CHAPITRE V
9tfan paul U jasmuAn*. eiribuic piturctqut. fttilt binoiiE ' (t t^anUi llrtailt Vu ouj». ft« iitT bt flUlt (t l'sttcn ttu rsA, Bbi batte k nmBlqut MlU qu'a iw a'tBUUftlnt k «kraibc. Itim^ Bfiiinc» Bt pluB tn f iiM abstnri». CmpUtr Ut ptoDnil» Ir&1> gint*. eamnina ItBujac, f ar itop Qt nniAKlU, ri pr^tébmtta ttrrtuni.
Ë l'aube du jour, le major fut E réveillé par la voix de Franz , E qui criait dans le corridor de 1 1 aubei^e : « Allons ! debout , I mes amis! le temps est superbe ! en route pour la mer de glace ! »
En moins d'un quart-d'heure , la caravane se trouva réunie dans le salon , avec armes et bagages. On se hâta d'expédier le déjeuner, et on descendit vers les mulets qui attendaient patiemment devant l'hôtel. Chacun enfourcha sa bête, et la troupe lut bientôt en mouvement.
62 UNE COURSE A CUÂMOUNIX.
L'aspect en était assurément singulier et pittoresque; et plus d'un voyageur, plus d'un paysan de Chamounîx même, accoutumé cependant aux tournures originales et aux costumes insolites des touristes, s'arrêtèrent avec surprise pour la voir défiler. En tête se voyait l'élégante et gracieuse figure d'Arabella en costume de voyage, une ombrelleà la main, et son voile vert flottant dans la brise matinale. Cette forme svelte et délicate contrastait avec la rc^uste tournure et la mâle [^ysicmomîe du guide qui conduisait le mulet. Un peu en arrière suivaient les deux enfents montés sur la même bête, et poussant des cris joyeux. Solange , le visage rayonnant de fierté, tenait la bride dans ses petites mains, et s'imaginait conduire son paiàble coursier. Venait ensuite George, dans lemême costume masculin que nous avons décrit au début de cette véridique histoire, avec l'addition seutementd'un grand chapeau de paille, sous lequel ses cheveux s'éckaf^Koeat «si masses touflties. Assis à califourchon sur son mulet.
UNE COUBSE A CHAMOUHIX. 63
George avait déjà tiré de sa poche et allumé une cigarrette, comme pour se résigner à l'allure monolone et lente de sa monture : enfiD, le major et le maestro fermaient la marche , celui-ci en blouse avec sa chevelure ondoyante et son berret à la Raphaël , celui-là en capote avec le bonnet militaire.
— Qui veut des cigarres? s'écria George, en se retournant vers ses compagnous; et en même temps le léger paquet de cigarrettes volait au travers des airs et venait tomber dans la main tendue par le major.
— Merci, Geoi^e; un peu de feu maintenant, s'il vous plaît... Et le major, talonnant son mulet, s'approcha pour allumer son |hi/'i1o. Pendant cette opâ'ation, ses yeux plongèrent dans les yeux noirs de George avec une intention de curiosité et d'examen scrutateur; mais au lieu d'y voir le reflet de sa propre image, il crut apercevoir en miniature la figure de George luirmème qui le r^rdait d'un air railleur. Toutefois, l'expression calme et bienveillante du véritable George lui fit cojn-
64 UNE G0UB5E A CHAHODNIX.
prendre que ce n'avait été là qu'une illusion de son imagination préocoupée.
— Avez-vous bien dorftii? demanda-t-il.
— Admirablement bien; conune on dort dans l'air des montages.
— Mais, ajouta le major, avec un regard interrogateur, n'avfâi-vous pas œnversé avec les astres?
— Je crois, en effet, avoir rêvé quelque cbose de semblable, dit Geoi^e d'un air étonné; mais comment sauriez-vous cela?
— Mettez que je l'ai rêvé comme vous, répondit le major.
George devint pensif, et répéta plusieurs fois : « Singulier! bizarre 1...» Quant au ma-
- jor, il éprouva un sentiment de satisËiction , comme d^une petite victoire remportée; car il venaitd'in triguer George parune allusiona ce monde intérieur, où celui-ci ne voulait point lui donner accès.
Cependant la caravane commençait à s'élewr sur les Bancs abruptes et boisés du Monir
' anvers.Lésoleilavaitpani,radieux,etdissipait
UNE COUBSE A CHAMOCHIX. 65
rapidement les légers brouillards de la vallée, au fond de laqu^le l'Arve serpentait comme un ruban d'argent. Les formes puissantes et massives des Alpes se dessinaient avec vigueur, par les contrastes d'ombre et de lumière, comme dans l'ébauclie d'un artiste de génie.
A droite le glacier des Bossons, à gauche celui de l'Arveyron , jetaient sur la pente de la montagne, et au milieu des sombres forêts, les formes variées et bizarres de leurs éclatantes aiguilles. On eût dit une armée de guerriers fentastiques se précipitant dans là vallée, en s'ouvrant un passage à travers les bataillons noirs et pressés de leurs ennemis. Au-dessus de la région des sapins, des rochers arides élevaient fièrement leurs têtes décharnées et sillonnées par la foudre, images de ces âmes sto'fques que le malheur a dévastées, et qui dominent la vie en se complaisant dans leur force solitaire. Plus haut^ bien plus haut encore, les lignes pures et brillantes des neiges étemelles s'élan^ient vers l'azur foncé du ciel, comtne la pensée du génie rell-
66 UNE œUBSE A CUAHOUniX.
gieux s'élève vers la source de toutes choses.
Arabelb s'arrêta pour se livrer, dans une contemplatioD muette, au sentiment de l'admiration, tandis que George continuait à cheminer sur sa mule, fumant son cigarre de l'air le plus insouciant, et ne jetant, de temps à autre, qu'un regard distrait sur les sublimes tableaux déployés à ses piedf et au-dessus de sa tête. Franz et le major lui reprochèrent son indiflt^rence.
— laissez-moi donc tranquille , mes maîtres, repartit Geoi^ avec humeur; tout ce que vous admirez là n'est-il pas devenu mon bien, depuis long-temps? La nature n'est peutêtre pour vous qu'une lanterne magique dans laquelle vous regardez en poussant des cris de joie', comme des entants que vous êtes, et que vous oubliez quand le spectacle est fini. Moi , je la porte dans mon sein , et je la vois Sans ceate; qu'ai-je à feire de venir ici pour l'admirer? Et de plus, ajouta-t-il avec gatté, ' je ne crois pas à votre admiration ; ce n'est là qu'un prétexte de paresseux pour rester assis
UNE COURSE AGHAHOUNIX. 67
majestueuwment sur vos mulets. Allons, à bas I s'écria't-il en s'élançant à terre , et en saisissant le bras de Franz pour le désarçonner. Escaladons la montagne, et voyons si elle vous connaît mieux que mot. Major, je vous défie à la courte au clocher ! à celui de nous deux qui atteindra le premier ce roc grisâtre que vous voyez là-b*ut !
Et léger comme le chamois, secouant d'un air de bravade ses boucles noires que la rosée du matin avaient ornées de perles brillante,s, George s'élança sur la pente rapide avec toute l'assurance d'un chasseur des Alpes. Le major, ainsi provoqué, et confiant dans son habitude des montagnes, se flatta de remporter une Sicile victoire, et, laissant là sa monture, il se précipita sur les traces de Greorge. Il se vit bientôt sur le point de l'éteindre, et déjà il se préparait à le dépasser d'un air triomphant, lorsqu'un singulier phénomène vint frapper ses r^;ards. 11 remarqua que tout autour de George, et à mesure que cdai-K;i s'élevait , tous les objets semblaient s'animer et prendre vie.
• 68 UNE COUBSE A CHAMOUNIX.
Le gazon brillait d'une verdure éclatante et presque lumineuse; les longues herbes murjnuraienten «'inclinant; les petites fleurs des Alpes ouvraient leurs élégantes corolles, au . centre desquelles on voyait luire un regard d'amour ; les sapins séculaires abaissaient leurs grands bras, et semblaient tendre à George des mains amies pour lui venir en aide; les ronces, saisies de la crainte de le blesser, se glissaient comme des serpents effrayés dans les fissures des rocs; les pierres même s'agitaient pour lui assurer à chaque pas un point d'appui. Geoi^e avait-il passé, toute cette vie s'éteignait, et les objets matériels reprenaient pour le major leur nature indifférente ou brutale. Le gazon devenait glissant , les iMigues herbes et les ronces s'enla- <;aient dans ses jambes , les fleurs se cachaient d'un air dédaigneux, les pierres roulaient en se dérobant sous ses pieds, et les noirs rameaux des sapins ne s'agitaient que pour lui fouetter le visage. Ses efforts redoublés pour atteindre George furent aussi vains que fiiti-
UNE COXmSE A CHAMOTINIX. 69
gants ; et il était encore à se débattre péniblement sur la pente ennemie , lorsqu'il entendit son adversaire pousser un cri de triomphe en s'élançant sur le rocher désigné comme but de la carrière. Les applaudissements d'Arabella et de Franz répondirent d'en bas à ce signal de victoire; et le major, haletant et confondu , se vit forcé, pour comble de mortification, d'accepter l'aide d'une main généreusement tendue, pour échapper aux mille obstacles suscités contre lui par une puissance occulte.
— Vous m'avez feit trop beau jeu, dit George, en riant avec malice. 11 est toujours dangereux de mépriser son ennemi. Pourquoi vous obstiner à suivre le chemin le plus difficile?
Le major jeta les yeux sur la pente qu'il venait d'escalader, et s'aperçut qu'en effet il avait choisi , comme à plaisir, le côté le plus ardu et le plus encombré de ronces et de pierres roulantes, tandis que Geoi^e avait habilement profité d'un petit ravin creusé par tes eaux pour faciliter son ascension.
70 UNE COURSE A CHAMOUMIX.
— Voilà qui est bizarre! dit le major; il me semblait cependant que je suivais vo9 trace».
— C'est précisément ce qui vous a perdu , reprit George, avec un sérieux profond.
Gomment pourriez-vous suivre mes traces?
N'habitons-nous pas deux mondes différents, deux mondes plus éloignés mille fois que les deux pôles de l'univers?
— Oui , dit le major; et cependant ces deux mondes ne se touchentils pas aussi par tous les points? N'y aurait-il donc aucun pont jeté quelque part pour passer de l'un à l'autre? et sur ce pont, George, ne pourrions-nous pas nous rencontrer et nous tendre amicalement la main?
— Chercbez, dit George, en reprenant son air moqueur, cherchez bien, et tenez-moi au courant de vos découvertes. En attendant, adieu! au revoir sur votre pont!
Cette énigmatique conversation s'était passée , pour ainsi dire, sans que le major eût la conscience de ce qu'il disait et de ce qu'il entendait; car, un instant après, il crut avoir
DNE COURSE A CHAMOUMIX. 71
pensé tout cda d'une manière fugitive. Abscffbé par de singulières réflexions, il suivit ùtendeusement à pied le sentier du Montanvers, tandis que George, en belle humeur, se joignant à la caravane qui venait d'arriver, remontait sur son mulet , et semait l'air de saillies et d'éclats de rire.
Une heure plus tard, les voyageurs assis sur la pente gazonnée qui couronne les rochers de ta Mer de glace, laissaient errer leurs regards sur l'immense chaos déployé au fond de l'abtme. Le soleil venaità pdne de dépasser le zénith, et dardait ses rayons sur ces masses éblouissantes qui bravait incessamment son pou voir.Tantôt répercutés en éclatants reflets, tantôt absorbés , engloutis par les froides et bleuâtres profondeurs des crevasses, les traits enflammés de l'astre du jour tombaient impuissants sur cette vaste cuirasse du vieil hiver. De toutes parts des rochers abrupu^, découpés en sombres omtours, descendaient à ^c sur la masse bleuâtre du glacier, et l'entouraient d'une formidable enceinte. Sur les murailles
72 uns COUB8E ACmAMOUniX.
de cette forteresse de Titans, les pics élancés des montagnes semblaient placés de distance en distance , comme autant de géants préposés à sa garde.
— Cda est beau , s'écria Franz , après quelques moments. d'admiration «ilencieuse. Cela est beau , parce que cela est complet : rien ne manque à ce tableau de mort et de silence.
— Rien... que la vie, dit Geoi^e, Est-ce donc si peu de chose que rda?... Pourquoi appeler ceci la mer de glace! Le lac de glace, le fleuvede glace, jecomprendrais, et j'ddrai rerais peut-être; mais pourquoi évoquer par un nom l'image bien autrement sublime du vieil Océan du nord , avec ses montagnes flottantes et ses monstres marins, avec ses ténèbres et les magiques spicadeurs de ses aurores boréales , avec ses tempêtes et ses mille voix mugissantes?
— Vous voilà bien, dit Franz, d'un ton d'humeur, vous voilà bien avec votre imagination vagabonde et insatiable qui déborde toujours tout ce qu'elle embrasse. On vous donne du
• UNE COURSE A CHAMCHJKIX. 7 3
beau, vous voulez du sublime ; on vous donne du sublime, vous exigezdu plus sublime! On vous ferait voir d'un coup-d'œîl l'univers entier, que vous demanderiez à coup sûr : " Et au-delà? «
— Que voulez-vous, mon bon Franz, reprit Geoi^e avec la plus grande simplicité; si je suis fait ainsi. Et cependant vous m'accusez à tort d'avoir une imagination insatiable; car, tenez, ajouta-t-il, en étendant le bras pour cueillir une jolie cloche bleue qui semblait le saluer amicalement en se balançant sur sa tige; j'aime mieux cette campanule que toute votre mer de glace.
— Je vois bien, dit Franz, que vous êtes en ce moment dans votre humeur récalcitrante, dans cette disposition d'esprit où l'on vous écraserait plutôt que de vous fiiire convenir de la plus petite vérité. Pourquoi ne pas avouer que vous trouvez cela beau?
— ^ Parce que je n'aime pas la mort, reprit George avec vivacité. Quand mon œil plonge dans cet abîme de glace et de rochers, il me
74 UNE COUBSE A CHAMOUKIX.
semble que je regarde dans l'âme stérile et désolée de quelque vieillard, dont les idées, les sentiments, surpris par le froid de l'âge, se sont pétriBés dans la bizarrerie de leufs formes. Ou, si vous aimez mieux, j'y vois l'image de notre siècle, encombré, comme cette vallée, de débris glacés et de vieilles roches <jui se décomposent. Il faudrait l'éruption d'un volcan et ses laves brûlantes pour déblayer ce désert et y ramener la vie par la destruction.La vie! la vie! Franz. Vive la vie! Qu'en dites-vous, major?
— Je dis que je me range à l'avis de Franz.
Il faut voir chaque chose dans son cadre, et s'imposer le silence pour laisser parler ce que l'on veut comprendre. En voyant tout dans tout, en mêlant au spectacle de la nature les passions, les préjugés, les misères de ta vie individuelle ou sociale, on se condamne à ne jamais ressentir une impression vraie et harmonieuse.
— Le pédant! murmura George; comme si je ne savais pas tout cela mieux que lui!
.■inGooi^lc
UNE COURSE 4 CHAMOUNIX. 'jS
— R^ardez Franz, continua le major sans avoir entendu cette exclamation hostile ; il admire admirablement, luil Ce qui le saisit avant tout, c'est l'harmonie de l'ensemble.
Pensif en fece de cette grande nature, ne semble-t-il pas écouter avec recueillement quelque sublime symphonie , quelque fugue majestueuse jouée sur l'oi^ue immense delà création! Avouez, Franz, que dans votre âme musicale les impressions du beau se traduisent souvent en merveilleux accords et en magnifiques mélodies. Vous ne devez pas cont^npler le ciel étoile sans entendre les profondes harmonies des astres roulant dans leurs orbites. Votre amie est-elle musicienne? ajouta-t"il à demi-voix en se penchant vers Arabella.
— Non! dit celle-ci.
— Je l'aurais deviné.
— Et cependant , reprit Arabella , Geoi^e a tous les éléments du génie musical; et je ne sais en vérité pourquoi ces éléments sont restés en repos. Peut-^tre ce qui aurait dû de-
76 UNE œuHSE A CHAMODNIX.
venir musique s'est-il transformé chez elle en
poésie.
— Elle me feit l'effet , dit le major en baissant encore la voix, d'une harpe admirablement montée; mais quand on en veut jouer, on ne trouve que des cordes de fer et de diamant
— C'est qu'apparemment , monsieur le major, dit d'un ton grave George qui parut avoir tout entendu, c'est qu'apparemment cette harpe a son langage à elle , et qu'il Ëiut une autre main que la vôtre pour la faire parler. J'ai peutrêtre aussi ma musique, continua-t-il , une musique qui obéit à d'autres lois que celles du maestro, une musique qui ne s'adresse pas à l'oreille chamelle, qui ne procède pas par tierces et par quintes, mais qui a bien aussi sa signification et sa puissance.
Tout-à-coup les sons éclatants et discords d'une douzaine de trompettes se firent entendre à quelques pas de distance. Le maestro se boucha précipitammentlesoreilles;Geo]:^e,
UNE COUKSE A CHAMOUHIX. 7 7
Arabella et le major se levèrent surpris pour cbercher la cause de ce vacarme. Deux petits savoyards avaient apporté et déposé à terre une caisse munie d'instruments en cuivre :
un mécanisme intérieur, mis en mouvement par une courroie que tiraient à qui mieux mieux les jeunes montagnards, faisait parler les instruments criards , et produisait ce tintamarre effrayant.
— Est-ce là un échantillon de votre musique? s'écria le maestro en riant aux éclats. Au nom du ciel! mon bon George, imposez silence à vos exécutants; vous mettez nos oreilles charnelles à la torture,
George courut gaîmentaux malencontreux musiciens , et saisissant la courroie : — Vous voulez une preuve de mon savoir-feire , mes maîtres; eh bien , éœutez!
— Un moment! dit Franz, donnez-nous le temps de fuira une distance convenable.
Et il s'éloigna, non sans précipitation, suivi d'Arabella qu'il conduisit au chalet des voyageurs.
78 UNE COURSE ACBAMOUHIX.
— A nous deux , major! s'écria Geoi^e; je commence. Gare de devant !
Le major se boucha les oreilles pour résister au premier choc ; puis, après quelques instants, il se hasarda graduellement à écouter. Mais quelle ne fut pas sa surprise! au -lieu des sons faux et discordants de l'instriunent , il entendit comme des voix profondes qui sem- ])laieut sortir des entrailles de la montagne. Était-ce le bruit harmonieux des cataractes souterraines du glacier? était-ce le grondement des avalanches, ou le mugissement du vent dans les vieux arbres de la forêt ? Le major ne sut qu'en penser; mais bientôt cette harmonie mystérieuse grandit comme si la montagne entière se fût changée en un orgue gigantesque, et l'enveloppa d'un ouragan de sons qui paraissaient s'élever de labime et monter vers le ciel. Il comprît alors , par une intuition spontanée, que c'était le choeur des Titans foudroyés à l'origine du monde, et enchaînés dans les noires profondeurs de la terre. Ils chantaient un hymne de colère et de
UNE COtlBSE AGHAMODNIX. 79
rébellion, bravant la puissance du ciel, vaincus, mais non soumis. De rborizon accoururent, comme des nuages sonores, d'autres harmonies plus douces qui se mêlèrent à ces voix semblables aux rugissements de l'Océan courroucé. Cétaient des accents bumains, tantôt suaves et tristes, tantôt fîers et passionnés; des chants d'amour ou de haine, de joie ou de désespoir ; des plaintes de £emme$ pleurant leur destinée perdue; puis le cri de l'opprimé, la menace de l'oppresseur, l'ironie du sceptique et le blasphème de l'athée. A travers ce singulier assemblage d'expressions diverses, se glissaient et serpentaient, comme des lianes dans une forêt tropicale , de vagues et mélancoliques mélodies. C'étaient les voix de la nature , les hymnes des fleurs et des oiseaux , le gémissement du vent et le murmure des eaux, interrompus par le chant impétueux de l'ouragan et le grondement de la foudre. Tout cela formait un immense concert où, par des transitions inattendues, par des combinaisons inouïes, les contrastes les
8o UNE COURSE A CHAMOUNIX.
plus heurtés venaient se fondre et se réconcilier dans d'admirables harmonies. Mais bientôt celles-ci se perdaient à leur tour dans d'affreuses dissonnances; et ces dernières se trouvaient toujours amenées et soutenues par une partie de solo, qui n'était ni un chant ni une mélodie, mais une sorte de grincement ou de ricanement infernal que l'oreille saisissait à peine et ne perdait jamais. On eût dit le rire du démon qui se moquait également du stoïcisme impie et de l'abandon désespéré, de la colère et de l'amour, du bien et du mal, de l'homme et de la nature. Peu a peu tous les effets se renforcèrent jusqu'à la souffrance la plus déchirante. La montagne entière tremblait jusque dans sa base, et le, major crut voir toutes les aiguilles du glacier, et tous les arbres de la forêt, et tous les rochers des pics arides s'agiter à la fois pour se joindre au chœur qui remplissait l'air et le ciel. Mais au moment où les dissonnances étaient devenues intolérables, il entendit au-dessus, bien au-dessus de ce chaos discordant, reten-
UNE COURSE ACHAMOUMIX. 8l
tir des accords puissants et purs. Cétait la voix des inondes roulant dans l'espace, et proclamant l'ordre de l'univers. Ces accords simples et majestueux dominèrent bientôt la tempête des sons déchaînés. Les voix ennemies se turent successivement; tes dissonnances vinrent se résoudre, par des transitions ménagées, dans l'harmonie fondamentale.
Toutes les oppositions se réconcilièrent, et un hymne immense d'amour et de bonheur s'éleva vers les cieux , et se perdit dans les espa<!es infinis.
George venait de laisser tomber la courroie de l'instrument mécanique.
— Eh bien! major, s'écria-t-il , que ditesvous de ma musique?
Mais le major, encore tout entier à l'accablante impression qu'il venait d'éprouver, n'entendit point la question, et n'y répondit pas.
— Quoi! pas même un remercîment! voilà qui est peu aimable, en vérité.
Et jetant quelques pièces de monnaie aux
03 nNE COURSE A CHÂHOL'NIX.
petits Savoyards qui avaient tout écouté , la bouche béante , sans rien comprendre , Geoi^e se dirigea vers le chalet pour rejoindre Arabella et Franz.
IjC major resta seul, immobile, à regarder les aiguilles du glacier et les rochers de la montagne, qui lui semblaient encore rendre des sons confus comme un lointain retentissement. Il s'efEbn^it en vain de recueillir ses idées; son âme était assaillie de souvenirs vagues , insaisissables , et cependant d'une grande puissance. Vous est-il jamais arrivé , au milieu de quelque rêve saisissant , de vous rappeler tout'à-coup un autre rêve qui semble se dérober indéfiniment dans la nuit du passé à mesure que vous le poursuivez par la pensée? un rêve indéfinissable, inénarrable, et qui, cependant, a remué tout votre être, et plane au-dessus de vous comme une sombre et mystérieuse destinée? Telle était l'impression sous laquelle se débattait en vain l'esprit du major. George lui semblait être un principe adverse, une nature ennemie contre la-
UNE COURSE A CHAHOUNIX. 83
quelle il avait lutté autrefois, et qui tentait de nouveau de le soumettre à son magique pouvoir. Où et quand cette lutte avait-elle eu lieu? c'est ce qu'il ne parvenait point à s'expliquer; mais ce n'était assurément ni dans cette vie, ni dans ce monde terrestre. 11 savait cependant, avec une certitude intuitive, que le résultat de cette lutte avait déterminé son existence tout entière , et que celle-ci se trouvait , pour ainsi dire , remise en question par une nouvelle épreuve.
Il fut tiré de cet état prolongé de demi somnambulisme par les cris répétés de Franz qui l'avertissait du départ. II se leva brusquement, et après avoir passé la main sur son front, il marcba droit au chalet d'un pas délibéré : — Je saurai, se dit-il, à quoi m'en tenir.
Au moment oii il arriva devant la porte de l'humble cabane hospitalière, Geoi^e en sortait tenant par la main la petite Solange dont les yeux brillaient d'une naïve joie d'enfent. La cause en était facile à comprendre, car
84 UNE COURSE A GHAMOUSIX.
Geoi^e se trouvait chaîné et embarrassé d'une foule de ces charmants joujoux de bois que les montagnards fabriquent dans les longues soirées d'hiver. Sous son bras droit on voyait un chalet; les divers ustensiles d'une laiterie encombraient ses mains; et aux deux poches de sa blouse, des vaches et des chèvres montraient leurs têtes expressives comme pour dire adieu aux pâturages de la montagne.
— Mon pauvre George! s'écria Franz à la vue de cette profusion, quel dépensier vous êtes! Je crois vraiment que vous emportez tout le magasin de curiosités,
— Vous ne voyez pas tout, dit George en riant; mettez la main dans ma poche gauche, et montrez au major, qui arrive là d'un air ténébreux, le plus beau cristal de roche qu'il ait jamais admiré.
Franz, en effet, tira delà poche indiquée un cristal d'une eau singulièrement limpide, de dimensions remarquables, et taillé de manière à le faire briller de tout son éclat.
— Que diable voulez - vous faire de ce
UNE COURSE A GHÂMOUNIX. 8d
joujou? dit-il; privée de sa forme naturelle, cette pierre n'a plus aucune valeur comme échantillon minéralogique.
— Elle est à moi! s'ocria ScJange en tendant sa petite main vers Franz; donnez, donnez donc; je veux la mettre sur ma couronne quand je serai reine.
— C'est très bien, Solange, reprit George en souriant; mais comme vous n'êtes pas reine encore, ce joyau serait trop pesant pour vous. Monsieur le major, vous qui ne portez rien, voudriez-vDus bien vous chaîner de ce cristal ; vous me le rendrez à Chamounix.
Le major reçut le caillou d'un air distrait, et le mit dans sa pocbe.
— En avant! cr(a le guide d'une voix forte; sinon la nuit nous surprendra pendant la descente.
Toute la bande se mit en mouvement, et s'enfçni^ rapidement dans les profondeurs de la vallée que les ombres du soir commençaient à envahir.
Après une heure de marche, ou plutôt de
86 UNE COURSE A CHAMOUNIS.
dégringolade sur les pentes rapides, l'obscurité devint plus grande, et força les voyageurs à descendre avec précaution. George ayant confié Solange aux soins du guide, marchait seul, sonbâtonferréàlamain.Le major saisit cette occasion pour s'approcher et lui offrir l'aide d'un bras qui ne fut pas accepté.
— Vous savez quej'ailepied montagnard, dit George ; tâchez vous-même de ne pas vous rompre le cou.
— George, dit le major après un moment de silence, j'ai une question à vous faire; me promettez-vous d'y répondre avec sincérité?
— Assurément, si cependant votre question n'est pas trop indiscrète; mais, en ce caslà, je n'y répondrai pas du tout.
— Eh bien! n'avez-vous aucun souvenir que nous nous soyons déjà rencontrés quelque part?
— Pas le moindre, dit Geoi^e , si ce n'est peut-être dans une autre vie; car je crois à la métempsycose...
— Et qu'étiez vous alors? qu'êtes vous au-
UHE COURSE A CBAMOUNIX. 87
jourd'liui, vous qui semblez disposer d'un pouvoir merveilleux sur la nature pour me plonger dans un océan d'illusions?
George partit d'un éclat de rire bruyant qui, répercuté par les échos, retentit et se prolongea dans les profondeurs de la forêt.
Le major crut un moment que les vieux sapins, oubliant leur silencieuse gravité, se joignaient à ce rire moqueur. Toutes ses terreurs lui revinrent, un frisson le saisit, et quittant brusquement George , il descendit à la course le sentier rocailleux , au risque de se casser bras et jambes.
— Ho ! ho ! major, vous êtes trop curieux!
Ces paroles arrivèrent claires et pen^ntes à son oreille, et furent aussi répétées par les échos de la montagne ; si bien que , de tous côtés , des voix ironiques et glapissantes criaient confusément : — Ho! ho ! major! — trop curieux! — ho! ho!...
— C'est elle ! c'est elle ! .s'écria le major, en précipitantsa course à travers les rochers, les ravins et les broussailles. Mais quand il se
88 UNE COURSE A CHÂMOUMX.
demanda : Qui donc, elle? il ne trouva point de réponse, et tout ce qu'il avait cru savoir sevanouit comme un songe. Il arriva hors d'haleine au Prieuré, fort embarrassé de s'expliquer pourquoi il s'était abandonné à cette course rapide.