‹ Une couronne en songeChapitre 7 sur 17 · UN SALON DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

UN SALON DU FAUBOURG SAINT-GERMAIN

Cette politique odieuse de Tancien régime nra fait porter le sang au cœur ; nous ne sommes plus au temps de la féodalité, de la monarchie absolue, nous devons marcher avec notre siècle. Je voudrais reposer mes regards fatigués sur quelque tableau qui charmât doucement Tame , sur un Cincinnatus , un Aristide, un Washington; je voudrais voir le portrait d'un bon , d''un grand roi , qui aimât son peuple , la gloire et surtout la vérité , sans laquelle on ne peut gouverner, ou au moins se faire aimer; mais ces têtes couronnées, ces princesses, ce jeune prétendant, ne me rappellent que de mauvais jours et de tristes souvenirs.

Je m'esquive furtivement eu soupirant, car je songe aux partis qui ont toujours désuni la France , et je m'écrie avec Napoléon : les blancs seront toujours blancs, les bleus toujours bleus ; le passé et le présent confirment la pensée du grand homme.

Regardez ici If iiioiil Sainl-Jeaii-,

Où leposenl nos lièies;

Ils y pprii'i'iit ni (Icft'iiilant

Leur patrie et leurs pères.

L'Anglais voulut leui' donner deslers.

La moil leur parut bien plus belle !. ..

A. IMBRRT.

En songe on voyage vile; le sommeil brave les invraisemblances, les unités de lieux ; lorsqu^on rêve, tout est possible , et de même que la pensée dans son vol hardi nous fait quelquefois, en un instant, traverser les mers, nous porte en Chine, en Orient ou

dans ]es déserts glacés de la Sibérie, ainsi mon ame, mollement agitée par mon songe de grandeurs, embrasse peut-être une année dans une nuit. Une nuit de rêve, c'est parfois une existence tout entière dans laquelle viennent se confondre les souvenirs de la jeunesse , le passé , le présent et même Tavenir. On semble alors ne plus appartenir à cette terre ; le corps repose, mais Tame immortelle veille et prend son essor vers des points inconnus. Incompréhensibles impressions, vérités sublimes au dessus de notre portée que la mort seule peut expliquer. Mais enfin les yeux s''ouvrent à la lumière , la réalité , souvent bien triste pour les pauvres humains, apparaît, et les doux songes s** évaporent avec le sommeil 5 Tame seule retrace à notre imagination de doux ou de pénibles souvenirs dont on cherche vainement à percer le voile mystérieux ^ il faut reconnaître son impuissance, sVrêter devant Tinconnu... et attendre; il n^est pas donné à Thomme, malgré ses recherches persévérantes, d"'approfondir Tinfini ; à Dieu seul i* api)artient de proclamer Téternité.

Assis mollement sur un divan, on me présente non

pas le calimiet du sauvage, mais un trépied aux flammes bleuâtres entouré de cigares de la Havane , un brouillard épais se mêle aux lumières brillantes d^un lustre ffothiaue, les salaces reflètent les nuages gris, je suis dans un estaminet de sous-officiers. Je ne dédaigne pas le verre de grog américain, tout en feuilletant machinalement un journal. Un souverain dans un café î mais c'est contre les règles de Tétiquette, quelle étrange infraction aux convenances royales! Eh I oui , je ne vois pas pourquoi un roi ne fumerait pas comme un autre, rien de plus absurde souvent que les usages, ni de plus gênant surtout chez les grands, el Ton est heureux quand on peut parfois oublier qu'on Test.

Déjeunes sous-officiers, au verbe haut, à Tallure fière, aux moustaches naissantes, entourent une table et écoutent avec déférence un vieux servent dont les chevrons attestent les anciens services ; sa barbe grise et une cicatrice qui lui traverse la joue inspirent le respect, son regard est altier quoique bienveillant, et cependant Tétoile du courage ne brille point sur sa poitrine ; oh ! c'est que s'il eut falhi décorer tous

les l)iaYes de l''enipire, il n"*}' aurait pas eu assez de croix, c''est que d'ailleurs ce nVst pas toujours la bravoure qui est récompensée; il y a une fatalité qui poursuit quelques existences méritoires, méconnues par suite d'une chance constamment malencontreuse. Aussi la physionomie du sergent est-elle sombre ; on voit qu'une pensée poignante agite son cœur. Fumant une pipe, méthodiquement culottée, dont il déverse avec précaution la cendre, il jette tout à coup sur la table, avec un mouvement d'impatience, un journal qu'il vient de parcourir. La conversation devient moins bruyante, mon attention se reporte vers mes voisins. C'est une bonne école que celle de jeunes et de vieux militaires, tous jaloux d'avancement et de gloire, et pour un souverain il y a d'utiles impressions à en recevoir ; écoutons donc le colloque qui s'engage entre eux.

Qu'est-ce, sergent Lalulipe, dit un jeune fourrier au regard vif et intelligent, le pauvre rédacteur de ce journal aurait-d eu le talent de vous déplaire? — Il est vrai, dit le sergent en tirant une élégante blague à tabac en perles d'Allemagne, un peu noircie et usée

LE VIEUX GROGiNARD. 27

malgré les belles rosaces qui s'y distinguent encore, et en bourrant avec calcul sa pipe, il y a certains articles qui font monter le sang au visage et qui vous rendraient rouge comme un homard ou comme les habits de nos voisins d'outre Manche, et quand on a

seni Tempereur et qu'on est bon Français mais il

est défendu de parler politique, la consigne avant tout. — Bahl bah! nous sommes ici en heu de sûreté, ce café est en quelque sorte notre propriété, la patrone est jeune et johe, elle est notre divinité protectrice , nous n'épargnons pas les pourboires aux garçons, pas de rapports officieux à craindre et, par conséquent, de salle de pohce, ainsi donc parlons; ce serait bien le diable si parcequ'on est mihtaire on ne pouvait dire ce qu'on pense, l'opinion est libre, la charte l'a dit, et ce doit être une vérité pour le civil comme pour le militaire, ajouta le jeune fourrier en faisant envoler jusqu'au plafond la fumée épaisse de son cigarre; ainsi sergent, parlez, c'est à vousd'e'rfwquer vos jeunes camarades, vous avez toujours quelque anecdote curieuse à nous conter , et ça fait battre le cœur même quand on n'y a pas été; on n'est

pas Français pour rien, est-ce notre faute si nous ne sommes pas nés vingt-cinq ans plus tôt pour aller, au fond de TEurope, repousser la coalition au chant de la Marseillaise et au cri de vive la République?

Non, non, mes jeunes futurs braves, à chacun son temps, aujourd'hui c'est celui de la paix, après elle viendra la guerre, et vous aurez votre tour comme nous, car on ne peut toujours rester tranquille, notre globe tourne, et j'ai entendu dire qu'il en était de même de l'esprit qui n'aime pas toujours à être au repos, on n'est jamais bien qu'où l'on n'est pas, et si le petit caporal au lieu d'aller à Moscou était resté à son château des Tuileries... — Il ne serait pas mort à Sainte-Hélène, et vous n'auriez pas eu le nez et les pieds gelés, n'est-ce pas, sergent, dit un interlocuteur ? — Oh ! un nez de plus ou de moins, les pieds même.... s'ils eussent voulu seulement nous laisser aller à Saint-Pétersbourg pour couper les oreilles à leur Alexandre le grand qui eût été alors fort petit, je serais mort content en voyant son palais embrasé comme celui de Rastopchin à Moscou, la France eût été victorieuse, les Russes, les Prussiens et les An-

glais irauraient pas souillé le sol de la patrie , nous n'aurions pas subi les Cosaques, dignes sauvages faits pour habiter leurs tristes déserts ; mais comme le disait le petit caporal, c"'est que cela était écrit là-haut, et ces nuées de corbeaux qui voltigeaient sans cesse devant nous auraient bien dû lui faire pressentir qu'il n'y avait rien de bon à attendre dans ce pays de despotisme où le knout sert de code aux malheureux serfs. — Vils esclaves moins à plaindre que les nègres et aussi brutes que les animaux sauvages des forêts, puisqu'ils n'ont pas le sentiment de leur force ni l'instinct de la liberté qui appartient à tous les hommes. Le sergent reposa mélancoliquement sa pipe sur la table, sa tète s'affaissa, un soupir s'échappa de sa poitrine, on eût dit du vieux grenadier de l'empire mourant sur les glaces de la Russie en donnant à son camarade ses armes et sa croix ; et toute cette jeunesse ardente, au récit de nos désastres et de notre gloire passée, peut-être aussi, à la pensée du présent, soupira, leurs jeunes cœurs s'émurent involontairement.

Mais, reprit après quelques instants de silence le

jeune fourrier, dont les manières annonçaient une certaine éducation, vous vous écartez delà ligne, sergent, voilà une oblique en Russie, oblique obscurcie par les sombres frimas et la mort; venons au but, et ce mouvement d''humeur, et cet article qui a fait froncer votre moustache comme la maladresse d'un conscrit qui passe mal Tarme à terre, ce doit être un paragraphe de Tétranger? — Vous Pavez dit, fourrier, mais avant, un verre de Cognac, cela rafraîchit Tesprit,

et si nous en avions toujours eu en Russie —

Voilà encore le sergent parti pour la Russie. — Eh! mes amis, c''est que vous autres qui n"'avez pas passé par là, qui n'avez pas mangé de la vache enragée, du cheval, du chat et autres animaux semblables, vous ne savez pas ce que c'est qu'un verre de Cognac quand on a faim, froid et soif; quand on souffre au moral et au physique, ce spiritueux bienfaisant est un baume salutaire, un petit verre réchauffe, deux font voir tout en beau, avec trois on passerait sur des montagnes de feu, avec quatre on se trouve dans un palais enchanté, et quelquefois cela arrivait, car il n'y a pas d'épines sans roses — et de roses sans épines.

— Aussi a-t-on vu de simples soldats épouser des princesses, mais cela était rare, — et vous n'avez pas été du nombre ? — Ce serait trop long à vous raconter, puis je n''ai jamais eu de goût prononcé —

— Pour le mariage, n*'est-ce pas? — Un mditaire ne doit jamais se marier, à mon avis, — chacun le sien. — D'ailleurs, messieurs, je m'étais, comme le petit caporal, marié avec la gloire, et c'est la plus belle maîtresse; pourquoi, ajouta-t-il en soupirant, n'est-elle pas plus fidèle que les autres? — C'est notre nature faible qui le veut ainsi, l'inconstance est la passion à la mode. Encore un petit verre, sergent Latulipe, au deuxième on voit tout en beau, vous ne serez pas aussi indigné contre l'article. — Ah! ça, c'est une autre afl'aire, reprit le sergent en se le laissant remplir et en le portant à ses lèvres. — Mais l'article ! l'article ! — Et bien! soit, mais surtout motus sur cette soirée, car il y a de la politique aujourd'hui, et je ne voudrais pas qu'il fût dit que le sergent Latulipe manque à la consigne, lui qui la donne.

Je ne pus m'empêcher de sourire; pourquoi les

souverains ne sont-ils pas aussi curieux que moi ? Que (le leçons utiles il sort de Téchoppe du savetier, de la boutique de la halle: la vérité! la vérité! voilà le meilleur code à étudier, mais ce n"'est pas au fond d'un puits qu il faut Taller chercher, encore moins dans les salons dorés.

Cet article est de Londres, dit Latulipe, mes jeunes camarades, Tétranger ne peut oublier notre gloire passée, il cherche continuellement à nous rabaisser comme si cela était en son pouvoir, il ne devrait cependant pas oublier que, maître de la capitale, il se dérangeait encore pour nous laisser passer. — Il faut s'attendre à tout de la part des Anglais. Leurs conquêtes ont été payées au poids de For, et ce peuple si libre ressemble à des enfants qui regardent derrière une toile transparente des ombres chinoises ; leur liberté n'en est qu'une sur laquelle Faristocratie soufile de toutes ses forces pour l'envoyer se perdre dans les brouillards de la Tamise. — Croiriez-vous que ces habits rouges, qui semblent vouloir rendre tous les peuples libres moyennant des traités de commerce et des prises de possession, caméléons adroits qui sa-

vent prendre toutes les formes el qui ne sont encore un peu puissants que par leur politique de ruses, se permettent de douter de nos démonstrations belliqueuses, et menacent de venir nous mettre à la raison si nous persévérons ? — Ah ! ah ! c^est par trop fort! — Ils parlent sans cesse de Waterloo, mais qu'y ont-ils fait? Nous avons été sublimes de bravoure, nous avons battu et mis en déroute, à plusieurs reprises, les Prussiens et les Anglais, ils ont profité dWe erreur et de la trahison. — Oui, oui, et ce n''est pas chez nous qu"'ils se flatteraient ainsi. — Ah ! je ne sais ce que j'aurais donné pour faire prisonnier ce petit Wellington qu'on fait si grand, quel plaisir j'aurais eu à lui faire pirouetter son lampion de dessus la tête en lui disant: Vous êtes mon prisonnier, monsieur l'Anglais aux graines d'épinard, chapeau bas ! — Oui, cela eût fait tableau, le général anglais remettant ses armes au sergent de grenadiers de la vieille. — Ceùt été le plus beau jour de ma vie, et si j'avais pu lui donner pour compagnie ce sauvage de Blucher, qui voulait faire sauter le pont d'Iéna, la fête eût été complète. Ah! le petit caporal a commis une

grande faute, dans les cent jours, en ne renvoyant pas dans leurs châteaux tous les habits galonnés, et en n'*avançant pas les petits sous-lieutenants ; quand on n''a plus rien à gagner, mais tout à perdre, il faut remettre le sabre dans le fourreau. — Vous pourriez avoir raison, sergent, mais il ne faut pas que messieurs les insulaires s'imaginent être invulnérables à cause du liquide qui nous sépare; Charles VI, s''il avait été bien secondé, leur eût rendu une visite inopinée. — Et le petit caporal, avec ses coquilles de noix, dont on faisait des gorges chaudes, s''il Tavait réellement voulu, aurait été arborer le drapeau tricolore sur la tour de Londres, et nous eussions pendu la crémaillère chez messieurs les goddem, mangé leur rosbeefe, bu leur porter, mais il les a joués; qu''ilsse félicitent de ce que nous ne nous sommes pas embarqués dans nos coquilles, car nous aurions johment fait sauter les lords et fait danser leurs ladys.

— Voyez-vous, sergent, dit le fourrier, je ne suis qu'un conscrit aussi en politique , mais chacun sa manière de voir, et si j'étais gouvernement, je serais comme le graml Frédéric, jamais on ne tirerait un

coup de canon sans ma permission. Il ne s'agit que de vouloir. Le système de concessions mène au néant; c''est une pente sur laquelle on ne peut s''arrêter et qui précipite dans Tabyme. Accordez aujourdlmi une chose à un enfant exigeant, demain ce sera une autre , et ainsi de suite , jusqu''à ce quHl vous mène par le bout du nez. — Sans doute ; Napoléon, ajouta Latulipe en secouant de nouveau la cendre de sa pipe, avait rayé de son code le mot concession, il rappliquait aux autres. — Eh ! tenez, sergent, il ne faudrait qu'un coup de main hardi pour rendre nos voisins bien petits; n'avons-nous pas nos vaisseaux? et tandis qu'ils ont les leurs en Chine, en Amérique, en Orient, une fausse route, un virement de bord et une descente en Angleterre, voilà un coup de maître ! Et lorsque le concert européen nous faisait un affront sanglant, je lui aurais écrit daté de Londres : Je ne ratifie rien. — Ah! ah! c'eût été un bon tour.

— Qu'est-ce, jeunes gens, dit Latulipe en allumant sa pipe, que ce concert européen? Je crois que c'est ce qui a perdu le petit caporal ; et s'il n'y en avait jamais eu, il serait encore de ce monde; aussi

voulait-il rarement en entendre parler, ne connaissant d\iutre concert que le canon, et de bouquet que les éclats d'obus : c"'est le seul moyen de ne pas

être entortillé par messieurs Il y eut un temps

d'arrêt, le sergent ne pouvant trouver le nom. — Messieurs les ambassadeurs, les diplomates, — Vous les avez nommés. — Tous payés pour se tromper à qui mieux mieux. — Sergent, est-ce que vous pourriez croire à une troisième invasion ? — Eh ! eli ! messieurs, on a vu des choses plus extraordinaires. Il y a eu lutte du petit caporal contre les rois légitimes, cette lutte dure toujours ; la légitimité et le despotisme livrent un combat à mort aux peuples constitutionnels, parce qu'ils craignent le vaccin de la liberté, et qu'ils ne veulent pas que leurs sujets soient inoculés. Il faut que le drapeau blanc, l'emblème de la féodalité, soit déchiré et brûlé, si nous voulons que nos couleurs nationales flottent toujours. — Une troisième invasion avec Henri V escorté par

les Cosaques ! ah! mais nous serions là cette fois

— N'y étions-nous pas aussi ? Et quand on proclama Louis XYIII roi des Français, nous nous demandions

quW-ce que c/est que ça ? car nous ne le connaissions pas plus que Tempereur de la Chine, et cependant nous autres vieux grognards, noircis par la fumée et la poudre, et blanchis parles bivouacs, il a fallu passer Tarme à terre. Ce n'*est pas pour vous mécaniser, jeunes futurs guerriers, mais les chances seraient encore bien moins favorables ; une armée ne se fait pas en deux jours; ce n^est pas le tout de posséder la théorie, le maniement des armes, il faut savoir manœuvrer devant Tennemi, ajuster un bataillon carré, enfoncer sans sourciller sa baïonnette dans la tète ou le poitrail d^un cheval furieux, et en tirailleur descendre un Kaiserlick et un Prussien comme on abattrait une perdrix ^ tout cela nVst pas Taffaire dVme semaine. Il faut pour avoir, comme du temps du petit caporal, une bonne armée dont cent hommes valent mille ennemis, il faut avoir tracé son nom sur les Pyramides, ou avoir été porté sur les glaçons de la Bérésina ; après cela on ne craint ni le chaud ni le froid ; il faut, en un mot, avoir vu le feu du bivouac et surtout celui de Tennemi, enfin avoir reçu le baptême du guerrier; il faut rester soUs les

armes tant qu"'on est apte à les manier, et ne se retirer que lorsqu'on n'est plus au complet ; alors on prend la route des Invalides, et Ton peut se carrer avec fierté et regarder avec une certaine supériorité le bourgeois pacifique quand on a laissé un œil sur le champ de bataille et une jambe dans les fossés d'un rempart sur lequel on a arboré son drapeau. La paix ne fait pas le guerrier, elle le prépare ; la guerre lui délivre son brevet; ainsi qu'au marin il faut le baptême du tropique, au troupier il faut celui du feu; jusque-là on demeure conscrit. — Conscrit!... — Mais oui, et c'est un nom qu'il faut se dépêcher de changer contre celui de grognard, de vieille culotte de peau, types caractéristiques du brave ; mais pour cela il ne faut pas au bout de sept ans aller reprendre la chaxrue ou la bêche, quand on peut, avec aisance et facilité, à la première brouille politique, avoir l'honneur d'être appelé à descendre un Russe ou un Prussien. Quant aux Anglais, cela regarde particuhèrement nos marins qui sont, sur la mer, pour les faire couler à l'aide de bordées, et qui sont les requins chargés de nettoyer le champ de bataille.

Sergent, sergent , vous ne flattez pas les jeunes ; mais nous ferions comme vous avez fait, sans nourriture , sans souliers, sans vêtements, nous imiterions les soldats de la république : quand on se bat pour la défense de son pays, pour ses libertés, on enfoncerait Punivers. — Complètement de votre avis, mes jeunes braves en herbe , un Français sera toujours Français quand sonnera Theure du danger, à moins que ce ne soient des hommes de robe ou de plume, des orateurs; ceux-là ne font , la plupart du temps, du bruit que dans leur auditoire. Parlez-moi des hommes dMnergie, d''action; dans un moment désespéré, cela ferait revivre un cadavre ; quand je dis un cadavre, je simule une bataille perdue, une ville assiégée. Parlezmoi de la jambe de bois, tandis qu''on discutait à Paris, que la trahison s''agitait , qu'ion parlait beaucoup pour ne rien faire , notre brave général s^entretenait d'une autre manière avec Tennemi, et lui imposait silence, et si chacun avait causé comme cela, les autres s^en seraient retournés plus vite qu'ails n^étaient venus; mais les traîtres , ah ! les traîtres, ça perdrait le plus beau royaume comme le plus grand Capitaine , c'est

plus à craindre cpi'une ligne ennemie , car en présence iViine armée on sait à qui on a affaire , tandis qu'eux ne laissent pas voir leurs couleurs.

Le garçon fut appelé , un nouveau bol de punch commandé. La vie est courte, surtout pour nous autres militaires , dit le fourrier en faisant élever avec la cuiller d'argent les flammes bleuâtres et rouges de la liqueur brûlante qui se faisait jour à travers un nuage épais de fumée ; il faut prendre le temps comme il vient, car tout ce que nous dirons n'empêchera pas la marche des événements. — Vous avez de l'avenir, jeune guerrier, reprit Latulipe, en essuyant ses moustaches humectées par l'alcool, vous pouvez encore voir bien des choses, tandis que de notre temps il fallait se presser de vivre, car nous ne savions jamais la veille si nous verrions le lendemain ; que de braves assis au feu du bivouac , rêvant la gloire et l'avancement, gisaient le jour suivant sur le champ de bataille , ayant pour voisins des cadavres russes et de pauvres chevaux, les fidèles compagnons de notre gloire, rougissant la neige de leur sang; des masses de boulets formant des points noirs , variaient l'uni-

formité d''un terrain blanchâtre, qui fatiguait Pœil attristé. Hier, le hennissement des chevaux, Télan général des cohortes formidables , le bruit du canon , Téclat resplendissant des armes, un soleil magnifique obscurci par les nuages noirs et gris des feux répétés des batteries et des pelotons, aujourdlmi un silence morne , des monceaux de cadavres , le simple soldat étendu contre un général , car les boulets nivèlent tout; çà et là on entend les gémissements de guerriers livides et mutilés, qui essayent encore à se frayer un passage à travers les morts ; des oiseaux de proie seuls contemplent , avec avidité , ce spectacle de deuil.

Assez sergent , reprit un jeune sous-officier, c"'est par trop triste, ce doit être bien beau sans doute, la vue d"*une bataille , le jour où elle se donne , c''est bon à voir une fois en sa vie, mais le lendemain... — Ah ! oui , le lendemain , c^est le jour des tristes réflexions, des illusions détruites, et même, malgré la ^ victoire , le cœur est douloureusement affecté en voyant ce qu^il en coûte pour conquérir un peu de gloire. Lorsque le petit caporal visita le champ de ba-

taille d'Eylau , ses idées ne devaient pas être toutes couleur de rose ; à la vue des flots de sang répandu , Tame s^attriste et les remords marchent à la suite de la victoire. — Sans doute, et Ton se dit : pourquoi les hommes sont-ils assez fous pour s^entretuer ainsi ? — et pour des choses qui ne les regardent pas la plupart du temps. — Je vous demande, moi jeune conscrit, si je n'eusse pas préféré rester dans ma famille, reprit un jeune sergent, auprès de ma pauvre mère, de mes jeunes sœurs, et, parce qu'ail plaît aux monarques de guerroyer , et d'avoir des armées , il faut que je sois séparé des miens , et que j'aille tuer des hommes que je ne connais pas, et qui ne m'ont jamais fait de mal. — C'est un usage qui a pris naissance, reprit le vieux sergent, depuis la création du monde, et il n'y a pas de raison pour qu'il ne subsiste pas toujours — dans le but alors d'amener la fin du monde.

Ah ! reprit le jeune conscrit , si les hommes étaient raisonnables, et il y en a, voyez les Quakers, qui ne se battent jamais, et ne font de mal à personne, il n'y ,^ aurait plus de guerre possible. — Sans doute , une garde civique suffirait alors aux citoyens pour main-

tenir Tordre dans leurs foyers , et s'il prenait envie aux rois de se quereller, ils iraient en personne vider leur différent , et , en définitive , il n'y aurait qu'un homme de tué au lieu de milliers de pauvres diables, qu'on mène à la boucherie comme des moutons, par suite de je ne sais quelle habitude gouvernementale. Tout cela serait fort beau, fort humain, mais, mes jeunes guerriers à venir , dit le sergent en ayant l'air de vouloir émettre une pensée profonde, il résulterait de votre paix universelle un grand inconvénient auquel le petit caporal avait toujours voulu remédier, c'est le trop plein de la population; tout dans la nature nous indique le besoin de destruction, car sans cela on ne pourrait plus marcher. Le sauvage se fraye des sentiers dans ses forêts vierges en abattant les arbres et tout ce qui s'oppose à la circulation, les poissons se mangent et s'entredétruisent mutuellement , sans cela ils finiraient par obstruer l'Océan, qui ne serait plus navigable; les oiseaux, par la même raison, se font des guerres acharnées, le plus fort étreint dans ses serres le plus faible, sans quoi le soleil finirait par être obscurci, et l'espèce

VI l.NE COURONNE EN SONGE,

liumaine se verrait, avec le temps, condamnée à mourir étouffée faute d^air et d"'espace. — Ah ! sergent, on voit bien que vous êtes de Tempire, vous aimez encore votre aigle et vos lauriers. — Quand on a commandé, on n^aime plus à obéir.

Messieurs, s'écria le jeune fourrier à Tesprit ardent, j"'ai beaucoup lu, je n"'étais point destiné à être militaire, je suis jeune et j''ai de Tambition, le premier roi fut un soldat heureux — Eh ! sans doute, dit en soupirant le sergent et en remplissant son verre , combien de maréchaux de France sont partis, comme moi, le sac sur le dos; le petit caporal était à Toulon sous-lieutenant , ses aigles victorieuses qui tenaient dans leurs serres une couronne impériale, la placèrent sur sa tête; tout le monde ne peut pas avoir la chance ; la bravoure ne suffit pas, il faut Toccasion; il était dit que, malgré mes blessures et mes balafres, je n"'arriverais qu'à porter le galon de sergent ombragé par des chevrons , et que je n'aurais pas même l'étoile des braves ; parce que lorsqu'on n'a pas de chance on n'arrive jamais.

LE VIKLX GROGNARD. 45

Oui, oui, reprit le fourrier, la chance ou Toccasion, c'est la même chose, fait tout, le résultat fait le héros ou le traître, on s'assied sur un trône ou Ton porte sa tête sur Téchafaud; Napoléon, sans Barras et le 13 vendémiaire, ne serait peut-être jamais sorti de sa disgrâce et on n'aurait plus parlé de lui. Il faut peu de chose souvent pour vous élever au faîte des grandeurs, mais il en faut encore moins pour vous replonger dans le néant : l'homme est semblable à ces étoiles lumineuses qui ne brillent qu'un instant, et dont les feux vont s'éteindre avec rapidité dans la nuit des temps. — Oh! oui, et son étoile est allée défiler la parade derrière le rocher de Sainte-Hélène. — Tenez, messieurs, continua le fourrier, qui s'échauffait au fur et à mesure que le bol se vidait, je ne suis rien , et cependant, parfois, je me permets d'avoir de grandes pensées, de me croire quelque chose, et je me mis à sourire en avalant un second grog américain, car je tenais à la conclusion de la conversation. Je ne sais pas pourquoi un souverain déguisé se refuserait le deuxième grog, quand on redevient simple citoyen il faut l'être complètement, et

plût à Dieu quW prince ne se compromît jamais plus gravement.

Cela vous fait rire , sergent Latulipe , on ne peut pas prévoir ce que Ton sera, et il ne faut pas juger Pavenir sur la position présente , que de grands hommes sont sortis d'une chaumière, d'une houtique d'artisan , le génie perce partout , et son obscurité première sert encore à augmenter son éclat. Croiriez-vous que je me suis imaginé quelquefois être le chef de l'Etat, et que je me disais : à sa place je ferais telle chose , et de fd en aiguille j'arrivais à des actions superbes. — C'est bien, fourrier, d'avoir de l'ambition, voyons, nous écoutons le programme de votre politique et dépêchons , car l'heure doit s'avancer pour rentrer au quartier, et il serait fort désagréable, pour un futur maréchal de France, d'aller achever son rêve sous les verroux. — Cela ne m'empêcherait pas, grâce au bienfait de l'imagination, de le mener à fin : la seule chose sur laquelle le pouvoir ne peut rien, c'est la pensée, du moins tant qu'elle se contente de circuler dans notre esprit , car une fois mise sur le j)apier , les geôliers peuvent l'étoull'er;

ma foi il faut convenir que Tliomme a eu de drôles d''idées de s^emprisonner, de guerroyer, on dirait que sa civilisation a servi à le rendre esclave, voyez le sauvage, il se fait la guerre, mais il ne connaît pas les prisons , le vaincu cède la place au vainqueur et il s''en va chercher une autre île ; le monde est assez grand pour que chacun possède, soit heureux et libre : voilà mon opinion, messieurs, mais pour cela il ne faut pas habiter des villes, le séjour de Tégoïsme, de la cupidité et de Tintrigue.

— Fourrier, au fait, voilà des phrases philosophiques qui vont nous demander autant de temps qu''il en faudrait pour aller aux Pyramides ou à Moskou. Et

Tappel de dix heures — Eh! bien donc, je vous

dirai en deux mots... — Va pour quatre, mais pour Dieu en avant , et enlevons cela à la baïonnette ; si nous avions usé d'hantant de circonlocutions pour prendre une redoute, Tennemi aurait eu le temps de nous étendre tous par terre. — Je passe donc en revue les puissances, et je cherche auxquelles m'allier, d\ibord je proclame la non intervention , chaque pays doit être maître chez lui et faire ce que bon lui sem-

ble, et il est révoltant que sous des prétextes plus ou moins spécieux , une autre puissance vienne fourrer le nez dans vos affaires. Une alliance n''est réellement avantageuse qu^autant que notre alliée partage nos idées, et qu''elle est de bonne foi, je laisse donc r Angleterre de Tautre côté de la Manche, parce que tout en ayant Tair de diviniser la liberté, il n\ a pas de gouvernement plus aristocratique , qu'*aujourd^hui elle ratifiera un traité que demain elle enfreindra, si elle y entrevoit son intérêt; que son système gouvernemental, c'est de semer des embarras sur le continent pour occuper les diverses puissances, afin de jouir plus librement de sa suprématie sur mer. Elle a assez affaire dans les colonies, en Amérique, avec la Russie. Avec sa prétention d'*établir des comptoirs partout et de s''emparer des détroits , elle n'est pas le moins du monde à craindre , je me contente d'avoir une bonne flotte pour être toujours en état de commencer la conversation navale en cas de besoin : pas d'alliance donc.

— Bien dit, fourrier, on ne peut s'allier avec ceux qui ne tiennent pas parole, c'est une planche pourrie

qui manque sous vos pieds, il vaux mieux passer la rivière à la nage. — Qmn\ à la Prusse... — Passez, passez, dit Latulipe, le Prussien c'est incompatible.

— Et cependant il serait de son intérêt , vu sa position , d'être notre allié , mais ses parentés et ses lois s\ refusent. — Fourrier, un Français et un Prussien ne pourront jamais marcher ensemble , c'est comme les fleurs de lys avec notre aigle glorieuse, à un autre. — Vient T Autriche , pays imbu de despotisme.— Passez, passez, pas dangereux, dit Latulipe, en faisant un signe d'entourage avec son sabre, nous les parquions comme des moutons, pas à craindre. — Oui , nous les laissons de côté se complaire dans leur esclavage habituel , on est heureux d'être Allemand pour se trouver bien, quoiqu'on soit mal.

— Il y a peut-être un peu de trop chez eux de ce qu'il n'y a pas assez chez nous, c'est un fleuve paisible dont les eaux ne se troublent jamais, tandis que dans notre pays ou il y a calme plat, ou la tempête surgit terrible. — Oh! quant à la constance, le Français, dit Latulipe , en retroussant ses moustaches , ne sera pas cité pour modèle , il aime la varia-

lion en fait de belles comme en fait île gouvernement, Timiformité n^est pas de son goût, c'est le peuple partisan du changement en toute chose. — Et c'est un grand malheur, sergent, car en changeant toujours on n'arrive à rien; voyez Waterloo et Sainte-Hélène , à force de marcher on se lasse, on reste en chemin, et souvent on meurt.

Fourrier, fourrier, achevons la revue , mais le bol est vide, et je crois que vu l'importance de la conversation, et le doute de l'heure, il ne serait pas mal... — Bien dit, hola ! garçon , du punch ! et les têtes s'échauffent , et les jeunes cerveaux vont passer en revue les questions les plus importantes. Peut-être , pourtant, s'échappera-t-il de leur conversation quelques solides idées qui pourraient passer inaperçues à des esprits même plus habitués aux affaires politiques. — La Russie, dit le fourrier en remplissant les verres, est im colosse qui pourrait bien nous écraser; ce n'est pas le bon vouloir qui lui manque , s'il n'existait une distance assez rassurante entre ses déserts de glace et la patrie. — Ce sont de bons soldats, reprit Latulipe , qui , avec leur idée de monter au paradis , se

font tuer sans rompre (fune semelle ; plaignons ces esclaves par habitude , et laissons-les dans leur triste pays , servir leurs boyards, puisque cela les arrange. — Oui, qu''ils restent chez eux, à cette condition nous ne nous mêlerons pas de leurs affaires, mais qu'ils ne s''ingèrent pas dans les nôtres ; car, sans aller jusqu'à Moscou , nous pourrions prendre facilement une petite revanche, — et même voir une chose bien naturelle ; Dieu ne semble-t-il pas en effet avoir marqué la ligne de démarcation de notre pays, celle du Rhin, notre véritable fortification, notre seule frontière. — A chaque peuple la nature a indiqué ses limites; ainsi donc, pas d'alliance avec les Russes, elle serait monstrueuse et impolitique , le despotisme ne peut s'allier à la liberté , elle *ne serait point sincère , et l'un ou l'autre, un beau jour, chercherait à l'étouffer. — Laissons-les guerroyer en Circassie, se faire décimer par les montagnards; laissons-les jouer aux plus fins avec les Anglais, ils guettent chacun leur proie, c'est à nous à les observer et à agir quand il en sera temps. Messieurs, vous le voyez, je ne m'allie à personne, et je n'en suis pas moins fort ; mieux vaut un bon iso

leraent , qui observe , que des alliances fausses et mensongères, que ces concerts européens, soi-disant pour maintenir Téquilibre , et qui ne sont bons qu'à tout ébranler et à donner au plus fort la part du lion. — Jeune homme, dit Latulipe, en remplissant son verre , car cV'tait une habitude chez lui , quand cela se pouvait , pas d''isolement complet , cela est triste; et, grâce à Dieu, il est encore des pays qui aiment la gloire et la liberté ; ceux-là seuls peuvent être nos alliés , et doivent Têtre , et s''ils ne le sont pas , c''est qu'aune main de fer s"'appesantit encore sur eux, mais ils n*") aspirent pas moins secrètement. Les Polonais , nos braves frères d"'armes , voilà des gens sur qui compter , ils ont fait leur preuve de fidélité comme d'autres de trahisoli ; on peut s'appuyer sur cet avant-poste. — Il ne s''agit que de le rétabhr. — Ah ! vodà le plus difficile, mais lorsqu'on veut on peut ; voyez le petit caporal , il en a bien fait d'autres. — Ainsi, la Pologne, la Suisse, sont nos alhés naturels ; la Belgique, l'Itahe, voilà la réserve des peuples qui doivent ceindre nos frontières, et que nous devons soutenir si on voulait les attaquer. Sergent, n'êtes-

VOUS pas (le mon avis ? — Oui , les Suisses sont de braves soldats , qui aiment leurs libertés , on peut compter sur leurs promesses ; tout ce qu''on pourrait leur reprocher, cVst de servir des causes qui ne devraient pas être les leurs, mais alors ils ne sont plus sur le sol de Guillaume-Tell. Ultalie nous regrette, j''en suis sûr, et surtout les sémillantes italiennes aux cheveux noirs et aux yeux de jais, le kaizerlik leur pèse, et elles voudraient encore voir le petit caporal venant arborer le drapeau tricolore sur le pont d'Arcole ; mais ce n^est pas tous les jours fête, et il a fallu à ce peuple cette longue occupation de rAutriche pour lui faire préférer nos armes , et la faire rougir de sa conduite envers le brave des braves, qui périt d^une manière si indigne, La Belgique est un royaume naissant , qui ne peut se soutenir que par nous , elle est notre alliée de droit et de fait. — Quant aux alliances matrimoniales, à quoi cela sert-il? L^histoire a enregistré les traces du passé : voyez Charles IX et Henri IV, François T' et Napoléon, la politique ne connaît pas de parenté. — Messieurs , Theure de la retraite est sonnée

Un instant, sergent Latulipe, il y a encore un verre de punch à boire , et ma revue se termine : Je m'allie à FEspagne, puisqu'elle a supprimé son inquisition et ses moines, et qu'elle veut aussi de la liberté ; quant aux États-Unis, ils sont mes alHés d'outre mer , ils n'ont point oublié ce qu'ont fait les Français pour eux lors de la guerre de l'indépendance. Hum! sergent Latulipe, vieux grognard de la gloire, qu'en dites-vous? puis-je marcher ainsi, enseigne déployée , et dire comme le grand Frédéric : on ne tirera pas un seul coup de canon sans ma permission ! Despotes I gouvernez chez vous ainsi que bon vous semble , seulement craignez que vos sujets n'ouvrent les yeux , les nations libres veillent , et ne laisseront plus jamais, quoi que vous disiez et fassiez, revenir chez elles le régime de la féodalité et du servage ; car pour les peuples à demi sauvages à peine ce système est-il encore tolérable; voilà , Messieurs, ma profession de foi.de fourrier, en attendant que je sois maréchal de France. — Bravo ! bravo ! s'écrièrent tous les jeunes sous-officiers , bravo ! à la prospérité de la France ! à la gloire nationale ! et ils se

LE VIEUX GROGNARD. Of)

Icvcrenl d'un mouvement spontané , et les verres s'entrechoquèrent .

Au même instant Tadjudant-major entra , et d'une voix sévère , s'écria : Hé bien , Messieurs , il paraît que les libations font oublier ses devoirs , et l'appel de dix heures qui est sonné depuis longtemps ? Sergent Latulipe, rendez-vous à la salle de police; vous, un vieux serviteur, vous devriez montrer l'exemple. — C'est vrai , mon officier , j'ai manqué à la consigne, et il est juste que j'en subisse les conséquences ; mais il n'en est pas moins vrai , grommelait le vieux grognard entre ses dents, que si le petit caporal était encore de ce monde , ça ne se passerait pas comme cela,

Je pris le nom du sergent et celui du fourrier sur mon album d'observations à consulter , me promettant bien de les revoir , et de récompenser le vieux serviteur de l'Empire. Je quittai mon siège, satisfait de cette petite station politique , ne m'étonnant plus de la baguette magique avec laquelle Napoléon conduisait la nation française , car il n'y a pas de peuple

plus facile à diriger, en lui montrant devant lui, sur son drapeau , ces mots sacrés qui vibrent au cœur du vrai citoyen : Gloire nationale.

L'enragé d'Océan ne fait rien à demi, Il avale à la fois ami coiiiine ennemi. Son estomac voraee, affamé <le palure.

Offre aux pauvres marins trépas el sépulture. Walter-Scott.

Les souverains voyagent habituellement dans une bonne berline traînée par six chevaux richement harnachés , précèdes d^un piqueur et suivis d'une nombreuse escorte dont les armes sont étincelantes et les chevaux blancs d'écume. Mais moi, souverain

à part, qui veux parcourir le pays et le voir, je me suis modestement placé dans une diligence avec un serviteur. Je m''aperçois que les directeurs de messageries ont avant tout à cœur Texpédition prompte des bagages qui forment un dôme sur la tête des voyageurs 5 aussi ne peut-on conserver son chapeau dans ces voitures basses, si Ton ne veut courir la chance de le voir entrer jusqu*'aux épaules. Toutes les constructions actuelles sont faites sous Tinfluence d'un esprit mercantile; peu importe la salubrité, la commodité de la pauvre espèce humaine ; elle est condamnée, qu'elle voyage ou qu'elle soit sédentaire, à être parquée dans des espèces de cage où l'on ne peut ni se mouvoir ni respirer.

Que d'observations à faire au moment des adieux et avant que le fouet du postillon se soit fait entendre ; enfin les chevaux impatients, après avoir plusieurs fois fait jailHr le feu des pavés, ébranlent cette masse pesante qui doit inviter de loin les passants à se ranger. Un silence momentané règne dans l'intérieur de la voiture, chacun se renferme dans ses réflexions et se retrace les diverses émotions qui vien-

lient cragiter son cœur. Mes compagnons ont des figures plus ou moins grotesques, et sur leur physionomie on aperçoit, pour ainsi dire, le reflet de leurs pensées. Enfin le silence est rompu, et mon voisin de gauche s'*écrie : « Ah! dans quelques années, grâce à Tindustrie et aux découvertes d^hommes fortement organisés, nous dirons adieu à la cour de la rue Notre-Dame-des-Victoires ; plus de chevaux! nous voyagerons comme par miracle, et ferons cent lieues par jour sur les chemins de fer ; les affaires iront au pas de course, et dW bout du monde à Tautre on pourra commercer. — Oui, reprit un gros homme, qu"'à savoixrauque et à son costume je jugeai être un marin d'*eau douce, portez aux nues vos chemins de fer ; ce qui est nouveau est toujours beau ; que cela ruine la marine des rivières, les marchands de chevaux et tant d^autres industries, peu importe; on veut arriver vite maintenant; ce n"'est pas comme du temps de nos pères, on a Tair de mépriser ce qu^ils ont fait, et Ton méconnaît le proverbe si vrai : Qui va lentement va longtemps ; on aime mieux se rompre le cou sur les railways, être broyé par une

rencontre de convois, ou santer au milieu (Tune explosion ; on veut de la rapidité à tout prix. — Mais qui êtes-vous donc, monsieur, pour nier les bienfaits d'une découverte qui, une fois mise à exécution, sera la source de la prospérité de la France? — Je suis entrepreneur de marine, monsieur, et je crois aimer mon pays autant qu'un autre. Et vous, monsieur ? — Je suis actionnaire du chemin de fer qui doit conduire à la mer. » Je ne pus m'empêcher de sourire tristement en réfléchissant qu'il est bien difficile de satisfaire tout le monde.

Un autre voyageur, dans Pintention sans doute de couper court à la discussion, qui pouvait devenir orageuse, se mit à parler des sucres indigènes, de l'espoir que le ministre lui avait donné que ces productions du pays seraient favorisées et assimilées à celles de nos colonies; mais un petit monsieur, enveloppé dans son manteau, et qui jusque là n'avait pas pris part à la conversation, s'écria avec impétuosité, d'un ton aigre : « Cela ne se peut, monsieur; le ministre vous a induit en erreur, il vous a leurré d'un faux espoir. C'est un malheur pour cette industrie , mais

UN NAUFRAGE. - Gl

elle n^esl point ancienne ; les sacrifices n"*ont pas encore été grands; qu^on indemnise les fabricants de sucre indigène ; mais quant à rivaliser avec nos productions coloniales, ils nV doivent pas songer : que deviendraient notre marine, nos ports de mer et nos colonies. Le gouvernement ne peut balancer; quelques individus, malheureux certainement de s"'être livrés à cette profession, ne peuvent remporter sur Tintérêt général.

— Uintérêt général ! mot souvent vide de sens, que chacun met en avant pour masquer son intérêt particulier. — Nos ports de mer, nos matelots de la marine marchande, nos courageux colons dont Texistence commerciale se trouve liée solidairement par les mêmes besoins, ne peuvent être considérés comme intérêt particulier. — Mais cela dépend ; quelle est votre spécialité à vous, monsieur, qui avez si fort à cœur le bien général? » L'adversaire, après un moment dliésitation, répondit : « Je suis armateur. — A merveille ! je ne m''étonne plus de votre amour pour le bien général. — Mais vous, monsieur, qui soutenez tant l'intérêt particulier? — Monsieur, on

peut avoir son intérêt particulier et être dévoué à son pays; je suis propriétaire d'une fabrique... — De sucre indigène. — Positivement. — Nous y voilà, et chacun a défendu ses intérêts. — N'est-ce pas bien naturel ?

— Sans contredit, lui répondis-je ; mais il faudrait, en face du bien général, se mettre un peu de côté ; un bon citoyen doit tout lui sacrifier. — Ces idées sont arriérées, ce sont des phrases philanthropiques usées; l'argent passe avant tout dans ce siècle; il faut faire comme tout le monde; le luxe est effrayant ; on veut parvenir, et chacun se presse... — De se ruiner. » Voilà comment on arrive à ne plus rien aimer, pas même son pays; voilà comme une nation se démoralise et court à sa perte ! Je soupirai en songeant que Tégoïsme et Tindifférence sur toute chose étaient à Tordre du jour. Ce colloque valait une séance en conseil de ministre ; il y avait un certain profit à en retirer.

Du reste, des conducteurs peu complaisants, si ce n'est pour ceux qui les rafraîchissent ; des aubergistes

qui s'entendent avec eux pour ne pas vous laisser le temps de manger, et souvent des postillons ivres qui, au moment où vous y pensez le moins, vous tirent d'une douce rêverie pour vous précipiter dans un ravin de trente à quarante pieds de profondeur : bien heureux si vous en êtes quitte pour quelques contusions, et s'il ne vous en coûte pas une jambe, un bras, et quelquefois la vie. Je commençai à comprendre les voyages en chaise de poste ; brûlons le pavé sur les routes peu pittoresques, mais arrêtonsnous où bon nous semble : Je rayai de mon album mes excursions en diligence.

Arrivé au port de mer, je demandai un lit. Un souverain doit moins dormir qu'un autre ; il doit consacrer ses veilles au bien-être de ses sujets ; mais ce travail continu est pénible, il use vite les facultés, et il doit parfois être interrompu. L'homme juste et bienfaisant dort tranquille , des songes lugubres, des fantômes, des fleuves de sang, ne lui apparaissent pas comme jadis à Charles IX, à Elisabeth et à tant d'autres monarques; il goûte le calme du sage. Celui qui n'a rien à se reprocher est impassible, même au

moment de monter à réchafaud, car il a su étouffer de douloureux souvenirs de famille ; il ne voit plus que Dieu et le bien qu'ail a voulu faire ; combien d'illustres victimes des partis en ont donné de sublimes exemples lors de notre belle révolution ; la mort ne doit effrayer que le criminel.

Je parcours le rivage au point du jour, le ciel est sombre, le vent souffle encore avec force, et la vague écumante vient avec fracas se briser sur la plage et contre les rochers, la pluie tombe ; c'est la fin d'une tempête et le commencement de sinistres nombreux. Les habitants, presque tous marins comme cela a heu dans un port de mer, ont passé la nuit à donner secours aux malheureux naufragés, plusieurs seront victimes de leur généreux dévouement. De hardis caboteurs dirigeant de frêles barques, affrontent la fureur des vagues qui menacent à chaque instant de les engloutir, mais ils ont à porter des cordes de sauvetage. Sur le rivage des femmes éplorées entourées de jeunes enfants, lèvent au ciel leurs yeux remphs de larmes pour implorer sa jniséricorde, leurs vœux ne seront pas tous exaucés, il y aura des

veuves et des orphelins, tel est souvent le triste sort de la famille du marin.

En entendant le son lugubre du canon de détresse mon ame est serrée, je ne puis m*'empécher de me reporter à la vie si pleine de hasards de nos hardis marins ; quelle existence d'abnégation et de périls, de souffrances et de privations! plus de terre pour eux pendant des laps de temps considérables, une mer calme ou courroucée, un ciel de feu ou de sombres nuages, voilà ce qui frappe sans cesse leurs regards. La patrie est à des milliers de lieues, leur patrie véritable à eux , c''est une patrie flottante , c'est leur navire bien aimé dont ils sont si fiers , quand il vogue avec grâce, même pendant la tempête, lorsqu'il se balance au haut d'une vague blanchissante ou redescend impétueusement dans un gouffre qui semble destiné à l'engloutir, jusqu'à ce que la vague prochaine le reporte encore aux nues.

Quelques planches séparent le marin d'un abyme

profond, et pourtant il dort avec calme au milieu du

danger, tant l'homme sait se familiariser avec la

mort. Bravant sans cesse des rescifs dangereux, des

()(i UNE COURONNE EN SONGE.

trombes qui en un moment peuvent faire couler le navire, des mers ou des montagnes de glaces qui semblent vouloir Tenterrer vivant , il considère le péril avec cette fermeté d^ame dont il s'est en quelque sorte armé la première fois qu'ail a mis le pied sur son vaisseau en jurant de vivre ou de mourir avec bii . Mais une fois à terre le marin se presse de jouir; il veut oublier ses privations, il use en quelques jours une existence de dix ans, il verse Tor étranger à pleines mains, ils''abreuve de plaisirs sachant que le bord Tattend bientôt. Aujourd'hui Tivresse et la débauche, demain peut-être la mort ; il dépense sa santé et son argent, il se hâte de jouir à sa manière, il veut connaître la satiété pour mieux aimer son existence du pont.

Mais que le marin est digne d''admiration quand Theure du combat a sonné ; pour lui Tannonce du branlebas est une fête , c'est le jour de la gloire, et la gloire, c'est la divinité tutélaire du Français. Il la servira et l'adorera toujours ; on parle de son inconstance, maisla gloire, du moins, il ne la désertera jamais, c'est sa maîtresse chérie, el jusqu'à

son dernier soupir il combattra pour elle, il expirera à ses pieds en lui donnant ses derniers regrets et sa dernière pensée d^amour. Nobles enfants de la France, ra'écriai-je, on aura beau faire et beau dire, vous serez toujours entre tous les peuples le premier peuple de braves.

En réfléchissant aux découvertes faites jadis audelà des mers, je ne pouvais m''empêclier de rendre hommage au cœur enthousiaste, àTimagination aventureuse de ces navigateurs qui, montés sur de frêles esquifs dirigés avec incertitude, osèrent les premiers franchir des barrières que le créateur semblait avoir mises pour arrêter Tambition humaine. Mais qui pourrait effrayer le génie entreprenant de Thomme, il a pu traverser des abymes, qui sait si un jour il ne parviendra pas encore à connaître d'autres mondes, Tinfini, le séjour de TimmortaUté ?

En voyant tous ces braves marins s'occuper à Tenvi du sauvetage du navire , et arracher à la mort, en y courant eux-mêmes, les malheureux naufragés, je me promis bien de porter toute ma sollicitude royale sur la marine ; elle est Pavant-garde

(le nos frontières maritimes, elle est la messagère transatlantique de notre puissance, elle fait notre prospérité et notre gloire en allant arborer notre pavillon sur les plages brûlantes ou glaciales du globe. Combien elle est digne d^intérêt et combien ceux qui se condamnent à une vie pleine d''émotions terribles ou dWe triste monotonie, ont des titres à la reconnaissance du pays. Au jour du combat, il n^y a pas d^autre fin pour eux que la victoire ou Tabyme, il leur faut vaincre ou être engloutis; nos soldats de terre habitués à être couronnés par la victoire, ont cependant quelquefois connu les revers et sonné Theure de la retraite ; Moscou, Waterloo, sont encore couverts de nos débris sanglants, et cependant un certain nombre de braves ont regagné le sol de la patrie pour faire tendre un voile funèbre sur nos aigles que les glaces de la Russie semblaient avoir engourdies. Si la marine avait eu son Waterloo, il ne serait pas resté un marin pour nous l'apprendre, la mer eût tout englouti, les cadavres seuls que les vagues eussent jetés sur les côtes de France, auraient pu nous annoncer nos désastres ; aussi je note sur mon album : à

examiner la marine ; marins et ofliciers devront être mieux rétribués que les soldats de Tannée, et les retraites en proportion.

Je m'éloigne du rivage dont Taspect présente la désolation, je sens d'ailleurs mon estomac murmurer, car un estomac royal a besoin de nourriture comme un autre; les rois sont mortels comme leurs sujets, et pour ne pas l'oublier, ils devraient avoir sans cesse sur leur album l'emblème de la mort; cette image lugubre les reporterait plus souvent vers l'éternité et les engagerait à tout faire pour s y préparer : que de mauvais souverains , à l'heure du trépas, ont rendu le dernier soupir en gémissant sur leurs fautes : était-il trop tard pour leur salut?... Dieu seul le sait, mais leur mémoire est exécrée, l'histoire a enregistré leurs forfaits et leurs crimes.

J'entre dans une simple cabane de pêcheur ; du poisson et du cidre me sont ofl'erts; un roi doit faire quelquefois maigre chère afin de songer à ceux dont elle est le partage de tous les jours. Je m'assieds à une mauvaise table; des filets constituent l'ameublement. Une vierge, patronne des pécheurs, est placée

dans une petite niche. Mais Tinquiétude et la douleur agitent la ménagère ; quatre petits enfants aux figures fraîches et rosées l'entourent; bientôt ils iront comme leur père affronter les dangers de TOcéan ; quelle existence pour la pauvre mère! o

Vous semblez tourmentée, brave femme, dis-je à la pêcheuse ? — ^ Hélas ! monsieur, ma vie n*'est qu*'une inquiétude de tous les instants, mon mari est caboteur; ah ! ma pauvre mère m'avait bien dit de ne pas épouser Jean, qu'il valait mieux rester fille toute sa vie que de s'unir à un marin. — Votre mère n'avait peut-être pas tout à fait tort, mais quand on a pris un parti il ne faut pas s'en repentir, vous avez de johs enfants, et si votre mari vous aime et en a soin.... —Ah! pour ce qui est de ça, c'est un brave homme, un peu brusque comme ce qui fréquente la mer, mais c'est un cœur excellent et c'est un brave: eroyez-vous que ça ne craint pas de s'exposer chaque fois pour aller au secours des naufragés, et il en a déjà sauvé un bon nombre; aussi les jours de fêtes porte-t-il une belle médaille d'honneur ; nous serions bien heureux, la pêche suffirait à nos besoins, si la

nier était toujours calme, mais elle est si inconstante, c^est comme nos grandes dames, aujourd''liui de bonne humeur, demain détestable, et les malheurs arrivent; combien ai-je de mes pauvres voisines qui n"'ont plus du mariage que leurs enfants, et qui ont bien de la peine à gagner leur triste vie. Jean est parti depuis cette nuit avec son lils aîné, âgé de quinze ans, au secours du navire qui s'est perdu, et ils ne reviennent pas, et tant va la cruche à Teau qu'à la fin elle se brise, et je ne sais, j'*ai de tristes pressentiments, en me quittant il m'a embrassée plus fortement que de coutume en me disant : femme, du courage, il y des malheureux qui tirent le canon de détresse, on se doit à ses frères, ayons confiance en Dieu. Allons, Jacques, suis-moi, adieu, femme; diable le ciel est noir et la vague est bien mauvaise, largue tout, Jacques, et vous autres, de lliuile de bras aux avirons, et à moi la barre; puisse le pilote vous conduire à bon port et ramener les marins en détresse; et il est parti au bruit du canon, au milieu des éclairs et des mugissements de la tempête, et depuis, plus de nouvelles...

Allons, bonne femme, rassurez-vous, j'espère que vous n'aurez pas de malheur à déplorer, et elle m'offrit un verre d'une bouteille de rhum que son mari tenait d'un marin qui avait été à la Jamaïque. — Je remerciai le ciel de m'avoir envoyé dans cette cabane chétive pour venir au secours des malheureux. Telle chose qu'il arrive, dis-je , en reposant mon verre, soyez persuadée, mère Jean, que Dieu n'abandonne pas les braves gens, votre mari a des droits à la bienfaisance du gouvernement et je viendrai à votre aide. — Oh ! nous sommes de trop petites gens pour qu'on pense à nous.

Au même instant un spectacle affreux s'offrit à mes yeux ; les pressentiments de la pauvre femme n'étaient que trop réalisés, des marins apportaient • sur un brancard le jeune Jacques soutenu par un matelot qui semblait bien faible lui-même. Et Jean? s'écria la malheureuse femme , où est-il ? Jacques es-tu donc mort, dit-elle en se précipitant sur lui? Il ouvrit les yeux et serra les mains de sa mère. Le matelot reprit : Qu'est-ce Jean ? serait-ce l'intrépide marin qui tenait la barre et auquel nous devons

plusieurs la vie? — Oui, oui, où est-il? — L''oeil morne du matelot fit jeter des cris de désespoir à la malheureuse mère. — Que Dieu ait Pâme du brave des braves, il a disparu dans les flots lorsque la barque a chaviré, et j'ai eu bien de la peine à vous ramener votre jeune fils, votre mari m''avait sauvé la vie, je vous devais celle de Jacques ou la mienne ! Et mes yeux se remplirent de larmes devant ce triste tableau. Le deuil était pour longtemps dans ce triste réduit ; les enfants pleuraient envoyant se lamenter leur mère, ils demandaient leur père, hélas ! la vague devait bientôt peut-être le leur ramener méconnaissable et défiguré par les meurtrissures et la mort.

Vous êtes bien malheureuse, mère Jean, dis-je, mais je bénis le ciel de m''avoir fait entrer dans votre cabane ; prenez courage, il ne faut jamais murmurer contre la providence. Voici quelques pièces d''or pour subvenir à vos besoins, votre mari a bien mérité du pays, et je ferai en sorte de vous faire accorder une pension ; comptez sur ma promesse , avant peu vous en recevrez le brevet.

Vous le voyez, s'écria le matelot, un bienfait n'est

74 UNE COlJROlMNE EN SONGE.

jamais sans récompense, et ce brave étranger vous est envoyé par le ciel ; mais moi que vais-je devenir, vieux matelot à bord du navire perdu, et sur lequel étaient toutes mes économies destinées à ma pauvre mère infirme; je reviens avec mon congé après vingt-cinq ans de bons services, je ne puis plus travailler, et pour avenir, ma mère et moi, nous n^avons plus que la misère en perspective ; à quoi sert donc de se vouer à la défense du pays?

— Mon vieux loup de mer, attendez encore avant de vous plaindre. Votre nom ? vos états de service ?

— Les voici, monsieur, j''ai cela toujours sur mon cœur, des certificats dlionneur ne doivent jamais quitter la poitrine du brave. — Bien; maintenant, puisque la tempête vous a ravi vos économies, prenez ces quelques pièces d'or pour vous et votre mère infirme, en attendant que vous receviez de mes nouvelles.

Il serait difficile, au milieu de ce tableau assombri, de peindre Tétonnement et la joie mélancolique qui apparurent sur ces visages ridés et mouillés par les larmes, à la vue de cet or répandu par mes mains.

Ail ! c'est alors que Ton sent le vrai bonheur tren posséder, Dieu ne Ta donné aux riches que pour Toffrir aux malheureux, c'est la plus noble et la plus douce jouissance ; honte et misère à ceux qui ne Font pas éprouvée et qui peuvent le faire ! et le jeune Jacques, à qui on avait donné quelques cordiaux, m'exprimait sa reconnaissance, et tous ces braves gens en quelque sorte prosternés à mes genoux, m'appelaient leur sauveur; je leur tendis la main, satisfait d'avoir fait des heureux.

J'entendis en m'éloignant de la cabane du pêcheur ces paroles : Corbleu ! voilà un brave homme, mais quel est-il ? il doit être puissant, il a promis et il tiendra, caria vérité est son langage, ah ! si tous

les grands lui ressemblaient I et puis plus rien

dans ma pensée que le souvenir du bienfait mystérieux, et cela seul valait bien la peine de visiter un port de mer.

La mendicité est le fruit «le la misère qui est ellemême produite pnr mille acfidents survenus, soit dans les productions de la terre, soit dans les produits des manufactines, soit dans le haussement des denrées, dans un excédant de population, etc. Le remède doit être dans la nature même de chaque accident : principe qu'indique le seul instinct du bon sens cl dont on ne doit point s'écarter.

Théorie des lois criminelles.

Brissot de Warville.

Si les souverains avaient un Asmodée , ils seraient mieux instruits de ce qui se passe que par les courtisans qui les renseignent presque toujours mal, mais ce Cicérone précieux n^a existé que dansTimagination fantastique de Tauteur. Je m'abandonne au hasard

sans endosser le petit manteau bleu, comme cet homme généreux qui soulage journellement la misère si grande et si inaperçue au milieu de cette foule qui se presse, s''agite et marche à pas précipités pour aller je ne sais où. A considérer Taspect de la population parisienne, on ne s''imaginerait jamais le nombre de malheureux qui souffrent sans que riiomme opulent y fasse attention. Comblé des dons capricieux de la fortune, il aspire encore aux places, aux honneurs , et enlève presque toujours au mérite toute espèce d''avenir. Fatal effet de la puissance de Tor qui Temporte trop souvent sur le savoir ! Sans doute, il est des fonctions qui exigent de la représentation et de la fortune ; mais, à part ces positions exceptionnelles, un souverain doit choisir ses fonctionnaires parmi les talents restés obscurs , faute d*'avoir eu Toccasion de se produire. Mazarin, Colbert et tant dMllustrations anciennes, des guerriers célèbres, sont sortis des derniers rangs de la société ; Hoche est du nombre ; s''il fallait nommer tous les grands hommes nés sous le chaume ou dans la boutique de Tartisan, il faudrait feuilleter toutes les pa-

ges de riiistoire. Tl semble que la nature ait voulu établir une espèce de compensation entre le riche et le pauvre ; au premier elle a départi Topulence, mais presque toujours une nullité complète; au dernier elle accorde quelquefois un trésor bien plus précieux, le génie.

Je veux apporter un examen sérieux sur les impôts, supprimer ou modifier ceux qui frappent la classe ouvrière, et les reporter sur les riches. Le sel, le tabac, les vins de la dernière qualité, ne paieront pas de droits, le pain sera toujours à bon marché ; les vins fins, les équipages, les chevaux de luxe, les chiens de chasse, les domestiques, les habits somptueux, enfin tout ce qui est Tattribut de la richesse supportera un fort impôt. S^il n'est pas donné à tous les hommes d"'être riches, que les pauvres, au moins, soient toujours assurés d\m morceau de pain.

légalité universelle est une utopie; adoptez ce système, au bout de six mois vous aurez une inégalité complète. Lliomme capable devancera toujours rhomme nul, Thomme ordonné s'enrichira, le dissijiateur et le paresseux se ruineront. Phis la popula-

tion s'augmentera, plus la misère sera grande, les ressources diminueront, la concurrence amènera des ruines multipliées, et le travail deviendra plus difficile. La guerre est parfois un mal nécessaire, OU bien alors pour y suppléer, donnez à la population une perspective lointaine d"'un meilleur avenir, établissez une seconde patrie outre mer, colonisez.

Avant de construire des monuments publics, des palais, d"'exécuter des embellissements, je veux que dans chaque cité de mon royaume il y ait des salles d'asyles, des hospices pour les gens sans travail ou incapables de s'occuper; le premier devoir d'un souverain, c'est de consacrer les miUions de l'Etat au bien être de ses sujets, et de faire en sorte qu'il n'y ait jamais de mendiants : le meilleur des gouvernements est celui où il n'y a pas de malheureux. Lorsqu'un voyageur obsenateur parcourt une nation où il ne rencontre pas des êtres mutilés et couverts de haillons, de pauvres mères aux traits pales et livides, entourées de petits malheureux transis de froid, et donnant à sucer au dernier né un lait tari, mais où il voit, au contraire, comme aux Etats-Unis, partout une

lieureuse activité, et une modeste aisance, il peut se dire : Les institutions de ce pays doivent être étudiées et peut-être imitées. La religion nous dit de donner à celui qui n^a pas; mais depuis longtemps ceux qui possèdent ont oublié qu^il en est qui n''ont rien, et que le travail venant à leur manquer, la faim , la misère et la mort disséminent leur famille. Il est difficile de concevoir que le riche ne fasse pas plus de bien, qu''il n'éprouve pas le besoin de faire des heureux, la plus douce et la plus pure des jouissances de k vie ; il paraît que le tourbillon des plaisirs et Tenivrement des richesses dessèchent Tame, et la rendent insensible aux plus nobles émotions; sans doute il est, il faut le dire, quelques brillantes exceptions, mais combien elles sont rares.

Il n''est pas entré dans Tesprit de Dieu qu''aux uns tous les plaisirs seraient dévolus en partage , et aux autres toutes les peines. Les hommes, dès les premiers temps , se sont choisi des chefs pour les gouverner ; c'est ce qu'on voit chez les sauvages de TOcéanie, dans l'intérieur de l'Afrique , et parmi les nations les

plus arriérées en civilisation ; mais ils n*'onl pas su retenir un peu de ce pouvoir qu'ils consentaient à accorder à la main qui devait ies diriger ^ peu à peu elle s''est appesantie , et Thorame , par indolence , et un peu par habitude , a laissé faire ; mais lorsque ses chaînes ftn-ent rivées trop fortement , parfois il les brisa.

Je voudrais qu'en naissant chaque individu eût un coin de terre inaliénable et insaisissable , suffisant à ses besoins ; si jamais alors on rencontrait des mendiants, on leur dirait : allez labourer votre patrimoine; si vous êtes dans la misère , c'est que vous craignez la peine , et vous êtes ici-bas pour travailler et mourir. La paresse ne peut faire naître la pitié, mais combien de tristes victimes d'une misère non méritée ! Et qu'on ne dise pas qu'on ne pourrait donner des terres à chaque habitant; je partagerais les landes, je dessécherais les marais, je diviserais les communes ; enfin, après avoir disposé de toutes celles libres, on se reporterait en Afrique et en Amérique; dans ces contrées, la terre vierge et fertile ne manque pas.

L'homme deviendrait meilleur , étant plus heu-

renx; si chacun possédait, ne fût-ce que ce petit coin de terre, il serait propriétaire à vie ; certain en travaillant de ne manquer de rien, il serait bien rare qu'il songeât à mal faire, car la misère a souvent fait naître le crime. Puisse mon utopie royale ne pas être traitée de songe creux; on ne saurait trop réfléchir sur les améliorations à apporter à la classe pauvre. Riches corrompus et froids, qui vous moquez des philosophes et des propositions philanthropiques émanées de nobles cœurs, vous vous renfermez dans un système général d'égoïsme; vous et vos plaisirs, voilà toute la sphère que vous parcourez ; qu'acné est circonscrite ! et quand sonnera Theure dernière , de votre cœur desséché il ne sortira même pas un soupir; vous mourrez comme vous avez vécu, en ne croyant à rien, car celui qui espère en un autre monde cherche à s'ouvrir le chemin du séjour céleste en faisant du bien, en donnant à celui qui n'a pas ; c'est le plus sûr moyen de trouver la clef du Paradis.

J'entre pédestrement , car il ne faut pas insulter à la misère par les dehors de la fortune, dans un des faubourgs où la bourse du riche devrait souvent aller

se vider. Dans une rue étroite et mal saine un colloque est établi entre plusieurs femmes dont les propos animés dénotent Firritation; un petit homme replet, dont je distingue à peine les traits, à cause de ses lunettes et de Tobscurité qui règne malgré la lueur lugubre d'un réverbère, semble vouloir éviter les récriminations de rassemblée féminine. « Vous n"* avez pas de cœur, monsieur Germain, de tourmenter ainsi vos pauvres locataires ; vous savez que ce sont de braves gens, et que les bonnes intentions ne leur manquent pas; ils n''ont pas d''ouvrage, et par ces jours d'hiver on doit un peu patienter. — Cela vous est bien facile à dire , vous autres femmes; vous ne savez pas comme un malheureux propriétaire est à plaindre; il faut payer ses contributions, et si les loyers n'arrivent pas, on ne nous ménage pas. — Mais vous avez de quoi, père Germain , vous pouvez attendre ; la mère Antoine a quatre enfants, elle vient d'enterrer son mari qui a perdu la vie en tombant d'un échafaudage ; comment voulez-vous qu'elle vous paie aujourd'hui qu'elle n'a pas de pain à donner à ses enfants ? elle n'a pas eu de quoi seulement subvenir

LA 3IANSARDK. 85

aux frais d^enterremeiit, et son mallieureux homme a été conduit à la fosse commune, suivi par le seul ami qui lui restait, son fidèle caniche; voilà qui devrait faire honte aux hommes sans cœur : la pauvre bête hurlait et ne voulait pas quitter son maître. — Fadaise que tout cela ! j^ai gagné mon avoir à la sueur de mon front, et il faut que cela me profite. — Vous avez eu de la chance que d''autres n''ont pas, car vous devez vous rappeler que vous n''avez pas toujours été ce que vous êtes. —- Qu'est-ce à dire? j''ai été maçon, j'*ai fait des entreprises et des mémoires, et j\ai eu Pesprit de ne pas me rompre le cou. — On a bien raison de dire qu'Hun parvenu cherche toujours à oublier sa première origine.

— Insolente ! Mais, je vous le répète, la mère Antoine sortira au plus tôt, parce que je n'ai pas envie d'avoir des non valeurs dans ma maison. — Ah ! vous voulez la mettre dans la rue avec ses quatre enfants, et par ce froid; c'est une indignité, et si vous le faites, je suis femme à aller porter plainte au roi. — Ah ! oui, en voilà une idée ; il a bien d'autres choses en tête. — Ah! vous croyez; est-ce que les

86 UNE t:ouROi^l^E en songe.

pauvres ne font pas partie de son royaume comme les riches; est-ce qu'il ne doit pas aussi s'occuper d'eux ? — Âh ! baste, s'il fallait qu'il répondît à toutes ces tribulations, il ne ferait que cela; il a bien d'autres occupations plus importantes. — La première, c'est de venir au secours des malheureux.

— Quant à mademoiselle Lucile, si sa mère continue à être malade, et qu'elle ne paie pas son terme, malgré son joli minois et ses yeux bleus, je me verrai aussi forcé de les expulser, bien à regret, car c'est une tille jeune, johe et bien méritoire, qui passe, je le sais, les nuits au chevet du lit de sa mère, à travailler pour subvenir à ses besoins, et c'est bien dommage que d'aussi beaux yeux se fatiguent ainsi; mais je dois fermer les miens sur la beauté, et ne voir que mes quittances acquittées. — Vous êtes un tyran, monsieur Germain, et le ciel vous punira. — Le ciel, le ciel, nous verrons plus tard lorsque nous y serons ; en attendant, il faut que les choses se règlent icibas suivant les usages, et c'en est un fort ancien d'être obhgé de payer son terme. — Mais quand on n'a pas d'argent, quand on ne peut pas? — Alors il

faut demeurer à la belle étoile ; nous ne faisons pas construire des maisons pour le roi de Prusse ; les temps sont durs et les impôts réguliers ; il faudrait que je ne fusse pas exact, vite une contrainte par corps de par la loi ; le gouvernement ne plaisante pas avec Targeut, je fais de même : cW un ricochet ; la différence, c"'est que le gouvernement trouve toujours à saisir, et qu''à nous autres, pauvres propriétaires, on ne laisse souvent que quelques mauvais meubles. — Vous devriez avoir honte de votre dureté. Voyez ce bon docteur qui vient chez mademoiselle Lucile, et qui y est en ce moment ; il sait qu^elle n^a pas d'argent, et cependant il ne refuse pas ses soins à la malade ; voilà un brave homme. Les médecins, c''est fort bien, s"'ils font quelques visites gratis, ils se rattrapent toujours sur d'autres riches malades ; ils simulent le désintéressement ; mais un propriétaire n'a que ses loyers pour vivre, et il y tient ; ainsi, inutile d'insister et de plaider pour vos voisines. Ce n'est pas un vice d'être pauvre, mais c'est un très grand malheur ; cela expose à coucher au grand air, et par un froid de dix degrés. Je conçois que cela n'est pas

agréable, mais il faut avant tout que ceux qui paient soient logés. — Cest une infamie ; nous irons nous plaindre au commissaire de police. — Tout à votre aise, mères ; je paie mes patentes, mes contributions, je n'*ai pas commis de contravention de grande voirie, je n'ai rien à démêler avec lui. »

Mon cœur s'^était indigné nombre de fois en entendant les réponses de cette ame égoïste et insensible , je regrettais de voir la fortune s'être plu à favoriser un pareil être, elle ne devrait répandre ses dons que sur des hommes bienfaisants. Monsieur , dis-je au propriétaire , pourriez-vous me conduire chez la mère Antoine et chez mademoiselle Lucile, le hasard vient de me faire entendre votre conversation , et il y aurait peut-être moyen d'arranger cela. — Si monsieur veut payer, sinon... — Montrez-moi le chemin, ajoutai-je de cet air qui ne souffre pas de réphque, il s'inclina et enfila un escalier obscur , dont les marches en mauvais état annonçaient que le propriétaire était moins empressé à réparer sa maison qu'à toucher ses termes.

Voilà un heureux hasard, s'écrièrent les commères, ce monsieur me fait Teffet de quelque chose, c'est peut-être un grand seigneur, comme il y en a si peu, qui font du bien en cachette; à sa place je pubherais bien haut mes bienfaits pour faire rougir mes semblables, pour les engager à m'imiter. Prions le ciel que ce soit une bonne rencontre, mademoiselle Lucile en est si digne, et cette pauvre mère Antoine est si à plaindre, avec ses quatre petits enfants et son mari défunt ; puisse ce vautour de père Germain se rompre le cou sur quelque tas de glace en regagnant son autre maison ; un cerbère semblable avoir des maisons ! Les destins sont bien barbares, bien injustes , en donnant du bien à des cœurs comme le sien, qui ne sont bons qu'à tourmenter.

Monté dans une mansarde au sixième étage, mon cœur se serra à l'aspect du tableau de la misère poignante de cette malheureuse famille. Un mauvais lit sur lequel est étendue une paillasse, des chaises dépaillées, une table, de la paille couvrant le carreau sur laquelle gisent deux enfants endormis et mal couverts; la mère l'œil morne, la figure cave e(

livide, regarde d\in air sombre son (ils aîné âgé de dix ans qui se tient silencieux près d^elle ; l'autre petit garçon demande du pain ; la mère attise quelques broussailles que ses enfants ont sans doute ramassées sur les ports ; une chandelle jaune et dont la mèche longue ne rend qu''une clarté sépulchrale, est placée dans une bouteille cassée, en guise de chandelier.

A mon aspect, la mère Antoine se lève et mVffre un siège ; mais à la vue de son propriétaire, elle détourne les yeux. — Rassurez-vous, brave femme, un hasard heureux m'a fait connaître votre infortune, et je viens la soulager. — Ah ! monsieur, je n'ai plus d'espoir, j'ai perdu le soutien de mes enfants. — Il faut toujours en avoir. Tiens, mon petit ami, dis-je en donnant quelques pièces de monnaie à l'aîné, va acheter de quoi souper pour ta mère et pour tes frères , pendant que je vais compter à M. Germain le terme auquel il paraît tant tenir. — Ah ! monsieur, que de bonté, se peut-il que dans mon malheur le ciel vienne à mon secours ? Je ne tenais plus à la vie, j'ai perdu mon pauvre homme;

ces chers enfants qu^allaient-ils devenir? déjà les cris de la faim déchiraient les entrailles d\ine mère qui ne pouvait, pour toute nourriture, leur donner que des larmes sans votre généreuse intervention.

Voici la quittance, dit M. Germain , je croyais bien la remporter , mais je vois qu'il ne faut jamais désespérer. — Monsieur , avant toute chose icibas, quand on a, il faut aider celui qui n''a pas. — Vingt-cinq francs et trente -cinq centimes à cause du timbre. — Les voici, et puissiez-vous un jour ne pas avoir besoin des autres, car rien ici-bas n'est stable, pas plus les brillantes fortunes que les trô-i nés ; tout croule souvent au moment où Ton s'y attend le moins, et je vous souhaite de ne pas rencontrer des âmes comme la vôtre, car vous courriez risque d'aller dans l'autre monde à jeun. Le propriétaire confus, mais enchanté d'avoir son argent , s'écria : Mère Antoine, voilà un monsieur comme il y en a peu. — Le nombre des élus sera peu nombreux, monsieur Germain, prenez garde de n'en pas faire partie. — Je ne compte pas encore avec l'autre monde, monsieur l'inconnu, je ne compte qu'avec mes locataires. — ■-

Gare au décompte ; et, comme il allait sortir, ma morale étant peu de son goût, — donnez-moi la quittance de Mlle Lucile. — Bien volontiers, monsieur. Voici un hasard comme on nVn rencontre jamais ; payer pour mes locataires! quand vous seriez le roi, vous ne feriez pas plus. — Ni mieux, monsieur Germain ; car le premier devoir d'un souverain, c'est de soulager Tinfortune. — C'est le double, cinquante francs, mais une ame bienfaisante comme la vôtre ne calcule pas. — C'est pour cela que vous calculez si bien, dis-je en lui prenant la quittance des mains avec un mouvement involontaire de mépris. — Au revoir, généreux inconnu, qui que vous soyez, je vous remercie au nom de mes locataires. Puissiez-vous ainsi chaque trimestre nous visiter ; cela m'enlèvera une inquiétude permanente.

Le jeune garçon rentra chargé de quelques provisions. Les pauvres enfants dévorent des yeux les mets inaccoutumés ; ils se réjouissent et ne pensent pas qu'ils n'ont plus de père ; l'aîné seul peut comprendre son malheur. Je laisse une bourse sur la table, en encourageant la veuve Antoine et en l'as-

surant que je veillerai sur elle. A Taspecl de ces pièces d'or répandues sur la table, ces pauvres gens se mettent à pleurer et à me remercier. Cétaient les larmes de la reconnaissance. Ah ! monsieur, s'écria la mère Antoine, si le ciel m'a enlevé mon digne homme qui s'est tué pour nous gagner du pain, il m'envoie un généreux protecteur qui me sauve de la misère et du désespoir.

Je m'éloignai le cœur ému, me proposant de revenir visiter le réduit où j'espérais voir un peu plus d'aisance. Je trouve qu'il n'y a rien qui fasse saigner le cœur comme de pauvres petits êtres revêtus de haillons et glacés par le froid. Quand on voit ces jeunes Savoyards dont les traits sont quelquefois si agréables et si fins, condamnés, en venant au monde, à s'expatrier et aller se couvrir de suie dans des cheminées, je dirais volontiers comme le maréchal de Gassion, ce guerrier philosophe ; Je ne me marierai jamais, car je fais trop peu de cas de la vie pour la communiquer aux autres.

La pilié filiale d'un enfaiil est plus douce que l'encens du guèbre offert au soleil, plus délicieuse que les odeurs qu'amène le veni du midi dos champs aromatiques de l'Arabie

Manuscrit indien traduit de l'anglais, par madame BRISSOT DK WARVILI.E. ( /ixDng, ft^^ .

Je sonne à rapparlement de la mère de mademoiselle Lucile ; une jeune personne, aux traits distingués, d'aune beauté remarquable, vient m'ouvrir. En m^apercevant, ses joues pâles se colorent d^m vif incarnat, la douleur est empreinte sur sa figure.

— Est-ce à mademoiselle Lucile que j'ai riionneur déparier? — Oui, monsieur. — Je suis chargé de vous apporter une bonne nouvelle. — Oh ! monsieur, soyez le bien-venu, puisse-t-elle redonner la santé à ma mère. Vous excuserez la simplicité de notre appartement, nous n'avons pas toujours été ainsi.

Autrefois et une larme vint mouiller les yeux de

la jeune fille. Je la suivis en silence, trop ému pour répondre ; Taspect de la beauté malheureuse excite une émotion doublement vive.

Ce simple réduit laissait encore apercevoir des traces d'une ancienne aisance. Ces débris d'une fortune passée faisaient éprouver un triste sentiment à l'idée que tout s'use, qu'il ne faut compter sur rien, que notre fragile enveloppe ne nous appartient même pas, puisqu'elle revient à la terre qui doit un jour la recevoir et la réduire en poussière.

La malade est assise, soutenue par un oreiller de soie aux franges flétries , sa pâleur, ses traits amaigris, son regard inquiet, annoncent que les jours de bonheur sont aussi passés. Un jeune docteur est de-

bout au chevet de son lit. — Maman, voici un monsieur qui nous apporte une bonne nouvelle. — Qu^il soit béni ! le ciel a-t-il entendu mes prières ? ai-je Tespoir du bonheur pour ma lille ? car une mère ne pense jamais qu'hases enfants, et je pourrai mourir. — Que parles-tu de mourir, maman ? si la félicité arrive après tant de traverses, il faut vivre, vivre longtemps, pour voir ta fille heureuse, et elle ne peut Têtre sans toi. — Ma Lucile, viens sur mon cœur, noble enfant, par tes veilles tu pourvois aux besoins de ta mère ; tandis qu^elle repose, tu ruines ta santé par ton travail, tes mains délicates font sans cesse mouvoir Taiguille, tu ne connais plus le sommeil. Ah ! que Dieu vienne enfin à notre aide, qu"'il récompense ta piété fihale. — Votre souhait est accompli. Madame. Voici d'abord la quittance de votre loyer et Tacquit du terme à échoir. — Oh ! s'écria Lucile , je tremblais que ma broderie ne pût suffire à l'acquitter, et nous voici maintenant en possession de quelques économies. — Vous me rendez presque la santé. Monsieur, car je vous avoue qu'en voyant

ma fille ainsi s'épuiser, mon cœur était aussi malade

que mon corps, et les peines de Tame sont souvent mortelles.

Quel est le nom de notre généreux bienfaiteur, dit Lucile ; mon cousin Alfred aurait-il Thonneur d"'être connu de vous? — Quel est ce cousin, Mademoiselle ? — Un officier de cavalerie, plein d'espérance, car il est jeune, et à cet âge on ne vit que de cela, mais il n''a que la simple épaulette de souslieutenant pour toute fortune, et celles de colonel lui iraient si bien, ajouta-t-eile en soupirant. — Cela va bien à tout le monde. — Plus ou moins. — Ce n''est point votre cousin. Mademoiselle, cVst quelqu'un de haut placé qui a, par un hasard dont il se félicite, appris vos malheurs.

— Oh i mon Dieu ! s'écria la pauvre mère, auriezvous connu mon mari ? c'était un otïicier supérieur qui a combattu longtemps pour son pays. — Comment se fait-il alors que vous n'ayez pas une pension ? — Mon mari est mort en chargeant à la tête de son escadron , il a donné sa vie pour la patrie ; mais l'Etat tient plus compte des années que des services éclatants. — Il me semble cependant qu'une vie sa-

crifiée doit compléter toutes les années qui manquent. )> Le docteur reprit : <( Ah ! sans doute, et si madame était appuyée par vous, monsieur, je ne doute pas qu'elle réussît. >» Je regardai le jeune disciple d'Esculape, dont le noble désintéressement me charmait. « Oui, docteur, madame a droit à un meilleur sort; il est juste que les enfants et les parents des défenseurs du pays obtiennent la récompense de leurs services : c'est une dette que doit acquitter la reconnaissance nationale.

'( Voici, dis-je en tirant de mon sein un portefeuille de maroquin, un brevet de pension sur TEtat de 1 ,500 fr., qui sera réversible sur mademoiselle Lucile; il n'y a qu'à remplir les blancs. Prends note, ajoutai-je à Latulipe, car, depuis la soirée dessousofficiers, je l'avais attaché particulièrement à ma personne pour m'escorter dans mes excursions.

— Se peut-il ! s'écria Lucile ; oh ! quel bonheur ! quelle sera la joie de mon cousin Alfred I maintenant nous pourrons nous marier, j'aurai les 600 fr. qu'il faut à la femme d'un officier. — Vous m'enverrez M. Alfred, mademoiselle; je veux voir s'il est

aussi bien que vous dites ; si votre cousin a déjà bien mérité, nous lui donnerons les deux épaulettes, et lorsqu^il sera colonel... — Oh! monsieur, il n\ a pas besoin quMl soit colonel pour cela ; notre union serait trop éloignée, et j''aime autant qu'il soit mon mari de suite, ne fût-il que sous-lieutenant. — L'amour fait faire des prodiges ; attendez au moins qu'il soit capitaine. — Faites que cela soit promptement ; après avoir tant souffert, le cœur a besoin d'un peu de bonheur, et l'attente, comme le malheur, abrège la vie.

— Mon Dieu ! s'écria la mère avec vivacité , la maladie semblant faire place à la félicité , qui étesvousdonc, monsieur, pour dispenser de telles faveurs et faire ainsi des heureux ? quelque grand seigneur, sans doute, sous ce simple costume? mais vos bienfaits en ont plus de prix, et notre reconnaissance vous est acquise à jamais. Vous avez rendu le bonheur à une mère et à sa fdle, vous êtes notre sauveur. — Oh ! oui, s'écria Lucile, monsieur est de la cour, car je viens d'apercevoir une étoile briller sur sa poitrine ! » Je voulus cacher vivement ma décoration

rovale : il était trop tard, mon émotion m^avait trahi. Le jeune docteur m'observait depuis longtemps, et s"'écria : « Le roi ! Remerciez Sa Majesté, mademoiselle, et crions tous : vive notre bon roi ! » Et les larmes de la jeune fille mouillèrent ma main. J'étais plus que payé de ma visite, du bienfait : j'étais béni par ceux qui m'entouraient, j'avais conquis de nouveaux amis pour la vie.

Au milieu de cette scène attendrissante apparaît un jeune ofiicier au regard fier, il entre précipitamment ; et, tout aux pensées sombres que la situation de ses parents doit lui inspirer, il me regarde avec un air imposant et scrutateur, craignant que je ne fusse quelque persécuteur , car les malheureux ne sont presque toujours visités que par ces gens-là I « Alfred, dit Lucile, saluez notre bon roi, qui a daigné nous rendre au bonheur. — Se peut-il ! » Et il s'agenouille. « Oui, capitaine Alfred, car dès ce moment vous l'êtes, votre cousine a trahi mon incognito. — Ah! sire, comment reconnaître?... — En me servant fidèlement. — Sire, c'est à la vie et à la mort. »

Je m'éloignais lentement au milieu des bénédictions générales, lorsque revenant tout à coup sur mes pas : « Docteur, dis-je, votre noble désintéressement, la réputation méritée dont vous jouissez dans le quartier, car reloge du pauvre est le plus beau qu'on puisse recevoir, m'inspire pour vous un vif intérêt ; vous serez attaché désormais à ma personne. — Vous le voyez, s'écria la belle Lucile, un bienfait n'est jamais perdu. — Non, sans doute, et la beauté porte toujours bonheur. Sire, j'accepte avec reconnaissance la faveur dont vous daignez récompenser mon jeune talent, mais à une condition. — Une condition I laquelle , monsieur ? — Vous me permettrez quelquefois d'aller visiter mon pauvre quartier. — Sans doute, et nous irons ensemble. »

En descendant l'escaher, heureux du résultat de mon excursion, Latulipe me dit : « Ah! sire, si vous faites souvent de semblables visites, vos coffresforts seront bien vite à sec ; il en coûte pour se faire des partisans. — On ne doit jamais calculer quand on soulage l'infortune. Si ma caisse se vide , les riches la rempliront ; nous les imposerons un peu

plus ; il est naturel que ceux qui ont trop donnent à ceux qui n"*ont pas assez. — Mais, sire, vous allez vous mettre à dos tous les gens opulents. — Je leur opposerai Tamour du peuple, c^est le meilleur soutien du trône. »

Qu'esl-ce ((u'une prison ? un séjour de souci. Où le cœur «lu coupable est encore endurci ; Pour juger un ami, pierre de touche sure. Tombeau prénialurc dont î^érail la nature : On y voil le coupable, on y voit l'innocent ; L'honnête liomme y çcémil à côté du brigand

Waltkr-Scott.

L'homme ne naît point ennemi de la société, ce sont les circonstances qui lui donnent ce litre, c'est l'mdigence, le malheur ; il ne trouble la tranquilhte générale que quand il a perdu la sienne; il ne cesse d'être citoven qu'au moment où ce non; est nul pour lui, et c'esi lorsque la misère a effacé ses privilèges qu'il ose porter atteinte à ceux de ses semblables-

Théorie des loit criminelles.

Brissot dk Warvillh

Quelques philanthropes visitent les malheureux qui gémissent dans les prisons, peu de souverains s'en font ouvrir les portes. Le bruit lugubre desverroux, les voûtes obscures et humides, et Taspect du malheur font presque toujours horreur aux gens heu-

reux, ils évitent ces tableaux assombris. Je veux faire exception à la règle et tendre une main bienfaisante aux prisonniers , presque toujours dignes de pitié, et que la fatalité a souvent fait dévier du chemin de Thonneur. Latulipe qui est chargé de ma garderobe d'excursions, m''a fait mettre le costume de sergent de la garde; c'est le 15 août, l'anniversaire de l'empereur, et le vieux serviteur veut, en quelque sorte, que son roi fête le célèbre défenseur de notre gloire nationale, en portant un uniforme qui fut la terreur de l'étranger.

Allons, sire, reprit-il, c'est aujourd'hui le jour de la naissance du grand homme, lui aussi aimait parfois à redevenir simple particulier et à répandre des bienfaits anonymes. Où dirigeons-nous nos pas? Une bonne action sera un encens agréable au grand capitaine, son odeur suave parviendra jusqu'au séjour céleste, et s'il vous contemple là-haut , il se consolera de voir occuper son fauteuil impérial par un digne successeur. — Hé bien, mon brave, tu as raison, et plus ce jour jadis était pompeux par ses brillantes cérémonies, par ses

fêtes grandioses, plus nous devons aujourdliui le célébrer dans le recueillement, en cherchant à diminuer le nombre des malheureux, c^est le moyen de ne pas faire regretter le passé. Allons à la Conciergerie, il doit y avoir une exécution, je veux porter quelque consolation au condamné qui demain ne sera plus de ce monde, car tout criminel est digne de commisération, lorsqu'à sa dernière heure le repentir s'empare de son ame. — Ah! sire, en commémoration de la fête du petit caporal, graciez te coupable. — Nous verrons, Latulipe. — L'empereur a pardonné même à ses assassins. — Il est si doux d'arrêter le bras qui va faire tomber une tête, c'est la plus belle prérogative royale, je veux en user largement.

Nous suivons le chemin qui conduit à cette prison où tant d'illustres victimes inscrivirent leui's noms que des bourreaux effacèrent avec leur sang, mais la patrie les fit buriner bientôt sur le marbre au Panthéon. Des juges iniques, des tyrans sanguinaires et ambitieux firent égorger des hommes sans reproches, seulement coupables à leurs yeux de pos-

séder des talents et des vertus ; en les faisant périr ils les rendaient immortels.

En entrant dans la cour de la Conciergerie, de douloureux souvenirs assiègent mon ame ; je vois d^un côté des anarchistes sanguinaires débordant les patriotes purs qui veulent élever la liberté sur des bases solides, et non pas Tentrainer dans des voies sanglantes; de Tautre, d''illustres victimes dévouées au bien public, sincèrement attachées à leur pays, les infortunés Girondins, montant dans des charrettes encore humides et rouges pour aller à Téchafaud et mourir courageusement en jetant un regard de triste pitié sur cette foule curieuse, si inconstante, pour laquelle ils se sont sacrifiés, qui les a portés aux nues, et les fait maintenant descendre dans la tombe ; leurs yeux s^élèvent au ciel avec calme, ils quittent ce monde sans regret et sans reproche, leur dernière pensée est pour leur famille, pour le bonheur de la France, leur dernier cri : vive la république ! paroles sonores et vibrantes, que les armées de la nation firent répéter par tous les échos de TEurope, mots magiques qui enfantèrent des merveilles, et

portèrent la terreur dans les rangs ennemis ; Félranger ne les a point oubliés, ils viennent encore tinter à son oreille, car ces cris proférés avec enthousiasme avaient été improvisés par la volonté du peuple.

Ah ! sire, s''écria Latulipe, quelle vilaine chose qu'une prison , c"*est de ces sombres cachots que le brave des braves... dans un temps où la gloire n''était plus à Tordre du jour, où Ton appelait les grognards de la grande armée les brigands de la Loire..., croiriez-vous, sire, qu"'on pût qualifier de brigands des guerriers semblables?... des troupiers sans peur; ce n"'était pas une infamie, mais un honneur suivant moi, dV^tre appelé ainsi parce qu''on aimait Tempereur et la gloire plus que l'étranger ; je vous le demande un peu, mon prince, qui avait raison? — Le plus fort, comme cela sera toujours. — Mais comme nos cocardes tricolores furent vite retournées au vingt mars, tant il est vrai que le guerrier français ne peut renoncer à la victoire. — Latulipe, tu vas te perdre avec la gloire, tu as déjà oubhé run de ses plus nobles enfants, le maréchal Ney. — Vous avez raison, j'y reviens; ce fui cette cour qu'il

traversa pour aller mourir frappé de balles françaises, tandis que celles des ennemis Tavaient respecté, ah I si j'*avais commandé le peloton, le maréchal aurait eu beau crier feu ! pour la première fois, j'^aurais manqué au commandement : Tarme à terre! aurais-je dit, ou lirez à la hauteur des corbeaux perchés sur les arbres du Luxembourg. Le grand guerrier serait resté debout, et les voltigeurs se seraient écriés de nouveau : Chargez I Mais la renommée intervenant leur eût dit : Insensés I vous prenez une peine inutile; oubliez-vous que la gloire est immortelle? un brave mort devrait encore effrayer ses bourreaux, et cependant on assure qu^ils foulèrent sous leurs pieds cette illustre victime. — Mais, ajouta Latuhpe avec un soupir, toutes les mesures étaient bien prises, on n'avait pas choisi les brigands de la Loire, ils n"'étaient pas de service, et plus d'un officier ce jour là est devenu simple soldat, ils auraient du Tétre le restant de leur vie en punition du méfait. — Tu oubHes mon vieux brave, que Tobéissance, toute pénible qu'elle soit parfois, est le premier devoir d'un militaire. — Ah ! sacrédieu alors... oh! excusez, mon

prince, le souvenir... alors j'aurais arraché mes jalons de sergent, et donné ma démission de troupier j il vaut mieux mendier son pain, mendier n'est pas le mot , mais le gagner à la sueur de son front, et n'avoir pas à rougir d'une mauvaise action. — Bien, Latulipe, tu as les sentiments d'un brave, mais nous voici arrivés.

Après avoir traversé de longs corridors que la lueur de réverbères éclaire faiblement, nous sommes introduits dans un cachot. Le prisonnier a la camisole de force, à cette .vue mon ame frissonne. Eh ! quoi , me dis-je , qui peut donc donner le droit de torturer ainsi un autre homme ? Ne sommes-nous pas nés tous égaux ? à Dieu seul il appartient de disposer de notre liberté, de notre vie; il nous l'a donnée, il peut la retirer, mais nous ne pouvons en trancher le fil sans nous charger d'une responsabilité redoutable envers l'Eternel. Réprimons les crimes pour le repos de la société, mais sans verser le sang ; maitrisons nos passions, ce sacrifice seul peut lui être agréable, et non celui des humains : Dieu arrêta le bras dWbraiiani.

Muni d^une carte qui donne tout pouvoir, je fais ôter la camisole de force au prisonnier. — Me conduit-on déjà au supplice, dit-il en nous voyant , la nuit s'est bien vite écoulée, ah! c'*est que Tapproche de la mort hâte les heures, il faut se résigner : et dépéchons, car c'est mourir dix fois que d'attendre. — Vous n'avez donc plus d'espoir? — De l'espoir! et en qui s'il vous plaît; ma sentence est prononcée, il ne reste plus qu'à l'exécuter. — Il fallait former votre recours en grâce. — Il eût retardé, il est vrai, mon supplice, j'aurais revu ma femme, mes enfants; mais la déception arrivée, j'aurais été doublement malheureux. — Vous avez donc une femme et des enfants? — Sans doute, mais pourquoi ces questions? laissez-moi en repos penser à mon dernier moment, à l'injustice des hommes, à ma triste existence passée, et donner une heure de repentir à Dieu, car j'y crois, et sans les miens je ne serais pas ici ; mais il faut avant tout du pain, et lorsqu'on en manque, que la misère vous presse, qu'on entend ses enfants demander à manger , et que la mère est pâle et défaite comme une morte, alors on s'oublie, une espèce de

vertige s'empare de vous, on court sans savoir où, et c'est ce qui m''est arrivé. La première fois j'ai été condamné pour avoir volé un pain pour ma famille. — 11 fallait implorer la bienfaisance des marchands, vous vous seriez évité cette peine. — Les marchands ne connaissent que l'argent.

Sorti de prison j'étais parvenu à avoir de l'ouvrage, mais on vint à apprendre que j'avais été condamné pour vol, dès ce moment, il me fut impossible de m'occuper nulle part. Oh! alors le chagrin s'empara de moi ; un jour que nous étions réduits à mourir de faim, je sors, le désespoir dans l'ame, bien résolu, d'une manière ou d'une autre, à me procurer de l'argent. — Achevez. — Tentative vaine, le soir arrive, rien! que le besoin et les gémissements des miens. — Vous me faites frémir. — J'apprends qu'une assez forte somme doit être touchée chez un négociant qui demeure à l'écart; mon poignard est aiguisé, j'y cours; on ne m'a pas trompé, je veux à mon

tour posséder, mon bras se lève et je frappe puis

j'ouvre un portefeuille , un rouleau de billets de banque s'y trouve !... ils mangeront donc, m'écriai-

je et longtemps ! . . . j'oublie le sang versé et la justice divine qui suit le coupable. — Ah! malheureux, s"'écria Latulipe, tuer un homme pour de Targent î il fallait t'adresser au premier sergent venu, le militaire est humain, il aurait partagé son pain de munition avec toi. — Que vous dirai-je de plus? un billet de banque changé donna Téveil, je fus découcouvert, arrêté et condamné.

Je ne me plains pas, j'ai mérité mon sort, puisse le ciel me pardonner, je voulais donner du pain à mes enfants, la misère enfante le crime. Si la société ne m"*avait pas refusé du travail j''aurais pu rester honnête homme : je ne regrette pas la vie, qu'est-ce qu'une existence de souffrance? mieux vaut la mort, mais que va devenir ma femme avec ses enfants ? — Vous êtes bien coupable, sans doute, d'avoir tranché les jours d'un de vos semblables, vous avez eu le courage de mal faire, il faut avoir celui d'en subir la juste expiation. — Je l'aurai, sergent, et mon dernier souhait, c'est que quelque ame charitable vienne au secours des miens, ce n'est pas leur faute si j'ai forfait à l'honneur. — Ce sera moi, je vous en donne

ma parole ; et vous pouvez y compter sur celle-là , s'écria Latulipe, cVst la meilleure de toutes. — Votre femme sera secourue. — Merci, brave sergent, et puisse le ciel vous récompenser. — Sire, dit tout bas Latulipe, daignez vous rappeler que c*'est aujourd'hui l'anniversaire du grand capitaine. — Je ne Pai pas oublié, mon vieux brave.

Si vous aviez obtenu votre grâce quVn auriezvous fait ? — Je serais allé en pays étranger travailler avec ma petite famille. — Latulipe , demande au concierge une plume, de l'encre et du papier. — Qu'allez-vous faire , sergent , écrire au roi? il est trop tard. — Non, mais le roi va écrire, dit à voix basse Latulipe, en se balançant avec contentement et en appelant. — L'homme doit espérer jusqu'à sa dernière heure. — En ce cas je n'ai pas longtemps à jouir de cette illusion. — Dieu est grand, et peut-être a-t-il entendu la voix de votre repentir.

Tiens , Latulipe , donne connaissance au prisonnier (le ce qui est écrit sur ce papier. Le vieux

grognard le saisit et lut (Pune voix foric ces mots : la peine capitale du nommé Marcellin est commuée en Texil. Signé \e Roi. — Ah ! sire, c"'est à vos pieds (ju\m criminel repentant jure de mourir s''il devait encore faillir à Thonneur; je prouverai à la société qu"'on peut avoir été criminel et devenir honnête homme. — Sire, s''écria Latulipe, voilà qui s'appelle fêter dignement notre petit caporal, et je suis sûr que de là haut il vous envoie des bénédictions. — Tu porteras à la femme de cet infortuné les fonds nécessaires pour subvenir à leur premier établissement en pays étranger. — Sire , dit le prisonnier , quelle soirée ! elle ne sortira jamais de ma mémoire, puisse votre nom et votre règne être mille fois bénis. — Marcellin, n'oubliez jamais vos devoirs de citoyen, et ne faites pas même de mal à vos frères alors qu'ils vous en feront. Nous nous éloignâmes lentement , Latulipe se frottant derrière moi les mains comme s'il eût fait une bonne action : ah ! c'est que les bons et fidèles sertiteurs sont jaloux de l'honneur de leurs maîtres.

Je me dirigeai vers la prison pour dettes, et La-

LE COiNDAMNÉ A MORT. 117

tulipe de me dire : Est-ce que Sa Majesté va encore visiter une de ces tristes cages de Phumanité? — Sans doute, il ne faut pas s\irrêter en si bon chemin. — Oh! pour le coup, cW ime fête d*'empereur. — En songeant à ces sombres demeures mal aérées et humides , véritables linceuls de la mort, je veux commencer mon règne par Tabolition de la peine de mort ; j'établis un Botany-Bay , les criminels y seront déportés, et avec des adminislrateurs humains, religieux et capables, ils reconnaîtront bientôt qi^il vaut mieux être vertueux. La misère, les préjugés, rendent souvent Thomme criminel , quand il avait Tintention de demeurer et môme de redevenir honnête; changeons-le de patrie, sous un ciel nouveau il deviendra meilleur, et je n''aurai point versé de sang ; plus de prisons , je doublerai les salles d^isyle avec les fonds qui leur sont affectés , je crois qu'ils seront aussi bien employés ; les heureux qu'on a faits sont rarement ingrats. — Sire, vous m'avez permis mon franc parler de troupier , eh bien , je vous répondrai que le petit caporal eu a fait bon nombre peudant son règne. — Tuas rai-

1 18 LNE f:OLRUM>E Ei> SONGE.

son, mon brave, mais ce fui parmi les grands; quand on n'a plus rien à gagner régoïsme chasse souvent une juste reconnaissance. — Oh ! oui, mais le peuple s*'attache à son bienfaiteur et meurt pour lui, c''est le lierre et Tarbre qui le soutient, ou le sergent du grenadier de la vieille avec son empereur; si le peuple est naturellement indifl'érent il n'en aime qu'avec plus de force quand on lui fait du bien; et tenez, s'écria le vieux grognard, ce Marcellin que vous rendez à la vie , à sa famille , s'il fallait tout son sang pour sauver votre Majesté , n'hésiterait pas à se le faire tirer jusqu'à la dernière palette. — Je le crois comme toi. — Et c'est toujours bien doux pour un souverain de compter sur des attachements semblables , tandis que, excusez, sire, la franchise du sergent, il n'y a pas tant de fond à faire sur les belles assurances qui se débitent dans votre palais. Rappelez- \ous la restauration et les cent jours, tandis que les princes montaient en voiture et s'éclipsaient par les portes de derrière, les courtisans retournaient leurs cocardes et leur dévouement vers le petit caporal qui entrait en triomphe par le grand escaher. — Oui,

LE CONDAMNÉ A iMORT. I 10

il est assez commode d^avoir ainsi des habits à double face.

Il faut convenir, dit Latulipe, en apercevant les haùles murailles de la prison, que notre mère Eve a eu une idée diabolique de manger une pomme. Sans cette tentation salanique nous serions cependant immortels. On ne connaîtrait pas les prisons, notre seule occupation serait de nous promener dans le jardin céleste, on ignorerait Tart de la guerre, et je n"'aurais pas été sergent de la garde sous le grand empereur. El Latulipe sonna à outrance à la porte de la prison, el moi de rire des sorties franches du vieux soldat. J"'aime cent fois mieux les reparties naturelles du cœur que ces phrases étudiées , à la recherche d'un bon mot, qui n'inspirent souvent que Tennui et le dégoût : Thomme sans éducation a quelquefois de belles inspirations, cVst un diamant brut qui a besoin d'être poli, mais qui, malgré sa rudesse primitive , jette souvent quelques beaux éclats de lumière.

Quand j'ai six sous dans ma bourse, Farloul on me fait crédit ; Mais quand je suis sans ressource Il laul payer sans répit.

Walter-Scott.

En entrant, Latulipe fronça le sourcil, son regard s''assombrit. — Qu'as-tu, mon brave, lui dis-je ? — Cette odeur de prison serre le cœur, j*'aime cent fois mieux celle de la poudre à canon sur lui champ de bataille, cela réveille ; ici il y a de quoi

mourir de tristesse, et les prisonniers doivent furieusement maudire ce métal diabolique qui cause leur captivité, pourquoi n''ont-ils pas su s'en passer? Il fallait faire comme à la retraite de Moscou, Tor brillait sur la neige auprès'des chevaux morts, mais personne n''en ramassait; on lui préférait la vie. Pourquoi ceux-ci ne lui ont-ils pas préféré leur liberté ? — Ah ! c^est que rien ne résiste à la puissance de Targent ; le bonheur seul n^en est pas tributaire. — Je conçois la passion de la gloire, je Tai éprouvée; cVsl un noble sentiment qui élève Tame, et d"'un simple soldat fait souvent un maréchal de France. — Tandis que la soif de Targent engendre Tégoïsme, dessèche Tame et le cœur, — et vous fait souvent mourir sous les verroux, comme ici, ou si vous conservez votre liberté de corps , Tesprit est l'esclave de cette fortune que vous poursuivez. Vous regardez avec envie Téquipage, rhôtel de Thomme opulent, et vous mourez comme Tantale au milieu des eaux, en contemplant cet or et ces diamants qui vous font éprouver une espèce d'éblouissement fatal. — Ce vieil avare, assis à une table, compte ses pièces

(l'or, ses yeux avides en ont la couleur. Croit-il donc, avec ses trésors, échapper à la mort qui frappe à sa porte ? il n\ songe pas ; toutes ses pensées sont à sa chère cassette, mais il va falloir la quitter ; il garde cet or comme une relique, nulle jouissance n''a embelli son existence, il meurt en athée, sans avoir répandu de bienfaits, jetant un dernier regard sur cet argent qu'il ne peut emporter, et qui ne tardera pas à faire de nouvelles victimes.

Depuis que je suis ici, il me semble que Targent est un poison, et je crois que je le jetterais volontiers à la mer, comme firent ces conquérants espagnols qui traversèrent des mers orageuses pour aller en pays étranger, dans un monde inconnu. — Latulipe, c'est la tempête qui engloutit ces trésors enlevés par leur insatiable cupidité, tu n'es pas aussi fort sur ton histoire que sur le maniement des armes. — Pour ce qui concerne les particularités des régimes de toutes les couleurs, c'est vrai, je confesse mon ignorance ; mais quand on a servi sous le petit caporal, je crois qu'on a vu tout ce qu'on pouvait voir. — C'était un grand capitaine, un homme

124 UJNE COUROININE EÎS SONGE.

extraordinaire. — Oh I quant à cela, il n''y a pas à le contester, et quoique mort sur un rocher, il a emporté son certificat de grandeur scellé de tous les souverains de TEurope. — Oui, mais ils ont voulu en effacer les traces en le faisant brûler par le soleil dévorant de Sainte-Hélène. — Baste, mon prince, c''était impossible, et la renommée qui Tavait toujours précédé, quand nous marchions à la gloire, ne Pavait pas perdu de vue, elle avait enlevé le parchemin impérial pour le donner à rimmortalité. — El les reflets brillants de ce soleil qui vivifie Tunivers , ont reproduit, en caractères de feu, ces pages impérissables de Hiistoire dWe grande nation.

Mais en voici assez sur ce sujet, mon brave, car si je te laisse parler du petit caporal, nous courons grand risque de passer la nuit ici , et je veux causer avec quelques infortunés. — Excusez, sire, vous m''avez permis de parler franchement. — Dis-moi toujours ce que tu penses, Latuhpe, tu seras peutêtre le seul de tous ceux qui m^entourent. — Sire, vous n''aurez pas de peine à être obéi, car le défaut du vieux soldat, c'est de dire ce qu'il a sur le cœur.

— Concluons, Latulipe, que bien fou est celui qui court après Fargent, — et que, quand on a sa ration (juotidienne, une pipe de tabac et le soleil qui luit pour tout le monde, il est insensé de risquer de se rompre le cou, de venir dans cet bôtel, ou de se brûler la cervelle, et pourquoi ? pour des pièces d^or, pour de Targent, si difficile à avoir, si facile à fondre ; je n^avais pas plutôt changé un napoléon, carj''enai eu en réserve jadis sous mes galons et autres lieux circonvoisins sur ma personne, et tout cela pour dérouter Tennemi , je n''en avais pas plutôt, dis-je, changé un, que le restaurateur et quelquefois la sémillante allemande, ou toute autre particulière d^m pays quelconque conquis par nos armes... oh! excusez, mon prince, m''obligeaient à découdre de nouveau le galon de sergent. — Parle, parle, Latulipe, si le soldat consacre sa vie à la gloire, il est naturel qu"'il donne quelques jours à Tamour. — Cest vrai, mon prince, et d'ailleurs Tun ne va pas sans Tautre; la beauté triple le courage , et comme les femmes n'aiment pas les poltrons, encore moins les conscrits, ils se dépêchaient bien \ite d'être placés au

rang des braves, et Tamour et la l)eauté concouraient à nous faire obtenir la victoire.

Diable, s''écria Latulipe, voici des cellules qui représentent des boudoirs de petites maîtresses. — Mais il y a de verroux à chaque porte. — Ah ! c''est vrai, c"'est ce qui en ôte tout le charme, et à la place de cette élégante dormeuse, de cette bouteille de Champagne, je préférerais le feu du bivouac et la gourde de vieux Cognac, il nV a rien de tel que le grand air, j'aimais tant à voir un bel horizon et mon ennemi s'avancer, et quand j'étais en vedette— quoique cela ne soit pas toujours sans danger, car on peut être pris, tué ou gelé quand on vous relève, ce qui offre quelques désagréments majeurs, quand j'étais eu vedette — Si tu reprends le cours de tes campagnes , les lumières s'éteindront, et adieu les consolations que je viens apporter aux prisonniers.

C'est vrai , mon prince , pardon, excuse , mais c'est que les souvenirs de gloire, voyez-vous, pour un vieux soldat de l'empire , c'est son existence, c'est ce qui le tait vivre, il faut songer au passé... —

Quand le présent ne lui ressemble pas, nVst-ce pas

ce que tu as voulu dire? — Je n'osais, sire —

Ose toujours, je te le répète, mais rassure-toi, si la paix règne en ce moment, ce nVst pas une raison pour que les jours de gloire ne renaissent pas, cette passion qu"'out su nous inspirer nos ancêtres est impérissable, elle sommeille; mais elle n'en aura que plus de force à son réveil.

Voici un jeune détenu qui m'intéresse, son air distingué et sa mélancolie me présagent quelque narration touchante dont je pourrai faire mon proiit, sers-moi d'introducteur, tes chevrons te donnent le pas sur moi. — Excusez, sire. — Et surtout l'incognito. — Vous serez obéi, sire, si ma maudite présence d'esprit... car l'esprit n'est pas le fond de ce qu'on appelle dans les régiments... excusez, mon prince, des vieilles culottes de peau. — Pourvu qu'il ait l'esprit de se bien conduire et de se bien battre, voilà tout ce qu'on demande au soldat, — Oh ! quand je dis que l'esprit n'est pas de notre compétence, comme c'est le fort des auteurs, — de quelques uns, — je ne dis pas pour cela que nous

n'ayons pas la parole comme un autre, et quand le petit caporal nous Tadressait, un jour de bataille ou de revue, je dis que lorsqu"'on avait assez d'aplomb pour lui répondre sans quitter sa position de soldat sous les armes, peut-être des pekins... oh ! excusez,

mon prince — Va, va — ne s'en seraient pas

tirés sans manquer le commandement ou sans faire un faux pas, et nous, nous étions immobiles, fixes, et le cœur battait plus qu'au moment du combat; mais après on se disait, en relevant sa moustache avec un air d'une fière satisfaction, et en attisant le feu du bivouac où bouillait la marmite de crompire : L'empereur m'a parlé ! — Oui, il aimait à causer avec ses braves, et c'est ainsi qu'il s'en est fait adorer. — Ah ! ça, c'est vrai, et je défie à quel souverain venu ou à venir, ah ! excuse, pardon, sire, car vous n'êtes pas plus fier que lui, vous causez avec tout le monde, — d'avoir été plus aimé. — Oui ! oui, mais entre donc, et laisse l'empereur pour le moment reposer en paix.

Le jeune détenu semble laisser échapper un livre de sa main, il paraît absorbé dans de tristes pensées,

une miniature (ie jeune femme orne seule la muraille; des flacons de liqueurs, des bouteilles au goulot argenté attendent, sans doute, la présence de quelques joyeux convives. — Pardon, monsieur, dit Latulipe, si nous vous troublons, mais deux militaires ont eu la curiosité de connaître cette prison, — Entrez , mes braves , la vue des défenseurs du pays fait toujours plaisir, et surtout Tuniforme de la garde, vous êtes heureux d'hêtre ici en visiteurs ; que n'en est-il ainsi de moi, ah î [)eut-être, si j^ivais fait comme vous, je n\ serais point entré, et Dieu sait quand j'en sortirai I — Vous êtes jeune, repris-je , ^ous avez de Tavenir. — Asseyez-vous, messieurs, et acceptez un verre de Cognac. — Oh! quant à ce qui est de cela, dit Latulipe en me regardant avec une espèce d'embarras, on ne refuse pas ces sortes de choses.

Et quel est le barbare qui a la cruauté de vous retenir ainsi sous les verroux, dit Latulipe en remplissant de nouveau son verre, car le soldat entre vite en connaissance. — Un vil usurier. — Ah ! diable, cela laisse peu d'espoir, ils ont en général le

cœur aussi dur que la peau cFun crocodile ou (Puno pièce de vingt-quatre. — Comment, à votre âge, repris-je, avez-vous eu déjà le malheur d''avoir affaire à ces spéculateurs, la honte de Tespèce humaine et recueil de tous les honnêtes gens? — Des folies de jeunesse, messieurs; qui n''en a pas à se reprocher.' tenez, mes braves, vous êtes venus fort à propos me tirer de ma tristesse, chassons-la en vidant cette bouteille de Champagne, ce vin bienfaisant allège la peine et fait disparaître la mélancolie ; sur un tombeau couvert de draperies lugubres, je crois qu'il ferait apparaître des guirlandes de roses. — Merci, monsieur, je ne vois pas la nécessité de noyer le chagrin, car après il revient plus vif. — Cela se peut, reprit Latulipe, qui ne semblait nullement partager mon avis, mais c''est un soulagement passager, un rêve doux et menteur, et puisque les sultans boivent de Topium, je ne vois pas pourquoi nous nous refuserions du Champagne ; notre premier père Noé s'enivra du vin de ses vignes. — Latulipe, épargne l'histoire sainte, je t'en conjure. — Cependant je me suis laissé dire .. — Eh ! que diable, si tu veux te rappelei-

tout ce que tu as entendu, autant prendre un livre, tu seras plus sûr de tes souvenirs.

Le jeune homme se leva pour prendre des verres aux formes effilées. <' Vous verrez, messieurs, que vous le trouverez excellent : c^est du Moet véritable. » Et Latulipe de me dire à Toreille : «Sire, c''est aujourd'hui Tanniversaire de Pempereur, et si vous voulez apprendre quelque chose de ce jeune homme, iti vino Veritas. — Oh ! si tu vas devenir Romain... — J*'en ai connu des Romains, et voire même des Romaines, quand nous avons rendu une visite impériale à monseigneur le pape. — Oui, oui... )• Et le bouchon va frapper le plafond avec fracas,

N'*y aurait-il pas dMndiscrétion, monsieur, à vous demander le récit de votre mésaventure ? — Volontiers, en peu de mots vous allez la connaître : je venais de finir mon droit, après m''être livré à maintes folies de jeunesse que mes parents avaient pardonnées; mais à peine reçu avocat, j'eus le malheur de les perdre , je devins possesseur d'une assez belle fortune, les amis ou ceux qu'on décore de ce nom , surtout les anciens compagnons de mes plaisirs, re-

vinrent en foule; les mauvais conseils me firent dévier de la route que j'*aurais dû suivre , les dîners, les bals, les danseuses deTOpéra, engloutirent en deux années, deux cent mille francs. Mes dépenses passées me donnaient un certain crédit, lorsqu^on croit que vous avez on vous offre toujours; je menai encore quelque temps ce train de vie avec Targent (\\isuriers qui me prêtaient dix mille francs en me faisant souscrire le double de valeurs. Lorsque je vins à manquer âmes engagements, le crédit disparut, et dès qu''on fut certain que je ne possédais plus rien, toutes les bourses me furent fermées, mon mobilier fut vendu. Je tombai dans la misère et le découragement, je ne pouvais, ainsi tourmenté, me livrer à mon état, Tesprita besoin de calme pour s''occuper fructueusement. Mes créanciers, las de ne pas être payés, exigèrent des lettres de change qui m'ont conduit dans cette funeste maison; vous voyez Tavenir qui m''est réservé, il n''est pas brillant, et par moments il me prend envie de mettre fin à mon existence. — Jeune homme, quoique la jeunesse actuelle fasse Téloge du suicide^ je dis que cVst Taction d^m lâche ou d^m fou , et

qu"*!! y a cent fois plus de courage à supporter Tadversité, surtout quand cVst par sa faute qu^ou y est en butte.

Latulipe en vidant un nouveau verre de Champagne, s^écria : le proverbe dit : Frappez et Ton vous ouvrira , cependant celui qui a besoin frappe sans voir jamais la porte s''ouvrir , les riches entendent bien, mais ils font la sourde oreille. — Demandez des places, des honneurs, on vous les accorde quelquefois, mais de l'argent jamais ! ce métal brouillerait les meilleurs amis. — Je Tai éprouvé aussi, dit Latulipe en se versant toujours , car chez le soldat le laisser aller est une seconde nature , qu'ail y ait de Targent, cela est naturel, il gît dans la terre où du reste on devrait Ty laisser, mais qu'on ait inventé des billets. . . — Dites des lettres de change. — Oui, des lettres de change qui vous font coftVer , je dis que c'est un guet-apens, une invention infernale , et j'aimerais mieux me couper le poignet avec mon sabre que de mettre ma griffe dessus. — Et tu aurais raison , car elles ne sont }îas plutôt faites (|ue l'écliéance arrive. — Ah ! oui, et les jours de cap-^

tivité sont longs et sombres , c'est le revers de la médaille, les jeux et les ris ont disparu.

Voici une charmante personne , elle est d^uie beauté ravissante, dis-je en regardant la miniature ; sans doute c'est une de celles qui ont contribué à votre ruine, car la beauté est souvent dangereuse pour celui qui se laisse captiver par elle ? — Oh! non, monsieur , cette jeune fdle est un ange de bonté , de vertu, c'est une de mes cousines qui me fait, en secret , passer quelques adoucissements. Si j'avais écouté ses conseils , dit-il en soupirant , si j'avais travaillé , si je n'avais pas dissipé ma fortune , je serais aujourd'hui son époux et le plus heureux des hommes. — Et si vous deveniez libre , suivriezvous avec ardeur la noble carrière qui peut encore vous ouvrir un avenir honorable et vous rendre à la félicité ? — Sans doute, mais à quoi bon se nourrir d'un fol espoir ? — Reviendriez-vous aux conseils de votre jeune parente , feriez-vous son bonheur ? — Sa main ne pourrait être que la récompense d'un travail persévérant , car Célina m'aime, et ma conduite passée lui a causé bien des chagrins ; je sais

quelle a refusé un parti avantageux parce que son cœur ne lui appartient plus , sans cela m'*eiit-elle donné son portrait; elle voulait aussi m''exliorter à la patience et an courage. — Elle a eu raison, et peutêtre le ciel a-t-il entendu la voix de votre repentir, peut-être vos maux vont-ils cesser. — Se pourraitil; mais quel espoir puis-je avoir ?..

Rapportez-vous-en au sergent, dit Latulipe, s''il vous promet, il peut tenir, il ne manque pas de connaissance ni de pouvoir, et je me mis à sourire en faisant signe à Latulipe de garder le silence que le Champagne le rendait très disposé à rompre. — Et quel est le nom de votre usurier ? — Un véritable flibustier qui aurait mérité la potence avec ses dignes collègues, un ancien huissier qui fait honteusement valoir ses fonds à cinquante pour cent, voici son adresse. — Cest bien, reposez-vous sur moi, demain le greffier vous donnera sans doute une bonne nouvelle. — Puissiez-vous dire vrai, sergent, ma reconnaissance sera éternelle, et vous serez pour moi renvoyé de Dieu. — Surtout du travail et le bonheur de la cousine. — Oh! c'est mon j)lus vif

(lësir. — Plus de ces nombreux amis qui vous quittent quand tout est dissipé , choisissez-en qui le soient toujours, même en ouvrant leur bourse, le nombre n'en sera pas grand. — Oh I sans doute, Tamilié a quitté cette terre que Tintérêt halîite, on dirait que nous sommes dans Tâge dWgent. — Plus de lettre de change, — Plutôt la mort.

Ma foi je la préférerais, dit Latulipe en vidant un des flacons, à une demeure comme celle-ci, mieux vaut quatre pieds de terre sur soi que la musique permanente de milliers de verroux. — Adieu, monsieur, si jamais nous nous rencontrons, j'aurais beaucoup de plaisir à apprendre que j'ai fait des heureux ; et le jeune homme de élire à Latulipe : mais quel est donc votre camarade ? malgré ses galons de sergent, il a im je ne sais quoi?... Et Latulipe de répondre, en retroussant sa moustache avec un certain air de contentement : qui n'appartient pas à tout le monde , n'est-ce pas ? — Son adresse ? — Je ne puis vous la donner aujourd'hui , mais en se rapprochant et en riant avec malice, il lui dit à l'oreille : vous la saurez facilement, sa domeuro est connue de tous. —

Grand Dieu ! — Chut I et rincognito ? je serais mis aux arrêts. — Je crierai désormais vive le roi ! — Et vive Tempereur , reprit Latulipe en s"'éloignant, car cVst aujourdliui son anniversaire. Je ferai, m'écriai-je, une loi de fer contre Tusure, car elle ne craint pas de river les chaînes de ses victimes, c''est une plaie qui mine la jeunesse et la société.

Nous aperçûmes bientôt après une petite lille qui versait des larmes. Qu\ivez-vous, mon enfant, lui dis-je ? — Ah I monsieur, maman pleure près de papa parce qu^il n'est pas libre, et que séparées de lui nous ne sommes pas heureuses. — Conduiseznous vers eux.

Nous entrâmes dans une chambre d'assez triste apparence, la famille était dans les larmes. Excusez la visite de militaires, leur dis-je, ils ne peuvent passer outre quand ils entendent la voix d'un malheureux ; calmes et impassibles au bruit du canon et du sifflement des balles, les plaintes de la douleur ne les ont jamais trouvés insensibles. — Merci, messieurs, de Tintérêt que je vous inspire, il est si peu de cœurs compatissants, mais désormais rien ne peut

changer ma triste position, j*'ai été victime de trop (le confiance, je croyais qu'ion ne pouvait tromper, je pensais que Ton devait compter pour quelque chose la droiture des intentions, erreur ! les hommes d^argent ne connaissent que la rentrée de leurs capitaux.

Oui, s''écria Latulipe, tout autre sentiment leur est inconnu, — Je réalise la fortune de ma femme, je me livre au commerce, fatales spéculations qui ne laissent pas un moment de repos à Tesprit de riiomme, je suis ébloui par de brillantes apparences souvent si trompeuses, je ne sais pas que ce crédit qui s''acquiert si vite, si facilement, et qui se perd en une minute, est souvent basé sur une ombre dorée qui au moindre souffle disparaît. — Ah ! s"'écrie la jeune femme, mon mari était trop honnête homme pour réussir , il vendit à des gens qui menaient grand train, ils payèrent bien, puis mal, quand les escompteurs vinrent à manquer, et finirent par ne plus donner une obole ; mais bientôt les chevaliers d"*industrie se relevèrent plus intrépides que jamais, dans leurs machinations infernales ils construisirent

de nouveaux rouages de crédit, et cherchèrent de nouvelles dupes; mon mari est ici, eux éclaboussent insolemment leurs créanciers. Il perdit ainsi une partie de notre avoir, les valeurs sur lesquelles il comptait vinrent presque toutes à manquer, c''étaient des effets de complaisance, et combien en existe-t-il dans les relations commerciales, qu^on ne soupçonne pas et qui sont Tavoir factice de certains négociants? à Taide de ces effets imaginaires ils représentent un actif qui disparaît aussitôt que Tescompte refuse de les prendre, alors tout se découvre, et la ruine est imminente pour le prêteur. Aussi, reprit le négociant, je ne connais rien de plus dangereux que ces grands crédits, ces fortunes colossales que Ton voit en un instant sVcrouler, cVst folie de chercher à sVnrichir, c"'est sacrifier le peu que Ton possède, j"'aimerais mieux être ouvrier que commerçant ; ceux qui n''ont rien ne craignent pas les pertes, et quelquefois le hasard les favorise, mais combien en est-il ? — C'est une funeste invention que le crédit, le commerce devrait se faire sans billets, au comptant et par échange, la fortune au-

rait moins dVlus, mais il n\ aurait plus de victimes. On a supprimé la loterie, les jeux de hasard pour empêcher des catastrophes, des suicides, abolissez les billets qui sont un appât si perfide pour celui qui ne respire que la dépense ou le besoin de faire fortune.

J'espérais que mes créanciers m''accorderaient du temps, vain espoir, ils furent impitoyables, et mettant les huissiers après moi, ils ]>ensèrent que je chercherais à mVjuvrir un nouveau crédit pour les remplir, fausse idée qui me fit traquer comme une bête fauve. Il y eut dix mille francs de frais pour un capital à peu près semblable. Ils vendirent mes meubles, ne me laissant que le désespoir et les larmes. — Pour mettre le comble à leur barbarie, un matin un i^arde du commerce vint arracher Alfred de mes bras ; ni mes sanglots, ni les cris de mes malheureux enfants, ne purent toucher ces cœurs inflexibles ; il fut conduit ici, depuis ce temps le chagrin est notre partage sans aucune perspective (Fun meilleur avenir.

OU ! sVcria Latulipe avec un mouvement su[ierbe

de vieux grognard, les huissiers, les gardes du commerce, qui ne les maudirait avec de pareils exploits? que je voudrais les tenir en pleine campagne comme les Prussiens et les Cosaques ! Je me suis laissé dire qu"*autrefois on pouvait tuer un huissier pour cinquante francs, c''était vraiment assez commode; mais je crois que si cette loi était encore en vigueur, leur charge ne se payerait plus au poids de Tor. — Latulipe , c"'est un bon métier pour gagner de Targcnt, et maintenant on s'inquiète peu des moyens. — Ma foi, je ne changerais pas mon titre de sergent de la garde pour celui dliuissier, ce mot sonne mal à mon oreille, et quand on répugne à faire des malheureux on ne doit pas Taimer. — Que dirais-tu donc s'il te fallait être bourreau ? — Je remercierais. — Mais cela est héréditaire. — Je renoncerais à la succession. — Mais on t\ obligerait. — Oh ! alors je déserterais. — Il y a de tristes devoirs à remplir, et il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui les accomplisse. — Eh ! bien, sir... sergent, je demanderais au roi si j'avais voix délibérative au conseil, la suppression des huissiers , de la contrainte par c^orps et de la peine de

142 UNE COURONiNE EN SONGE.

mort. — Eh ! mais c^est une idée qui iiVst pas si mauvaise, Lalulipe, et si le conseil du souverain était un peu philanthrope, ces innovations pourraient bien être opérées en faveur de Thumanité.

Monsieur Alfred, donnez-moi le nom de vos créanciers.— Comment, sergent, vous espérez pouvoir attendrir ces gens sans pitié, ces hommes d'^argent ? — Si le sergent ne leur fait pas entendre raison, personne nV réussira , dit Latulipe. — Je sais bien que les militaires parlent avec franchise et fermeté , mais cV^st de Tor qu*'il leur faut, ils vivent pour en avoir, et ils font mourir dans les fers leurs débiteurs pour en avoir encore. — Soyez tranquille, le sergent a fait quelques petites économies , dit-il en souriant , qui le mettront à même de vous servir ; d''ailleurs, c''est aujourd'hui l'anniversaire de TEmpereur , et cela porte bonheur.

En ce moment entra le jeune détenu que nous avions rendu à la félicité ; après avoir échangé quelques paroles, il parla à Toreille de M. Alfred; Latulipe sentit sa figure devenir pourpre , il craignait

une indiscrétion, et le mécontentement de son compagnon royal.

Si vous recouvriez votre liberté , si vous étiez rendu à votre famille, vous livreriez-vous de nouveau aux chances du commerce ? — Dieu m'en préserve, le négoce, suivant moi, est un jeu de hasard où il y a beaucoup à perdre et peu à gagner, c'est une torture permanente. Je solliciterai une place, Tintendance d'un château ; quand Tame a éprouvé de grandes secousses, elle a besoin d'un peu de calme, et lorsqu'on a l'esprit constamment tendu à payer et recevoir des billets , il y a suppHce perpétuel , et c'est l'enfer anticipé quand vous pensez aux échéances, et reconnaissez l'impossibilité d'y faire face.

Demain, monsieur Alfred, vous aurez de mes nouvelles; quant à être régisseur, je pourrai peut-être vous trouver cela. — Oui, le sergent a beaucoup de connaissance au château, et, s'il le veut Latuhpe

s'arrêta sur un de mes regards, et rabaissa sa moustache. — Ah ! monsieur , dit la jeune femme , vous nous rendez au bonheur. — Madame, dit Latulipe, pour un simple particulier , même voire un ser-

gent — ou un souverain, il n'est rien, interrom-

pis-je , de plus doux que de faire du bien quand on le peut ; en rentrant chez soi , on consulte son album , le nombre des malheureux soulagés , et Ton s''endort avec une douce satisfaction , en s"'écriant : Voilà ma journée.

Ah ! sire , dit la jeune femme en tombant à mes genoux, car il n'y a qu'un souverain qui puisse parler et agir ainsi, notre reconnaissance sera éternelle. Vous le voyez , messieurs , dit Latulipe , la fête de TEmpereur porte bonheur. Je me retire , messieurs, en vous priant de modérer ces cris , et j'engage Latulipe une autre fois à mieux observer la consigne. — Sulïit, mon prince, j'ai mérité la réprimande et même la salle de police. — Je veux garder l'anonyme, car il m'est pénible de penser , tout roi que je suis, que je ne puis soulager toutes les infortunes de cette prison, et c'est là que je sens mon impuissance ^ je vais cependant m'occuper de réformes, car je veux d'abord qu'il n'y ait plus de malheureux, la terre est assez grande pour qu'on en donne un petit coin à chacun, sans cela nous serions plus à plaindre

que les sauvages, lo fruit de la civilisation serait bien amer s"*il ne produisait que la misère. Adieu , Messieurs , n''ouhliez pas les leçons du passé ni les bienfaits de la providence. M. Alfred, vous serez un de mes régisseurs , et nous nous dérobâmes aux remercîments de ces infortunés , qui , alors qu^ils croyaient tout perdu, étaient rendus, comme par miracle , à la félicité.

Je me promis bien de charger mon conseil de me proposer une loi contre les usuriers , e t de les entourer d^me telle surveillance quMls ne pussent plus faire de victimes. Plus de contrainte par corps, m^écriai-je, il est ignoble de priver un homme de sa liberté pour de Targent ; celui qui n^a pas ne payera pas plus , et celui qui a , s''il est fripon , pas davantage. C'est au commerce à apporter plus de prudence dans ses opérations , à se livrer moins au hasard , il agira mûrement et ne se reposera plus sur cette fatale idée de prise de corps, souvent la source de poignants chagrins pour Thonnête débiteur, et de bien des mécomptes pour Tinflexible créancier.

Latulipe , si tu étais roi , que ferais-tu des huis-

siers ? — Ma foi, sire, je les ferais pendre. — Comme tu V vas ; il y a parmi eux d^honnêtes gens. — Oui , des braves gens, vendant au poids de Tor leurs grimoires , vous faisant six cents francs de frais pour un capital de deux cents , et en définitive vous envoyant en cage. Oh! quand j'y songe, je frémis , et je cherche dans ma mémoire si je n'ai pas quelque lettre de change en circulation , elle m'effrayerait plus qu'un boulet de vingt-quatre. — Je verrai s'il ne serait pas possible de supprimer les effets , et de faire le commerce au comptant et par échange. — Oui, comme chez les sauvages, c'est le seul moyen de ne pas s'enfoncer , et je crois que la civihsation, parfois, pourrait puiser avec fruit chez les nations encore neuves. — S'il n'y a plus d'effets, il n'y aura plus d'huissiers — et ce ne sera pas dommage ; le jour où les Français apprendront qu'il n'y a plus de peine de mort, de contrainte par corps, ni d'huissiers , ils croiront voir renaître l'âge d'or , et chacun respirera l'air embaumé du paradis ; ici bas, avec l'or et l'argent c'est l'enfer, car c'est sous terre que nous allons le chercher, et c'est là le séjour

du diable, qui nous le fait voir pour nous faire damner.

En admettant que l'on conserve les huissiers , je veux que les frais se réduisent à peu de chose , et qu"'on supprime ce dédale de procédure, qu^on accorde du temps au débiteur qui, autrement, se laisse faire des frais pour reculer sa captivité ou la vente de ses meubles. Il y a des modifications à apporter, d^itiles réformes à faire sur ce sujet ; cette loi sera proposée et discutée en premier lieu, elle est indispensable, c''esl un grand vice qui existe et quMl faut extirper. — Ah I mon prince, on vous bénira ; n''est-on pas déjà assez malheureux de devoir , sans qu'il faille encore vous écraser ? Une supposition , c'est absolument comme un soldat blessé que son ennemi achève en lui plongeant son sabre à travers le corps , alors c'est un assassinat. — Sans doute.

Sire , hâtons le pas, les verroux se font entendre , il est l'heure de se retirer, et il ne serait pas agréable pour Votre Majesté de se voir écrouée ou d'être obligée de se faire reconnaître. Cet air est asphyxiant , et quand je pense que c'est pour de l'argent qu'ils sont

ici î — Latulipe , il faut remplir ses engagements , quand on doit il faut payer; vois le brave Henri IV, il regardait une dette d"'honneur comme sacrée ; que de fois il écrivit à Sully de payer certains mandats perdus au jeu, car notre cher collègue avait ses petits travers. — Ma foi c^est un passeteraps assez agréable , et quand nous jouions à la drogue ou à Timpériale , on ne pensait pas qu"'il faisait froid ou que Testomac était à jeun. — Et pour te donner un exemple de la loyauté du brave huguenot , une fois entré dans la capitale , il remplit ses engagements vis à vis des grands qui lui avaient vendu Paris. — Il fallait, vous en conviendrez, sire, qu^ils eussent de fameux fronts de guerriers catholiques pour vendre une ville qui ne leur appartenait pas ? — Sans doute, mais il crut se rallier ces seigneurs, qui, plus tard peut-être, n"*arrêtèrent pas le bras de Ravaillac ; il n"'y a guère à compter ^r ceux qui se vendent. — Ils cherchaient peut-être encore un nouveau roi auquel ils pussent livrer la capitale? — Cest ce qu'on n'a pu savoir ; mais quand on a goûté des honneurs et de la fortune, il est rare qu'on puisse s'en passer. —

LA PRlSOiN POUR DETTES. 149

A moins qu'*oii ne soit ici. — Alors il faut, suivant le proverbe , faire contre fortune bon cœur, et quand on n^a pas d'argent, avoir de la philosophie,- et une blague de tabac, et Ton fume de deux manières, car je mets le tabac couMiie le baume indispensable pour la guérison des misères humaines. Je conviens que c''est un drôle de plaisir que d''aimer à voir se modeler des nuages de fumée, mais il semble que vos chagrins s''en vont avec elle. — Et souvent nos rêves d''illusion se dissipent ainsi et vont se perdre — — dans Tespace imaginaire.

La porte roula bruyamment, nous semblâmes respirer plus librement une fois le seuil franchi ; je m''écriai alors : plus de prisons , Thomme n'a point été créé pour être traqué et enfermé comme une bête sauvage ; s'il n'a rien, qu'il conserve sa liberté, c'est le premier et le plus précieux des biens , c'est une propriété qu'il acquiert avec la vie , on ne peut pas {dus la lui enlever qu'il ne peul la céder.

Page 1