CHAPITRE VI
£au|itr bi tatli tfbiti , n (omncni fut riniiB à sa pUcc un hbmût imptcUntm. 9uiub tt lonplol lOBtii U aobrUté liu Huior. iitti' luiowi infeslonaJrta cl r^iipraquca at Bitcra (lïrBontustB. Si taliuBMn et U ib^'i'ntRU. Si«nB{araullaa« fiuntiautB , it IncU «timiBi6i;antii<)u'aRniEBucBltg (rolri.sum Iteaboirbus,
Wi A salle (le l'hôtel de l'Union fflî resplendissaitde bougies. Une "1 longue table, servie avec rel cherche et profusion, i-éunis- 1^ sait la troupe nombreuse des touristes qui, après s'être rassasiés toute 1h journée d'émotions pittoresques, sentaient vivement le besoiD d'une nourriture plus substantielle, A l'une des estréraités de la table, un peu séparés du reste des convives, lès quatre personnages de notre histoire formaient un groupe distinct, qui paraissait être l'objet d'une curiosité très vive, et
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de nombreuses remarques feites à demi'voix.
— PFko are thosepeopte? dit àson voisin un gi-os Anglais qui occupait le bout de la table.
— Jdontknow,\m répondit flegmatiquement le compatriote qu'il interrogeait.
— Monsieur, qui sont ce peuple? reprit l'Anglais en se tournant de l'autre côté.
— Ce peup/e, monsieur, dit avec volubilité le Franchis interpellé, ce sont des gens fort singuliers, à ce qu'il parait, une espèce de baladins voyageurs. Le chef de la troupe, que vous voyez là-basà droite, parle couramment, dit-on,toutesleslangues de l'univers; ce jeune liomme pâle, à longs cheveux blonds, joue de tous les instruments possibles; etquantà cet autre jeune garçon à cheveux noirs , assis en tàce de vous, c'est un jongleur incomparable, et tellement babile, qu'il vous escamote une personne à elle-même, si bien qu'elle ne sait plus ce qu'elle est devenue. — Avale, Jobn Bull ! se dit leFrani^is en riant dans sa barbe.
— Oh! oh! s'écria l'Anglais en prenant un énorme binocle, et en le dirigeant sur le
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jongleur phénoménal. George, au même instant, leva les yeux, et aperçut l'indiscret instrument braqué sur sa personne. 11 prit sur-le-champ son lorgnon, rendit examen pour examen, et s'écria de manière à être entendu de tout le monde : u Ah ! mon Dieu !
qu'il est laid! ! « L'Anglais remit précipitamment son binocle dans sa poche, et se hâta d'entamer un autre sujet de conversation.
Après avoir ainsi réprimé victorieusement la sotte curiosité des badauds , le petit cercle de nos personnages se renferma dans sa propre sphère, et n'accorda plus la moindre attention au reste de la compagnie. La conversation, animée par quelques rasades de vin de Champagne, avait pris un élan et un feu inaccoutumés. Le major avait été raillé de sa fuite précipitée, et de ses hallucinations semi-tragiques. Sous l'influence exhilarante d'un bon dtner , ainsi que de la gaité franche et ouverte de George, il en était venu à se persuader qu'il avait fait un rêve sur les tapis gazonnés du Montanvers. Quant à Franz, son
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esprit pétillait romme la mousse l^ère qui l'emplissait son verre. Sa verve intarissable s'épanchait en saillies, en épigrammes, en bons mots, en calembourgs, en folies lancées à pleines mains, à droite, à gauche, sauve qui peut! George se laissait entraîner par le tourbillon , et les éclats bruyants et répétés d'un rire homérique étaient à peine tempéi-és par la grâce mesurée d'Arabella, et par la gravité relative du major.
La séance fut levée à l'instigation de Franz qui , aput commandé un bol de punch, proposa d'aller terminer la soirée au numéro 1 3, Le major offrit le bras à Arahella , tandis que George et Franz couraient en avant comme deux étourdis échappés de l'école. En montant l'escalier, oil régnait une demi-obscurité, George dit à Franz : « Grisons le major ! il y aura de quoi mourir de rire : je me charge de le faire boire. » Mais le major se trouvant plus près qu'on ne le croyait , entendit le complot, et se proposa bien de manœuvrer en conséquence.
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Bientôt le punch flamboyant iut apporté, et, tout en faisant circuler la brûlante liquenr, la conversation fut reprise plus vive et plus animée que jamais. George tira secrètement de leur caisse de bois de cèdre quelques-uns de ces cigarres que le lecteur connaît déjà; et, pour ne point exciter les défiances du major, il eut soin d'enlever malicieusement la petite bande de papier doré qui les distinguait. Ensuite il les glissa dans la main de Franz en lui recommandant de les offrir à son voisin ; puis allumant lui-même un cigarre ordinaire, il se mit tranquillement à fumer.
IjC major donna tète baissée dans le piège ■ tendu à sa bonne foi , et il reçut les cigarres de la main de Franz sans se douter de la per- Bdie.
— Venez vous mettre à cô*é de moi, mon cher major, dit Georçed' un air affable. Vous avez un compte à me rendre. Vous connaissez le proverbe : « Les bons comptes font les bons amis, n Allons, remplissez mon verre et le vôtre. A votre santé !
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— Il me semble, dit le major, que les comptes à rendre sont réciproques. Mais voyous, qu'avez-vDus à me reprocher?
— Votre méfiance d'abord. On dirait que vous avez peur de moi. Vous me considérez curieusement d'un peu loin, comme un être phénoménal. Je nesuis pour vous qu'un sujet d'observation; et vous vous efforcez de me placer au foyer de votre microscope , comme un insecte quel'on saisit avec des pinces pour ne point le toucher.
— Sauf l'exagération , il y a du vrai dans ce que vous dites là, répliqua le major avec bonhomie : mais à qui la faute , si ce n'est à vous qui vous plaisez à vous envelopper de mystère , et à dérouter toutes les conjectures. Et puis je vous avouerai franchement que je vois bien que vous vous mo<^{uez de moi.
— Moi me moquer ! en vérité, je n'oserais.
Gomment, moi chétif, m'attaquerais-je à un major philosophe, qui sait du sanscrit et qui faitdes fusées à la congrève ! je serais bien vite pulvérisé au moral et au physique. Quant au
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mystère, je ne sais ce que vous voulez dire; je ne songe nullement à me cacher, et pourvu que vous vidiez votre verre, auquel vous ne touchez pas, je suis prêt à répondre à toutes vos questions.
— Tope ! dit le major, en se soumettant à la condition imposée : maintenant rendez compte de votre personne.
— Cela ne sera ni long ni difficile. Qui ne connaît le petit George et ses livres subversif, dit-on, de toute sorte de choses, et dont il se soucie moins que personne 1 Eh bien ! c'est moi qui suis le petit George.
— Mais, dit le major,...
— Mais, dit George, je vois bien oe que vous allez me demander; et pour mettre fin à vos perplexités , je vous dirai franchement que je suis une femme, et que je vous aimerai de tout mon cœur, si vous voulez boire à ma santé.
— Mais encore.,..
— Allons, major, soyez discret maintenant.
N'allez-vous pas me demander mon âge,
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comme si jetais quelque bouquin de votre bibliothèque? Laissez là , dès à présent, tout votre vilain attirail d'analyse, d'observation et d'idées creuses. Soyez gai, naturel, bon erif<)iit, et vive la joie! A notre bonne intelligence, major! — Oh! fi donc! vous ne tîiites que tremper vos lèvres dans cette liqueur généreuse, comme un froid philosophe que vous êtes. Buvez tout, je l'exige....
I^a conversation continua sur ce ton de plaisanterie mutuelle. Franz s'y joignit, dans le but d'aider au complot formé contre la tempérance du major. Celui-ci avait pris d'abord la ferme résolution de ne point se laisser entraîner; mais par l'effet des provocations et des séduisantes agaceries de George, ainsi que par la subtile influence du datura , il en vint à oublier son sage projet. Déjà ses idées commençaient à se mouvoir seules, et indépendamment de sa volonté , dans l'intérieur de son cerveau , et à se substituer aux objets extérieurs en prenant elles-mêmes des formes visibles. En un mot les malicieux desseins de
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George auraient sans doute reçu leur entier accomplissement, si les deux conjurés ne se fussent pris dans leurs propres pièges. Le major, en allumant sou clgarre, avait jeté négligemment les autres sur la table; si bien qufî George et Franz, au milieu du feu de l'action, et animés eux-mêmes par tout le punch bu en guise d'encouragement , les prirent et les fumèrent sans se douter de la chose. Aussi l'esprit de vertige et d'illusion les. èntratna-t-il bientôt également dans la r^on des chimères. Ârabella seule resta tranquille spec ta trice des scènesque nous allons raconter.
— A propos, bdlenJame! s'écria lè major, j'ai encore une petite question à vousadresser. Comment vous y jprenez-vous pour faire voir dans unç chambre d'auberge des iles de palmiers, et des monstres marins; pour vous coiffer en Méduse avec des vipères qui mordent les doigts de vos amis; en6n pour cbangeile monde en une boite à musique à votre .
usage?
— Cela vous étonne, respectable major! et
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avec toute votre science, voua n'y voyea que du feu. OommMit donc n'avez-vous pas compris que j'ai la bosse merveilleuse qui donne tout pouvoir sur le monde phénoménal?
— La bosse? vous n'avez pas de meilleure explication que cela? je ne crois pas aux bosses.
— Vous allez y croire lout-à-l'heure, dit George en posant son cigarre.
Le major la vit porter les mains à sa tète, ouvrir lestement comme un petit couvercle à charnière, et iaire sortir une pierre plus brillante cent fois que le plus beau diamant.
— Voyez, messieurs, ce talisman, ajoutat^lle ; toute ma puissance en dépend.
Le major saisit le joyau avec un vif mouvement de curiosité, et l'examina silencieusement.
— Mais, dit Franz, c'est votre cristal de Montanvo's,
— Non, répondit le major; ceci est bien plus beau.
Il considéra la pierre de plus pi-ès, et fut
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bientôt absorbé par le singulier spectacle qu'elle lui présenta. Au moment, en effet, oii son œil plongea dans l'intérieur limpide du brillant minéral , il vit s'étendre indéfiniment en tous sens comme un éûter lumineux, tout rempli d'ondulations de couleurs variées qui se mouvaient et se croisaient dans tous les sens. On eût dit mille arcs-en-ciel entrelacés et s agitant comme des serpents de feu. Bientôt se montrèrent, dans une continuelle et rapide succession, une foule de formes diverses.
Cétaient des figures humaines exprimant toutes les passions ; des groupes, des situations, des scènes entières tirées de la vie terrestre; puis des tableaux delà nature, d'une richesse et d'un éclat surprenants; puisenfin des mondes entiei'S, avec leurs soleils et leurs planètes, leurs cieux étoiles et leurs voies lactées. Chaque forme, chaque tableau, n'était qu'une fulguration instantanée ; et cependant l'image saisissait l'œil avec autant de puissance que l'éclair dans la iruit sombre.
— Admirable! s'écria le major; mais j'étais
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bien fou de ne pas croire aux bosses, comme si moi-même je n'en avais pas une dont je me sers tous les jours!
En disant ces mots, il ouvrit un de ses sinus frontaux , et en tira un chalumeau singulièrement et artistement construit. ïl souffla dans l'instrument, et l'on en vil jaillir, à l'autre extrémité, une flamme subtile s'allongeant en pointe comme une langue de feu.
— Vous permettez? dit-il à George, en dirigeant sur la pierre le jet brillant de la flamme dissolvante.
Mais Georgej poussant un grand cri, arracba des mains du major le talisman merveilleux, et le fit rentrer précipitamment dans sa cacbette,
— [jC malheureux! s'écria-t-elle, tout émue d'indignation; vouloir enfumer mon cristal avec son vilain instrument ! Vos bosses i-ecèlent de jolies choses, major. A quoi cela peut-il servir, si ce n'est à gâter tout ce qui est beau , où peut-être à allumer le feu de votre cuisine? Montrez-moi donc ce nouveau
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briquet phosphorique , ajoula-t-elle en le prenant, et en Ëiisant mine de l'examiner. Mais à peine l'eut-elle dans ses mains, qu'elle essaya de le mettre en pièces. Toutefois, ce fut en vain; rinstrument, frêle en apparence, triompha de tous ses efforts; et comme, dans son , dépit , elle en frappait violemment la table, la flamme en jaillit de nouveau, et lui brûla si bien les doigts, qu'elle le laissa tomber à terre avec humeur. Le major le releva en riant, et le remit tranquillement dans sa bosse frontale.
Pendantcetemps,Franzavaitégalement ouvert «ne de ses bosses, et en avait fait sortir un instrument de musique d'une forme et d'une nature inconnues, dont il tirait des sons admirables. On ne savait, à vrai dire , si c'étaient des sons ou des paroles , car l'oreille charmée croyait entendre tantôt de ravissantes mélodies, et tantôt des récits pleins d'intérêt et de poésie.
Le major, subjugué par le charme de cette musique surnaturelle, se mit à écouter en si-
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lence, et oublia tout-à-iàit son altercation avec Geoi^. EnBn, il se tourna de son côté, pour voir quelle impression elle recevait du chant magique de Franz; mais, à son extrême surprise, il vit à la place de Geoi^ une magnifique plume de paon qui se balançait moelleusement aux sons de la musique , en faisant jouer ses riches reflets à la lueur des flambeaux. II voulut interroger Franz sur cette étonnante métamorphose , mais Franz s'était changé en une grande double-croche, qui continuait à jouer mélodieusement de son instrument extraordinaire. Le major se ftvtta les yeux, se croyant dupe de quelque hallucination; mais, après a>mme avant, il ne vit que la plume et la double-croche. En examinant la première de plus près , il crut entrevoir dans l'œil de paon aux couleurs métalliques, les traits de la physionomie de George, mais si changeants , si vagues , si fugitifs , qu'il ne parvenait point à les saisir. Il étendit alors la main vers les longues barbes d'or qui formaient autour de l'œil comme une auréole de
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feu; mais au moment où il les toucha , il ressentit une vive douleur, et s'aperçut qu'au lieu de barbes de plumes, il venait de saisir les )>ointes acérées des mille dards d'un porc-épic, <{ui le Fardait en grinçant des d^its et avec des yeux enflammés.
— Ho! ho! s'écria-t-il; qu'est-ce à dire?
Et disant sortir promptenient son chalumeau de sa bosse frontale, il souffla dedans avec force, et en dirigea la flamme vers le museau pointu du pon>épic. A l'instant même celui-ci prit feu, et se changea en un soleil d'artifice qui se mit à tournoyer rapidement, en lançant une pluie d'étincelles et de bluettes , tantôt éclatantes comme des pierres précieuses, tantôt d'nn rouge sombre comme un feu d'enfer. Le bruit de ce tourbillon igné ressemblait parfaitement à un rire continu; et au centre du soleil, on voyait, en effet, la figure de George qui riait en se moquant.
— Feu contre feu ! cria le major en soufflant de son chalumeau sur l'artifice turbulent; mais à l'instant où la pâle et subtile flamme
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de l'instrument vint se mêler aux joyeuses et pétillantes étincelles du soleil, une violente expIosioD se fit entendre, toutes les lumières s'éteignirent, et nos personnages se trouvèrent plongés dans l'obscurité la plus profonde.