‹ Une course à travers quelques prisons de l'Europe à l'occasion du CongrèsChapitre 7 sur 10 · IMPRESSIONS REÇUES · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS REÇUES

Je viens de noter en abrégé quelques souvenirs de mes rapides visites aux établissements pénitentiaires: je résumerai maintenant le> impressions que j en ai reçues.

Je commencerai par les prisons proprement dites; je passerai aprè> aux institutions préventives, soit pour arrêter le crime dans son germe, soit pour empêcher des nouveaux actes criminels de la part des délinquants.

A. Prisons proprement dites.

Quant aux prisons proprement dites, on peut les envisager à trois points de vue : du système à adopter, de la manière de l'appliquer, des rapports administratifs.

a) Système à adopter,, — On est généralement d'accord que les prisons destinées aux prévenus doivent être des prisons cellulaires à séparation continuelle. Il y en a beaucoup qui, regardant la cellule comme la forme de détention la plus sévère, ne croient pas juste de soumettre à une telle détention celui qui n'a pas encore été condamné et qui peut être innocent. Mais il est facile de voir que cette même objection peut se faire pour la détention en commun ; car, là aussi il y a privation de liberté, comme dans la peine elle-même.

La détention préventive est, en plus d'un cas, une nécessité. Chacun, même se sentant innocent, doit se plier à cette exigence de la justice sociale. Mais, si Ton considère qu'on ne procède à l'arrestation d'un prévenu que d'après des indices graves, dans les cas prévus par la loi, et avec des garanties pour la légalité de l'arrestation, soit quant à la forme, soit quant au fond : que, lorsqu'il s'agit d'imputations moins graves, le prévenu peut obtenir la liberté provisoire, et qu'une grande partie des arrêts de non-lieu ou d'acquittements n'a pour base que le manque de preuves, on verra facilement que les

h éventualités d'une détention injuste sont assez rares. D'ailleurs, pour :es prévenus, le travail n'est pas obligatoire : ils peuvent s'occuper selon leurs goûts, et même ne rien faire ; il ne leur est pas défendu, ^*ils en ont les moyens, de se procurer, à leurs frais, une nourriture ineilleure que celle ordinaire de l'établissement. Donc leur détention, même dans la cellule, tandisqu'elle est presque toujours juste, pourvu qu'elle ne se prolonge pas au delà du strict nécessaire, n'a pas le caractère de rigueur qui appartient à l'emprisonnement répressif.

Gela étant, je ne crois pas juste qu'un homme, qui est peut-être innocent, soit forcé à subir, dans une prison commune, la compagnie «l'un meurtrier ou d'un faussaire. D'ailleurs, il est de l'intérêt de la justice que, pendant le cours de l'instruction, le prévenu ne puisse communiquer avec personne, si ce n'est avec son défenseur et le juge instructeur. Et d'un autre côté, si, même dans les prisons de peine, la vie commune des condamnés est si souvent une source de corruption morale et une préparation de crimes futurs, à plus forte raison cela est à craindre dans les prisons judiciaires, où la population flottante, se renouvelant sans cesse, constitue un lien de correspondance continuelle entre les coquins du dedans et les coquins du dehors.

Pour ce qui concerne les prisons destinées aux condamnés, il n'y a plus nulle part (que je sache) en Europe un établissement où le système de Philadelphie ou celui d'Auburnsoit appliqué dans toute sa rigueur méthodique. On est d'accord, en général, que l'isolement continuel est nécessaire dans les premiers temps de la peine, et même pour toute sa durée, lorsque celle-ci n'est pas longue. Tout condamné a besoin d'abord d'être placé en face de lui-même: il a besoin de se concentrer, et, moyennant les aides qu'il peut trouver dans la prison, de se rendre compte de son état, de connaître l'idéal de l'honnête homme, d'apprendre la discipline de l'établissement. Et pour celui qui ne doit rester en prison que peu de temps, il serait impossible d'organiser des degrés dans l'application de la peine. C'est après la première période que les systèmes varient. Il y a des endroits (comme par exemple à Louvain)où l'isolement cellulaire se continue pendant toute la durée de la peine, quoique les visites fréquentes du directeur et du ministre du culte, ainsi que l'école, en adoucissent beaucoup la rigueur. Dans d'autres endroits (et ils sont les plus nombreux), à la période de l'isolement succède le travail en commun, tout en gardant la séparation nocturne.

Les partisans du premier système soutiennent qu'il est impossible d'agir sur le moral du prisonnier si on ne le tient pas isolé : que cet isolement n'a lieu qu'à l'égard des éléments corrupteurs, tandis qu'on ne le prive point, qu'au contraire on l'entoure de la société des personnes qui peuvent l'améliorer.

Ceux qui sont pour l'autre système observent à leur tour que, à part la difficulté plus grande de bien organiser le travail pour le* condamnés isolés, l'isolement trop prolongé est contraire à la nature humaine; que les secours moraux ne sont d'ordinaire employés que pour la forme, par routine, et n'exercent aucune influence sur l'esprit du condamné ; que, lorsqu'il s'agit de peines temporaires (et tout emprisonnement peut devenir temporaire au moyen de la grâce) il est impossible de préparer le condamné à la vie sociale libre et honnête, s'il ne commence pas la vie sociale dans la prison: surtout depuis l'istitution de la libération conditionnelle vers la fin de la peine. Institution qui se répand de plus en plus dans les législations modernes.

Je n'oserai pas m'ériger en juge dans une question si grave. Mais je constate ce double fait: que, d'abord, pour pouvoir soutenir longtemps la solitude, il faut une dose de force morale que les criminels, en général, n'ont pas, et sans laquelle, l'isolement trop prolongé, au lieu d'aider à l'amélioration du coupable, ne fait le plus souvent que le consolider dans ses mauvais penchants ; et que les partisans mêmes de l'isolement continuel commencent déjà à avouer que les fruits espérés ne se montrent pas plus que dans l'autre système.

Il ne faut pas trop se fier aux apparences. Tel condamné qui paraît un homme régénéré tant qu'il n'a à faire qu'avec ses supérieurs dans la cellule, placé au milieu de ses camarades, manifestera avec toute l'intensité d'autrefois sa nature pervertie. Tandis que, au contraire, précisément parce que dans la vie commune il a moins de contrainte, on pourra là le voir avec plus de facilité tel qu'il est réellement.

D'un autre côté, c'est aussi un fait non moins incontestable que la vie commune a le double danger du mauvais exemple, et de la facilité de comploter pour l'avenir.

Si je devais exprimer mon sentiment, je dirais qu'il faut avant tout regarder le fond, et non seulement la surface de la question. L'un et l'autre système ont modifié la forme des prisons et du traitement des prisonniers : ni l'un ni l'autre n'ont pu arriver à entamer leur âme.

^es prisons anciennes étaient des réduits affreux et malsains, les irisons modernes sont des bâtiments propres et salubres. Là il y x vait l'oisiveté des prisonniers et l'arbitraire des gardiens : ici il y a Le travail, la discipline, et une certaine instruction. On a fait des ateliers avec des ouvriers forcés. Et tout cela est très bien. Mais la véritable réforme pénitentiaire ne peut s'accomplir par les beaux édifices, par la discipline et l'ordre extérieur. La réforme pénitentiaire n'est véritable que lorsqu'elle s'accomplit dans l'intérieur du coupable : et cela, aucune force humaine ne peut le faire, en présence d'une volonté opiniâtre. Les conversions réelles sont rares toujours: elles sont encore plus rares dans les prisons. Les secours du travail, de l'instruction, de la morale, de la religion, sont excellents et efficaces en eux-mêmes; mais, afin qu'ils puissent produire un changement réel dans l'intérieur des prisonniers, il faudrait pour chacun d'eux le dévouement de quelqu'un, tellement animé et brûlant de l'amour du bien, sachant tellement s'insinuer dans les replis de l'âme de ces malheureux, qu'ils se vissent forcés, pour ainsi dire, de changer leurs dispositions intérieures et de se diriger volontairement vers le bien. Or, de tels hommes sont bien rares, et l'Etat ne peut les avoir à son gré. L'Etat peut nommer des directeurs, des institu teurs, des chapelains, il ne peut pas créer des apôtres. L'Etat peut fonder des prisons pénitentiaires : il ne peut pas créer l'esprit de pénitence.

Tel étant le fond de la question, il est facile de voir que le choix d'un système plutôt que d'un autre n'a qu'une importance secondaire. Je ne dis pas qu'il n'en ait aucune: mais je dis qu'aucun système ne représente un idéal absolu: et, dans ce sens, je crois qu'on peut dire que le meilleur système est de ne pas en avoir. C'est-à-dire, que le meilleur système sera celui qui répond le mieux au caractère général de chaque pays et à la nature individuelle de chaque prisonnier: ayant égard à ce que, d'un côté, la peine soit infligée en conformité de la loi et de l'arrêt de l'autorité judiciaire, et que, d'un autre côté, son application individuelle facilite, autant que possible, dans le condamné le réveil et le développement du sens moral, ainsi que sa préparation à la vie libre, où il peut rentrer un jour.

Sauf donc l'isolement en cellule pour les peines de courte durée et pour la première période des autres peines temporaires, je pense que le mieux serait de laisser au directeur de la prison (comme cela se pratique déjà dans plus d'un pays) la faculté d'employer la vie corn-

trtune ou l'isolement, les travaux des ateliers ou les travaux des champs, selon qu'il le voit plus convenable pour chaque condamné.

il n'y a pas là d'injustice ni d'inégalité. Car on appliquerait toujours la peine dans les limites de qualité et de durée prescrites par la loi et ordonnées par les juges; et, d'ailleurs, tandis que personne n'aurait le droit de se plaindre en se voyant soumis à telle manière d'expiation qui répond davantage à ses conditions individuelles, i! dépendrait aussi de la conduite de chacun d'être soumis plutôt à tell» 5 nuance de traitement qu'à telle autre. Le législateur, en classant les crimes et en en fixant les peines a priori, ne voit et ne doit voir que la quantité du dommage social produit par chaque crime, abstraitement considéré. Le juge, en prononçant la sentence, ne doit voir que chaque fait concret avec ses circonstances objectives et subjectives, et la loi positive applicable à chaque cas. Mais, afin que la peine puisse atteindre son but, une fois que le condamné est en prison, le directeur de l'établissement, tout en se tenant dans les limites de la condamnation, doit, autant que possible, individualiser l'application de la peine selon les conditions particulières de chacun. Sans cela, il est inutile de parler du devoir qu'a l'Etat de s'efforcer de faire tourner l'expiation de la peine à l'amélioration morale du coupable. Il me semble voir une tendance générale se produire peu à peu, sous les différents systèmes, vers cette direction. On gravite vers l'esprit du système irlandais. Je dis vers l'esprit: car il ne s'agit pas ici d'appliquer méthodiquement les différentes périodes, avec le nombre des marques nécessaires à la promotion, etc.; il s'agit d'adapter l'expiation de la peine aux besoins et à la conduite de chaque condamné, en s'efforçant de les préparer tous à une vie sociale honnête, lorsqu'ils sortiront de la prison.

il va sans dire que, là où le travail est en commun, les jeunes gens doivent être séparés des adultes, les criminels qui ont agi par passion de ceux qui ont commis le crime par une méchanceté profonde.

b) Manière d'appliquer le système. — Quant à la manière, pour ainsi dire technique, d'appliquer un système, quel qu'il soit, elle embrasse plusieurs questions importantes, sinon au point de vue scientifique, du moins au point de vue administratif: par exemple, le plan des bâtiments, la construction et les dimensions des cellules, des ateliers, le système de ventilation, des pavés, des serrures, des latrines, l'ameublement de la cellule, l'habillement des prisonniers

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3t des gardiens, le choix de ces derniers, le blanchissage, la cuisine, la nourriture, les espèces de travaux, leur organisation, etc.

Il n'est pas facile de les résoudre toutes, d'autant plus que plusieurs d'entre elles ne sont encore aujourd'hui qu'à l'état d'essai et d'étude. Mais, d'après ce que j'ai vu et observé, je crois pouvoir dire que chaque prison pénitentiaire, pour qu'elle puisse être bien dirigée, ne doit pas contenir plus de cinq cents condamnés; que la forme de l'édifice la meilleure pour la surveillance est la forme à éventail, préférable à celle d'une croix; qu'il est convenable de séparer le bâtiment destiné aux condamnés de ceux destinés à l'économie domestique, à l'infirmerie, à la direction, au logement du personnel, et que ces deux derniers doivent être placés hors de l'enceinte de la prison. Les cellules où le condamné doit rester nuit et jour doivent avoir, en moyenne, vingt-cinq mètres cubes d'air au moins, seize mètres cubes suffisent pour les dortoirs, destinés seulementau repos de la nuit. Ces dortoirs doivent être, autant qu'il est possible, de véritables cellules en maçonnerie : car les boxes n'empêchent que la communication corporelle. Pour la ventilation, je crois digne d'être pris en considération le nouveau système que j'ai décrit plus haut en parlant de la prison de Moabit à Berlin; c'est-à-dire, de deux simples petites ouvertures au haut et au bas de la cellule.

Le lit à table (dont on verra à notre exposition plusieurs modèles) me semble préférable aux lits se relevant contre le mur, et d'autant plus aux hamacs. Quant aux latrines, le système que j'ai remarqué à Varsovie (d'un courant d'air entretenu par des becs de gaz) est excellent pour les prisons où les lieux d'aisance sont en commun. Mais là où chaque cellule a son closet (et c'est le mieux), ce système serait trop coûteux. Je pense que le closet à pompe est le meilleur: sauf à essayer les pots mobiles avec les modifications introduites à Moabit. Pour les ateliers, je trouve très bon le système que j'ai vu à Gothernbourg, de ménager pour les gardiens un couloir tout le long des ateliers, séparé seulement par une grille en fer ou en bois. Gela n'ôte rien à l'efficacité de la surveillance, et empêche le contact direct des gardiens avec les condamnés; ce qui peut devenir souvent (comme l'expérience ne le montre que trop) une source de corruption pour les jeunes prisonniers. On se trouve mieux, en général, des gardiens qui ont fait du service militaire et qui sont mariés : on y gagne en discipline et en moralité.

Quant aux pavés, j'en ai vu en bois, en pierre, en asphalte, en ci-

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ment, en briques. Somme toute, je donnerai la préférence aux pavt 1 en briques . pourvu qu'elles soient d'une terre compacte, bien cuiteet par conséquent très dures.

En fait de blanchissage et de cuisine, j'ai vu. par-ci par-là, il*rmachines admirables. Mais tout cela coûte beaucoup et ne peut convenir qu'à de grands établissements. Je crois cependant que là u l'on a la vapeur, les chaudières à double fond pour cuire la soup sont très recommandables.

Je ne parlerai point des montres de contrôle, du système de serrures, et d'autres détails. Nous aurons des échantillons de tout cek à notre exposition, et un coup d'oeil sur l'objet lui-même vaut pluque beaucoup de démonstrations.

La nourriture du prisonnier se compose partout d'une portion tV. pain noir, dont la quantité varie suivant le climat, et de deux soupepar jour, dans l'une desquelles on ajoute trois fois par semaine de te viande hachée. 11 n'a que de l'eau pour boisson. Seulement à titre & récompense, et dans les limites fixées par les règlements, on lu. laisse quelquefois se procurer, à ses frais, sur la partie du produiï de son travail dont il peut disposer, un peu de vin ou de bière.

Quant aux travaux, il est bon d'en avoir de plusieurs espèce?, soit pour répondre aux aptitudes différentes de chaque prisonnier, soit pour éviter le danger de la concurrence avec le travail libre. L convient de préférer les industries qui servent d'abord aux besoinde l'établissement, et qui peuvent ensuite fournir plus facilement au condamné les moyens de subsistance à sa sortie de la prison. Et. h où il est possible, il ne faut pas négliger le travail au grand air. l'expérience le montre plus profitable que le travail des ateliers pour la santé, et même pour la moralité des condamnés.

Ici se présentent naturellement deux questions.

D'abord on se dit : par toutes ces améliorations introduites dan< les prisons, le prisonnier finit par se trouver mieux que beaucoup d'ouvriers libres. Il est logé et habillé proprement; il a une nourriture saine et suffisante: il a du travail et un petit pécule assuré à sa sortie de prison. Est-il juste que l'Etat, qui a sur les bras la question sociale, qui ne sait faire que si peu de chose pour les travailleur* honnêtes et pauvres, soigne à si grands frais les criminels?

D'ailleurs, n'est-il pas à craindre que le travail des prisonniers, qui se fait dans des conditions privilégiées, ne nuise, par la concurrence, au travail libre?

Ces questions ne sont point nouvelles : mais elles ne riic semblent pas sans réponse. Je dirai d'abord que je n'ai jamais entendu faire ces questions par ceux qui ont étudié beaucoup la matière et qui ont l'expérience venant des rapports quotidiens avec les prisonniers. Je crois d'ailleurs que, si l'on essayait seulement pendant quelques mois la vie du condamné dans la prison, on envisagerait la chose sous un tout autre point de vue. Mais venons à la question elle-même. Quoiqu'on rne dise humanitaire parce que j'ai toujours combattu par conviction la peine de mort, je dois avouer que je n'ai pas une grande tendresse pour les criminels. Celui qui, par le crime, a mis en émoi la société et troublé la sûreté publique, doit être puni. Et, selon la loi constitutionnelle de la nature humaine, toute peine renferme une douleur. Le pouvoir social, qui doit se faire l'organe de cette loi, autant que cela est nécessaire pour la réintégration des droits lésés, doit respecter l'essence de cette loi. 11 ne faut pas que le criminel soit tourmenté : mais il faut qu'il souffre: il faut que la société sache qu'il souffre; il faut que, par sa souffrance, il expie son crime et se prépare autant que possible à redevenir meilleur, lorsqu'il sortira de prison, au sein de la société qu'il a offensée.

Je ne veux donc pas de luxe ni de délicatesse dans les prisons. La barbarie des cachots d'autrefois n'autorise point le confort d'un appartement. Mais, si on veut tâcher d'améliorer le coupable, il ne faut pas le soumettre à un régime qui le tue à petit feu; si on veut lui faire contracter des habitudes de propreté et de travail, il ne faut pas qu'il reste sale et oisif dans la prison. Rien au delà du strict nécessaire : ni dans la cellule, ni dans la nourriture, ni dans le traitement. Mais il rentre dans le nécessaire que la cellule soit propre, que la nourriture soit saine et suffisante, que le traitement réponde aux exigences de l'hygiène!" Autrement (sans perdre de vue que vous risquez, en maintes circonstances, de convertir les prisons en autant de centres d'infection), après l'expiation de la peine, vous rendrez à la société un misérable, qui, outre les nombreux obstacles que trouve chaque libéré voulant s'adonner à un travail régulier, en trouvera un encore plus grand dans son état maladif et languissant. Dans ces limites donc il est évident que les dépenses de l'Etat pour améliorer les prisons sont complètement justifiées. Certes, il y a des ouvriers libres dont la position matérielle est pire que celle des prisonniers. Mais aucun esprit sain n'osera affirmer que l'Etat ait le devoir de fournir le logement, la nourriture et le travail à tout le

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monde, tandis que chacun lui reconnaît le devoir de protéger la société contre les criminels et de tâcher qu'ils deviennent moins dan gereux après qu'ils auront fini leur peine. D'ailleurs > quand r moment sera venu, la différence entre l'ouvrier libre et l'ouvrier prisonnier ne disparaîtra que trop: car le criminel libéré, même k mieux intentionné, se trouve bientôt dans une position bien pire que les ouvriers libres. Ces derniers, du reste, même dans leur dernièrt détresse, se résoudraient difficilement à changer de place avec le> prisonniers. On voit des prisonniers s'évader: on ne voit personne demander à être emprisonné.

Quant au danger de la concurrence du travail des prisonniers ave* le travail libre, soyons justes, ce n'est pas un danger sérieux. D'à bord, qu'on travaille dans la prison ou hors de la prison, la niasse di; travail est la même. Ensuite, dans l'intérêt de la justice et de l'utilité publique, l'Etat devrait-il garderies condamnés dans l'oisiveté ? E: celui qui, hors de la prison, fait le cordonnier ou le tailleur, qur fera-t-il en prison s'il ne fait pas des souliers ou des habits ?

Mais on dit : le produit du travail des prisonniers peut se vendre à plus bas prix. Voilà ce qui n'est pas tout à fait exact, ou qui est du inoins exagéré.

IJ est certain, avant tout, que le travail forcé n'est pas si productif que le travail libre, soit parce que les stimulants ne sont pas si forts, soit parce que dans les prisons il est difficile de produire en grand, soit parce que le travail du prisonnier est souvent interrompu pai les visites du personnel de direction et de surveillance, par les exigences de la discipline, par l'école, etc. D'ailleurs, une grande partie du travail qui se fait dans les prisons est destiné aux besoins de rétablissement ou bien aux fournitures de l'Etat. Or, quand cela constituerait une épargne pour les finances, ne serait-ce pas un profil pour la société tout entière?

Mais il y a plus. Il est constaté que les travaux des prisons sont, en général, plus soignés, mais que, par cela même, ils prennent plus de temps, ce qui empêche d'en baisser les prix. Il y a moyen de faire faire aux prisonniers des travaux pour des pays éloignés, et dans ce cas tout danger est écarté. J'ai vu par exemple dans la maison pénitentiaire de Louvain qu'on y relie beaucoup de livres pour l'Amérique J'ai vu à Berlin, dans la prison de Plœtzensee, qu'on fabrique une quantité énorme de fleurs artificielles, qu'on envoie en Amérique e{

à F^iris. Dv3 Paris, ces tleurs reviennent souvent à Berlin, où on les revend bien plus cher, comme manufacture parisienne.

Multipliez les industries dans chaque prison, et la somme de la production sera si petite pour chaque industrie, que la concurrence ue «era pas à craindre. Employez, autant que vous pouvez, les conclu innés aux travaux agricoles ou à d'autres travaux en plein air: et, tandis que vous influerez par là heureusement sur leur état physique et moral, bien loin d'établir une concurrence dangereuse, vous ne ferez (comme me faisait remarquer dernièrement M. de Holtzendorff) que rétablir l'équilibre, qui tend à se rompre par l'agglomération continuelle des éléments campagnards dans nos villes.

Il est facile de voir que, dans ces conditions, la masse tout entière du travail des prisonniers dans un Etat, masse qui représente déjà par elle-même une portion si minime de la production générale (quand même on en vendrait les produits à des prix moindres), ne pourrait influer d'une manière dangereuse sur le marché. Le seul cas où quelque inconvénient pourrait se manifester est celui d'une industrie exercée par la prison d'une petite ville où il y aurait un seul établissement libre exerçant la même industrie. Mais, même dans ce cas (du reste assez rare), l'inconvénient pourrait être beaucoup diminué si l'Etat, n'admettant pas d'entrepreneurs, ne vendait jamais les produits du travail des prisonniers au-dessous de la moyenne des prix auxquels on vend les produits du travail libre. Car, alors, il n'y aurait plus d'autre concurrence que la seule légitime : celle provenant de la bonté du travail.

c) Rapports administratifs des prisons avec l'Etat. — Pour ce qui regarde les rapports administratifs des prisons avec le pouvoir central de l'Etat, il y a des pays où les prisons dépendent exclusivement du ministère de la justice et d'autres où elles dépendent exclusivement du ministère de l'intérieur: il y en a d'autres enfin où la direction des prisons est partagée entre ces deux ministères.

Cependant on est généralement d'accord que l'administration des prisons gagne beaucoup à être concentrée dans une seule main.

Sans méconnaître la gravité des raisons qui peuvent être mises eu avant pour le soutien de chaque système, je crois plus naturel que l'administration de toutes les prisons dépende du ministère de l'intérieur.

Le ministère de la justice exerce sans doute une partie importante

du pouvoir administratif. Mais son action a essentiellement pour but d'assurer le fonctionnement régulier du pouvoir judiciaire, soit par un bon choix des magistrats, soit par le contrôle que chaque branche du pouvoir, dont la souveraineté se compose, exerce sur les autres d'où résulte l'équilibre et l'accord de toutes.

Dès que l'arrêt définitif de condamnation est prononcé, l'action (Il pouvoir judiciaire est finie. Depuis ce moment commence l'action du pouvoir exécutif proprement dit pour exécuter l'arrêt des juges, eL faisant subir au condamné la peine qui lui a été infligée. Or, n'est-L pas logique et convenable que la direction des établissements dan> lesquels la peine s'expie dépende du ministère auquel il appartient de sauvegarder la sûreté publique? Il y a d'ailleurs dans la direction des prisons tant de questions administratives, économiques et sociales, qui touchent à l'ensemble compliqué de la vie intérieure d'un Etat, qu'il serait difficile d'harmoniser avec cet ensemble une telk direction, si on la confiait à d'autres mains qu'à celles du ministre de l'intérieur, dont la tâche principale est précisément de veiller à l'intégrité et au développement régulier de cette vie.

il peut paraître tout d'abord que ces raisons ne s'appliquent point aux prisons pour les prévenus, qui, n'ayant pas encore été jugés, n'ont aucune peine à expier et doivent être à chaque instant à la disposition du pouvoir judiciaire.

Mais il ne faut pas confondre la nature juridique de la détention avec les exigences administratives de l'établissement. La détention des prévenus a un caractère juridique tout autre que celle des condamnés, mais les exigences administratives des prisons judiciaires sont les mêmes que celles des prisons de détention. Les difficultés administratives sont même plus grandes pour les prisons des prévenus, soit à cause du mouvement continuel d'entrée et de sortie des détenus, soit à cause des obstacles qu'on y rencontre à organiser le travail. Il n'y a donc pas de motif suffisant pour faire une exception. D'un autre côté, si l'on considère qu'en Italie, par exemple, sur une population totale de soixante-douze mille prisonniers, nous avons quarante mille prévenus, on verra aisément qu'une telle exception pour les prisons des prévenus équivaudrait à scinder en deux une administration que l'expérience conseille de réunir au contraire en un seul faisceau.

D'ailleurs, cela ne nuit aucunement, ni à l'indépendance du pouvoir judiciaire, ni à la marche régulière de la justice pénale. Car il

l'y a pas de dépeadance à requérir l'action du pouvoir exécutif dans «s choses qui sont de son ressort, et dans lesquelles il a le devoir de se prêter à tout ce qui est nécessaire dans l'exercice d'un autre pouvoir. L'autorité judiciaire peut demander, à chaque moment, qu'on l ui envoie tel ou tel prévenu, et l'administration des prisons est obligée de satisfaire chaque fois à ces demandes. C'est pour faciliter ce service que, chaque fois qu'on construit un nouveau palais de j ustice, on a le soin d'y bâtir à proximité la prison pour les prévenus, ainsi que j'ai eu l'occasion de le faire remarquer plusieurs fois dans ce court compte rendu.

B. Institutions préventives du ckime.

Malgré la meilleure organisation et le meilleur personnel, il ne faut pas se dissimuler que les prisons pénitentiaires ne peuvent malheureusement donner que bien peu de résultats quant à l'amélioration des condamnés. La faute n'en est pas au régime lui-même; elle est surtout dans la résistance intérieure que l'homme invétéré dans le crime oppose toujours à l'action des moyens moralisateurs, ainsi que je l'ai dit plus haut, en parlant de l'insuffisance des systèmes extérieurs. Je ne suis pas fataliste. Mais quand j'ai vu réunis dans une chambre d'une des prisons de Bruchsal plusieurs récidivistes d'un âge déjà mûr, en regardant la physionomie de chacun, je me suis dit : « qu'on fasse ce qu'on voudra, ces hommes seront toujours des coquins. » On voyait clairement sur leur figure l'empreinte du manque d'équilibre de leurs facultés morales; et, sauf un miracle, on peut parier qu'ils mourront sans changer. Je n'exclus point leur responsabilité morale, car ils n'ont pu parvenir à cet état que par une suite d'actes volontaires dirigés vers le mal. Mais, actuellement, pour se relever, il leur faudrait un effort sur eux-mêmes immensément plus grand, auquel il est bien difficile qu'ils puissent se résoudre. Il était facile au voyageur, pendant qu'il était à la gare, de mettre le pied dans le train qui l'aurait conduit au but destiné ; mais, une fois qu'il a pris un autre convoi, et que la course est commencée, il lui devient de plus en plus difficile, à mesure que le convoi s'éloigne, de revenir sur le bon chemin.

Là où l'on peut espérer quelque chose, c'est lorsqu'il s'agit de petits délits, ou bien de jeunes gens qui agissent le plus souvent sous l'em-

pire de la passion et des circonstances, ou sans discernement suffisant, et que la société d'ailleurs est disposée à recevoir de nouveau dans son sein. C'est sur eux qu'il faut surtout concentrer les effort*. de même que sur la jeunesse vagabonde ou abandonnée, et sur le^ adolescents vicieux, ou dissipés à un tel point que les moyens ordinaires de la correction paternelle ne suffisent plus pour les ramener sur la bonne route.

C'est comme pour la médecine. On ne peut se passer de l'employer pour chaque malade. Mais, dans les maladies invétérées et constitutionnelles, elle a bien peu de ressources: tandis qu'elle peut être efficace lorsqu'il s'agit de traiter une maladie légère, une maladie aigui ; dans une organisation encore robuste, ou bien d'appliquer un régime préventif et hygiénique pour empêcher que les dispositions morbides dégénèrent en véritable maladie. Surtout avec la tendance actuelle à l'adoucissement des peines, il devient de plus en plus urgent d'activer davantage les moyens préventifs, en portant le remède à h source du mal, si l'on ne veut pas voir les crimes augmenter de jour en jour.

H est vrai que le mouvement de hausse ou de baisse dans les crimes dépend beaucoup de certaines circonstances sociales, ainsi que la statistique comparée nous le montre. Mais, puisque, dans ces mêmes circonstances, il y en a beaucoup qui se conservent honnêtes, il est évident qu'en renforçant le moral, on peut augmenter la force de résistance proportionnellement à la force d'impulsion de ces circonstances extérieures.

La première condition quant aux établissements destinés aux jeunes gens, est que ceux qui sont destinés aux abandonnés ou aux vagabonds soient séparés des établissements pour les véritables délinquants; et que ces dernières maisons, tout en gardant le caractère pénal, aient, le moins possible, l'apparence d'une prison. On doit faire sentir la diffférence qui existe entre celui qui, quoique jeune, a commis un crime, et celui qui ne l'a pas commis. Mais, comme chez l'adolescent le crime est plutôt le résultat de l'emportement irréfléchi et du manque d'une bonne direction, il ne faut pas que, par l'identité de son châtiment avec celui des criminels adultes, l'idée désespérante qu'il appartient déjà tout-à-fait à la classe des criminels puisse s'insinuer en lui ; car, dès ce moment, il perdrait toute pudeur et toute retenue.

Je n'ai pas eu le temps de visiter beaucoup d'établissements destinés

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