‹ Une course à ConstantinopleChapitre 4 sur 14 · LA TERRASSE · texte numérisé non relu

LA TERRASSE

vaux et calèches, d'avoir été achetés d'occasion dans un Tattersall de sixième ordre.

Tout cela pourtant avait un air passable encore. Mais aussitôt que nous eûmes franchi la porte, le spectacle navrant des rues nous saisit comme un cauchemar.

Après Ïop-Hané, on s'engage dans une succession de ruelles infectes, sans air et sans soleil, sans pavé, sans trottoir, ou plutôt ayant de temps en temps cpielque pierre en saillie, qui donne sur un trou profond dans lequel on s'attend à sombrer à chaque pas.

Nous montons et nous passons, au risque de les arracher, à travers les tentes des magasins de la rue des Maltais, de sinistre renommée; nous grimpons à gauche, nous tournons, toujours en montant, devant un escalier délabré, nous prenons une route roide, gluante et déshonorée par un horrible tramway au coche vermoulu; nous passons au milieu d'un cimetière coupé en deux; un cimetière maigre, saumàtre, tout en désordre, un fouillis tumulairequi rappelle les horreurs des cimetières bulgares; puis encore une montée, puis une place oi^i des brocanteurs étalent leur bric-à-brac purulent, puis une rue étroite, un peu plus propre, mais

moins pavée que jamais, puis on m'arrête : c'est l'Hôtel d'Angleterre.

On me fait monter au troisième étage. Le maître de l'Hôtel d'Angleterre — prononcez : « Locanta Missiri )>, — s'excuse de ne pouvoir me donner un étage plus bas. Quel service il m'a rendu!

On nous montre deux chambres sur les côtés, pour Georges Daudet et pour moi; puis j'entre dans le salon qui les précède et qui m'est réservé. Je demeure ravi, transporté, en extase.

Les portes-fenêtres donnent sur une terrasse, et de cette terrasse, la ville, le port, la cité et la tour de Galata, Péra, Stamboul, les Minarets, le Bosphore et la Corne-d'Or, la pointe du Sérail, Scutari d'Asie, Kadi-Kieui , les îles Prinkipo, toute cette rêverie ensoleillée, toute cette beauté que rien ne peut ni rendre ni égaler, s'épanouit sous mes yeux. Pendant les quinze jours que j'ai passés à Constantinople, je me suis levé à six heures du matin, — à quatre heures quinze de Paris, — pour me mettre au travail, et, chaque jour, saisi, .fasciné par ce spectacle immense, il m'a fallu m'y arracher, fermer la fenêtre, tirer le rideau, pour être ca-

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pable de faire autre chose que de regarder.

Cette fascination extrême, elle s'exerce sur tous ceux qui viennent à Constantinople , et même sur ceux qui y vivent depuis de longues années déjà.

Le jour où je suis parti, sur VEspero, le même bateau qui m'avait amené, l'aimable et charmant M. Forni, le directeur du Lloyd, un des hommes les plus complaisants et les mieux élevés que je connaisse, qui habite Constantinople depuis vingt ans, tout à coup, cessant de m'écouter, avec des yeux dilatés par l'admiration, contemplait le Bosphore éclairé par le plus doux des soleils, comme s'il le voyait pour la première fois. C'est une admiration que rien n'épuise, une extase qui ne tarit jamais.

Plus je voyais ce tableau, moins mes yeux pouvaient s'en détacher, et jamais encore il ne me semblait plus beau qu'au lever du soleil, alors que du haut de ma chère terrasse, sous les effluves embaumés du matin, je le regardais en frissonnant d'émotion.

Les calques, les vaisseaux à voiles et les bateaux à vapeur, à peine balancés par les flots qui se ridaient sous la brise fraîchissante, semblaient comme endormis dans les bras lascifs

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de quelque nymphe invisible; la côte d'Asie s'empourprait des feux naissants, tandis que les îlesdePrinkipo demeuraient ensevelies dans l'ombre bleuâtre d'une nuit d'Orient qui fuyait à regret... Sur le pont de Galata, le mouvement du matin s'annonçait par les sonorités assourdies des pas et des sabots qui le piétinaient dans toutes les directions; Scutari d'Asie avec ses cent minarets au panache doré, s'estompait à travers l'aube ; la coupole de Sainte-Sophie se colorait aux rayons humides qui émergeaient derrière les toits alourdis de Stamboul; celte grande féerie mise en relief par l'air diaphane, se peignait de mille flammes diverses; et c'était en face et au dedans de moi, sous les yeux de mon corps et sous le regard de mon àme, comme un murmure universel qui s'échappait en hymnes mystérieux vers le beau suprême, vers le suprême idéal !

Je n'ai rien vu, je ne veux rien voir de plus beau, et en écrivant ces lignes, je me sens saisi d'un désir de revoir qui louche à la souffrance.

Les lendemains de ces extases paraissent ternes et moroses, et l'on s'enfonce ensuite dans la nuit des jours suivants, comme ces ombres

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