C. — Institutions préventives pour diminuer le nombre des
RECIDIVES,
Malgré toutes les institutions préventives, les crimes se commettent, les prisons deviennent nécessaires. Et, lorsqu'il s'agit des criminels adultes, il est bien difficile que, une fois sortis de prison, ils ne commettent pas de nouveaux crimes.
On crie à la dépravation des prisonniers et à l'insuffisance de la peine. De là. dans presque tous les codes, l'aggravation de la peine pour les récidivistes. D'où vient donc que, malgré cela, les récidivistes sortis de prison retombent dans le crime plus facilement encore que les autres libérés?
C'est qu'il y a, dans plusieurs circonstances sociales, un entraînement vers les récidives qu'aucune aggravation de peine ne peut arrêter. Je suppose un libéré de prison qui ne soit pas tout à fait perverti (et il y en a) et qui désire sincèrement de continuer dans sa vie libre les habitudes laborieuses et régulières de sa vie de prison. 11 se présente à un fabricant, à un agriculteur, dans un bureau, dans une famille honnête, et demande du travail.
t D'où venez- vous? — De la prison. — Mon cher, je regrette bien, mais je n'ai pas de travail à donner,... je ne peux pas vous occuper ». Ce sera beaucoup si, à cette réponse, quelqu'un ajoute un petit secours.
De semblables refus se succèdent, le modeste pécule que le malheureux portait en sortant de prison s'épuise bientôt ; ses anciens camarades l'entourent et l'aident de grand cœur à consommer au cabaret les derniers sous de ses épargnes. Il commence à s'irriter contre la société : la misère arrive, l'occasion se présente, et le voilà retombé dans le crime. C'est l'histoire de tous les jours.
A cela s'ajoutent les circonstances générales qui favorisent les délits. Il est constaté, par exemple, que le nombre des vols se proportionne exactement aux prix des céréales: que les suicides se multiplient dans les périodes des crises industrielles, commerciales et financières; que tous les crimes diminuent pendant les fortesémotions politiques. M. Starke (un de ces hommes qui savent lire dans les chiffres de la statistique) a fait dernièrement sur cette matière un ouvrage remarquable, illustré par des tableaux comparatifs entre la hausse et la baisse des crimes, et la hausse et la baisse des différents phénomènes économiques et sociaux, qui sont d'une évidence saisissante.
Or, si ces circonstances entraînent au crime tant d'hommes qui avaient été honnêtes jusqu'alors, comment ne feraient-elles pas retomber dans de nouveaux crimes ceux qui en ont déjà commis? Il est vrai que, avec une force morale plus grande, ils pourraient triompher de ces tentations, ainsi que quelques-uns en triomphent. Mais on ne peut pas exiger d'un libéré de prison l'héroïsme de la vertu.
Dans cet état de choses, il est donc de la plus haute importance d'employer tous les moyens possibles pour diminuer le nombre des récidives.
Par ce que je viens de dire, on voit que les moyens les plus efficaces consistent à éloigner ou amoindrir les circonstances qui favorisent la production des crimes; mais cela se rattache à tout un système de gouvernement et embrasse un nombre de questions tel, qu'il sort évidemment des limites de cet écrit.
Il s'agit ici de ces moyens qui se rapportent plus immédiatement aux libérés des prisons et qui ont pour but de diminuer à chaque individu les difficultés qu'il rencontre à se créer une vie laborieuse et honnête. Les moyens employés jusqu'ici dans ce but se réduisent, au fond, à l'action des sociétés de patronage. Mais elles n'ont donné nulle part (que je sache) tous les résultats que se proposaient les hommes généreux qui les ont fondées.
C'est une matière trop difficile pour que j'ose hasarder une proposition détaillée. Mais, d'après ce que j'ai pu observer, je crois que la base de ces sociétés doit être la plus grande dissémination de ses membres, pour obtenir la plus grande dissémination de libérés. C'està-dire, il faudrait (selon moi) trouver dans chaque province quelques hommes dévoués, intelligents, ayant beaucoup de rapports et d'in-
fluence : auxquels le comité de chaque endroit où il y a une prison considérable pourrait adresser les libérés, en les envoyant de préférence dans des villes bien éloignées des lieux où ils ont subi la peine et où Us sont connus. A l'aide de ces hommes, loin de leurs anciens camarades, sous l'influence bienfaisante d'un endroit nouveau, ils pourraient trouver moins difficilement une occupation. Et la société devrait leur fournir, non pas des secours en argent (qu'ils gaspilleraient bientôt), mais les outils de leurs métiers, surtout de ceux qui peuvent s'exercer par un homme tout seul, comme par exemple celui de cordonnier, de relieur de livres, etc. ; elle devrait leur payer pendant quelque temps le loyer, leur fournir des habits et autres choses semblables. Il ne serait pas difficile, dans ces conditions, de les placer peu à peu chez quelque honnête fabricant, dans quelque bonne famille.
Je ne dis pas qu'avec cela on puisse arriver à éviter les récidives, mais on pourrait au inoins contribuer à les rendre moins fréquentes.