plus jeune, et il ne faut pas se flatter. — Puis, c'est la lille d'un brave, elle doit aimer les braves. — Cest ce que je ne puis dire, car Tamour souvent est inexplicable. Tu le vois, Latulipe, tu t'étonnais de mon idée de voyage en coucou , et il n'a pas été sans fruits , j'ai vu des gens aimant encore leur pays. — Nous en avons compté jusqu'à trois. — Et un vénérable pasteur à qui je veux faire du bien. — Sire, vous trouvez toujours moyen d'en faire. — Cela est si facile quand on le peut. — Et qu'on le veut, ce qui est plus rare.

imÉà,

Oui pourrait préférer les soucis de la cour Aux paisibles plaisirs de ce cliarmant séjour ?

SHAKSI'HAIllî.

« Ma foi, vive les chemins de fer, sire; on voyage comme par enchantement; et si on pouvait en étabhr sur la plaine liquide, on aurait bien vite fait le tour du monde. Nos ancêtres ne pourront pas dire que nous ne niarchons pas avec le temps. — Oui,

196 CNE COLKOiNNE EN S()^GE.

Tesprit humain travaille sans cesse, et je ne désespère pas qu'il ne trouve bientôt les moyens de parcourir Tespace infini qui s'étend au dessus de nos tètes. — Ce serait la plus belle découverte qu'on eût encore faite; les voyageurs seraient nombreux, et les curieux ne manqueraient pas, car on n'a jamais vu personne revenir de là-haut. — Ces hardis explorateurs de la voûte azurée seraient portés aux nues, de toute manière , et surpasseraient l'intrépide Colomb. L'homme cherche l'inconnu : c'est l'ambition des grandes âmes , des génies sublimes ; ils voudraient percer la nuit des temps et l'éclairer d'une auréole de lumière. Qu'as-tu, Latulipe; tu soupires? — Sire, je réfléchis à la fragilité de notre existence, à la mort, le terme de notre court voyage ; c'est le dernier postillon, et Dieu sait oîi il nous conduit ; ce qu'il y a de certain, c'est que notre demeure finale n'est pas des plus attrayantes : six pieds de terre sur la tête sont un peu lourds à supporter. Pourquoi n^y a-l-il plus d'apparitions ? elles ranimeraient la foi un peu ébranlée. — Les hommes sont irop méchants maintenant; Dieu semble les abandonner à leurs pas-

sions ; ils tourbillonnenl sur un abyme, jusqu^à ce qi{']\ les engloutisse. — Et la fin du monde arrivera, et ce jour sera aussi beau que celui d\ine grande bataille du petit caporal, quand on entendra les fanfares des trompettes célestes qui feront ressusciter les morts : si Tempereur en avait eu à sa disposition, il les aurait fait sonner souvent, quoiqu^il eût le talent de faire sortir des armées de dessous terre.

<( Trente lieues en trois lieures, sire, pour visiter vos sujets. - Tai voulu voir mes pauvres laboureurs; on ne s^occupe pas assez d'eux, et je veux améliorer leur sort. Que cette immense plaine, sur laquelle un léger vent balance mollement des milliers d''épis dorés, est belle à contempler ! L''air qu\in respire ici est pur, une nouvelle vie semble nous animer à la campagne, famé y retrouve le calme, le cœur y est content. Dans la capitale, Tair est comprimé et mal sain; ici, des odeurs suaves, le parfum embaumé de la nature, une vague et délicieuse rêverie produite par Taspect de riants coteaux et de vignes jaunissantes, par le nunmure de ruisseaux limpides, par la mélodie des oiseaux , par le cliaiit du paysan à

Touvrage et la musette du pâtre, enfin par le spectacle immense de cette voûte azurée sur laquelle un soleil fécond répand ses feux éblouissants. Ah! bien fous sont ceux qui regrettent un palais, dont les ris sont à jamais exilés, où les soucis habitent sans cesse, où Tintrigue règne, où les paroles s''étudient, où les visages se composent; c*'est un supplice perpétuel de convenance, d'usages, d"'adulations, de désirs, d''envie, de passions haineuses, d'hypocrisie ; le plus heureux et le plus favorisé souvent est celui qui le mérite le moins, et dont le talent consiste à dire ce qu'il ne pense pas, et à paraître ce qu'il n'est pas. Cette ferme est préférable à mon palais, car je navigue sans cesse sur une mer agitée par une tourmente ; lorsque je pose les pieds sur les marches de mon château, un serrement de cœur, un mouvement de tristesse involontaire, s'emparent de moi; cette hôtellerie royale inspire la mélancolie en reportant la pensée sur tous ceux qui l'ont habitée, et sur le peu de souverains qui y sont morts tranquillement. Tel y entrait en grande pompe aux éclats bruyants de la populace, s'enivrant de cette grandeur passagère, qui peu de temps après atten-

dait avec anxiété Tinstant de s^en écliapper furtivement. Témoignage lerrihle de Tinstabilité des choses humaines! Aussi devrait-on mettre en lettres d\)r, sur le frontispice des palais des rois : On sait comment on y entre^ on ne sait pas comment on en sortira. « Sire, il se fait tard; est-ce que Votre Majesté ne se sent pas besoin de prendre quelque chose à la ferme voisine? — Nous allons y entrer; j''imiterai le hrave Henri IV chez Michaud : on peut sans déroger choquer le verre des laboureurs, qui sont les premiers du royaume. — Lorsqu''un souverain met la tîcrié de côté, il se grandit encore. Le roi Mural trinquait avec ses com[)atriotes aussi bien après qu^avant son élévation, et il ne refusait pas plus un coup de sabre à Tennemi qu^au simple soldat qui lui manquait; à la déroute de Moscou, où la discipline était peu observée, car à la guerre, où les balles ne ménagent personne, Tégalité s"'établitvite, à cette retraite fatale où tant de braves rougirent de leur sang les neiges glacées de la Russie, IMurat dut souvent recourir à son sabre pour disputer un bivouac un peu convenable. — Sans doute, dans les désastres, une grande fer-

200 LNK COLKU.NNK E> SONGE.

meté de caractère, un courage qui semble défier le sort, jteuveni seuls vous conserver Ui supériorité sur ceux (jui \()us (iiviroiuienl, car si les hommes sont abattus, ils nen sont qu»; plus disposés à se révolter. — Sire, permettez-moi de vous faire observer que vous oubliez le repas de la ferme? — Il est vrai, je ne puis me lasser de contempler dans le lointain ces forêts verdoyantes, ces coteaux qui s''étendent à perte de vue, cette rivière aux eaux argentées ; les troupeaux cherchent Tombrage sous les arbres touffus; les oiseaux suspendent leurs concerts et semblent attendre la fraîcheur du soir; le soleil darde ses rayons bnîlants, qui bientôt feronl tomber sous la faux du moissonneur ces riches jnoissons; tout semble dans la nature se livrer au repos : le paysan, bravant la chaleur du jour, arrose la terre de la sueur de son front, et c''est pour nourrir le riche, qui s'inquiète peu des productions de la terre, certain de ne jamais manquer de rien! Le laboureur lui fournit la fleur de son blé, ses meilleurs vins, ses viandes choisies, et lui, le soir, assis devant sa porU', il boit une boisson aigre, mange du pain noir, un fromage blanc peu substantiel, car les fromages gras

sont pour les villes et la table de Phomme aisé; jamais de viande sur la sienne, si ce n'est aux grandes fêtes de Tannée. Henri IV, qui pensait à son peuple , voulut que les laboureurs eussent la poule au pot le dimanche ; je ne crois pas, malgré ses bonnes intentions, que beaucoup, pendant son règne, Vy aient mise.

« Je veux trouver un ministre, et celui-là sera mon premier, qui me donne les moyens de supprimer les impôts sur le petit laboureur ; ils nous nourrissent, travaillent comme des galériens, été comme hiver, et mangent une nourriture détestable , et ils paieraient encore un tribut pour cette existence pénible et misérable ? Non, le riche seul doit payer, et au quintuple, à Tétat, la faveur du sort; on ne doit pas imposer celui qui a peu ou rien, mais celui qui a bien au-delà de ses besoins et qui peut satisfaire ses caprices. Oui, je le répète, je ferai mon premier ministre de Thomme capable qui saura me présenter une loi d'impôts équitable. Aux premiers Timpôt du travail, au riche Timpôt pécuniaire : il me semble que c'est un système de compensation fort juste, et

que le riche sera encore le privilégié du sort. Que n'ai-je un Sully? Je veux un impôt général payé deux fois Tan ; pas d^embarras pour le commerce ; la liberté commerciale sur tous les points de mon royaume ; mes sujets pourront exporter et Tétranger importer suivant leurs intérêts et les besoins des peuples : Dieu a varié les productions de chaque pays, et dans sa haute sagesse il a voulu donner à Thomme les moyens de fraterniser avec ses semblables par la réciprocité des échanges, base première du commerce le plus lointain.

— Sire, oserai-je vous faire remarquer que nous tournons le dos à la ferme, et si je juge de votre estomac par le mien, il doit être dans un piteux étal depuis le temps que nous voyageons sans rien prendre que Tair. — Tu as raison, mon braA e ; mais c'est qu''on ne peut se lasser d'admirer ce soleil couchant qui bientôt va rougir de ses derniers rayons Thorizon qui sera tout en feu. ^ — Sans doute, sire, et bien des fois, le jour d'une bataille, avant de voir s'ébranler nos bataillons, avant que la fumée de l'artillerie et de la fusillade obscurcît l'atmosphère, nous aimions à re-

garder ce ciel illuminé qui nous faisait bien augurer de la journée, car le cœur de Thomme se livre à la joie et à Tespérance par un beau jour, comme son ame se laisse aller à la tristesse par un temps sombre et pluvieux. Le petit caporal était favorisé des éléments, presque toujours le plus beau soleil éclairait ses revues majestueuses, Tacier jetait mille feux en reproduisant les nuances variées du firmament. Aussi parle-t-on toujours du soleil d'Austerlitz. — Mais le soleil se voile parfois de nuages précurseurs de la tempête ? — Ah ! dit Latulipe en soupirant, je ne sais s^il y en eut à Waterloo, car la nuit d'avant, la pluie tomba par torrent, et en ce jour de triste mémoire, où la valeur française fit ses derniers efforts, nous n'eûmes pas le temps de considérer le ciel : il s'agissait du sort de la France, et nous ne voyions que cela.

— Quel meurtre, m'écriai-je, ce serait de fouler aux pieds ces belles moissons dont le vent agite légèrement les tiges en courbant leurs blonds épis; j'aime le frôlement de ces blés et le chant aigu de la cigale, qui interrompt seul le silence de cette

chaude journée. — Et cependant, sire, que de fois, lors d^ine affaire, nous avons sacrifié de belles récoltes; les pieds des chevaux de nos escadrons rendaient à la terre ce (pf elle venait de donner au travail de Thomme. — Oui, la guerre traîne à sa suite le ravage et la désolation; les armées une fois en présence, rien ne peut les arrêter; le guerrier, j)ar habitude plus que par haine, aspire à en venir aux mains, et souvent même les liens les plus sacrés n^onl pu calmer cette soif du sang humain, »

Un vieillard aux traits vénérables, aux longs cheveux blancs, était assis devant la ferme ; malgré son âge avancé , il semblait vouloir reprendre une nouvelle vie aux rayons ardents du soleil ; des enfants jouaient à ses pieds, un autre montait à cheval sur les genoux, sans doute, du grand-papa : c^était le tableau du commencement et de la fin de la vie. Mais f.atulipe ne voyait plus rien et n^aspirait qu''à se trouver à table.

<( Vois ce troupeau bêlant rentrant au logis, et les chiens intelligents qui Tobservent, et ces belles vaches (juittant leurs pâturages, si précieuses pour le

laboureur; mais voici le fermier ramenant ses chevaux de labour en entonnant une chanson joyeuse ; le jour de peine a été long, la nuit sera courte ; mais il revoit sa jeune femme, au rouge corsage, au jupon court, qui lui tend son dernier ne pour le mettre sur le cheval, et la fatigue est dissipée. Admire le vieillard, qui, pour satisfaire aux cris de son petit-fils, se lève, et, par un dernier effort de la nature, le met aussi en croupe; on n^arrive pas à un pareil âge dans les villes, les passions tuent de bonne heure ; il faut la vie des champs pour exister heureux et longtemps, malgré les privations et les fatigues journalières. Ah ! Latulipe, ce tableau est touchant; je préfère cette rentrée à la ferme à une réception royale. — Oui, sire; ici c/'est un tableau de nature, au palais c''est une scène artificielle ; et puis il y a encore une Jeannette, et avec elle le bonheur. — Allons, le ménage est une idée fixe chez toi ; nous irons revoir le bon curé, s^il ne vient pas. — Il est vrai, mon [)rince, c'est une idée fixe, comme celle de me mettre à table, car voici à peu près tout un jour de jeune ; nous ne sommes pourtant pas dans le carême, et je ne

souhaiterais pas à Votre Majesté, dans Tintérêt de sa santé, de venir trop souvent contempler les beautés de la nature. »

Nous voici à table, au grand contentement de Latulipe, qui fait honneur au repas que la fermière a préparé de concert avec lui. La poule n^a pas été mise au pot, mais il Ta fricassée en compagnie d^un canard. Il croit encore être au feu du bivouac, quoiqu'il nWtende plus les qui vive des factionnaires, mais bien les chants des coqs, qui interrompent seuls le silence de cette belle nuit. « Vous êtes hetireux, n'est-ce pas, mes braves gens, dis-je au fermier et à ceux qui Tentouraient ; il faut venir à la campagne pour avoir Timage du vrai bonheur? — Heureux ?. . . mais oui, nous ne nous plaignons pas : le blé, les légumes ne manquent pas, mais c'est l'argent souvent ; il faut payer son maître, les impôts , qui sont si durs, et pour lesquels il n'y a pas de remise de temps ; cela écrase; il faut avoir recours à des gens du pays, qui ont toujours des sacs d'écus à votre service, moyennant que vous leur en promettiez deux fois la valeur en vins ou en blé ; il faut pyver à Noël et toute l'an-

née le percepteur; on hésite, puis ou souscrit, puis à Téchéance il faut livrer sa récolte, les profits s^évanouissent et les regrets arrivent. Mais quand on est pauvre ou ne fait pas comme on veut ; le riche vient à notre secours et a Tair de vouloir nous tirer d'embarras ; mais, faute de pouvoir attendre le moment avantageux de vendre ce que nous possédons, nous travaillons en pure perte pour les autres, et souvent la misère est notre partage.

<( Puis, les voies de communication sont mauvaises, difficiles, et cela ruine pour aller au marché de la ville ; on nous promet tous les jours, et nous ne voyons rien changer ; les ornières sont toujours profondes et les chemins impraticables en hiver ; à quoi servent le maire et les membres du conseil municipal, si la commune n'a pas d'argent? tout s'en va en paroles et en vœux qui ne produisent rien, comme nos terres en jachère. — Est-ce que vous suivriez encore la méthode de vos aïeux, si funeste à vos intérêts? — Mais oui , nous faisons comme ils ont fait ; quoi qu'on en dise, ils en savaient autant que nous. — Erreur, mon ami ; faites-en l'épreuve, et vous verrez ;

semez des prairies artificielles, et vous récolterez des fourrages, vous bonifierez vos terres, vous nourrirez vos bestiaux et vous aurez des engrais. — Oui, je sais bien que Ton dit tout cela ; mais pour faire des essais il faut être riche; j'en ai vu plus d'un se ruiner en voulant devenir cultivateur et innover; il n\ a rien de tel que Texpérience du passé. — Oui, mais les découvertes nouvelles doivent apporter des modifications. Si Ton créait dans chaque département une ferme modèle et une école d'agriculture où chaque laboureur pût aller puiser des connaissances et s'assurer du succès des nouvelles méthodes, on ne douterait plus, et la prospérité augmenterait, — Dame, je ne dis pas, on reproche aux paysans d'être routiniers, cela est vrai, d'être entêtés comme des Normands, cela est encore vrai ; il faudrait bien se rendre à l'évidence. Mais tâchez que cela soit, les gouvernants s'occupent bien de nous, les grands n'habitent que les villes! s'ils viennent quelquefois à leurs châteaux de campagne, c'est pour y arriver en poste, sans vouloir rien voir. — Des prairies artificielles, voilà la pierre philosophale de l'agriculture.

la pierre de louche qui découvre des mines d^or; augmentez vos bestiaux avec vos fourrages, les recettes doubleront, la viande sera plus commune, vous n'aurez plus à redouter la concurrence, vous pourrez laisser importer les bestiaux étrangers, car la première chose pour le peuple, c'est que la viande et le pain soient à bon marché ; c'est à quoi doit tendre tout gouvernement paternel.

— Sergent, vous avez de grandes idées, c'est dommage que vous ne soyez pas prince ; dame, c'est souvent chez les petits qu"'on trouve les bonnes pensées, quoi qu'on en dise, reprit le fermier en versant à plein bord du vin clairet de sa cruche de grès. — Oui, dit

Latulipe en vidant son verre, notre camarade est

c'est à dire ferait un fameux roi, car il s'occuperait de ses sujets, ce que beaucoup ne font pas. Il semble qu'il y ait entre la classe pauvre et celle des riches un double voile afin qu'on ne puisse voir ce qui s'y passe. — Eh bien ! supposons un moment que je le sois, dis-je en souriant, — Ah! ah! en voilà une supposition. — Mon Dieu, mes amis, ici-bas tout n'est, pour ainsi dire, que supposition; il n'y a

presque rien de positif ni de certain. — Si ce n'esl qu'aune fois mort on est bien mort pour toujours, reprit le fermier. — Que dites-vous? est-ce là ce que vous enseigne votre curé? pourquoi allez-vous donc tous les dimanches à Téglise? — Parce que c''est Tusage. — Mais quand vous faites mal, n^entendezvous pas une voix intérieure qui vous en fait un reproche? — C'est vrai, sergent. — Eh bien! c'est ce qui vous prouve qu'il y a en vous quelque chose de supérieur à votre enveloppe terrestre, dont vous vous dépouillerez un jour, c'est cette voix immortelle, votre juge ici-bas, qui ne pourra plus ensuite là-haut plaider la cause du pécheur. — Mais vous parlez comme un livre, sergent. — Le sommeil est l'image de la mort, et cependant quand vous dormez il y a en vous (juelque chose qui veille et qui vous fait agir, parler et sentir comme si vous étiez éveillé : c'est encore cette voix immortelle qui se fait entendre, c'est votre ame, qui ne doit jamais dormir et qui veille sur vous. — Si notre curé vous entendait, je crois qu'il vous embrasserait. » Latulipe , qui trouvait la conversation un peu abstraile et sérieuse,

causait avec la jeune et jolie fermière, tout en remplissant fréquemment son verre.

« Ma foi, dit le fermier, si on allait aux voix pour faire nommer un curé ou un roi, sergent, vous auriez la mienne, tant vous parlez bien et avez de bonnes idées. — Merci, mon ami; d'^abord, si je Tétais, je supprimerais cette plaie dévorante qui mine les paysans, celle de Tusure ; j'établirais des banques à faibles intérêts destinées à venir en aide aux cultivateurs. — Âh ! voilà qui serait bien imaginé ; vous tueriez nos juifs de province, et les agriculteurs ne travailleraient point, en quelque sorte, pour eux et leurs maîtres. — Je vous donnerais de bons curés, parce que, par eux seuls, par leur conduite et leurs prédications, se fortifie ou se perd notre croyance. Je ne défendrais pas les bals, mais je les crois la source de Fimmoralité qui parfois règne dans les campagnes, et pour diminuer les dérèglements , jMnstituerais chaque année un prix de vertu, je couronnerais et je doterais la fille la plus méritoire, je proclamerais une rosière : ce serait le moyen le plus sûr pour empêcher les jeunes filles de s'écarter de leurs devoirs. — Sergent,

212 Lî>E COURONiNE EN SONGE.

VOUS étiez digne d'être sous-lieutenant ; si les voix des jeunes villageois comptaient , vous les auriez toutes.

— Hé bien, dit Latulipe, faites une pétition au roi ; le sergent vous Ta tracée d'avance; donnez-la-lui, les militaires approchent souvent les princes , lorsqu'ils sont de service; mon camarade, tout petit sergent qu**!! est, va souvent à la cour, et il pourra peut-être faire arriver cette ère d'améliorations , si désirable pour la classe des cultivateurs, et je vous réponds qu'il vous servira de grand cœur, car il ne songe qu'à faire du bien. — Tais-toi, dis-je en m'approchanl à l'oreille de Latulipe, tu vas encore donner cours à ton indiscrétion habituelle. — Je ne parle plus, sire. » Et pour cela il rempUt son verre.

Mais tout à coup le fermier se lève et s'écrie : « Grand Dieu ! c'est le roi ! » Et tous de crier : « Vive notre bon roi qui ne craint pas de venir s'asseoir à la table du pauvre laboureur! » Latulipe était consterné, et me regardait en me faisant voir qu'il venait de vider son verre et n'avait ouvert la bouche que pour cela ; moi de chercher l'énigme de mon incognito découvert. « Sire, pardon , mais cette

LIi LABOUREUR. 2'K>

[ois je ne suis pas coupable ; c^est encore votre plaque royale qui s^est fait jour à travers votre habit, que la chaleur et la contemplation vous ont fait déboutonner.

— Eh bien! oui, mes amis, j\ii voulu m'assurer de vos besoins, et reposez-vous sur moi du soin d^apporter quelques douceurs à vos fatigues journalières; les laboureurs sont les pères nourriciers de la France, il ne faut pas les écraser si on veut quHls nous fassent vivre. — Ah! sire, malgré mon peu d'esprit, il y avait quelque chose de grand, d'extraordinaire sous

Thabit du sergent, qui me disait — Que j'étais fait

pour être sous-lieutenant, n'est-ce pas? — Notre grand empereur, sire, a débuté parla.

— Bonsoir, mes amis, dis-je en me levant; voilà un parallèle royal avec le brave Henri IV, mais je ne vous promets pas encore la poule au pot, parce qu'après avoir promis on doit tenir, surtout un souverain, et qu'en fait d'améliorations on doit marcher graduellement et sans fortes secousses. » Et tous de crier : <( Vive le roi ! »

Quel beau tableau de famille, et conii)ien un sou-

verain en est rehaussé. « A bientôt, mes amis, et puissè-je couronner chez vous une rosière. — Et puisse, s'écria LatuHpe, Jeannette Têtre aussi, et me placer sa couronne sur la tête : c'est la seule que j'ambitionne maintenant. >-

On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps.

L'humble loit, dans cinquante ans.

[Ne connaîtra plus d'autre histoire.

BtRANGEB

Le soleil répand une teinte rougeâtre dansTatmosphère, des habitations aux couleurs variées dont les toitures sont faites en forme de terrasses, le gigantesque et gracieux palmier, des plantes aux feuilles épaisses, larges et {)iquantes, une plage déserte et

I)rûlante que les flots d\ine mer agitée battent sans cesse, tout annonce un pays étranger : nous sommes en Afrique ; nous respirons Tair étouffant et souvent si dangereux d''une côte fréquentée naguère par des pirates. Latulipe fume tranquillement sa pipe à Torabre d''un arbre ; des dattiers, des orangers, des citroniers, répandent un parfum délicieux, et Ton se demande involontairement si Thomme à demi civilisé n''est pas plus favorisé de la nature par la richesse de son sol, à peine exploré, que Thabitant des villes; mais à quoi cela lui sert-il ? il ne sait pas en tirer parti ; il marche sur Tor, et le laisse enfoui dans la terre; il le voit rouler au fond des fleuves sans se déranger pour s*'en emparer; tandis que dans les grandes cités Thomme ne songe qu"'à Targent et est sans cesse à sa poursuite : Tin différence de Tun n''est-elle pas préférable à Tacharnement de Tautre ?

« On ne dira pas, sire, que vous êtes un roi stationnaire, vous voyagez sans cesse, semblable au grand empereur, qui passait sa vie sur les champs de bataille, au lieu dliabiter son palais. — Oui, mon ami, je veux voir par moi-même; celui qui s'en réfère

aux relations ou aux discours d^autrui, est sujet à mille erreurs qu''enfante le prisme des passions ; il ne faut s^en rapporter qu'*à soi, c'est le moyen de bien être au courant de ce qui se passe. — Sire, excusez la franchise de votre vieux serviteur; vous avez déjà parcouru toutes les villes soumises à nos armes, est-ce que vous songeriez encore à explorer quelque autre cité rebelle ? Il y aurait danger pour Votre Majesté, il est de mon devoir de vous le faire observer. — Qu'avons-nous à craindre, mon brave Latulipe ? bien d''autres comme nous, et naguère encore d''intrépides voyageurs, ont parcouru même Tintérieur de F Afrique. — Mais ils y ont trouvé presque tous la mort. — Murât allait seul visiter Mourad-Bey, son ennemi. — Il se croyait à Tépreuve du boulet ; bien des fois il a échappé aux balles meurtrières ; Tamour de la gloire et des belles fait franchir toutes les barrières, mais c"'est jouer sa vie, et un souverain se doit à ses sujets. — Allons, nous ne visiterons qu'Abdel-Kader, et puis nous retournerons en France. — S'il nous laisse partir, sire. — Quelle importance veux-tu qu'il attache à deux soldats? — Mais il pour-

rait l>ien s^eu accommoder, et il n^aurail pas mauvais goût.

— Que cette colonie est précieuse pour la France ! Mais que dis-tu, toi vieux soldat, de notre armée? — Qu'acné est brave et résignée à toutes les fatigues, comme nous Tavons été ; mais elle n^est pas assez nombreuse. — Oui, tu as raison, les demi-mesures ne valent rien, on n^arrive jamais à aucun résultat, on s'épuise inutilement. — Sans doute, et le petit caporal, qui se connaissait à faire la guerre, attaquait presque toujours pour être victorieux, il usait de tous ses moyens et fondait souvent à Timproviste sur son ennemi. En Espagne, il n**)- laissa pas assez de troupes, occupé qu"'il était dans le Nord ; aussi les régiments disséminés avaient peine à se maintenir et perdaient beaucoup de monde; il fallait les renouveler sans cesse, et nous finîmes par être obligés d''abandonner un pays conquis avec tant de sacrifices et de sang. — Cest une leçon dont je veux profiter : j^enverrai cent mille bommes en Afrique, je me rendrai maître du littoral de ce côté de TAtlas, je refoulerai les Arabes sur Pantre versant, et je leur ôterai Tenvie

LKS BEDOUINS. 219

de repasser cette chaîne de montagnes ; ils ont assez de pays sur ce point pour s^y occuper; T Afrique est de toutes les contrées la moins connue et la moins civilisée ; utilisons cette côte si importante pour nous sous le rapport des relations commerciales du midi de la France, et en cas de guerre avec T Angleterre et la Russie ; mais ayons pour alliés le pacha d'^Egypte et la Turquie , s^il se peut , protégeons les Grecs et les chrétiens de Syrie ; notre possession sera notre avant-garde en cas de rupture avec les puissances du nord, et nos phares éclaireront la route que Ton veut étahlir par Suez pour aller aux Indes. Nous pourrons, comme par enchantement, envoyer en peu d'instant trente mille hommes en Orient. Les Anglais sont jaloux de notre occupation, mais avons-nous des comptes à leur rendre ? ce qui est acquis par droit de conquête appartient au vainqueur ; et s'ils devaient restituer les pays, les colonies qu'ils ont prises par la force ou la ruse, Albion aurait à rendre sur tous les points du globe. — Oui, sire, messieurs les habits rouges seraient forcés d'établir un fameux décompte, et il ne leur resterait pas grande chose à la masse.

— On parle de fusion avec les Bédouins et les Arabes, cliimère qui ferait encore couler bien du sang ; un peuple conquis hait ses vainqueurs , il murmure en silence, se soumet forcément; mais au premier espoir d'une réaction, il se soulève et massacre ses maîtres. — Il nV a pas plus, sire, à se fier à des fanatiques qu''à des juifs, ils vous écorchent quand ils le peuvent. Rappelez-vous, sous le petit caporal, et malgré des soumissions nombreuses, la révolte du Caire? Voyez ici comme les soldats qui s'éloignent payent de leurs têtes leur imprudence, guêtés qu'ils sont par des maraudeurs qui s'embusquent dans les ravins et derrière les buissons. En Espagne, en Italie, les vaincus étaient soumis aussi en apparence, et ils nous coupaient les oreilles et la langue admirablement quand ils pouvaient nous rencontrer , ils nous pendaient et nous rôtissaient même à l'envi ; ces fameux guérillas, le poignard à la main, descendaient de leurs montagnes avec l'impétuosité du vent, grâce à leurs esj)adrilles, et fondaient sur nos convois : combien ont été la proie de ces hordes de brigands sans pitié. — Oui, les conquêtes, les co-

Ionisations lointaines ne se sont maintenues qu'en exterminant les indigènes, c'est une triste nécessité, ou bien il faut à jamais les chasser de leurs contrées. Si les rites étaient les mêmes, peut-être encore cette fusion serait-elle possible ; mais il y a une barrière infranchissable, le fanatisme n'a jamais entendu la voix de la raison, les guerres de religion l'attestent. Abdel-Kader mort, d'autres fanatiques pourront quand ils voudront relever l'étendard de la révolte. Toutes ces soumissions partielles et forcées sont illusoires : au premier coup de trompette d'un sectateur de Mahomet, tous ces prétendus tributaires auront leurs yatagans levés sur la tête des Français.

— Comme vous dites fort bien, sire, cent mille hommes de suite, un coup de main général, une razzia et une poussée jusqu'aux chnes de l'Atlas aux Bédouins, qui vivront, s'ils le veulent, aussi bien au midi qu'au nord, bien heureux encore qu'on ne leur fasse pas la conduite jusqu'au cap de Bonne-Espérance ; et puisqu'il est reconnu qu'ils ont trop de terre, il est bien juste qu'ils en cèdent un peu à ceux qui n'en ont pas assez. — Cette colonie est

'222 UiNE COURONNE EN SONGE.

d'autant plus importante , qu'elle pourra toujours recevoir Texcédant de population de la France, et elle deviendrait elfrayante si nous n^avions pas ce débouché avantageux qui n'est qu'à deux pas de la mère-patrie. — Alil mon prince, c^est un trésor qu'il faut garder, car si nous l'abandonnions, les Anglais viendraient nous remplacer, et il ne faut pas (jue nous nous étouffions chez nous pour leur faire plaisir. Puis, c''est l'école pratique de nos soldats, ils exécutent ici les feux de file et de peloton, les artilleurs |)rennent pour point de mire les beurnous blancs des Arabes ; il est bon de conserver son coup d'œil juste, et de ne pas perdre l'habitude de l'odeur de la poudre à canon et du bruit de la mitraille. Voyez les Russes et les Anglais, ils ont toujours quelques contrées où ils guerroyent ; ces petites guerres préparent leurs armées à de plus grandes affaires, et c'est un immense avantage à opposer à une nation toujours en paix.

<c Combien peu j'ai vu de cultures; toutes ces belles plaines si fertiles devraient produire, et presque rien encore depuis dix ans! - Que voulez-vous,

sire, il n"*y a pas beaucoup d^araateurs jaloux de venir labourer une terre sur laquelle, à tout moment, leur tête peut rouler et leur sang couler. — Il est vrai ; mais aussi ma razzia opérée, j^env errai, après avoir fait construire des babitations indispensables pour les préserver de Tinsalubrité du climat, cinquante mille colons, la moitié cultivateurs, je leur donnerai des terres, le passage gratuit et des vivres pour six mois, des administrateurs éclairés, intègres et fermes, et la colonisation raarcbera; mais le noyau dirigeant sera composé d"'hommes éprouvés, capables et purs ; ce qui perd toutes les colonies naissantes, c^est qu^en général ce sont les vices et la paresse qui vont y chercher fortune, et c''est la principale cause des déceptions et des non réussites. Etablis en bon nombre et sur un pied militaire, mes colons offriront des masses compactes et imposantes qui ôteront Tenvie aux maraudeurs de venir les inquiéter. En fait de fossé continu, je prends TAtlas, c^est le meilleur rempart; mais il faut commencer par peupler le littoral de cent cinquante mille hommes, militaires et colons : aux premiers, le soin de la conservation de la cou-

quête, les belles actions, les morts glorieuses et les récompenses justement méritées; à chacun sa spécialité, le civil n'est jamais bien dirigé par le militaire, c'est une administration tout à part et toute différente ; aux administrateurs civils les bonnes directions pour Tagriculture et le commerce, aux laboureurs le soin de la fertilité du sol et des fructueuses récoltes. — Cest cela, sire, projet habilement et énergiquement conçu, et vous enlèverez au pas de charge TAtlas comme nous enlevions jadis aux Russes leurs redoutes. — Puissent mes projets se réaliser, et la France recueillir les fruits de ses nombreux sacrifices, en voyant bientôt prospérer cette précieuse colonie, qui ne demande qu'à être organisée sur un système vaste et ferme. »

Quelques jours après, Latulipe paraissait rêveur. « Qu'as-tu donc, mon vieux brave? tu es soucieux. — Âh! sire, ne sommes-nous pas sous une tente qui avoisine celle d'Abd-el-Kader ? vous avez voulu le voir, et Dieu sait quand nous le quitterons. — Nous verrons; nous ne sommes plus, je le sais, au temps de la première conquête, de Murât; les beaux sen-

LF.S BKDOII.NS. '22.")

liments, les mouvements grands et généreux deviennent plus rares, il est vrai. — Cest un rusé Bédouin sur lequel il n\ a pas à compter ; il plaide le faux pour savoir le vrai, et je crois qu^il n''y aura jamais à ajouter foi sur ce qu"*il promet ; il se soumet quand il ne peut rien, et il relève la tête dès qu'il pense nous écraser; c'est un fanatique, et ce n'est qu'à l'aide de sa religion qu'il se fait des prosélytes. — Je crois son règne passé, les tribus se lassent de guerroyer sans cesse. — Attendez... sire, une idée qui me vient. — Ah! diable, et quelle est-elle? une idée à Latulipe, une inspiration I — Dans notre position difficile, il est bien naturel de mettre son esprit en campagne, son esprit... enfin, quand on a du cœur on trouve toujours moyen de sortir d'embarras. — Sans doute, et tu crois avoir trouvé celui de persuader à ce rusé clief de Bédouins qu'il faut qu'il nous donne une bonne escorte pour nous reconduire au camp français; mais tu sais qu'il a une idée fixe, celle de nous enrôler dans ses réguliers. — Peste, je le crois bien, il n'a pas mauvais goût, un roi et un ex-sergent

de la vieille, on lui en donnera des soldats comme

cela. — Eh bien ! ton idée, est-ce qu''elle t''échappe ? — Non, au contraire, sire, la voilà qui revient, et plus forte que jamais, c'est le petit caporal qui me Fenvoie : on a vu des moyens de ce genre réussir même chez les sauvages. — Je ne te comprends pas.

— Attention, sire, voici Âbd-el-Kader, et ferme au poste, suivez le commandement, je vais chercher à jouer le rusé matois : qui Teùt dit qu'Hun vieux de la vieille jouerait au plus fin, en présence de son souverain, dit-il en portant la main à son bonnet à poil, avec un roi arabe bédouin î Mais, sire, Toreille attentive, Tœil fixe sur notre malin ennemi, et la main droite toujours près de la poignée de notre sabre, car vous savez que MM. les Bédouins ont Tesprit et le caractère versatiles, et que pour un zist ou un zest souvent ils vous font tomber la tète aussi lestement qu'Hun épi de blé , ce qui ne serait pas fort agréable. — Oui, comme Tarquin s** amusait à faire sauter les têtes de pavots avec la lame de son cimeterre. — Moi, je faisais voler, dans les Cent-Jours, les fleurs de lys, que je chargeais Eole dVmporter à

LES BEDOL'IINS. 227

la coiir de Gand. — Eh quoi ! Latulipe, de la fable, je ne te croyais pas si savant ; mais tâche que notre captivité cesse prompteraent. — Savez-vous, sire, que ce damné Abd-el-Kader, car il le sera, malgré son prophète Mahomet, a des houris délicieuses, le Bédouin s^endort sur des roses, et il lui en faut des magasins; il aurait bien besoin qu'Hun régiment de hussards passât par ici et Yen débarrassât, car c"'est un mauvais bagage en temps de guerre que le sexe. — Latuhpe, et Jeannette? — Sire, j"'y pense sans cesse; mais en présence du sexe étranger, de ces syrènes, car je crois qu'elles sont nées, les syrènes, dans les

pays chauds — Silence, Latulipe, voici notre

Bédouin. — Pardon, sire, c'est à moi k parole.

— Eh bien ! Français, vons êtes-vous enfin décidés à entrer dans ma garde? — Assurément, sublime sultan , ce serait beaucoup d'honneur pour nous , mais un grand devoir nous appelle ailleurs. — Alors qu'êtes-vous venus faire ici ? — Te voir et te dire que nous admirons ton courage, tes excursions hardies. — Vous cherchez à me flatter; mais vous ne me quitterez pas, vous me faites l'effet de braves;

228 IINK COURONNE KN f>()NGE.

votre costume ne ressemble pas à ceux des Français que je combats? — Il est vrai, ce sont les uniformes du temps de Tancien. — Qu'appelles-tu Tancien ?

— Le petit caporal, autrement dit. — Je ne te comprends pas. — Comprends-tu maintenant, s"'écria Latulipe en ouvrant son sein et en lui montrant un portrait avec un mouvement superbe d'entraînement : c'est celui de l'empereur Napoléon, dont le

nom est connu de l'univers entier I )> Abd-el-Kader

s'inclina malgré lui en disant : « Oui, Napoléon fut un grand homme ; et vous l'avez suivi? — Oui, sergent de grenadier de la vieille garde, celle qui a fait trembler l'Europe. -- Donnez-moi la main, j'aime les braves de ces temps, et je veux vous prouver l'estime que j'ai pour le grand guerrier en vous rendant votre liberté, sans clicrclier à connaître vos projets; des braves tels que vous ne peuvent être des traîtres.

— Nous te remercions, et nous n'oublierons pas ta généreuse conduite. »

Après avoir fumé la chibouque aux contours longs et circulaires, et fait honneur aux boissons versées par les houris d' Abd-el-Kader, les adieux eurent lieu.

et Latulipe en s''en allant se dit : « Allons, ce procédé me réconcilie un peu avec les Bédouins. » Quelques cavaliers s''élancèrent sur leurs chevaux arabes, et Abd-el-Kader leur dit d^m ton impératif: «( Vous protégerez ces Français jusqu''à leur camp : ce sont des soldats de Napoléon. — Vous le voyez, sire, il n'est pas inutile d'avoir connu le petit caporal, il porte toujours bonheur. — Oui, mon brave, ton idée a été merveilleuse et digne d'un soldat de la vieille garde ; tu étais superbe dans ta position guerrière en face du chef bédouin. Un grand nom est un talisman, il fait passer partout, inspire l'admiration, le respect à tous les peuples de la terre, et même aux brigands, témoin ceux d'Italie aux pieds de l'Arioste. — Il est vrai, sire ; mais tous les Bédouins pourraient ne pas avoir connu Napoléon ; et croyez-moi, assez de courses aventureuses comme cela pour Votre Majesté; quand on saura le danger qu'elle a couru, vos courtisans vous reprocheront cette excursion plus que hardie. — S'ils m'eussent accompagné , ils eussent paru trembler pour moi, taudis que peut-être — — C'eût été pour eux, sire;

Mais rex-sergcnt de la vieille est impassible en face du danger, et cVsl. pour cela qu''il se trouve flatté d'escorter son roi. Mon prince , passons le plus promptement possible les montagnes, les ravins et la plaine, et montons vite à bord ; la France réclame votre présence. — Allons, je vois que tu as le mal

du pays, et peut-être qire Tidée de Jeannette

Mais je ne suis pas fâcbé de mon voyage; il reste de grandes choses à faire pour affermir notre conquête africaine, et je veux de suite frapper un coup décisif.

— Bien parlé, sire ; vous voulez donner de vos nouvelles au chef bédouin ; lorsqu''il apprendra qu'il a eu en son pouvoir le roi, il s'écriera : Par Mahomet, je suis joué, j'ai perdu la partie. — Âbd-el-Kader nous a donné nos passeports pour la France, je lui délivrerai le sien pour l'autre versant du mont Atlas.

— Ce sera ce qu'on appelle, sire, partie et revanche gagnées. »

<i [Mns le printemps de la jeiiiiesse, ;iii iiihiih ûct^-» <i jours, quand les yen\"drs lioninies se (ixeroiil sur les «liens avec délices, ah! écoule avec précanlion leur « lan^ase séducleiu' ; f;nrde bien ton cour, et qu'il ne 'i s'enivre pas de leurs douces (lalleries. »

Manurl de lout les dges, Irailnil d'un m;inuscril inilicn, par madame Brissot dh Warviluk.

C'était par une matinée brumeuse de novembre, la neige se mariait à une pluie froide, le vent agitait les quelques feuilles jaunes qui paraient encore les arbres gigantesques de Saint-Cloud ; parfois leurs cîmes altières et leurs plus faibles brancbages se ba-

"21^2 L>E COLKO^.NE EN SOiNGE.

lançaient poussées nar nne brise légère : on eût dit (le la mâlurc trun navire agité par les flots de VOcéan ; les feuilles mortes jonchaient les allées du parc, et le bruit de leur froissement sous les pieds, le craquement des branches qui se brisaient en tombant à terre, tout imprimait à Tame une teinte de mélancolie, la naUne paraissait en deuil : c^était le commencement du triste hiver.

Latulipe me suivait en silence, j'étais peu disposé à le rompre. Le tableau d'un paysage terne et silencieux, ces arbres dépouillés, ce spectacle de tristesse reportent famé vers le passé et la prédisposent à envisager la mort, le résultat de la vie, résultat que tout homme en naissant devrait ne jamais perdre de vue, car, au moment on la dernière heure sonne, on voudrait, mais vainement, régler les rouages usés de son existence.

«' Sire, me dit Latulipe, lorsque nous franchissions les grilles du parc pour entrer dans Sèvres, ce temps sombre, cette neige qui semblerait vouloir nous disputer le jour, si en s'arrêtant sur les toits et les branches d'arbres, elle ne nous éclairait par TeHet de la

UNI-: JELINE FILLE. 233

rétlectiou, ce paysage glacial, tout me rappelle notre Iriste excursion en Russie. — Tu as une idée fixe, c''est de vivre de souvenirs, mon pauvre Latulipe ; du reste, cela est assez naturel. — Quand on a passé Tâge de la conscription, sire, et que la moustache et Timpériale prennent la teinte du tableau d^aujourdlmi, c^est ce cpi^on a de mieux à faire 5 c^est une société comme une autre, dont on s^entoure au gré de son désir. — Sans doute, et quand on laisse les épines pour ne se rappeler que les brillantes et fraîches roses cueillies, on peut encore passer de doux instants : c"'est ainsi que Thomme méditatif, ou Tartiste enthousiaste, contemple, avec mille sentiments divers, ce ciel azuré, sur lequel se jouent de capricieux nuages, dont les couleurs et les formes variées imitent souvent les pics glacés des montagnes les plus élevées du globe ; mais si ce ciel aux couleurs bleues et blanches vient à s'obscurcir, si les nuages noirs s''amoncèlent rapidement et le couvrent , si les éclairs précurseurs de la tempête sillonnent la nue, si la foudre fait retentir les échos des vallées et des montagnes d'*alentour, alors, ils ferment les yeux et ta-

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