‹ Une course à Chamounix: conte fantastiqueChapitre 7 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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l ES voyageurs avaient formé le t projetdepartirdebonneïieure : pour passer la Téte-Noire; ; mais, pendant la nuit, le temps ^ avait changé, et le bruit continu d'une pluie battante avait Êiit comprendre aux dormeurs qu'il était inutile de se déranger trop tôt. Aussi-bien les événements de la soirée précédente ne les avaient pas disposés à une bien grande activité. La matinée se trouvait donc assez avancée qxiand Arabella descendit au salon, et s'assit à la table du déjeùner,oiielle attendit long-temps ses amis.

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Franz arriva d'abord , la figure pâle et gêneuse, et, après avoir salué Arabella, il se mit à arpenter la chambre sans mot dire. Le major vint ensuite, avec cet air tout-à-la-fois calme et radieux que donne le sentiment de quelque grand bonheur acquis et assuré. Il serra la main d'Arabella et celle de Franz avec une sorte d'effusion , s'assit à la table et resta plongé dans une extase silencieuse et méditative.

— En vérité , messieurs , dit Arabella qui venait de préparer le thé, vous êtes ce matin d'une amabilité charmante! vous me foites attendre pendant une heure , et quand enfin vous arrivez , vous ne daignez pas même m'adresser un mot d'excuse. La source de votre faconde se serait-elle épuisée dans l'énorme dépense de paroles que vous avez faite hier au soir?

— Pardon, dit Franz ; je pensais au songe le plus beau que j'aie eu de ma vie. J'ai rêvé que j'étais le maître de chapelle de l'univers, et que les astres innombrables du ciel compo-

saient mon orcheetre. J'ai entendu là une symphonie d'une ineffable sublimité, dont je cherche à me ra^^Ier les principaux motifs.

Cequ'il y avait de plus beau, c'est qu'il nie semblait que cette admirable musique était mon œuvre; et cependant j'en ressentais ime impression si vive , que le souvenir m'en restera toute ma vie, comme l'idéal que je dois m'elïbrcer d'atteindre et de réaliser.

— Singulière coïncidence! s'écria le major; j'ai fait également un rêve supei-be. Il me semblait que j'avais avalé le soleil, et que tout mon monde intérieur en recevait un merveilleux éclat et une chaleur étonnante. Alors , saisi par une puissante inspiration, j'ai improvisé des hymnes d'une telle sublimité, que je venais d'être nommé, par acclamation, poète lauréat du ciel , au moment où le réveil est venu dissiper mes illusions.

— Bravo! messieurs! ditÂrabdla; vos prétentions sont vraiment modestes. II parait que les fumées du punch et du dgarre vous ont enlevés dans de bien hautes régions. Hier au

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soir, cependant, vos inspirations ne paraissaient pas être d'un ordre aussi élevé, car vous vous êtes livrés à d'incroyables extravagances.

— Comment donc cela? demanda Franz.

. — J'ai cru réellement que vous aviez tous perdu l'esprit. Vous, Franz, vous chantiez à tue-tête, et, armé d'une paire de mouchettes, vous alliez tout autour de la chambre irappant sur les chaises, qui, disiez-vous, chantaient feux et hors de mesure, he major conversait en sanscrit avec d'invisibles personnages qu'il croyait voir au plafond. George dansait par la chambre avec une surprenante agilité, en poussant de grands éclats de rire, et en tenant d'inintelligibles discours. J'ai fini par m'enfuir pour ne pas être entraînée dans le tourbillon. Mais, à propos de George, que devient-il donc, et pourquoi ne descend-il point? Allez donc l'avertir , Franz, que le déjeûner sej^froidit.

Au moment où Franz se levait, Ge<5rge parut dans un costume nouveau et compléte-

meut masculin. La blouse avait été remplacée par une élégante redingote de velours noir; la cravate bleu de ciel était nouée avec beaucoup d'art ; delarges pantalons d'une blancheur irréprochabledescendaient,en se rétrécissant, jusqu'à deux petits pieds serrés dans des bottines de peau de daim. Le costume était complété par un chapeau rond qui laissait échapper de toutes parts des flots pressés de boucles rebelles. La physionomie de Geoi^e avait d'ailleurs une expression marquée d'humeur chagrine et irritable.

— Quesignifiececoup de théâtre, George?

dit Arabella surprise de celte apparition inattendue; sommes-nous à Gbamounix ou à Paris? allons-nous à la Tête noire ou aux Italiens?

— Plût à Dieu , répondit brusquement George en jetant son chapeau sur la table , ptûtà Dieu que nous fussions à Paris! L'ennui commence à me prendre au milieu de cette nature lourde et monotone. Goncevezvous rien de plus bête au fond qu'une mon-

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tagne? Et pour comble de malheur, nous voilà pris par la pluie et retenus, bon gré niai gré, dans cette infernale vallée.

— Vous n'êtes pas en belle humeur ce matiD,ditArabdyb. Commencez pardéjeûner, cela chassera peut-étrevos idées noires. Et les en&nts , ne descaideut-ils pas?

— Les mioches sont consignés dans leur chambre; ils ont été si récalcitrants qu'il a fallu leur donner le fouet.

— Gela ne leur aura pas Êiit grand mat dit étourdiment le major.

— Qu'est-ce à dire? répliqua vivement George en lançant à l'interrupteur un regard courroucé.Vous croyez peut-être que je ne sais pas punir quaod illefeut? vous vous trompez. J'ai des moyens de punition pour tous les mé- Êiits , et même pour tous les âges; entendezvous?

Le major sourit d'un air impassible.

— Ah çà ! reprit Arabella, nous direz-vous enfin ce que signifie cette élégante toilette?

— Mon rHeu , ma chère Arabella , n'allez-

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VOUS pas faire comme ces bonnes ^ens de critiques qui m'attribuent en toutes choses un but, une intention! si j'endosse une blouse, j'attaque la morale ; si je fume un cigarre, je complote contre le mariage ; si je mets une redingote, je méditela ruinede l'ordre social : et ainsi de suite. Eh bien ! j'ai mis mon costume de dandy pour tuer le temps, et pour amuser les badauds, y compris le major qui me regarde là comme une bête curieuse, et qui médite sans doute un nouveau chapitre de son traité sur les bipèdes Piffbëliens.

— En vérité, George, vous praiez tout en mauvaise part, observa Franz : vous êtes hérissé de piquants comme une pomme épineuse.

— - Vos nerfs sont-ils irrités encore par suite de la soirée d'hier , dit Arabetia ; ou bien n'auriez-vous point fait aussi quelque mauvais rêve?

— Nous y voilà, répondit George. J'ai fiiit réellement un rêve abominable, et dont je ne suis pas encore bien remise'. Il me semblait

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que, pendant mon sommeil, etsansqueje pusse le prévenir, le major creusait une galerie de mine danslintérieur de mon cerveau, et que, après y avoir établi son fourneau, il le chargeait avec des idées métaphysiques.

Jugez un peu de mon supplice! Mais ce n'est pas tout. I^a mine achevée, ce diable de major y mit le feu au moyen d'un chalumeau , et me fît sauter en l'air en mille millions d'atomes. Jamais je n'ai ressenti d'impression plus désagréable. Il est vrai qu'en redescendant tous mes atomesse rejoignirent, et que je me trouvai sur mes pieds, comme un chat qui tombe d'une gouttière; mais en même temps, je vis très distinctement le major qui s'enfuyait, emportant quelque portion de moi-même qu'il avait escamotée pendant l'explosion. Ce qu'ily a de plus bizarre, c'est que, depuis ce moment-là, je me sens la tète si singulièrement vide que je ne me reconnais plus. S'il n'était pas certain que je n'ai fait qu'un rêve, je redemanderais au major ce qu'il m'a dérobé méchamment.

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— Avez-vous des prétentions sur le soleil?

dit le major. J'ai rêvé que je l'avalais ; s'il était à vous , je vous en fois mille excuses.

Le major se sentait une assurance extraordinaire. Il pronontja ces paroles avec un ton si défjBQéy et une teinte si marquée d'ironie , que George lui répondit sèchement :

— Gardez-le, gardez-le seulement, monsieur te major; aussi bien vous est-il très nécessaire pour éclairer un peu les ténèbres de vos théories abstruses.

Mais le major était invulnérable, et les traits tancés par George lui semblaient frappar contre une armure enchantée , et tomber impuissants à ses pieds. Son calme parlait redoubla le dépit deGeorge, qui lui dit d'un ton aigre-doux :

— A propos, auriez-vous la complaisance de me rendre mon beau cristal de Montanvers, que j'ai eu l'étourderie de ne pas vous redemander hier soir?

Le major fouilla dans sa poche, et y sentit distinctement une pierre pesante et polie ,

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mais une voix intérieui'e lui cria que cette pierre était tout autre chose qu'un simple cristal, et que d'inestimables avantages se trouvaient attachés à sa possession. Il répondit donc de l'air le plus iadifSérent :

— Votre cristal, Georfje? mais vous l'avez repris hier pendant le punch. Ne vous souvient-il pas que TOUS en fîtes admirer l'éclat , et que vous refusâtes même de me le laisser examiner de plue près?

— Cest vrai , dit Franz, je me rappelle fort bien, malgré les fumées du punch et du cigarre, avoir vu briller une pierre.

— Bon Dieu ! s'écria George avec une grande agitation, il ne me rendra pas mon cristal!... Major, soyez bon, soyez généreux! rendez-moi mon cristal I

— Mais je vous répète que je ne l'ai pas; votu l'aurez sans doute égaré. An reste, si vous teittz beaucoup aux cristaux, je me ferai un plaisir d'en acheter un autre, pour vous en faire honunage.

— Ha! ha! ha! $'écriaGeorge,£nriantd'un

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rire amer et ironique; il en achètera, le major ! il m'en fera hommage! perdu! perdu! c'en est fait de mon cristal !

Après ces mots, George se leva , courut à la porte , et regagna sa chambre en criant toujours : — Perdu ! perdu ! Arabella et Franz restèrent stupéfaits; mais le major assura tranquillement que ce n'était là qu'un accès de vapeurs qui se dissiperait hientôt.

En ^fet, Im^ue, peu d'instants après, ils mnontèrent ensonbleau n" 1 3, ils y trouvèrent George qui avait remis sa blouse, et qui les reçut d'un air riant et évaporé, comme s'il ne s'étîtit rien passé d'estraordinaire.

— Eh bien ! mes amîs , s'écriar-t-il , que ferons-nous pour passer te temps?

^ Je propose, dit Franz, de feire d'abord une lecture. J'ai là dans ma malle un livre très intéressant que je vais vous chercher.

— Qu'est-ce donc qoe votre livre? Un roman nouveau?

— Non pas, répliqua Franz, en tirant d'un porte-manteau deux gros volumes in-8°, c'est

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bien mieux que cela. Cest une œuvre-de travail et de conscience, une histoire de la philosophie allemande par M. 6 de P Je

prierai le major de ve^toir bien nous lire l'exposition du système de Schellîng, que je désire vivement connaître. Il nous donnera en même temps les explications nécessfdfes sur les points obscurs, et discutera nos objections.

— Allons , mauvais plaisant que vous êtes, TOUS ne parlez pas sérieusement. Faire de la métaphysique! Taimerais autant tricoter des bas de laine ou jouer à cligne-musette. Mais vous voulez rire sans doute; gageons que vous avez là quelque mauvais roman!

— Vous parlez comme un entant, George; tâchez donc une bonne fois de prendre un peu de respect pour les travaux de la science et les recherches de l'esprit humain.

— Vous voulez dire pour les billevesées de la science et les bêtises de l'esprit humain. Voyons donc ce fameux livre, cet oracle de

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George arracha vivement des mains de Franz les volumes que tenait celui-ci, et gagna l'autre côté de la table en s'écriant :

— Je les tiens m^tenant; vous serez bioi habile si vous les rattrapez!

Franz piqué s'élança sur lespasdeGeorge, qui tournait autour de la table avec une agilité sans égale, en faisant tomber très à propos les chaises dans les jambes de son adversaire. Enfin, las de courir, et se voyant sur le point d'être atteint, George ouvrit précipitamment une fenêtre, et les graves volumes de M. B..., lancés au travers des airs, allèrent choir en gémissant dans la boue liquide de ta rue.

Nous en voilà débarrassés , s écria George en battant des mains.A présent, je propose, moi, de jouer à ia main chaude!

— Vous allez d'abord me le payer, dit Franz, en recommençant, mais en vain, sa poursuite autour de la table.

Cependant le major, qui avait été saisi d'un rire fou ainsi qu'Arabella, descendit philo-

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sophiquement dans la rue, repêcha les malheureux volumes, et les rapporta en triomphe après les avoir convenablement essuyés. A son retour le tumulte était calmé, et une fraternelle accolade venait de mettre fin à la querelle.

Toutefois le projet de lecture fut repris impitoyablement, en dépit des objections et de la mauvaise humeur de George. Arahella prit place sur le canapé, en face d'un bon feu qui pétillait dans la cheminée. A droite , le major occupait le fauteuil, ayant Franz vis-à-vis de lui. Une autre place sur le canapé fut offerte à George qui la refusa.

— Est-ce quevous croyez, vrai nient, que je vais passer mon temps à vous écouter? dit-il; point du tout, je conserve ma liberté !

En parlant ainsi, George s'assit à la table, tira d'un porlefeuille des crayons et du papier, et se mit à faire des caricatures.

Cependant le major avait ouvert le livre au chapitre de la philosophie de la nature, et il commença par lire les réflexions prélimi-

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naires; mais bientôt laissant de côté le texte de l'auteur, il aborda lui-même le sujet. H &ut dire qu'il se sentait sin^lièrement en verve. 1,/es idées lui arrivaient toutesseules,sanseffbrl, avec une lucidité et une abondance extraordinaires, et, de plus, revêtues comme spontanément des formes les mieux appropriées, les plus complètes, les plus brillantes. Il avait en même temps la conscience de n'être, en quelque sorte, que l'organe d'un pouvoir mystérieux qui s'exprimait par sa bouche. Un feu divin circulait dans tout son être; et il ne comprit bien qu'à ce moment l'inspiration des grands génies poétiques, vrais prophètes de l'humanité.

Il débuta par quelques détails biographiques et personnels sur Scbelling, qu'il avait eu le bonheur de voir et d'entendre lui-même à l'université d'Erlangen. Traçant une esquisse rapide de la carrière de cet esprit si vaste et si profond , si subtil et si riche , où la force de la pensée et le sens du beau , la spéculation et la poésie, s'unissent à un degré

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inconnu depuis Platon, il montra le Jeune aigle, nourri de la forte substance de l'idéalisme de Fichte, prenant de prime^bord un . vol audacieux et indépendant. Il exposa comment, après avoir réintégré la réalité et la nature dans leurs droits méconnus, Schelling avait jeté les vraies bases de l'art, fait de la grande idée de liberté le pivot de tout son système, ramené dans la science la notion vivifiante d'un Dieu personnel, reconnu et pro> clamé l'autorité, la profonde sagesse des traditions antiques, ainsi que l'admirable et divine puissance du christianisme. Enfin, il raconta comment le sage , arrivé au faîte de la gloire, et à l'apc^ée d'une influence immense sur tout un peuple de penseurs , s'était retiré dans une méditation et un silence de vingt années, pour compléter dans toutes ses parties l'œuvre de sa pensée, et pour arriver à l'expression la plus claire et la plus simple de ce que l'bomme peut concevoir de plus profond et de plus élevé.

A la suite de ces préliminaires, le major

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tenta t'exposition même du système, en s'attachant d'abord au travail de M. 6....; mais arrêté, pour ainsi dire, à chaque pas, par la nécessité d'un commentaire perpétuel sur des expressions obscures ou incomplètes, sur des propositions qui , présentées d'une manière abrupte et sans liaison suffisante, avaient trop l'air de paradoxes étranges, il finit par poser le livre et s'abandonner à l'improvisation.

Alors, se plaçant au centre même de ce monde intellectuel que nous ne connaissons point encore d'une manière complète , il s'efforça de s'inspirer de sa vie, et d'en dérouler les phases comme une vaste épopée. Il montra la création tout entière se développant dans le sein de Dieu même, par l'opposition de deux principes, caractérisés, suivant la variété des poinu de vue, par les noms de réel et d'idéal, dénature et d'intelligence, d'obscurité et de lumière; principes accouplés partout, en lutte partout, et réconciliés seulement dans les profondeurs de l'être absolu. D'abord c'est la nature primitive, anté-

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rieure à toute manifestatiou,pnoctpe obscur, étemelteraent caché sous la lumière de la conscience divine, et que la pensée seule parvient à saisir sous la forme d'un désir d'être, d'une &im de réalisation et d'existence. Cette puissance originelle, stimulée par la libre volonté, par l'infinie sagesse du créateur, s'élance du sein de l'abîme vers ta lumière et la vie, pour enlanter l'inépuisable richesse des idées de la suprême intelligence. Alors se déploie, dans l'immense variété de ses symboles vivants, dans ses contrastes et ses harmonies, dans ses tristesses et dans ses joies, la jeune nature , enchâssée comme un magnifique diamant dans la feuille sombre de l'étemelle nuit. Et toute cette féerie du monde phénoménal, toutes ces formes, toutes ces couleurs , tout cet organisme animé d'un souffle si puissant, tout cela n'est à son tour que le berceau dans lequel l'esprit doit naître et grandir, que le théâtre de son libre développement par la lutte du bien et du mal, que le marche-pied du(|uel il s'élancera pour

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s'élever jusqu'à la sphère immuable de la conscience divine et de leternel amour. Dans ce drame joué par des intelligences libres, le principe du mal s'enlace à tout, se glisse au travers de toutes les péripéties, comme le serpent aux reflets trompeurs et chatoyants; mais ses jours sont comptés. Sa vie n'est en réalité qu'une vaine illusion , qu'un décevant fantôme, dont le rôle sera joué quand le principe du bien , fortifié par une lutte incessante, sortira vainqueur de l'épi'euve. Et tout ce mouvement, toute cette création, tout ce drame immense, c'est la vie de Dieu; c'est l'accomplissement des desseins de cet amour infini par lequel il a voulu répandre sur des êtres créés à son image les trésors d'une félicité pure et inaltérable.

Ceci n'est qu'une esquisse incomplète et pâle de l'improvisation philosophico-poétique du major. Lorsque celui-ci sentait faiblir sa verve, et sa fiiconde s'épuiser, il portait instinctivement la main à sa poche, et saisissait la pierre mystérieuse ; alors le flot

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de l'éloquence s'épanchait de nouveau, rapide et abondant. Ses amis l'écoutaient en silence, frappés d'admiration ; et, s'interrogeant de temps à autre du regard , ils semblaient se demander l'explication de ce prodige.

Cependant George, qui dans tout cela ne cherchait que le mot pour rire, et l'occasion de se venger de l'ennui qu'on lui imposait, avait profité d'un moment d'hésitation causé par le livre de M. B,..., pour croquer d'un crayon moqueur le professeur inspiré et les élèves attentifs. Au-dessus du tahleau était écrite, en gros caractèreSgla phrase qui venait d'être tue : Vabsobi est identique à lui-même. Sur ce, les trois personnages faisaient leurs commentaires. Le major à droite disait :

Cest un peu vague. A gauche et vu de fece, FranZjles cheveux ébourrifles et les yeux écarquillés detonnement, demandait: Qu'est-ce que cela veul dire? Et Arabella , dont on n'apercevait que le chignon dépassant les coussins du canapé, s'écriait : Je m'y perds de-

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