L-NE CULKOiS.NK KN SO.NGK
cheiU de s^endormir sous l^impiessioii du ciel calme et azurtî.
— Eh bien ! moi, sire, je dis qu^il faut conserver les épines et les roses, car ce sont les dangers qui rehaussent la gloire, ce sont les difticultés qui donnent du prix au but désiré. — Tu peux avoir raison, Latulipe, un jour bien, un jour mal, c"*est une sage distribution du destin ; on apprécierait moins les heures d'une douce quiétude si le malheur n'avait pas auparavant soufflé sur nous ; Thomme n'est point fait pour la même existence ; s'il tournait toujours dans un même cercle, l'ennui ne tarderait pas à s'emparer de lui ; une insipide monotonie l'accablerait chaque jour, bientôt il ne serait plus. Mais que signifie , sur cette place plantée d'arbres , cette réunion de jeunes filles vêtues de blanc , malgré le temps atl'reux qu'il fait ; va voir ce qui cause ce rassemblement. Je suis triste aujourd'hui: quelque bienfait sagement distribué me rendra peutêtre la gaité. — Ah I sire, vous êtes sans cesse à la recherche du malheur, et vous devez presque être fatiiijué des cris de la reconnaissance. — La source
(lu bien est intarissable. Mais dépêche-toi. — Sire, pardon , mais avec le temps qu'il fait , il serait bien d''étendre ce parapluie, car il tombe des hallebardes, et je me suis laissé dire que les fluxions de poitrine ne respectaient personne, et qu''il ne fallait pas plaisanter avec les maladies et les médecins. — Qui sont souvent plus disposés à plaisanter qu'à guérir leurs malades. Mais rassure-toi, j'ai un bon manteau, et la douce espérance de soulager quelque mallieureux réchautï'e et vivilîe Tame ; et quand Tame est heureuse, le corps est alors toujours bien disposé. »
Latuhpe , fidèle à ses anciennes habitudes , a , tout en accélérant le pas, allumé sa pipe d'écume; mais il l'éteint bien vite à la vue du triste spectacle qui s'offre à lui ; une bière recouverte d'un drap à franges d'argent , surmonté de plusieurs couronnes blanches, annonce qu'une jeune lille vient d'être moissonnée par l'impitoyable mort. Les filles et les hommes sont dans le plus profond recueillement; l'effroi, un morne chagrin, sont peints sur tous les visages, des larmes mouillent les
2'.U] UNE COLRQiMNE E> SOÎNGE.
paupières, et chacun s'écrie ou se dit, le cœur serré: '( Mourir! mourir si jeune! non cela n''est pas possible ! » Ah ! c'est qu'il en est d'une jeune fille comme d'une tleur aux suaves et brillantes couleurs, elle éblouit , enchante, mais elle passe souvent en un jour.
Latulipe a presque oublié son souverain en présence de ce douloureux spectacle d'une mort inattendue. Quand le cercueil est blanc, lorsque des Heurs virginales le recouvrent, l'affliction navre l'ame, on se dit avec un accent de profonde tristesse : « A <|uoi tient la vie? à peine né et mourir ! » Peut-être Dieu veut-il arracher, dans son ineli'able bonté, de jeunes et trop tendres cœurs aux tourments et aux déceptions de ce monde agité.
Je me suis peu à peu rapproché du cortège, et me trouve derrière Latulipe. Combien le tableau de ces jeunes personnes, encore ignorantes de la vie, est intéressant, attendrissant, et contraste avec les figures mâles des hommes dont les rides attestent les années et les vicissitudes éprouvées ; et cependant ces hommes aux têtes chauves et vénérables existent encore,
semblables à Tarbre antique qui se dépouille de ses feuilles, de ses brandies, mais qui reste toujours ferme et semble délier le temps; c"'est un jeu du hasard, c''est une leçon de Dieu ; Thomme blanchi par les années est debout, et regarde avec un sourire amer et sombre le cercueil où il devrait reposer au lieu de la jeune fille.
Les prêtres s^avancent en faisant résonner leurs chants lugubres et en portant la croix qui doit nous sauver, nous pauvres pécheurs. Bientôt le cortège se met en marche, et malgré la pluie, la neige qui se fond et la boue qui couvre le pavé, chacun, la tête découverte, suit la pauvre jeune fille; chacun peut bien un peu souffrir, elle du moins ne souffre plus ! ou bien les décrets de la Providence seraient inconcevables. Tous, sur son passage, répètent en soupirant : « Quel malheur! elle était si johe, si douce, si bonne iille, et elle n'*est plus, elle est morte ! » Conçoit-on tout ce quMl y a d''affreux dans cette idée ; en vain voudrait-on se persuader que c'est un rêve ; on voudrait presque croire qu'on a perdu la raison, mais la triste réalité est là, le cer-
'2n^ L.NE COURONNE EN SONGE.
cueil s''avance toujours et n'annonce que trop que la main impitoyable de la mort ne respecte rien, et quelle se fait un jeu de laisser vivre le vieillard qui a peine à marcher, tandis qu'elle tranche les jours de la jeune fille qui courait naguère sur la pelouse verte, plus svelte et plus légère que le daim de la forêt. Oh ! bizarrerie de la destinée, qui semble vouloir nous rappeler à chaque instant qu'il ne faut compter sur rien ici-bas, et que nous ne sommes que de pauvres mortels. Il faut briser sa prison terrestre et s'envoler là-haut pour ne plus douter que le bonheur ne peut s'allier qu'à la vertu et à la simplicité, et que les passions, les vanités mondaines, jouets trompeurs, hochets empoisonnés, abrègent les jours de l'homme et le tuent en desséchant son ame, qu'à Dieu seul il appartient de vivifier.
« Comment, sire, malgré ce temps affreux, vous voilà mêlé à ces pauvres jeunes filles? — Recueilletoi, Latuhpe, et fais silence; nous allons à l'église, au cimetière : c'est une occupation méritoire ; il n'y a que les malheureux qui aiment à suivre et qui désirent la mort; j'aurai (juelque chose à faire ici, ei
loi, vieux soldat de Tempire, tu as depuis longtemps fait connaissance avec elle. — ïl est vrai, sire, c''est une ancienne connaissance, mais elle n"'a pas voulu de moi. — Ce dont je te félicite. — Sans doute, sire, quand on est bien, il est toujours temps d^aller faire le grand voyage, d^où Ton ne revient plus. »
Le père de la jeune fille marche morne et silencieux, de grosses larmes mouillent ses joues ; ali ! c"'est qu^il est des coups imprévus contre lesquels Tame la plus forte, la mieux organisée, ne peut lutter 5 et la mère, la tendre mère, qui doit tant aimer une jeune fille à peine entrée dans la vie, est sur son lit de douleur, dans des convulsions horribles; il lui est interdit de voir et de conduire son enfant à sa dernière demeure, il faut qu'elle vive, qu'elle concentre ses douleurs poignantes au fond de son cœur, car elle a encore un pauvre petit dont les pas débiles annoncent qu'il vient presque de naître ; sa sœur est morte, pleine de vie, d'espoir et de douce félicité, et lui, il commence à comprendre qu'il existe, il essaye de marcher, il veut apprendre la vie ; }»onrvii (pic (juchiucs faux jtas ou l'in-
Ilexible destin ne vienne pas encore déchirer le cœur de la pauvre mère : oh! non, ce serait ))ar trop affreux .
Quelle leçon terrible pour ces jeunes filles qui marchent avec un douloureux recueillement , elle vaut toutes celles que pourraient leur donner leurs tendres parents. Des artistes distingués suivent le convoi; en voyant cette mort prématurée , ils aspirent à une célébrité durable, car il nV a d*'imraortel que le génie. De jeunes officiers font aussi partie du cortège, ils veulent se recueillir avant le bruit des combats, ils veulent se familiariser avec la mort, qui peut-être les attend dans un duel ou sur un champ de bataille.
Le curé qui conduit le convoi funèbre est un ancien capitaine de dragons décoré ; on le suit avec d'autant plus d'estime et de piété, car il est digne de respect, il a bien servi son pays, et maintenant il sert Dieu en rappelant chaque jour au bercail les brebis égarées.
Enfin les portes de Téglise sont ouvertes, le corps est déposé, des cierges jettent une lumière vive à
Pentour; mais à quoi bon? la pauvre jeune fille ne voit plus rien ici-bas, on va rendre à la terre sa dépouille mortelle ; mais son ame, du moment où elle a cessé de vivre, s''est envolée dans le séjour des bienheureux, et Dieu lui a dit : « Jeune fdle, vous étiez un ange ici-bas, désormais vous serez un ange immortel dans le séjour céleste ; trop de charges et de douleurs vous attendaient peut-être dans ce monde de déceptions, je vous ai appelée vers moi ; près du Seigneur, Tame est calme et hem'euse. »
Les chants, la musique, fonl résonner les voûtes du temple ; des tableaux de TËlcriture sainte ornent rautel et les murs de Téglise. Que ces temples consacrés au Seigneur sont majestueux, ils apportent le recueillement dans Tame des pauvres mortels ; les prières adressées à Féternel la calment et lui donnent souvent le courage nécessaire pour supporter la vie. Au village, dans les grandes cités, dans la capitale, on aime, dans sa course souvent aventureuse, à reposer ses regards sur ces clochers qui semblent vous indiquer le ciel pour terme du voyage. Que nos églises gothiques de Paris sont belles à contempler
'2'l2 UNE COURONNE E\ SONGE.
(run point qui les domine, et par une brillante journée ; la teinte noire et imposante qu^elles reflètent sur un ensemble blanchâtre atteste que le temps forme seul ce contraste frappant, qu'elles ont vu s'écouler des siècles, que Thomme, de tout temps, a rendu hommage à celui dont il émane, et que, ne pouvant trouver Tinconnu, il a imploré sans cesse la miséricorde de Dieu en entonnant des chants de grâce.
Chacun est triste, morne, silencieux ; des larmes amères mouillent tous les visages, on pense avec désespoir que celle qu'on a vu naguère si fraîche, si pleine de vie, si jolie, n'est plus, et qu'il va falloir s''en séparer pour toujours, pensée poignante et qui déchire l'ame.
Mais ces chants sont trop sonores, ils deviennent parfois assourdissants; la douleur a besoin de recueillement, il faut se concentrer en soi-même ; j'aimerais mieux un simple discours en français; il attendrirait bien plus le cœur des fidèles, dont la plupart ne comprennent rien à ce qu'ils entendent ; et cet argent réclamé dans le sein même de l'église, et
pendant la cérémonie, n''enlève-t-il rien à sa sainteté et à sa majesté. Ah! pensai-je en moi-même, il y a quelques modifications à apporter dans nos institutions religieuses, car le premier devoir des missionnaires de Dieu, c'est d'employer les moyens qui doivent augmenter le nombre des croyants , et pour arriver à ce but, il faut être humble, simple et désintéressé comme Tétait notre Seigneur.
On se dirige vers le cimetière ; il faut encore monter, une terre glaise jaunâtre semble vouloir nous empêcher d'arriver à la fatale fosse, bien profonde, trop profonde pour y mettre la beauté. Le curé va prononcer les dernières paroles du salut ; on descend le cercueil. Oh I que cet instant est affreux, c'est celui de la séparation pour toute la vie avec l'être qu'on chérit , cruel et déchirant moment compris seul par les âmes tendres et passionnées. De la terre est jetée sur la jeune fille, qu'elle lui soit légère ; une couronne blanche est bénite par le prêtre et placée sur la tombe de la défunte : ce devait être une couronne nuptiale, elle devait ceindre son front virginal aux doux et heureux jours de l'hyménée, et mainte-
nant, oh ! douleur I cette couronne nuptiale, préparée, disposée, tant regardée avec mystère, est une couronne mortuaire. Destin, que tes coups sont parfois terribles !
Chacun se retire en silence, on a peine à s^éloigner. Pourquoi déposer ainsi les morts sous terre, pourquoi ne pas les laisser sommeiller dans leurs plus beaux vêtements , dans des caveaux majestueux, comme on fait dans d''autres pays ; la mort aurait quelque chose de moins affreux, car Tidée d^être ainsi recouvert de quatre pieds de terre est une pensée qui tue même avant de mourir. Je verrai, m''écriai-je, plongé dans de sombres réflexions, il y a quelque chose à changer dans nos modes d''enterrements ; si je me dois aux vivants, je me dois aussi aux morts.
Chacun franchit les marches du lieu de sépulture, tout le monde sort, la jeune fille reste; elle est à sa dernière demeure ; au lieu d^ aller à Tautel, de prononcer le oî/2 , elle est aux pieds du Seigneur ^ mais si elle pouvait parler, elle dirait à la foule : « Je
VOUS remercie, mes bons amis, mes jemies camarades, mais calmez votre douleur, je suis morte désormais pour vous; mais maintenant mon cœur est paisible, maintenant je suis heureuse. Ah ! n'aimez pas tant la vie, où il n**} a que tourments et chagrins poignants ; pensez à la mort et ne la redoutez pas, car cVst le terme de vos souffrances, et il faut souffrir avant de mourir. Maintenant je pourrai vivre d'amour, de cet amour pur et éternel pour le Seigneur, qui donne des délices ineffables, tandis que Taulre est souvent mortel, car, vous le voyez, il m'a étouffée, il m'a tuée !
« Va, Latulipe, t'enquérir de la position des parents avec l'adresse qui te caractérise, et viens me retrouver dans le parc, heureux si je puis adoucir une perte si cruelle. — Sire, j'y serai aussi tôt que vous ; dans les petits endroits, c'est comme chez les portiers, on sait tout ce qui se passe, et même ce qui ne se passe pas, le bavardage est à l'ordre du jour, gare à ceux qui sont l'objet des caquets, car les bavardages, sire, qui touchent à l'honneur, ça tuerait un brave tout aussi lestement qu'une jeune fille ; la
calomnie est rennemie acharnée du genre humain. — Heureux celui dont elle ne sVccupe pas. »
Il était quatre heures du soir, une nuit froide semhlait vouloir envelopper de ses ombres le parc de Saint-Cloud. Le bruissement des branches et des feuilles, une légère brise qui soufflait, les derniers moments du jour, mêlés aux tristes souvenirs de cette journée de deuil et de malheur, jetaient Tame dans une noire mélancohe.
<( Déjà, Latulipe ? — Je savais, sire, quVn m^adressant à la première boutiquière, j"*en saurais en une minute plus que je n''en désirais. — Et que t''at-on dit ? — Le père de la jeune fille est artiste ; c^était une excellente musicienne dont les leçons adoucissaient la position de ses parents, laquelle n'est pas brillante ; les artistes, sire, vous le savez, sont presque toujours brouillés avec la fortune. — Cest bien ; demain je te chargerai d^une mission : si ce jeune ménage a été frappé par un coup mortel et imprévu, je veux le compenser par un bonheur inattendu. — Encore, sire, des heureux, et toujours par vous. —
UNE JEUNE FILLE. 2hl
Eli ! mon ami, il y aura encore trop de malheureux ; pourquoi un roi ne peut-il tous les connaître ? »
Tout à coup, au milieu de cette nature morne et silencieuse, que trouble seul le chant lugubre de quelques oiseaux au plumage noir, qui vont se chercher une retraite sur la cime des arbres les plus élevés, des cris se font entendre, une voix désespérée et martiale résonne dans une allée solitaire ; une autre reprend : « Non, mon officier, vous ne vous tuerez pas tant que je serai là ! — Vite, Latulipe, suis-moi ; il y a là-bas quelques malheureux encore à secourir. — Sire, à vos ordres. » Tout à coup nous apercevons un homme qui a jeté de côté son manteau, se débattant avec un soldat pour se percer de son sabre. « Malheur! malheur! s^écriait-il , j"'ai tout perdu, il ne me reste qu^à mourir. »
Nous nous jetâmes sur lui et rempcchâmes de suivre son inspiration désespérée. « De quel droit, dit-il, voulez-vous m^empêcher de me tuer, et m^obliger à vivre ? J'étais heureux, j"'étais aimé ; que de fois ici nos tendres cœurs laissèrent échapper de doiLX aveux ; (jue de lois, sous le charme d'un vorl
feuillage et du cliant des oiseaux, nous aimions à lire dans Tavenir et à nous créer un plan délicieux de vie. Pourquoi a-t-elle douté, pourquoi n"*a-t-elle pas eu le courage de supporter Tabsence ? ah 1 c^est que quand une jeune fille aime, c"'est avec passion, et la passion tue, et les doutes encore plus; Tabsence crée raille chimères.
•< J'arrivais de mon régiment avec Tautorisation de célébrer mon mariage, heureux de la pensée que j''allais la revoir; après une année d'attente, nous allions enfin goûter les douceurs d'une heureuse union ; je crève vingt chevaux, j'arrive malgré le temps et les routes affreuses, mon cœur palpite à m'étouffer, je ne marche pas, je vole, je traverse la place, je frappe à cette porte tant connue! — un silence morne et glacial, personnel — un frisson se répand sur mon ame, je descends , je demande ma bien-airaée ; où est-elle, où est-elle ? m'écriai-je avec anxiété. Des jeunes filles vêtues de blanc me
répondent ; Là-bas, au cimetière Ah! trois fois
malheur! m'écriai-je, et je me trouvai mal.
<( Vous le voyez, j'ai lont |)erdu, elle est morte,
UNE JEUNE FJLLE. 249
morte pour toujours pour moi, comprenez-vous? — Et je veux aussi mourir, je veux aller la rejoindre; ainsi donnez-moi mon arme, elle seule peut maintenant me rendre au bonheur ; ma place n'est plus à la tête de ma compagnie, elle est là-bas aussi, au cimetière, à côté d'acné ! et puis au ciel. Mes armes, mes armes ! ou craignez ma fureur ! Morte I morte ! et voilà notre hymënée ! c'est la mort qui en fait les frais. Eh bien î qu'elle soit satisfaite, je ne sacrifierai plus à l'amour, elle aura deux victimes pour une. Ah! c'est trop d'amour, trop de vie qui l'a étouffée, le sang est remonté au cœur, à la tête, il l'a tuée, et tout cela par excès d'amour, et par défaut de patience. Mes armes! encore une fois, messieurs? — Monsieur l'officier, vous n'êtes pas en état de vous en servir aujourd'hui ; vous viendrez demain les reprendre au château, chez le roi. — Et qu'a de commun le roi avec elle, avec mon amour? je donnerais le monde entier pour racheter sa vie, pour la revoir, pour être à elle.
— Mon officier, s'écria Lalulipe, prenez garde de maiMjuer au roi — Eh! (jue me parlez-vous do
château, de roi ; je vous dis que c^est elle qu'il me faut, et que je ne puis la revoir qu'en me passant ce sabre au travers du corps ; en me donnant la mort, c''est la vie que je recouvre, car je ne puis vivre sans elle. » Et il se mit à parcourir rapidement Fallée, comme s'il poursuivait une ombre fugitive : la jeune fille était morte, il était fou.
Un esprit noble méprise la perfidie de la fortune ; la grandeur de son ame ne peut être abattue.
Traduit d'un manuscrit indien,, par madame Brissot de Warvillk.
L'existence n''est pas toujours couleur de rose ; aux douces heures de la félicité, souvent si courte, succèdent les sombres et douloureuses pensées produites par la roue toujours agitée des vicissitudes humaines. Les songes, qui re{)roduisent ordinairement
les diverses sensations de la journée , nous en ionl éprouver une foule d^opposées : tantôt bercés par de riantes amours, par Tinconstante fortune, par la renommée et les brillants et passagers honneurs, tantôt poursuivis par les bêtes féroces, par des assassins, par Témeute même, nous cherchons à franchir d'un vol audacieux Tespace infini, et transportés miraculeusement entre la terre et le ciel, nous semblons fuir en nous riant du danger vers le séjour céleste.
Mon esprit romanesque et aventureux, Tamour du bien et de Tinconnu, le désir du progrès, m''ont porté, toujours dans mon rêve, à parcourir le nouveau monde ; mon royaume est tranquille ; Pierre le Grand, empereur de toutes les Russies, s'est immortabsé par ses voyages utiles, et en changeant momentanément son sceptre contre un rabot. Je suis donc à bord d'un vaisseau avec Latulipe et mon chien Fox, qui m'accompagne dans toutes mes excursions ; dans un tableau représentant des courtisans on devrait mettre en opposition cet animal pré cieux ; les premiers ne sont lidèles qu'à la fortune.
le second n*'abandonne jamais le malheur ; (jiiel parallèle ! Et sur qui la honte doit-elle rejaillir ?
Le ciel est pur, azuré ; la vague uniforme , fraîchement agitée par les vents alises, nous porte vers ce nouveau monde que je veux étudier, car celui qui n''a pas parcouru ces délicieux et majestueux sites n"*a rien vu, n"'a pas vécu, et n''est pas digne de mourir. En voyageant on nourrit son esprit, on rafraîchit son imagination ; en allant toujours et n'arrivant jamais, on s'étonne de Timmensité du monde et des prodiges toujours renaissants que le Créateur a, sans doute, voulu mettre sous nos yeux, pour ne pas nous permettre de douter de sa puissance.
Cependant, le ciel si calme, si beau, si brillant tout à Theure encore, s'est tout à coup obscurci ; une brise plus vive a fait amener les voiles ; des éclairs sillonnent la nue; la chaleur est extrême; la mer commence à moutonner, une écume blanchâtre bat les flancs du navire. Les marins à la voix de leurs chefs, et en s'accompagnant de leurs cris lugubres et cadencés, exécutent la manœuvre; les passagers s'inquiètent ; les femmes commencent à faire enten-
dre des gémissements, Torage redouble, les ordres se succèdent rapidement ; aux visages sombres des cbefs et des matelots, il est facile de voir que le danger est grand, que c^est une tempête, et il faut en avoir éprouvé une pour s^en faire une idée. A chaque instant nous touchons au ciel ou nous sommes plongés dans un abyme qui menace sans cesse de nous engloutir.
Des femmes éplorées se jettent dans nos bras ; LatuHpe est immobile et contemple, dans un morne silence , ce spectacle nouveau pour lui ; il voit la mort s''approcher, mais il Ta vue cent fois et ne tremble que pour son souverain. — Rassure-loi, mon ami, s^il est écrit là-haut que nous irons servir de pâture aux requins ou aux baleines, il faut se résigner.— Sans doute, sire, mais pourquoi aussi avoir quitté notre beau royaume de France ? — Pourquoi ai-je un esprit aventureux ? Mon ami , Thomme ne se refait pas, il agit presque toujours suivant son caractère. — Hélas! oui. Napoléon ne rêvait qu^à la guerre et cela a fini mal. — Eh! mon cher, c*'est qu'il devait en être ainsi. Je n"'aspirais
qu'à la paix, qu'eau bien-être de mon peuple, et tu vois que le dénouement vise au tragique. — Il faut se résigner, sire, et imiter notre pauvre Fox qui semble, par ses regards inquiets, nous dire : Je ne vous quitterai jamais. — Si je viens à mourir. Latulipe, tu renverras empaillé à mes courtisans, en leur écrivant : Il a suivi son maître dans le Nouveau-Monde, jusqu'à sa mort, en eussiez-vous fait autant? — Sire, il est de braves généraux dont les noms seront immortels, qui n'ont pas abandonné non plus notre pauvre Empereur; ils ont voulu aussi partager avec lui le séjour desséchant du rocher de Sainte-Hélène. — Sans doute, et c'est une douce consolation pour un roi dans l'adversité de pouvoir encore compter parmi des milliers de grands quelques cœurs nobles et fidèles. — Cela est vrai, sire, et sans faire aucune allusion, jusqu'à trois on peut
en compter — Bien heureux encore lorsqu'on
n'est pas tout à fait abandonné : la Fortune ne manque jamais d'une brillante escorte, le Malheur marche presque toujours seul. — A moins que ce ne soit un chien qui le suive.
Les mats se brisent, le vaisseau semble ne plus vouloir se relever, des vagues furieuses balayent le pont. Un cri sinistre : Les canots à la mer ! annonce quMl n^y a plus d''espoir. Cruelle position ! chacun voudrait se sauver, mais Timmensité des mers est là !... il faut périr ; de jeunes mères, de pauvres enfants, rendent le tableau encore plus déchirant. La main appuyée sur mon front, je contemple, de Tarrière, ce spectacle de désolation, en mY'criant : et je suis souverain, et je ne puis rien pour sauver ces infortunés ! Ah î c'est alors que je sens tristement qu'un roi , à la couronne près, est un homme comme un autre.
Sire, me dit Latulipe, avec un grand sang-froid , il faut autant que possible, dans le danger, ne pas perdre la carte, quoique sur les neiges de Moscou nous la perdions souvent. Je ne sais pas nager, je ne vous offrirai pas ce moyen de sauvetage ; mais voici un morceau de mât qui peut nous sauver, ne le perdons pas de vue, cramponnons-nous après , et à la grâce de Dieu, c'est encore le meilleur patron à implorer. — Je suivrai ton conseil , mon brave , j<!
UNE ILE dÉsekte. 257
n^ai point peur de la mort , un roi (ioit en quelque sorte la toucher du doigt en montant la première marche du trône , je regretterai seulement de ne pas avoir fait autant de bien que je Taurais voulu.
Un craquement eftVoyable annonce que le navire s"'est entr''ouvert sur un rescif , on n^entend que le bruit des vagues furieuses, les cris des passagers
qui voyent leur canot chavirer On ne distingue
rien qu''à la lueur des éclairs; le terrible sauve
qui peut a été prononcé , c'est Tavant-coureur de la mort ; le capitaine Tattend , il veut mourir en brave et digne marin , c''est le lot qu'il a choisi.
Sire , vite à celte corde du mât , tenez ferme et moi aussi , et tâchons de ne pas boire à la grande tasse , c'est un mauvais cordial , et puis la mer sur le pont... le vaisseau disparaît... et plus rien... que la mort qui cherche à nous capturer à chaque vague ou sur les rochers. Latulipe , auquel les flots laissaient à peine le temps de parler, me dit : Sire, du courage , un roi doit en avoir pour dix ; s'il est écrit là haut que nous aborderons à quelque île déserte , les vagues ef la tempête auront tort, il n'y a que
258 UNE COURONNE E^ SONCR.
les lâches qui s^abandoiment à la peur, et avec elle on n^arrive jamais à rien de bon !
Cependant j'entr''ouvre les yeux... je ne suis donc pas mort ; je suis couché sur une plage que la mer vient encore mouiller de ses vagues mugissantes , Latulipe est près de moi , mon chien Fox aussi. Ah ! du moins dans mon malheur , m^écriai-je , il me reste deux fidèles serviteurs , et , pour un prince , c''est quelque chose. Sire, me dit Latuhpe , encore une goutte de ma gourde , elle nous a rappelés à la vie , bien heureux qu'elle ne m''ait pas quitté , et ce pauvre Fox, nous lui devons aussi quelques remercîments, car nos forces s'épuisaient, et sans lui je crois qu'au lieu d'être sur ce sable brûlant, nous serions maintenant en digestion dans l'estomac de quelque poisson.
— Eh bien ! mon pauvre Latulipe, que dis-tu de ton souverain, naguère assis sur un trône, assis maintenant sur un mât naufragé , et réduit , comme le sauvage, à parcourir ces plages désertes ? — Eh ! mais je dis, sire, qu'ici-bas il ne faut compter sur rien, et que lorsque la tempête surgit il en est d'un
UNE ir>E DESERTE. 259
trône comme (rim vaisseau, qifon ne sait s"'il ne s"'abymera pas; qiiant^ au capitaine de navire, ce n'est pas toujours sa faute ; s''il peut prévoir la tempête, il ne peut Tëviter, car cVst Dieu qui la fait gronder, et c''est sa volonté; mais un roi, c'est souvent lui qui la fait naître, tandis qu'il aurait pu gouverner avec un calme parfait. — Aussi n'aurais-je pas du m'exposer à celle-ci. Que vont devenir mes pauvres sujets ? — Sire, vous voilà comme le grand capitaine dans une île et près de rochers, mais nous sommes, je l'espère, dans une île fortunée de l'Océanie, où nous rencontrerons de bons sauvages qui seront préférables à ce geôlier anglais d'Hudson Lowe. Les sauvages empoisonnent leurs flèches et frappent face à face leurs ennemis ; l'Anglais versait un poison lent dans le corps du grand homme, il le faisait dans l'ombre et le silence, mais la renommée qui n'avait pas quitté même sur son rocher le grand capitaine lors de ses désastres, satisfaite de ce qu'il avait fait pour elle, lorsqu'il eut exhalé le dernier soupir, proclama par tout l'univers qu'un grand empereur malheureux avail demandé l'hosjjitalité à une nation
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étrangère, plein de coniiance en son honneur et sa loyauté, et que cette nation Tarait assassiné!
— Latulipe , je respecte ton attachement pour Napoléon; ces sentiments sont cl''un fidèle serviteur et d^un ancien brave, mais tâchons, mon ami, de laisser un peu le passé de côté et de nous occuper du présent qui n''est pas des plus agréables, et, suivant le précepte du sage, consolons-nous de notre malheur. — Sans doute, sire, car il pouvait en arriver un plus grand pour vos sujets; la mort nous suivait de près, et elle se riait sous cape de posséder un roi. — Et, mon ami, je crois qu'une fois mort nous passons à notre tour comme le moindre des mortels, saint Pierre a du recevoir Tordre de ne pas reconnaître de distinctions mondaines, et à moins que les vertus et les belles actions ne donnent le pas... — Alors, sire, vous passerez toujours avant les autres. — Tu me flattes. — S'il en est ainsi là-haut, j'espère que je n'attendrai pas autant que chez votre ministre des finances. — Tes titres qui ont été peu appréciés ici-bas, peuvent te valoir là-haut une tout autre réception. — Surtout si c'est la viedle qui y fait la
nmsi(jue, en reconnaissant un ancien de la garde les fanfares joueront une marche triomphale en Thonneur de la gloire nationale, et, en avant, j^entrerai au pas de charge.
De grâce, mon ami, entrons un peu dans notre position cruelle ; avec tes souvenirs de gloire tu ne vois rien; la tempête se calme, le jour commence à paraître. Il me semble que nous sommes dans une île déserte. Je souffre horriblement de la soif, de la faim , ma poitrine est déchirée par ces rescifs qui voulaient m'empêcher d''aborder , et nous sommes sans armes , sans aucuns moyens de nous rien procurer, sans secours humains; vois ce que c''est que Thomme abandonné à lui-même, il a bien lieu d^être si lier quand il commande à ses semblables ; seul il est si peu de chose, un grain de sable tout au plus dans Timmensité. — Nous voilà, sire, comme de nouveaux Robinsons Crusoés; mais, il faut en convenir, c''est une rude épreuve pour un souverain habitué aux prévenances , aux adulations , à satisfaire
tous ses caprices, et ici il redevient — Ce quil
était dans le principe de la création , riiommc de la
-02 L>K COURONNE E7S SOiSGE.
iiaUiie : oîi sont mes (.'ouitisaiis , mes iioiiiLieux serviteurs , mes troupes brillantes?
— En fait de courtisans, je ne vois ici, sire, que quelques malins singes que voici perchés près de vous, et qui contrefont tous nos gestes ; si Dieu me prête vie, j'en rapporterai à votre château, ils trouveront des gens de leur espèce ; quant aux serviteurs, à part ces singes qui ne manquent pas dMntelligence, je serais fort embarrassé, votre fidèle Latulipe excepté, de vous composer un personnel ; pour la revue de vos troupes, à moins que nous ne prenions ces arbres gigantesques et variés pour des soldats, je ne vois pas à qui commander ici. — Mais, en revanche, il y a à observer une foule de beautés sauvages et inconnues qui feraient oublier les villes, les grandeurs et les richesses. — Si Ton avait, sire, Testomac rempli ; souvenez-vous de Texcursion à la ferme ; ah ! du moins, là, nous étions, comme on dit vulgairement, sur le plancher des vaches ; mais maintenant Dieu seul sait quand nous quitterons cette île, je ne dis pas ses habitants, car jusqu''à présent il n'y a pas le moindre vestige de pas humains — et à
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part messieurs les singes et ces nombreux oiseaux aux plumages éclatants qui semblent étonnés de nous voir... — Et, mon ami, c'est une société comme une autre; avec celle-ci, nous éprouverons peut-être moins d'ennui , et nous n'aurons pas à craindre la médisance, — Et peut-être bientôt serons-nous à nous demander si ce n'est pas un avantage que de ne pas savoir à qui parler.
— Latulipe, tâchons de nous procurer quelque nourriture, après nous ferons de la morale et causerons tant que cela te fera plaisir 5 et si nos forces nous le permettent, nous irons ensuite reconnaître notre île, mon nouveau royaume. — Sans sujets jusqu'à cette heure. — Il en sera plus facile à gouverner; je n'aurai plus à redouter la trahison, les mécontents et l'émeute. La vie sauvage, mon ami, a ses charmes, et si je n'étais roi, si je ne me devais au bonheur de mon peuple.... — Vous fixeriez votre séjour ici, sire ? — Peut-être. — Alors je vous prierais d'animer un peu ce paysage , déjà si riche en beautés diverses, par la plus douce et la plus enivrante créature de Dieu. — Tu veux, dis-je en
riaiii, j'en suis certain, parler de la compagne naturelle (le riiomme, de la femme ? — Vous Tavez dit, sire ; car, voyez-vous, on a beau porter aux nues celte nature grandiose, ces sites admirables, en vain je m'*extasie à contempler ces gracieux palmiers, ces bananiers aux longues grappes , ces orangers aux feuilles si vertes et aux fruits si rouges, ces limoniers jaunes, ces lianes verdoyantes, ces fleurs grimpantes aux couleurs variées qui ornent le tronc et la cîme de ces arbres majestueux; tout cela est fort beau, sire, mais finirait par fatiguer, par ennuyer même, si on n'avait avec soi, pour balancer ces créations sublimes, une jeune et jolie fille blanche ou brune, aux formes sveltes et bien dessinées, aux yeux noirs ou bleus; voilà, à mon avis, la plus belle invention de rÉtre suprême.
— Ne te monte pas tant Timagination à ce sujet, Latulipe, car cette solitude sauvage ne semble pas
propice à satisfaire ton désir Mais, si je ne me
trompe, la mer rejette sur le rivage des objets du navire, ils pourront nous être d'un grand prix — Et pas un passager de sauvé, toutes ces jeunes femmes
perdues à jamais ; ali ! que cela est affreux ! — 11 faut en convenir, c^est un bien vilain élément. Et quand on réfléchit qu'en une minute deux ou trois cents malheureux sont la pâture des poissons, cela devrait dégoûter un peu des excursions sur mer. — Remercions Dieu de nous avoir sauvés. — Il a voulu, sire, vous conserver à vos sujets; Thomme juste et bienfaisant doit vivre longtemps, sa présence icibas est nécessaire aux malheureux. — Et cependant combien ont péri avant le temps victimes de leur idée d'établir un sage équilibre et de soulager la misère de leurs semblables. »
Cependant la mer amène toujours sur le rivage de nombreux débris du naufrage , des barils , des mâts brisés ; la chaloupe du navire y est aussi poussée, mais vide : tous ont péri ! Cruelle destinée, tant d'innocentes créatures, tant de mortels, bercés par de brillants projets, ont été en un instant frappés par la mort !
Latulipe , habitué aux fatigues de la guerre , à l'aspect de son souverain morne, silencieux et presque abattu |);tr les citiq»» (hi destin, sent renaître ses
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forces ; il enfonce les tonneaux : oIj ! bonheur ! ce sont des armes, des outils, des munitions, des voiles ; nous bénissons la Providence de venir à notre secours dans notre déplorable position. Une tonne de biscuit est ouverte.'
« Voilà le commencement de notre déjeuner, dit Latidipe, du moins nous ne mourrons pas de faim. » U charge un fusil et abat en un instant de superbes pièces de gibier, des faisans, qu'on ne sert presque
toujours qu'à la table du roi Latulipe avec sa
nache en a bientôt établi une. Des bananes excellentes, des fruits divers, des orangei'S, des limons, sont cueillis par mon tidèle serviteur; il veut se distinguer et faire grandement les honneurs de mon nouveau royaume ; il a improvisé, à Taide de voiles, un filet d''un genre nouveau, et bientôt une pêche miraculeuse couvre la table. Quand on a été soldat, les positions difficiles font naître les inventions Latulipe est devenu maitre-d'hôtel, il croit encore être aux bivouacs brillants de Tempire; je le regarde avec complaisance, s'occupant d'^adoucir la position de son souverain.
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" A tablé, sire, le déjeuner est servi, et Ton ne dira pas encore que ce nVst pas un repas de roi ; cette île est enchantée. — A table, mon fidèle ami, sans oublier le pauvre Fox, qui nous a si bien rapporté ce bon gibier. — Pardon, sire, mais je n'*ose-
rais jamais — Assieds-toi près de ton souverain ;
la nature ne connaît pas d'étiquette, et mes courtisans ne sont pas ici pour faire observer le décorum.
— Voici, mon prince, un tonneau en place de fauteuil : à la guerre comme à la guerre, les fourchettes du père Adam nous serviront, et Teustache du pauvre sergent, qui ne Ta jamais quitté, pas plus que sa blague à tabac, découpera aujourd"'hui les morceaux royaux.
— Tu as improAis(', mon pauvre Latulipe, un déjeuner qui n*'est pas à dédaigner, et dont plus d^un lion parisien ferait cas; mais il nous manque deux choses essentielles : des verres et de quoi les
remplir. — Ah! diable! pardon, sire, vous
avez raison; quant aux verres, cela sera facile...'. voici des calebasses, et en les coupant par moitié...'.
— Eh bien ! ce lim|)ide ruisseau, dont \(' (h>ux mur-
mure porte à la mélancolie, nous invite à goûter de ses eaux bienfaisantes, va y puiser. — Pardonnez, sire, si je ne partage pas votre avis ; mais en présence d''une si belle nature solitaire, il faudrait pour égayer la position et voir tout en beau, alors surtout quMl n\ a pas une seule beauté capable de faire tout oublier. . , — Quelques bouteilles d''un vin vieux et généreux, n''est-ce pas? — Après avoir bu comme nous Tavons fait dans ce diable d'Océan, je vous assure, sire , que cette boisson serait fort nécessaire. — Mais, à moins qu'il ne croisse de la vigne dans notre île, et que des grappes ne soient suspendues aux cimes de ces arbres, que tu ne veuilles les pressurer et en faire du vin , je ne vois pas trop comment tu pourras, malgré ton esprit inventif, remédier à cette lacune.
— Attendez , sire , je crois que la Providence veille encore à notre conservation, j'aperçois une caisse qui flotte sur la mer, et si le hasard voulait » En un instant Latulipe s'est jeté dans le
canot et est parvenu à la faire arriver sur la plage ; il fait une ouverture avec sa hache ; une exclamation
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subite de Latulipe et sa figure rayonnante me font sourire. « Mes pressentiments ne m''avaient pas trompé, s'écrie-t-il, Dieu veille sur nous; regardez, sire ! )) Paperçois alors dans une superbe caisse un bon nombre de bouteilles cachetées et aux formes différentes. Latulipe a placé sur la table deux bouteilles de Bordeaux et une de Champagne. — Comment, Latulipe, tu veux — Sire, ce n''est pas
aujourd'hui Touverture de vos Chambres, mais votre entrée dans votre nouveau royaume, et il faut faire les choses grandement, il faut sabler hardiment ces vins améliorés par le capricieux Océan ; j\'ijouterai même le carafon de rhum ; et quand la position n'est pas belle, il ne faut Tentrevoir qu'à travers les prismes de rimaçfination. Ah ! messieurs les marins se soignent. — Ils mènent une si triste vie et sont si souvent exposés — — Qu'ils se pressent de vivre, et ils ont raison; faisons comme eux, car qui sait ce qui nous est réservé dans cette île, où du reste le calme règne jusqu'à présent. »
Nous faisons un repas délicieux ; ces mets sont d'un goût , d'une fraîcheur, supérieurs à ceux de mon
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royaume, les fruits sont exquis ; le bouchon du pétillant Aï a fait résonner les échos (ralentour, et de bruyantes troupes d^oiseaux, attirés par les débris du repas et par le biscuit, s^envolent en faisant retentir Pair de leurs cris aigus, de superbes perroquets dominent cette masse de volatiles. Latulipe n^a point oublié le café, dont il a trouvé une boîte.
— Tu vois , Latulipe , ce que c'est qu'un grand , un prince , un roi : aujourd'hui je suis moins que toi ; tes habitudes t'ont donné les moyens d'adoucir notre situation difficile, tu as vaincu les obstacles, et moi, qui commajidais naguère à tout un peuple, j'ai été pour ainsi dire nul, j'étais embarrassé.— Ah ! dame, sire, à chacun son métier : à moi est échu celui de servir mon pays et les autres, à vous de vous faire servir. — Il est vrai, mon ami ; mais cela devient difficile quand on n'a plus de serviteurs ; et si j'avais eu le malheur de te perdre, que serais-je devenu! — Ne parlons pas de cela. — Ah I ce triste naufrage, cet abandon dans une île déserte, ne me font que trop sentir la nécessité mémo [M>ur un roi de s'hai>ituer de bonne
heure aux fatigues, aux travaux manuels, afin qu"*!! puisse toujours compter sur lui , car qui sait ce que le destin lui réserve ? Un trône est comme un vaisseau battu par la tempête, on ne sait jamais si Ton pourra se maintenir au dessus des flots.
— A votre bonne santé, sire, dit Latulipe en se levant ; je ne boirai pas au bonheur de > otre peuple, vous êtes maintenant loin de lui. — Ne parle pas de cela : si ce n''étaient les heureux que je manque de faire, je prendrais mon malheur en patience ; mais maintenant plus de puissance, de sujets, de trésors. — Pour les donner aux malheureux. — Cela sera ma privation la plus amère et pour ainsi dire le seul regret de ma grandeur passée.
— Permettez-moi, sire, de me mettre à Touvrage, car la nuit arrivera, et il ne faut pas coucher à la belle étoile, quoique nous n''a}Ons pas à redouter le froid; mais nous n\»vons pas exploré votre nouvelle possession : il peut, quoiqu'il nV ait pas d'hommes, s'y trouver des bêtes malfaisantes, et il faut être toujours sur ses gardes. Je vais construire,
non loin de ce ruisseau, sur celte petite éminencc ombragée par ces beaux arbres, une espèce de tente; puis, si vous le jugez convenable, nous irons reconnaître rUe , ayant pour avant-garde le fidèle Fox. — Volontiers — cet excellent déjeûner m"'a remis ; j''ai presque oublié le naufrage : il nV a que
mon pauvre royaume — Sire, pour le quart
d'heure il faut aussi n"'y plus songer jusqu''à ce qu'ail plaise à la Providence de nous envoyer quelque navire. Alors Tespérance reviendra, et je dirai : plus de voyages sur mer pour un roi qui est aimé et qui soulage sans cesse Tinfortune.
Latulipe a promptement terminé la tente, il fa entourée de branchages en guise de chevaux de frise ; nos provisions y sont roulées. Il ne nous manque plus qu''un chat, un perroquet, comme à Robinson. J"'espère bien me faire une petite cour des charmants oiseaux de Tile ; du moins celle-là ne m'enchantera que par ses doux accents, et je n'aurai point à me mettre sans cesse en garde contre le mensonge et les basses adulations.
Nos fusils sur Tépaule, nous explorons l'île ; Fox
nous devance d'un air joyeux ; cependant il marche avec une certaine prudence, car tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend est aussi nouveau pour lui, et il peut tout à coup surgir quelque ennemi dangereux. Après avoir côtoyé le rivage où se distinguent d'énormes bancs de corail à fleur d'eau qui défendent rUe, nous escaladons quelques rochers, quelques plateaux, cherchant à découvrir au loin quelque île habitée ; mais rien que l'immense Océan borné par l'horizon, les piioques et les veaux-marins qui se jettent à la mer à notre approche. Que de jolies coquilles, de brillantes étoiles couvrent le rivage ! que de richesses répandues sur toute la surface du globe, là surtout où les pas de l'homme ne se sont pas encore imprimés ! De gros crabes de terre se renfoncent dans leurs trous en nous entendant. Le nombre de singes est considérable ; ils sautent de branches en branches en poussant des cris et en faisant des grimaces effroyables ; quelques uns plus hardis semblent vouloir nous disputer le passage et nous lancent des fruits, — Voilà des sujets rebelles, dit Latulipe en armant son fusil ; vous empêcher, sire, de i*econ-
naître votre île ! j'ai bien envie de les châtier. — Ne fais pas cela ; ils nous voyent pour la première fois, il faut bien leur pardonner : nous venons les déranger chez eux, c'est bien le moins de prendre possession de leur territoire avec de bons procédés.
Nous entrons bientôt dans des bouquets épais d'orangers, de citroniers, de bananiers, de palmiers; des ruisseaux bienfaisants arrosent cette terre vierge et alimentent cette verdure brillante qu'aucune saison ne voit disparaître. Que cette nature est belle, sublime ! elle fournit pour ainsi dire à tous les besoins de l'homme, et il n'y en a pas ! Cette terre fertile est inculte ; une herbe haute et abondante la couvre ; sans doute elle est l'habitation de reptiles dangereux ; une odeur embaumée qui charme les sens nous accompagne en tout lieu : on se croirait transporté dans un Eden. Ces îles désertes, m'écriai-je, sont des paradis terrestres; tandis que dans nos villes civilisées on respire souvent un air impur, et on dispute vivant un coin de terre que l'on demande ijiême quelquefois avec impatience à la mort.
Mais le jour s'abaisse, le soleil a peine à percer ces masses compactes d'arbres aux feuilles larges et pleines de vie ; après avoir parcouru divers vallons tous plus débcieux les uns que les autres, après avoir cherché vainement quelques traces humaines, nous songeons au retour, car nous ne sommes pas familiers avec les sentiers à peine indiqués par la nature ; les branches, les lianes, nous arrêtent à chaque pas, et il ne serait pas prudent de coucher sur quelque arbre en compagnie de lézards, de singes et de serpents. Nous avons une ample provision de gibier, ce qui ralentit notre marche.
Tout à coup près d'une petite savane Fox s'est arrêté, ses narines se gonflent, sa queue est basse... Quelque reptile ! m'écriai-je ; et au même instant un énorme serpent s'élance sur le chien et cherche à Tétreindre. Latulipe tire un coup de fusil; le reptile siffle avec force; je ne puis non plus l'atteindre. Latuhpe, malgré sa répugnance pour ces bêtes venimeuses, s'avance courageusement pour sauver Fox. Je cours aussi sus avec la crosse de mon fusil en voyant qu'il va s'élancer sur Latulipe ; mais le ï»eptile
m"'apercevant laisse mon seniteur et se jette sur moi Au moment on je lui assène un coup terrible il me pique violemment à la main, et je pousse un cri déchirant. Latulipe furieux en fait cfun coup de hache deux tronçons monstrueux.
— Et c'est vous f|iii êtes blessé, sire, ce n'est pas moi; voilà (|iii s"'appelle jouer de malheur! — Coupe la tête du serpent, mon ami, et écrase-la sur ma main. Celte morsure est dangereuse et parfois mortelle; dépêche-toi. — Et nul secours! pas un médecin. — Nous avons la nature, cW celui des sauvages.— C'est peut-être le meilleur.
Nous regagnons le rivage et notre tente. Je souffre horriblement de ma piqûre, et je commence à en concevoir quelque inquiétude. Latulipe est plus tourmenté que moi, le brave ami ( car je puis ici sans rougir narguer le préjugé et lui donner ce nom). Ah! c'est dans le malheur qu'un véritable ami est inappréciable. Mais dans les villes civihsées en existe-t-il encore? c'est une question à résoudre, et l'égoisme qui domine chaque jour de plus en plus toutes les classes, permet d'émettre ce doute.
Latulipe m'a fait un lit de feuilles de palmier, quelques tasses de thé, la fatigue et la soufl'rance me ferment les yeux. Voilà donc Thabitation d''un souverain et son Irt royal ; quelques mauvaises toiles de navire, soutenues par des débris de mâts et des feuilles d'arbres étrangers composent tout mon ameublement ; c'est alors que je m'écrie : Grandeurs humaines que vous êtes peu de chose !
Latulipe, malgré sa fatigue, veille à la porte de ma tente avec Fox, il s'imagine encore bivouaquer, il rêve aux souvenirs de gloire, il a gardé son empereur, il veille sur son roi naufragé ; et puis-je encore me donner ce titre, car, pour être réellement roi, il faut avoir quelque chose à gouverner; la royauté d'une île déserte, c'est une nouvelle espèce de royauté pour laquelle il n'y aurait pas, je crois, beaucoup d'amateurs; cependant, s'il y avait à choisir entre les deux, je ne sais trop pour laquelle j'opterais.
J'ai passé une nuit affreuse, la douleur combat la fatigue et produit rarement un sommeil calme. Nous examinons ma main, elle est horriblement enflée, et
Tenflure gagne le bras. Ah ! m'écriai-je, le mal est à côté du bien dans mon île enchantée, c*'est Tenfer auprès du paradis, de si belles choses, et de si vilaines et dangereuses bêtes, système des compensations naturelles. — Latulipe, si le mal augmente
il faudra se résoudre tu m''es attaché, n'est-ce
pas? — Âh ! sire ! — Tu n*'as pas peur? — Que voulez-vous dire ? — Que si Tenflure gagne il n'y a pas à hésiter, il faudra couper avec ta hache mon
avantbras. — Sire! — ïl le faudra , te dis-je.
Eh bien ! sr je revois mon royaume, mon peuple aura un roi manchot. — Dans tous les cas il ne pourra jamais dire que vous Têtes pour faire le bien.
Latuhpe, après m'avoir pansé et mis sur la blessure quelques herbes que nous croyons bienfaisantes, est allé sur le rivage voir s'il n'aperçoit pas quelque voile sur l'océan, et si la mer n'a pas encore apporté de nouveaux débris du navire naufragé.
Tout à coup je vois mon serviteur accourir avec un air inquiet et disposer toutes ses armes. — Qu'as-tu, mon ami, serions-nous menacés de quelque danger? — Je ne sais encore, sire, mais notre
île n''est pas inhabitée, un immense canot, monté par une trentaine de sauvages , hommes et femmes , aborde; ils vont débarquer, qu"'allons-nous faire? Vous êtes malade, sire, et moi seul contre trente î Enfin il faudra bien risquer Tabordage, et dussè-je échouer, ils n"'arriveront jusqu'à vous qu'yen passant sur mon corps. — Merci, mon ami, mais suis vite mes conseils, arme-toi de toutes pièces, prends une branche d'arbre, présente-la-leur en allant au devant d'eux, et tâche de leur faire comprendre que nous sommes de pauvres naufragés, que nous n'avons que des intentions pacifiques, et qu'il y a même un malade à guérir. L'homme est naturellement bon, à quelques exceptions près, quand on ne lui fait pas de mal, et surtout l'homme de la nature.
Latulipe a exécuté mes ordres, je me lève moimême, et je me traîne à l'entrée de ma tente en me soutenant sur mon fusil. Je ressemble en ce moment à ce guerrier grec abandonné des siens, blessé et n'ayant pour demeure qu'une caverne. Au premier abord, les cris des naturels, les massues levées, ne sont pas de bon augure, mais Latulipe ne s'effraye
pas du bruit ; il s^avance toujours en agitant sa branche, en tendant la main, et en faisant une pantomime qui, dans tout autre moment, m''eût fait rire. Ce pauvre Latulipe, m'écriai-je le cœur attendri, il va d**un pas tranquille peut-être au devant de la mort, et tout cela pour sauver son maître, le brave et digne serviteur. Ah I si je ne puis Télever aux dignités comme tant d'autres, du moins dans mon cœur il occupe une des premières places.
Les massues, les piques, sont toujours levées, la défiance règne de part et d'autre ; Latulipe n'écoute que son courage, son sangfroid en impose, ainsi que son énorme moustache; il aperçoit un perroquet, l'ajuste, le tue et Fox l'apporte à ses pieds ; les sauvages s'enfuient ou se jettent à genoux; Latulipe leur tend la main ; deux jeunes filles au teint légèrement basané , aux formes gracieuses , aux yeux de jais , tombent aux pieds de mon vieux grognard; il les considère avec complaisance, et son regard devient superbe, enchanté qu'd est de la ruse qui l'a fait demeurer vainqueur ; il les relève, leur fait mille gestes pour les assurer qu'elles n'ont rien à craindre, et
qu'il y a un blessé qui réclame leurs soins, il cherche à leur faire comprendre que la tempête nous a jetés dans cette île ; elles finissent par se rassurer et viennent avec Latulipe vers moi.
Je leur fais entendre que j''ai été piqué par un serpent, La plus jeune, qu''elle était jolie dans sa simple nature ! considère la blessure, me prend la main, joint les siennes au ciel en voyant le progrès du mal, et s'enfuit à toutes jambes dans les bois. Sa compagne , qui ne paraît plus épouvantée , court vers les siens et leur fait signe d'approcher. Ils viennent avec défiance et à pas lents. Latuhpe a débouché quelques bouteilles, et en peu d'instants, convaincus de nos intentions pacifiques , ils déposent leurs armes et savourent la liqueur, qui leur paraît déhcieuse ; ils nous font entendre qu'ils ont été aussi poussés vers cette île, lors de la tempête, et qu'ils n'ont pu regagner la leur, qui est assez éloignée.
Nous fraternisons avec nos nouveaux amis, les bons sauvages ; ils examinent ma blessure, mais leur jeune compagne leur parle, et ils ne paraissent phis s'en inquiéter. Bientôt j'entends prononcer le noiit
d^Oméa, Oméa ! C'était ma jeune sauvage qui revenait de la forêt avec des herbes connues d'elle seule pour les morsures. Elle m'engage à me coucher sur mou lit de feuilles, défait mou foulard, qu'elle considère avec curiosité, regarde l'enflure, et ses yeux semblent me dire : Tu dois bien souffrir, mais je vais te guérir. Elle exprime le jus des herbes sur la plaie, Peu entoure, et se met à me composer une boisson dont elle me donne à boire, et sans la moindre idée de faire mal, elle s'assied près de moi et se dispose à me veiller. Elle tâte mon front, mon autre bras, mon cœur et paraît réfléchir, ensuite elle me fait signe avec sa jolie petite main de fermer les yeux et de dormir.
Mais auparavant je ne puis m'empêcher de dire à Latulipe : C'est le ciel qui m'a envoyé Oméa pour ma guérison, je suis moins à plaindre, car je suis soigné par la beauté. — Voilà un médecin, sire, comme j'en aimerais un, la vue d'une jeune fille guérirait toutes les blessures du monde. — Quand elle n'en fait pas une plus profonde. Rendons grâce à Oméa, elle a, dans sa simple nature, trouvé le moyen de
UÎNE ILE DÉSERTE. 283
nous empêcher d'avoir recours à la hache... — Et je lui en sais gré mille fois, à cette fille sauvage, car je n''aurais jamais eu le courage, sire... — Il n**)' avait pas à balancer, ne valait-il pas mieux la perte d^m membre que la vie ? — Il est vrai.
Voilà une tempête , continua Latulipe , qui a fort bien fait de nous envoyer pour compagnons ces bons sauvages avec lesquels je veux faire connaissance; ils n*'ont pas le cœur aussi noir que la peau , et ces jeunes filles sont fort intéressantes ; j'espère bien qu'ils ne penseront pas encore à retourner dans leur île et qu'ils feront notre société, c'en est une qui en vaut une autre, il ne faut que s'y habituer, et où il y a peutêtre moins de vice que dans la nôtre , car c'est la nature qui en fait tous les frais; mais si la mer est encore assez bonne pour nous envoyer quelques caisses de vins et de liqueurs, je pense que ce sera un talisman capable de les retenir dans l'île; et puis, sire, un souverain et un ex-sergent de la garde , ça a un je ne sais quoi qui ne peut manquer de plaire, et alors il faudra bien que les bons sauvages en passent par où voudront les jeunes filles, car j'ai appris
que ce grand sauvage aux cheveux blancs en est le père et qu'elles ont encore un cœur vierge. — Oh ! oui , à cette précipitation touchante , à ces élans d''un cœur neuf, j''ai reconnu la jeune fille.
Les soins touchants de la naïve Oméa étaient parvenus à me guérir de ma blessure dangereuse , je devais la vie ou au moins de ne pas être estropié aux attentions de la jeune sauvage, aussi mon cœur lui conservait une tendre reconnaissance. Pendant ma convalescence j'étais Tobjet de ses prévenances les plus délicates ; les fruits les plus suaves , les fleurs les plus brillantes, m'étaient chaque jour apportés par la jeune fille, elle semblait trouver un plaisir indicible à me procurer de douces et nouvelles surprises.
Je contemplais avec un plaisir inexprimable les beaux yeux noirs d'Oméa , ses dents blanches , ses lèvres rosées que sa peau un peu brune faisait ressortir, ses formes gracieuses, souples, bien prises, qui semblaient défier Tart ; ses mains débcates , son |ielit tablier d'écorce d'arbre artistement tressé et orné de plumes et de perles qui couvrait seul cette belle fille; chez l'homme sauvage, l'instinct de la
décence lui indique ce quMl doit voiler; mais homme de la nature il cache peu de chose , il ne veut pas paraître ce qu^il n^est pas.
En voyant , dis-je , Oméa aussi séduisante , je ne pouvais m''empêcher de soupirer; jamais elle ne s"'occupait d'acné , peut-être était-elle encore à savoir combien elle était belle , à moins qu'elle n''eût été rêver le long de quelque ruisseau limpide ; la simple nature faisait tous les frais de la parure de la jeune sauvage. Quel contraste ! m"'écriai-je , avec une beauté civilisée , Tune et Tautre ont des charmes , chacune à sa manière ; à laquelle doit-on donner la préférence ?
Nous faisions souvent des excursions avec nos amis les sauvages qui ne pensaient plus à nous quitter; des parties de chasse où j''admirais leur adresse, tant la nécessité rend Thomme industrieux, des pêches abondantes sur le httoral de Tîle nous aidaient à passer le temps. Ils s'étaient construit, comme par enchantement et en peuple nomade, des huttes gracieuses et assez commodes ; la large et belle feuille du palmier leur servait de toiture pour les préserver
286 LNE COURO.NiNE EIS SONGE.
des abondantes pluies. Je leur enseignais une foule de secrets dans Tintérêt de leur petite société, et cherchais à leur donner une idée des bienfaits de la civilisation. Je remarquais avec plaisir qu^ils m'*écoutaient avec attention , quoique je ne pusse presque toujours me faii'e comprendre que par signe. Aucune querelle ne venait troubler la tranquillité de cette petite colonie naissante ; ils se partageaient leur chasse, leur pêche, et donnaient à celui qui n"'avait pas ; le funeste mien ne leur était pas connu, la propriété était en commun, ils étaient sans soucis, sans besoins et heureux ; la nature si prodigue de richesses dans ces régions fertiles et presque enchantées pourvoyait à tout , ils respectaient les vieillards et n'écoutaient ordinairement qu'eux, se fiant à leur longue expérience. Je m'étais acquis , sans le vouloir, une supériorité incontestable ; chaque jour ils venaient en quelque sorte me rendre leurs hommages, la science vous élève presque toujours au dessus de celui qui ne sait pas , on se laisse ordinairement diriger par celui qui peut vous conduire. Ah ! pensai-je, ces sauvages du Nouveau-Monde,
ces pauvres noirs sont dignes de Tintérêt général ; qu''on n'essaye pas de faire croire qu'ils sont ineptes, incapables d'aucune conception ; leur esprit et leur cœur sont susceptibles de recevoir toutes les impressions qu'on voudra leur faire éprouver. Home à ces vils marchands d'hommes qui, ne calculant que leurs intérêts, n'écoutant que la voix de l'égoïsme, répandent dans tout l'univers que les noirs ne sont pas des hommes comme nous, et qu'ils ne sont nés que pour être les esclaves de la cupidité, blasphème dont la Divinité fera un jour justice ; ils verront alors, mais trop tard, que le Seigneur avait écrit sur le front des malheureux noirs ces caractères ineffaçables , que les hommes d'argent n'ont pas voulu lire : Ne suis-je 'pas ton fîè?'e et un homme comme toi? Mais ces hommes mercenaires, ces tigres de sang, ces marchands de l'espèce humaine ont mieux aimé fermer les yeux. Et il en est encore qui osent se livrer à cet horrible trafic ! qu'ils soient à jamais flétris et marqués du sceau infâme de l'inhumanité ; un jour un Dieu vengeur leur apprendra qu'à celui qui a torturé sou semblable sont réservées de justes re-
jn'ésaiiles, et qiroii ne joue pas impunémenl avec le crime. Honte, trois fois honte sur les nations qui semblent s^élever contre la traite des noirs et qui la font clandestinement ; j^aime mieux le crime à découvert, du moins il n'abuse personne ; tandis que riiypocrite criminel afficlie une philanthropie dangereuse sous un masque trompeur.
Point de droit de visite ! ce serait un brevet scellé par les puissances, et donné comme moyen permanent de vexation à la première nation maritime, au détriment des autres ; ce serait lui attribuer un droit d'intervention générale qui appartient à chacune d'elles. Proclamez l'abolition universelle de la traite, sanctionnez-en le principe, et promettez chacun de consacrer à son extinction tous les moments que vous pourrez employer de part et d'autre. Ainsi vous arriverez au but, vous éviterez des récriminations, des coUisions entre divers pavillons, et vous ne reconnaîtrez pas un roi des mers.
(' Ces sauvages, me disais-je, sont plus heureux que les pauvres hoirs d'Afrique, on les laisse tranquilles dans leurs îles, on ne les arrache pas à leur
famille, la distance est trop grande de TEurope, ils sont pour ainsi dire oubliés, et ils doivent s'en féliciter ; tandis que les malheureux Africains déplorent chaque jour la proximité de la civilisation. Mais bientôt, il faut Tespérer, justice sera faite de cet inique commerce, et les hommes de couleur seront, comme ils Tout été lors de notre glorieuse révolution , réputés à jamais libres et nos frères : c''est la loi de Dieu, et elle rapporte toutes les lois humaines.
<( Tu le vois, Latulipe, dans notre infortune, il nous reste des consolations, et le moyen encore de faire des heureux; ces pauvres sauvages nous auront quelques obbgations , nous avons un peu ouvert leurs yeux à la lumière, et Dieu semble m"*avoir envoyé vers eux pour perfectionner ces cœurs naturellement disposés à bien faire. — Oui, sire, votre petit royaume est facile à gouverner. — Il n'y a rien de si dithcile à diriger que ceux qui croient tout savoir, et que les passions égarent presque toujours. — V ous avez une petite cour de trente hommes qui vous sert à la fois de sujets et de garde d'honneur ;
mais qu'avez-vous à craindre ici ? — Rien, nous nous comprenons à peine avec nos amis les sauvages, et nous nous entendons très bien. — Ils n''ont pas d"'honneurs, de places à vous demander, ils ne connaissent pas Targent, ils n''aspirent à rien , ils n''éprouvent pas de déceptions, ils n^ont aucune ambition, par suite, pas d'ennemis, ils vous aiment parce que vous n'avez pas Pair d'être leur maître, et qu'au lieu d'avoir à vous craindre, ils n'attendent de vous que de bons avis et de bons conseils. — Oui, sur un lit de feuilles de bananiers on dort tranquille, sur un lit couvert de roses il y a des épines à redouter. — Ils vous appellent d'un nom qu'ils semblent vénérer, et qui sans doute veut dire qu'ils vous défèrent le suprême pouvoir. — Allons, je serai roi du nouveau Monde et de l'ancien. — Et voyez-vous, sire, si c'était moi, je préférerais gouverner ces sauvages que cette civilisation avancée, qui, voulant toujours marcher, finit par tout bouleverser. — ïu pourrais avoir raison, mais ici il n'y a pas assez de bien à faire, et là-bas tant de malheureux à secourir réclament ma présence. — Sire, vous serez toujours le même et
VOUS ne manquerez jamais (Inoccupation, car le nombre en est grand sur toute cette terre de misère et de déceptions. »
Je me plaisais souvent à errer avec Latulipe et mon fidèle Fox dans mon île. Oméa était toujours de nos excursions, elle semblait ne plus pouvoir se passer de moi. Je lui avais donné le foulard, qui avait attiré ses regards, et qui n^était plus nécessaire à envelopper ma blessure : c*'était un faible prix pour son bienfait. Je lui avais aussi fait don d'une petite croix en or, en cherchant à lui faire comprendre que c'était Temblème des douleurs souffertes par celui qui était au ciel et qui avait créé la terre. Oméa avait placé mon mouchoir sur sa tête, et il lui allait à ravir. Parfois elle paraissait rêveuse ; je prenais alors sa main pour interroger sou cœur naïf, et elle portait la mienne sur son cœur pour me dire qu'il souffrait ; ses beaux yeux langoureux se reposaient sur moi, et j'éprouvais un attendrissement involontaire. Cette nature si belle, cette végétation si animée, cet air parfumé, remplissaient mon ame de douces émotions, et j'aurais presque voulu alors re-
noiicer aux grandeui^s, aux illusions du monde, el mourir dans mon île, près de ma belle sauvage. Mais Tamour de la patrie se faisait tout à coup ressentir, la voix impérieuse du devoir sVlevait pleine de force, et je soupirais en entrevoyant la position délicieuse que le ciel \enait de me créer, et Timmensité des mers qui me séparait de mes sujets.
Lalulipe se consolait et remplissait fréquemment sa pipe, car il était parvenu à découvrir une espèce de tabac ; il avait aussi appris de nos amis les sauvages à composer avec des fruits une boisson forte, quoique agréable, dont il faisait un usage fréquent, car il n^avait pas le bonheur, comme moi, d'être Tobjet d''attentions constantes de la part de la sœur d'Oméa, de la jolie Anéa. Celle-ci quittait peu son père, et lorsque cela lui arrivait, c'était toujours en compagnie d'un jeune sauvage, qu'elle paraissait distinguer, et qui était son fiancé. Aussi Latulipe poussait-il parfois de gros soupirs en songeant peut-être à Jeannette, et en pensant qu'il ne pouvait ici donner cours à l'inconstance habituelle du cœur humain. «Qu'as-tu donc, mon pauvre ami, hii disais-je, ne
peux-lu donc supporter ce doux exil? car, dans notre malheur, nous devons bénir la Providence de nous avoir conservé la vie et mis en possession d^une île enchantée et de simples et bons sauvages qui sont devenus nos amis. — Il vous est facile, sire, de prendre votre malheur en patience, la beauté d'Oméa ferait oublier bien des choses ; mais, moi, je n^ai pas le même avantage ; il paraît que dans le Nouveau- Monde, comme dans Pancien, les cheveux gris sont une marque de respect qui chasse Taraour. — ïu as deviné juste, et je crois que la jolie sœur d''Oméa, la rieuse Anéa, préfère les cheveux noirs et bouclés de son jeune sauvage à Tair martial de Tex-sergent de la vieille garde. — Il nVst que trop vrai, sire, et je dois me consoler de cette indifférence en songeant à riionneur insigne qui nra été donné d^en faire partie. — Il faut supporter ta défaite en vaillant guerrier, puisque la belle Anéa est plus sensible à Tamour qu^à la gloire. »
Lorsque nous regagnions mon habitation agreste, mes yeux se reportaient involontairement vers TOcéan; nous chercîiions à <listinguer quelques points
noirs, Tombre lointaine triin navire fuyant rapidement sur les vagues ; mais aucunes voiles ! rien que Timmense plaine liquide et Thorizon ; Tespérance seule, qui n*'abandonne jamais Thomme, nous restait. Cétait par une de ces matinées si belles dans les régions équinoxiales , tout semblait reposer dans la nature, la cbaleur était excessive; les oiseaux, retirés sous les ombrages frais, se taisaient ; la vague venait mollement rouler une écume blancbâtre sur le rivage, un paysage délicieux invitait au repos; nos amis les bons sauvages, plus parés de fleurs que de coutume, le corps brillant de tatouage, vinrent entourer mon habitation et m^inviter à prendre part aux réjouissances qui allaient suivre le mariage dWnéa et d'Oméa. Je les suis, et sur une pelouse riante et verte , délicieusement ombragée par des palmiers, des bananiers et des orangers, la petite troupe forme un cercle, après m''avoir assigné la place d^honneur ; Latulipe et Fox sont à mes côtés. Anéa paraît radieuse, Oméa est triste, et parfois ses regards mélancoliques rencontrent les miens, ils semblent vouloir interroger mon cœur et en prendre conseil. Le jeune sauvage
qui lui est destiné tourne autour d^elle, et cherche par tous les moyens à captiver son attention ; mais elle Tëvite; Oméa ne voit que son père et moi, des larmes mouillent ses paupières , elle paraît méditer quelque violente résolution.
Le vieillard prend la main de sa fille Anéa et la place dans celle de son prétendu, leur joie s"'exprime par mille bonds souples et divers. Mais lorsqu'il va pour donner celle d''Oméa à Fautre jeune sauvage, la pauvre fille {ousse un cri désespéré, se jette aux genoux de son père comme pour implorer son pardon, et par un mouvement rapide, vient se jeter à mes pieds, en plaçant sa main sur son cœur et en y attirant doucement la mienne, et puis, regardant son père, elle semble lui dire : « Puis-je épouser ton
jeune protégé, alors que j'en aime un autre? »
Mon émotion est extrême, je suis aimé de la belle Oméa, de la jeune et jolie sauvage. Bizarrerie de la destinée humaine ! Latulipe soupire devant le spectacle du bonheur d'Anéa.
Mais tout à coup des cris rauques et gutturaux sort«;nt de la bouche de mes amis les sauvages, Latu-
lipe fait chorus après avoir jeté un regard scrutateur sur tout riiorizon, et il s''écrie : « Sire ! sire ! une voile ! une voile ! nous sommes sauvés ! le ciel n"'a pas voulu que nous laissions notre dépouille dans cette île fortunée. )> Je soupirai involontairement en regardant Oméa , qui était devenue pâle comme la mort, en me serrant convulsivement d^une de ses mains, tandis que de Tautre elle me montrait le navire qui s''avançait, semblant ainsi me faire entrevoir une cruelle séparation. Des larmes mouillaient son joli visage, je ne pouvais en retenir quelques unes en voyant l'expression touchante de Tamour si naïf de la jeune sauvage. Pauvre Oméa, me disais-je, pourquoi suis-je venu dans cette île pour troubler ton repos, te ravir au bonheur, dont tu es si digne, te quitter et peut-être causer ta mort !
Le navire met en panne et jette Tancre; des chaloupes sont mises à la mer, des ofliciers et marins français , car ce sont des compatriotes, débarquent et posent le [)ied sur le rivage. Nos signaux ont été aperçus et compris. En reconnaissant son souverain, chacun se découvre, me rend les honneurs et fait
retentir Tîle de ses cris d''allégresse. Quelle douce jouissance pour le pauvre exilé ! Mais mon Oméa est toujours près de moi, elle ne peut me quitter ; hélas! la malheureuse ne sent que trop le moment approcher d*'une triste et cruelle séparation.
Tordonne à Téquipage d"'apporter des vivres et des marchandises en Thonneur de nos bons amis les sauvages. Nous fêtons dignement les insulaires, je leur fais force présents, dont ils sont ravis, je leur laisse des outils , des armes, et quelques bestiaux inconnus à Tîle, à laquelle je donne le nom de VWe de la Féhcité, en mémoire des heureux jours que nous y avons passés.
Je veux aussi ne pas oubher ma bonne et charmante Oméa, je lui offre des bijoux, des robes, tout ce qui peut captiver et émouvoir un jeune cœur, et surtout une jeune sauvage qui ne connaît pas toutes les superfluités du luxe; mais, à mon grand chagrin, quoique je m"*}^ attendisse presque, elle refuse avec tristesse en mouillant mes mains de ses larmes; en me montrant le vaisseau, elle me fait signe que je vais partir, qu'elle n\i plus besoin de plaire, et que
désormais tout est fini pour elle. Pauvre Oméa ! sa douleur me tue ; mais soudain je crois avoir trouvé le moyen de la rendre au bonheur, je lui montre les canots, le navire, et je lui offre de Temmener avec moi. La jeune fille paraît un instant rendue à la félicité, un doux sourire effleure ses lèvres et laisse voir ses belles dents, ses yeux respirent une douce langueur, j''espère avoir réussi à calmer et à satisfaire ce cœur si tendre et si pur! mais, ô cruel désap- })ointement, tout à coup la jeune fille tourne les yeux sur le visage de son vieux père , dont les cheveux blancs attirent le respect, et que cette scène semble déchirer ; alors elle court à lui, se jette dans ses bras, et me faisant signe de la main, qu"'elle pose sur son cœur pour me faire concevoir son douloureux sacrifice , elle me montre Fauteur de ses jours qu''elle ne peut abandonner, le ciel qui Ta fait naître sur cette terre sauvage, qu"'elle ne doit pas (juitter, et elle succombe ensuite dans les bras de son père, sous le poids de ses pénibles émotions.
Je voudrais m''arracher à ce déchirant spectacle ; Oméa, Oméa, m''écria!-jo, même enlouré de mes
courtisans, dans mes réunions brillantes et pompeuses, je penserai souvent à la tendre, à la belle et simple jeune fille du désert ! tu m'as fait éprouver de trop douces et tristes sensations, pour qu''il me soit possible de jamais les oublier.
Oméa, par un mouvement spontané, coupe, en un instant, ses beaux cheveux noirs; à quoi lui serviraient-ils ? Elle ne veut plus plaire ; celui qu^elle aimait va partir pour jamais, et elle vient les déposer à mes pieds. Qui ne t''aimerait, Oméa, m'écriai-je transporté d'une douce ivresse, et je serrai la jeune fille sur mon cœur; ce fut son seul bonheur, son plus doux moment; son regard enivrant, qui respirait la volupté, semblait me dire: Maintenant que je suis aimée, je voudrais ne pas mourir.
Je lui donnai un de mes anneaux, c'était sanctionner l'union de deux cœurs qui allaient être séparés à jamais; je lui laissai aussi mon médaillon ; quelle fut sa surprise à sa vue! c'était le plus précieux présent que je pusse lui faire, elle le contempla avec ivresse et le couvrit de baisers; j'allais partir, la jeune lille ne voulait plus rien me cacher, elle
300 UNE COURONINE E^ SONGE.
s'abandonnait à toute rimpétuosité de sa passion; je lui laissais un second moi-même, mais n'était-ce pas un poison lent que je lui donnais ? les yeux et le cœur de la jeune fille allaient sans cesse s'en abreuver, et la mort ne devait-elle pas en résulter ? Lorsqu'une jeune fille éprise vivement, s'écrie sans cesse je t'aime ! et que ce doux aveu reste constamment sans réponse, qu'il n'y a qu'un tendre et douloureux souvenir qui anime encore son triste cœur, ah ! c'est la mort qui doit l'arracher à un amour sans espoir. Oméa me fait signe qu'elle placera mon image chérie dans mon habitation qu'elle ne veut plus quitter que pour aller dans le ciel. Qu'ils seront tristes, les jours (}ui vont s'écouler pour la jeune sauvage, en songeant aux doux moments qu'elle a passés n a giu're. Hélas! la séduisante Oméa ne prévoyait })as qu'à l'instant où elle croyait toucher au bonheur, il lui écliapperait pour toujours; pauvre et intéressante jeune fille de la nature, tu n'étais point initiée aux déceptions de ce monde, pourquoi t'es-tu éprise d'un homme civilisé ? il te quitte, et tu es à jamais malheureuse, taïubs que Ion jeune sauvage ne
t'eût jamais abandonnée; tu as voulu sortir du cercle de la simple nature, où les destins t'avaient placée, la civilisation fa tuée !
Les voiles sont déployées , les ancres levées , Tordre du départ est donné, nos bons sauvages paraissent tristes, et nous font des signes d'adieux en levant les mains au ciel, sans doute pour nous souhaiter un bon voyage et un retour prochain.
Oméa est à genoux sur le rivage, son père est derrière elle, sa sœur à côté, ses deux mains soni jointes, elle regarde le ciel comme pour me dire que, le navire parti, ce sera son refuge et qu'elle ira m'y attendre. Mais le vaisseau fend la vague, les voiles s'enflent et l'île disparaît peu à peu; j'entends cependant des cris déchirants, je distingue encore Oméa, puis il me semble la voir tomber dans les bras de son père et chacun l'entourer ; pauvre Oméa, n'a-t-elle pu résister au cruel dépari, auraitelle succombé, serait-elle maintenant heureuse?...
Ces douloureuses pensées me navrent le cœur, je rentre dans ma cabine l'ame péniblement affectée; le sillage du navire me fait mal, je songe que je m'é-
loigne pour toujours d'Oméa, Ah! m'écriai-je, pourquoi n^a-t-elle pas voulu ra'accompagner ? La piété filiale et Tamour de la patrie mViit ravi un trésor dont f aurais fait Pornement de ma cour; mais non, ô mon Oméa, tu es plus faite pour briller au milieu de cette sublime nature, tu es son plus beau joyau, tandis que dans nos salons ta beauté aurait excité Tenvie, et tu aurais peut-être bientôt soupiré après ton île déserte. Notre navigation fut heureuse.
Les matelots ont crié terre ! terre ! mot si doux pour le navigateur et Texilé ; c^est celle de France. — Je vais donc revoir mon royaume, Latulipe, reprendre mon trône, à moins que quelque secousse inopinée ne Tait renversé ; mais les révolutions font rarement le bonheur des peuples, et' presque toujours ce ne sont pas ceux qui les ont faites qui en profitent. — Aussi est-il à souhaiter, sire, que la vacance ne soit pas remplie, dans l'intérêt de tous, mais ces cris de joie qui se font déjà entendre à votre approche annoncent que la douleur seule a régné pendant votre absence. — Allons, il faut se préparer à la transition un peu brusque, et du tonneau
qui me servait de fauteuil passer sur un fauteuil couvert (le velours et d'or ; mais si jamais je devais le quitter, car, il ne faut pas se le dissimuler, Latulipe, le peuple est souvent bien inconstant, et celui qu'aujourd^mi il porte aux nues, demain il peut le traîner dans la boue ou Tenvoyer en exil; si ces chances tristes et déplorables devaient m'arriver, oh! alors, mon ami, je regretterais mon île de la Félicité et j'y retournerais mourir : y retrouverais-je ma pauvre et intéressante Oméa? ah! j'en doute. Latulipe, tu me feras faire un petit coffre en bois de cèdre, je veux avoir toujours auprès de moi les beaux cheveux d'Oméa, ce sera pour moi un doux et pénible souvenir : pauvre Oméa, je lui dois la vie et peut-être lui ai-je donné la mort.
— Sire, vous êtes rendu à vos sujets et ils vont faire retentir les voûtes du temple du Seigneur de leurs actions de grâces, nous n'irons plus à l'île de la Félicité, car l'amour de votre peuple vous environne, il fait votre gloire et votre puissance ; le bonheur règne seul de concert avec vous, et vous remplissez constamment votre coupe royale aux sources
délicieuses de la bienfaisance et de la justice que votre cœur généreux et clément rend intarissables. — Dieu les a indiquées aux souverains aiin qu'ils pussent y puiser à longs traits et sans cesse.
rWtmrt
Se croire un personnage est fort commun en France. Lafontainf.
« Tu dis , Latulipe , que tu as découvert son adresse , que tu sais le nom de cette beauté ravissante? — Oui, sire, en sortant du Musée, où vous Paviez aperçue, je Tai suivie sans en avoir Pair, en
m''aiTêtant de temps à autre aux boutiques ; un sergent ne pouvait donner ombrage au papa, tout préoccupé encore de ce quMl avait vu au Salon ; cependant j*'ai cru remarquer qu''elle avait plusieurs fois tourné la tête ; je ne sais si je dois ce regard à ma course |)ersévérante, car je ne puis croire que le sergent de Tex... à moins que ce ne soit Tuniforme, ait pu attirer Tattention d'une jeune fdle ; aussi ai-je soujuré en songeant au temps passé, et aux conquêtes de la gloire et du cœur. — Il n*'est pas donné à Thomme d"'être toujours jeune, ses cheveux blanchis par Tâge annoncent la fin de sa carrière et les effets des passions ; mais il en est qui ne croient jamais vieillir, et cVst un très grand malheur. — Sire, je serais un peu porté à penser que je suis du nombre ; le cœur du vieux soldat est comme au début de sa carrière, Tenveloppe a pu changer, mais son ame est toujours ardente, fière et impressionnable. — Tant pis, car lorsqu'on n''est plus jeune, il est ridicule de croire Têtre, et ce cœur, qui se fait encore illusion sur les rides que les années ont creusées sur le visage, vous fait faire souvent bien des folies. — Il est vrai.
témoin le vieux Latulipe , qui s''avise frambilionner la gentille Jeannette.
— Et sa demeure ? — Sire, elle habite le faubourg Saint-Germain; son père, d'après ce que j'ai pu apprendre, est artiste. — Cest un état indépendant, et que je mets au dessus de tous les autres, car celui-là n'a pour limites que le talent, et il n'est pas donné à tout le monde d'en avoir. La faveur n'y peut rien, c'est un don de la nature ; les revers de fortune écrasent souvent l'homme au pouvoir, mais l'artiste défie le sort, il se contente de peu, son génie est là qui veille, et il se repose tranquillement sur lui. Si l'homme riche devient pauvre, il n'est plus bon à rien, il se laisse abattre et tombe dans la misère et le désespoir, sentant toute sa nullité ; l'artiste a en lui une mine d'or inépuisable qu'au talent seul il appartient d'exploiter. Mais combien en est-il qui demeurent dans l'obscurité faute de savoir se produire ou d'en trouver l'occasion ? Puis l'artiste dédaigne les suppliques; fier de son mérite, il préfère une mansarde, une cruche d'eau et des pommes de terre, aux salons dorés, appréciant à leur juste valeur les
308 t'NE COURONNE EN SONGE.
honneurs de ce monde ; observateur constant des ridicules et des passions qui meuvent les sociétés, il se renferme dans son modeste atelier, et son bonheur est de se livrer aux conceptions de son génie, de retracer les beautés de la nature ou les travers d\me société ambitieuse et corrompue.
« Oui, je veux protéger les arts, non pas à Tinstar de François P"^, qu^on appela le père des lettres, et qui fit peu pour elles, non pas comme Louis XIV, qui ne répandait ses faveurs sur les artistes que pour être encensé par eux, mais pour payer un juste tribut d''admiration et d^encouragement aux sublimes productions qui font la gloire d'un souverain. Les artistes ne doivent point être riches ; d'ailleurs, peu ambitionnent la fortune ; je crois que les honneurs et trop d'aisance nuiraient à leurs inspirations, éteindraient les vives émotions, tueraient leur génie ; mais je ne veux pas qu'ils travaillent à la tâche pour vivre, ce serait une indignité, et l'art en souffrirait. Si les grandeurs font avorter les belles pensées de l'ame, si l'ambition l'étreint de manière qu'elle ne puisse plus exhaler d'autres passions que celles de
Tenvie, la misère aussi rehoidil le cœur, détruit les belles inspirations ; il faut du contentement d^esprit pour enfanter quelque chose de grand.
«( Tu connais, m'as-tu dit, le nom de ma jeune inconnue ? Sans doute, grâce à la loquacité du portier, ancien troupier; elle s'appelle Mélina, et son père Grandin. — Son nom est aussi doux que son regard azuré, que ses beaux cheveux blonds qui se jouent sur son cou d'albâtre ; son nez retroussé et gracieux rappelle ces sultanes si séduisantes de l'Orient, les traits de son visage sont fins et respirent une douce volupté, sa bouche est si [)etite qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer de ses dents d'ivoire ou de son sourire langoureux et spirituel ; ces sourcils épais qui ombragent ses grands yeux bleus taillés en amande, cette peau de cygne ornée de veines bleuâtres, cette poitrine superbe dont la douce respiration soulève légèrement une gaze perfide qui en laisse apercevoir la blancheur, ces bras aux contours parfaits, ces mains potelées qu'on voudrait toujours presser , et cette taille ravissante , tout en elle enivre et commande l'amour ! Ah ! Mélina ! Mé-
lina î ton nom est doux comme la rosée du ciel , tes grâces enchanteresses et ta modestie ravissante te rendent digne d^être reine, tes attraits effaceront la couronne de diamants que je placerai sur ta tête, — Cela, sire, vous sera facile, puisque vous n''avez qu''à prendre la vôtre. Mais , pardon , mon prince , il paraît que vous avez donné au moins autant et même plus d'attention à mademoiselle Mélina qu'aux productions du Musée ? — N'était-ce pas le plus joli tableau ? — Vivant du moins. — Les charges d'un trône sont trop rudes à supporter pour ne pas les partager avec une compagne. — Mais, sire, que diront les grands en voyant ainsi proclamer une reine sortie de l'obscurité ? — Eh ! que m'importent les préjugés; les grands diront ce qu'ils voudront; je leur répondrai que c'est un diamant que j'ai trouvé dans une mine d'or. Où pourraientils en rencontrer une plus douce et plus belle? La fortune et les grandeurs ne donnent pas la beauté, encore moins le bonheur. J'aurais épousé une princesse, envoyé un ambassadeur à l'étranger, m'imaginant consolider mon trône avec ces parentés ci-
mentëes par une politique momentanée : folie; les rois ne connaissent pas d^alliance quand Tintérêt ou la crainte parlent : Napoléon se crut bien puissant en s^unissant à Marie-Louise, et ce fut une des causes de sa perte. — Oui, comptez donc sur les beaux-pères couronnés et sur leur reconnaissance, celui du petit caporal nVublia-t-il pas que Napoléon lui avait permis de se rasseoir sur son trône ? L'empereur aurait mieux fait de s''en tenir à Joséphine : c'étaitsa bonne étoile, et depuis elle pâlit, jusqu'à ce qu'elle filât à Sainte-Hélène. — D'ailleurs, nombre de mes prédécesseurs n'ont pas craint, à ce sujet, d'encourir les excommunications des papes ; Henri IV se fût plusieurs fois compromis par des hymens un peu graveleux, sans Sully, cet homme précieux, qui ne craignait pas de déchirer, en présence de son roi, ses promesses de mariage.
« Grand Dieu I quel tapage de trompettes, quelles paroles assourdissantes se font en tendre sur cette place? — Sire, nous sommes sur la place de l'Odéon ; c'est un marchand d'orviétan et un escamoteur qui occasionnent tout ce bruit, et (pii amassent ainsi la foule au tour d'eux, tant le public, pardonnez mon prince.
est niais. — Pas tant que tu crois, mon brave, et dans cette foule que tu vois, il y a peut-être beaucoup de gens d"'esprit ; j'^en ai connu qui passaient des heures entières à considérer Polichinelle assommant avec son bâton le pauvre Pierrot. — Il faut convenir que c"'est un singulier goût pour des gens de mérite ; et moi qui ne suis qu^une bête, excusez, sire, je croirais me faire regarder si je m''arrêtais ici. — Eh bien! moi, mon ami, je vais m''y reposer un instant, et te prouver que cet escamoteur et ce charlatan , Tim qui nous fait des tours si habiles qu'ails nous échappent, Pautre qui nous promet monts et merveilles, nous donnent une petite représentation sur la place publique de ce qui se passe journellement dans le monde, et que les deux tiers de la société sont composés de gens de leur espèce. — Je suis tout yeux et tout oreilles, sire ; mais ayez la main à votre gousset et à vos poches, car il en est qui ne parlent pas , mais agissent peut-être dans cette foule aussi bien que cet escamoteur. — Tu as raison, ils mettent en pratique ses leçons.
« Les courtisans, adulateurs constants des grands
et du souverain, qui disent, la plupart du temps, ce qui n'est pas et ce qu'ails ne pensent pas, sont des charlatans; le député, le ministre, qui, après des promesses faites aux électeurs, viennent apporter à la tribune et dans le cours de leur administration un démenti formel à leurs premiers engagements, sont de vrais charlatans, d"'adroits escamoteurs politiques ; le représentant de Dieu, qui du haut de sa chaire tonne contre les passions, et qui le premier en est Tesclave, est un charlatan, c*'est un des plus dangereux parce qu'il ébranle les croyances ) il n'est rien de tel que de prêcher d'exemple, ces leçons seules font impression sur l'ame. Le militaire parlant sans cesse de batailles, d'actions d'éclat, et qui n'a jamais, comme beaucoup, vu que le feu de la cheminée, est un charlatan. — D'accord, sire, mais cela ne l'empêche pas d'avoir la croix, même avant celui qui a rougi le champ de bataille de son sang. — Latulipe, j'ai réparé cet oubh à ton égard ; mais tu conçois que s'il fallait ainsi récompenser les anciens braves de l'empire, il faudrait les décorer tous? — Eh bien ! sire, quelle chose plus juste ? ils ont comballu
pour cette distinction et pour leur pays, elle ne coûte qu*'un peu de ruban à Tétat , donnez cette dernière satisfaction aux vieux braves, placez sur leur cœur cette marque distinctive jadis de la bravoure ; ils mourront contents, le nombre n''en est pas si grand, bientôt sur leurs cercueils vous pourrez la reprendre, car les preux de Tancienne armée s'en vont, et il ne restera d'eux que le souvenir de leur gloire passée. » Et Latulipe soupira tristement. — Oui, mon ami, jamais les guerriers de Napoléon ne me la demanderont en vain. Cest une dernière justice à leur rendre, ce fut pour eux qu'elle fut instituée, ils doivent la porter avant ceux qui ont encore peu fait. — Et même rien.
— Sire, on se presse, et je crains que ce ne soit le signal de rapts prémédités. — Les grands qui vous jettent comme leurs des bons mots qui appartiennent à d'autres, ceux qui prônent les institutions libérales, et qui sous main les sapent, sont des charlatans ; l'écrivain qui célèbre dans ses vers les vertus conjugales, le bonheur domestique, les déhces d'un amour partagé, et qui est volage et mauvais mari,
est un charlatan : Tauteur des Lettres à Emilie et Mirabeau en sont des exemples. Ce dernier proclamait la liberté, les droits de Thomme, et se vendait à la cour : c"'était un charlatan, aussi le peuple en fit-il justice, il ne resta pas longtemps au Panthéon, ses lauriers usurpés furent traînés dans la boue. Le véritable patriote, en butte à la calomnie, passe quelquefois pour un charlatan ; ses moindres actions sont dénaturées par Tenvie qui essaye de ternir son désintéressement et sa philanthropie , mais Topinion publique, juste appréciatrice de la vérité, rend bientôt à Thomme pur et sans ambition la palme qui lui appartient.
Les chevaliers d''industrie qui exploitent la crédulité et la bourse de ceux qui possèdent, escamotent Targentde ses semblables, et un tiers de la société vit ainsi, ce sont les vils escamoteurs du bien d'autrui ; le commerçant qui vous donne un faux poids, de mauvaises marchandises, escamote Targent du public ; Favocat qui plaide une cause qu'ail sait mauvaise, escamote Targent de son chent ; le médecin qui soigne un malade condamné et qui redouble ses visites, vole
Vargent des héritiers; Tusurier, au cœur de roche, qui vous prend cinquante pour cent, pressé que vous êtes par une position embarrassée, vous escamote argent, hberté, bonheur ; la coquette qui se joue de vos sentiments en vous laissant consumer en soupirs, escamote votre tranquillité et le plus de cœurs qu^elle peut ; mais survient un adorateur heureux et à son tour sa liberté est escamotée ; la jeune fdle qui n'a point encore aimé et qui soupire sans savoir pourquoi, se laisse facilement impressionner et escamoter son cœur, mais il faut que celui qui se jette à ses genoux soit le beau idéal de sa pensée; enfin, mon cher Latulipe, je n'en finirais pas s'il fallait te prouver que le monde n'est que charlatanisme et escamotage en toute chose. — Sire, je n'en doute pas, je l'ai reconnu dans, tous les pays, môme en Russie, en Prusse, en Allemagne, où ils se couvrent la poitrine de décorations embrochées en masse, en voilà de vrais charlatans; étaientils plus braves que nous qui les poursuivions dans leur dernière retraite sans avoir rien sur la poitrine? — Non, sans doute, et la plus noble el la plus belle
distinction, c'est celle du mérite ; elle est rare, Tintrigiie et la fortune ne peuvent la donner, c'est le génie qui en délivre les brevets.
Latulipe achète une de ces fioles merveilleuses ; il n'y a rieu de si amusant à lire que ces papiers aux cures miraculeuses. — Il ne manquerait plus, sire, que la bonne aventure. — Eh ! mon Dieu, elle n'est pas si difficile à tirer, car ici-bas tout se ressemble, pour un qui perce mille restent dans l'obscurité, et tout en leur promettant un grand avenir ils demeurent dans le néant sans s'en apercevoir, tant l'homme
est vain de sa nature. — Ah ! sacrebleu ! pardon,
sire, mais je suis le premier enfoncé, et pour un vieux de la vieille ! Ces satanés escamoteurs des places publiques m'ont soulevé ma pipe et son tuyau, elle est allée sans doute dans la poche de mon voisin; une pipe si bien culotée, et encore peut-être ne fume-t-il pas, le voilà bien avancé le floueur de poches. — Ah ! ah ! tu le vois, Latulipe, malgré ta longue expérience de vieux troupier, on vient de te donner une leçon. — Il est vrai; ces rusés filoux voleraient je crois le bon Dieu sans qu'il s'en aper-
çût. — S"*!! ne voyait pas toute chose. — Mais
console-toi, Latulipe, tu n''es pas le seul qui s'en aille avec quelque chose de moins, et me voici fort embarrassé pour me moucher, mon foulard a disparu.
— Ah ! ah ! Oh! excusez, sire, c*'est une double
leçon. — Elles sont communes dans la capitale. — Nous allons chez la belle Mélina, sire, prenez garde qu'elle ne ressemble à la conquête dont vous me traciez le portrait il n'y a qu'un instant ; il serait triste de lui donner votre cœur sans être jamais payé de retour.
— Méhna est un ange de beauté, une femme comme il n'en existe pas, celle enfin que j'ai rêvée toute ma vie. — Oui, sire, quand on aime, c'est toujours comme cela. A propos, j'oubliais de vous dire, je ne me suis pas contenté de causer avec le portier, j'ai, après les renseignements pris, enfilé les escahers jusqu'au deuxième étage, j'ai sonné, la belle Mélina est apparue, ses joues se sont légèrement colorées, dame, c'était toujours le sergent, et une jeune fille ça a l'esprit pénétrant, une future reine ouvrir la porte! - Je l'en adorerai davantage,
j'*ai toujours aimé les extrêmes; mais achève , tu m''irapatientes. — Eh bien ! j^ai trouvé le papa en robe de chambre, en pantoufle, la palette et les pinceaux à la main, étendant avec ardeur Thuile et la couleur sur une grande toile, et parfois s"'arrétant tout à coup en faisant un mouvement en arrière, pour regarder, avec un certain air de complaisance, son ouvrage.
— Et que lui as-tu dit ? — Devinez , sire , une nouvelle inspiration s''est emparée de moi, mais ce n*'était plus celle du désert devant Abd-el-Kader.
— Définitivement, Latulipe, tu n^es pas si maladroit que je Tavais cru. — Merci, sire. — Il n\ a pas de quoi, mais au fait, ton inspiration ? — Je me suis annoncé comme émissaire d^un aide de camp du roi, Edouard de Vernon, qui ayant vu au salon les produits de M. Grandin — Mais, malheureux, s^il n^en avait pas eu, car tous les artistes ne sont pas reçus. —Oui, mais fort heureusement quMl y avait plusieurs portraits , et j^en ai vu chez lui de fort bien, mais le plus beau, c^était Mélina. — Ah ! je n'en doute pas, pour Tobtenir je donnerais la moitié de ma couronne, et ma couronne tout en-
tière pour être son époux. — Peste, sire, comme Tamour y va I ça ne calcule jamais.
M. Grandin m'a prévenu en me disant : Je vois ce qui vous amène, et il ne voyait rien. — Les papas et les maris sont tous comme cela. — Vous venez pour me demander Theure et le jour pour faire le portrait de M. Edouard, Taide de camp du roi? Je serai à sa disposition tous les matins jusqu'à trois heures, car après je me dois à ma chère fille qui fait alors avec moi son tour de promenade au Luxembourg. — Quel jardin I encore si elle venait à celui des Tuileries. — Sans doute, votre majesté ferait alors placer un télescope sur le balcon qui donne sur la grande allée. — Xon, j'irais sous les marronniers, sur les traces de Mélina, j'irais m'asseoir à côté d'elle sur un banc de pierre, car le père, sans doute, ne marche pas toujours.
Si vous l'aviez vue, sire, comme elle était belle, assise sur un petit tabouret de velours noir, occupée à faire de la tapisserie, de temps à autre elle relevait la tète, et ses regards azurés me rendaient en quelque sorte interdit, tremblant, moi qui n'ai
LES CHAKLATANS, '^\l\
jnmais tremhlé de ma vie, je vois qu'il y a commencement à tout, et que devant une jolie femme le plus intrépide ne peut répondre de rien. Son oreille était attentive à la conversation ; je remarquai deux chevalets et un piano, bon! pensai-je, elle est aussi artiste. — Mais c'est une divinité, et si elle possède le talent de son père... — Ce n"'est pas lui que vous choisirez pour vous peindre. — Attends, Latulipe, oui, une inspiration, je veux absolument son portrait, lorsque nous serons entrés, tu feras des observations, tu trouveras un portrait sans aucun accessoire, triste, monotone, tu proposeras d\ joindre le tien comme Pemblème d\in vieux brave aux ordres de ton officier, tu ajouteras que si cela ne contrariait pas trop mademoiselle Mélina de poser, Timage d'aune jolie femme, à laquelle j'offrirais des violettes, rendrait le tableau charmant. — Ah I oui, siro, vous avez raison, la violette était la décoration des braves sous la restauration , elle était regardée comme séditieuse. — Je flatterai le papa, nous lui laisserons plus tard exposer sa composition, et il sera charmé que le public
admire son ouvrage, et surtout Mélina qui est son
322 WK COURONNE KN SONGE.
plus beau. — Admirable! (''est entendu, sire. Ma foi je commence à espérer que vous ferez quelque chose de moi, avec les hommes dVsprit il y a toujours à gagner, et je crois que je finirai par en avoir. — Je le souhaite pour toi. — Nous voici arrivés à la maison où habite peut-être la reine future ; la belle jeune fille n'y songe guère : on a bien raison de dire que la fortune vient souvent en dormant. — Mais sot que tu es, puisqu''elle travaille à Taiguille, peint et chante, elle ne repose pas à cette heure. — A moins qu''elle ne fasse la sieste comme en Italie. — Je me sens ému, ce que c*'est que la crainte de ne pas plaire, je tremble presque , le croirais-tu, Latulipe ? — Parfaitement, mon prince, puisque cela m'est arrivé à moi, vieux de Tex, qui n'étais pas le plus intéressé dans cette affaire ; mais, sire, un roi ne doit jamais trembler. — Que de faire le mal.
i;artiste.
On voit clii'z lui <l<"s temps passés Briller la speiididc dépouille, Des cas(|iies ronçîés'par la rouille ; De vieux tessons de pois cassés, Dont plusieurs du temps du déhiiïe.
BrRNS.
C'est à monsieur Grandin que j''ai Phonneur de parler? — Oui, monsieur. Vous venez pour votre portrait ? Je suis à vos ordres. Et la belle Mélina de devenir rouge comme une cerise. — Sire, me dit
324 UNK COLKOiNÎNE EN SONGK.
tout bas Latiilipe, elle n'a pas rougi autant que cela quand je suis venu la première fois. — Monsieur Tofficier d'ordonnance du roi se fera sans doute peindre en pied? — Mais, oui, cela est d'un meilleur eftet. — Pardon, mon ofticier, mais si vous adjoigniez un vieux grognard de Tex-garde impériale, cela ferait une belle ombre au tableau ? — Tu as raison, mon brave. — Ajoutez, monsieur, qu'aujourd'lmi, les sujets de l'empire font fureur. — Cela fera bien, maispuisque nous nous décidons à un tableau presque de genre, il me semble qu'il y manquera
encore quelque chose — Un portrait de femme,
dit Latulipe, en regardant la jeune lille. — Oui, tu as raison. — Il est vrai, la figure d'une jolie personne animerait encore cette composition , et si monsieur a une sœur? — Hélas, non. Et Mélina de s'appliquer davantage à sa tapisserie et de rougir de nouveau. — Monsieur Grandin, vous avez un superbe talent, voici des tableaux frappants de vérité et beaux de couleurs. — Monsieur me flatte. — Non, parbleu, et je veux que celui que vous allez exécuter fasse votre fortime, je suis assez bien en