‹ Une crise religieuse en AngleterreChapitre 10 sur 19 · M. JOWETT : DE L'INTERPRÉTATION DE LA BIBLE · texte numérisé non relu

M. JOWETT : DE L'INTERPRÉTATION DE LA BIBLE

Le travail de M. Jowelt est divisé en quatre parties. Dans la première, il apprécie l'histoire de l'exégèse; dans la seconde, il combat le dogme de l'inspiration de la Bible, et particulièrement celle dw Nouveau Testament; dans la troisième, H cherche à légitimer ses attaques; dans la quatrième, il pose des conclusions pratiques.

Ce travail est considéré comme le mieux écrit des Essays^ et celle

EN ANGLEtERRE. %

appréciation nous paraît juste. M. Jowelt, nous l*avons déjà dit ^ jouit d'une grande considération à Oxford, et les attaques qu'il dirigé contre la Bible ont douloureusement ému tous ceux qui^ parmi ses amis, croient encore à la divinité du christianisme et à Taulorité de nos saintes Écritures. Il est triste, en vérité, de voir la science et le talent attaquer l'œuvre de Dieu, qu'ils ont mission de défendre. M. Jowett représente cette nombreuse classe d'esprits, d'ailleurs élevés, qui se sont laissé séduire aux fausses apparences de la science germanique. Au lieu d'examiner à fond chacune des prétendues découvertes des exégèles d'oulre-Rhin, ils se sont effrayés de la masse des difficultés savantes qui leur ont été présentées. Faibles, mais sincères, la loyauté de leur caractère est une séduction de plus en faveur de l'erreur. Il importe à ceux surtout qui, par devoir, cherchent à préserver lés âmes, de s'appliquer à bien connaître les difficultés qui entraînent celte sorte d'esprits. Dans sa sincérité, M. Jowett nous semble une âme qui se confesse. Seulement il lui manque une chose fort importante assurément, à savoir, cette salutaire défiance de ses propres jugements, qu'on appelle l'humilité. Nous nous bornerons à analyser son travail et à le faire suivre de courtes réflexions. Il est impossible de reprendre l'une après l'autre les objections accumulées contre notre foi chrétienne* Nous ne pouvons indiquer de loin en loin que le principe des réponses. Nous nous proposons surtout de faire connaître le livre des Essays. Voici comment M^Jowelt comprend l'histoire de l'exégèse. '

COMMENT H. JOWETT APPRÉCIE L HISTOIRE DE L'eXÉGÈSE.

« On sait rélonnanfe, mais incontestable variété des interprétations éa ^le de la Bible. Tandis que ce livre sacré demeure toujours le ioême, les écrits de ceux qui le commentent semblent refléter l'image mobile du monde et de l'Église. On regarde comme naturel et commenécessaire que les mêmes mots représentent des idées contraires aux yeux du protestant et aux yeux du catholique. L'Allemand adopte un sens, et l'Anglais un autre. Jamais l'ultramontain ne s'accordera avec l'anglican dans l'interprétation des passages relatifs au purgatoire et à la primauté de saint Pierre. Derrière ce désaccord se cachent la différence des symboles, et l'idée que chacun se fait de la révélation.

« Cette variété d'interprétations constitue un phénomène qui n'est pas particulier à notre temps : l'histoire de l'Église le montre à toutes les époques. Au temps de la réforme comme aux siècles d'Arius et

de Pelage, le Nouveau Testament fut un véritable champ de bataille, ou, si Ton aime mieux, un arsenal où chacun clierchait ses armes. Les aspects divers sous lesquels la Bible présente la vérité étaient exploités par les partis opposés. On y trouvait la foi justifiant sans les œuvres et la foi justifiant avec les œuvres, c est-à -dire la formule protestante et la formule catholique. Les commentaires de l'Épître aux Romains, de la première Épître aux Corinthiens, de la troisième Épître de saint Jean, gardent les traces des longs combats de diverses générations de croyants. L'usage que les Pères de l'Église, et que Luther et Calvin ont fait de la Bible, affecte aujourd'hui encore nos idées et nos opinions théologiques.

« Une autre cause de la multitude des interprétations est le progrès de l'esprit humain lui-même : à mesure que le temps marche, les interprétations varient suivant l'état général de la littérature et de la science. Ce n a point été sans peine et tout d'un coup que le genre humain a compris la Bible; ses pages semblent s'être couvertes comme d'ombres diverses, selon les temps et les circonstances. C'est seulement le monde vieillissant qui a pu se rendre compte du livre de sa jeunesse, ou, pour parler plus exactement, c'est maintenant seulement qu'il commence à le comprendre et à sentir les difficultés réelles de cette tâche. L'enfance du monde ressemble 5 celle de l'individu : l'une et l'autre laissent peu de traces de leur conscience première. Plus souvent que nous ne le supposons, les fortes paroles et les grands sentiments, pensées qui respirent, mots qui brûlent, cessent d'être compris : ils fuient dans une sorte de clair-obscur où les générations ont peine à en saisir la vraie signification.

« Que de pages de l'histoire sont enveloppées de ténèbres et ne reçoivent plus aujourd'hui qu'une interprétation conventionnelle, alors qu'elles sont restées toujours dans la mémoire de l'humanité I Dn temps arrive dans lequel les hommes, ayant perdu la naïve fraîcheur de la pensée, tournent à la rhétorique : ils ne sentent point et n'écrivent point comme les âges créateurs. Ils sont en quête de méthodes pour appliquer les idées des temps passés aux besoins et aux Jacunes des temps présents.

« Il y a eu une époque où Finterprète des Écritures marchait dans les voies fleuries de rallégorie et nourrissait son esprit de pieuses et ingénieuses imaginations. D'autres hommes sont venus qui, au contraire, restreignaient l'aimable liberté de l'Évangile 5 l'application rigide des règles de la logique. Les premiers se plaisaient à commenter poétiquement l'Ancien Testament; les seconds préféraient l'austérité de doctrine qu'ils cherchaient dans le Nouveau.

« Depuis la renaissance de la littérature on a vu des interprètes de l'Écriture tomber dans une erreur d'une nouvelle espèce, à savoir

l'usage déplacé et pédantesque de rérudilion classique. L'examen minutieux des mots a souvent fait perdre de vue la pensée ellemême.

« On a pu observer aussi la tendance à envelopper les systèmes de philosophie à la mode dans une phraséologie biblique, comme si Ton pouvait mettre le- vin nouveau dans des vaisseaux vieux.

« Mais la cause la plus commune d'erreurs a été, à toutes les époques, ce qu'on peut appeler la rhétorique.

« Rien de plus ordinaire que la tendance à exagérer, à amplifier dans les sermons les mots les plus simples dans un but d'édification, et afin d'agir, sinon sur Tesprit, du moins sur le cœur et la conscience. La nourriture spirituelle ressemble à celle du corps, il faut qu'elle soit d'un certain volume pour nourrir. Mais cette tendance à exagérer pour édifier a eu une influence fatale sur l'interprétation de l'Écriture. Le prédicateur dépasse presque nécessairement les limites du vrai, ses sentiments débordent son texte. En outre, il n'a pas le temps de faire des recherches suffisantes pour assurer l'exactitude de sa parole. A force d'écrire et de répéter les mêmes choses, il finit par se les persuader à lui-même, sinon à ceux qui l'écoutent. Il faut parler sur un sujet donné en temps déterminé; et dès lors on se touve dans Tobligation, pour suffire à la tâche, de substituer sa propre parole à celle de Jcsus-Christ et des apôtres. Ce n'est point l'explication de telle parole sacrée qu'on se propose, mais de traiter tel sujet : il faut, bon gré, mal gré, que celui-ci se rapporte à celle-là. Tantôt le prédicateur adoucit la parole évangélique, tantôt il l'exagère ; il violente, afin de l'adaptera ses vues, la lettre des prophéties. Ceux qui ont l'expérience d'écrire des sermons comprendront la justesse de nos observations.

« Le phénomène que nous signalons, si commun qu'il soit, n'en est pas moins fatal. Il est besoin d'attention pour s'en rendre compté. Cependant l'on peut aisément se convaincre de ce qu'il y a d'absurde dans un double sens donné au même mot, et à supposer que les auteurs du premier et du second siècle écrivaient pour le dixneuvième.

« Ce n'est guère que pour la Bible que l'on remarque cette variété extrême d'interprétation. Les Vedas et le Zendavesta, quoique remplis d'obscurités plus grandes encore que celles de la Bible, sont interprétés, en Europe, selon des règles fixes, et commencent à être compris d'une manière uniforme.

« Certainement la littérature profane n'est pas la Bible; mais, quoique son Qbjet soit différent et qu'il faille pour l'interpréter une faculté, une illumination divines, ou du moins un grand amour du vrai; néanmoins, par le côté extérieur, par la signification des mois, la connexion des phrases et le choix des versions, l'interprétation de la

Bîb)e ne diffère pas de celle des autres livres. L'imaginalion et les passions ont joué un grand rôle chez les interprètes du livre sacré. On s'est efforcé de découvrir le sens vrai de la Bible, mais de maintenir un sens traditionnel convenu. La grammaire elle-même n'a pu demeurer tout à fait impartiale. Tantôt on a discuté sur Tarticle, tantôt sur la préposition, pour défendre les doctrines. Môme les défauts littéraires sont devenus des beautés inspirées. Bref, on a construit avec de la paille plutôt qu'avec les pierres solides de la vérité. Voilà la méthode de l'exégèse dans les âges passés.

« Bien différente est celle de la critique moderne. L'interprète sensé s'applique uniquement à découvrir les textes originaux et la pensée antique. Il veut comprendre ce que les auditeurs de Paul comprenaient, quelle pensée les mots dont il se servait éveillaient dans leur esprit. Il se transporte au premier siècle, il se place parmi les disciples des apôtres. Il vit en Galilée et à Jérusalem, il se mêle aux fidèles des Églises de Corinthe et de Bome. Ses yeux sont fixés sur le précurseur, sur l'anachorète ceint d'une peau de mouton, ou sur Papôtre qui sent ^ans sa chair l'aiguillon du péché. Toutes les secondes vues des théo* logiens ne sont rien pour lui : il ne se guide pointa leur clarté trom» peusCi U sait que la Bible renferme des choses que nous ne pouvons plus comprendre; mais il ne suppléera point a notre manque de connaissances par les conjectures des Pères de l'Église. N'ayant devant lui quedesfr?gment5, il ne voudra pas construire une histoire complète. Il n'a point de théorie pour l'interprétation; un petit nombre de règles seulemeint le préserve des erreurs communes. 11 lit l'ouvrage tel qu'il est, et non tel que les commentateurs l'ont fait.

« Bien ne serait plus propre à mettre sur la voie d'une saine exégèse que l'histoire de l'herméneutique de l'Écriture. Il faudrait remonter aux origines et noter les causes d'erreur dans le cours des âges. On montrerait les folles prétentions de ceux qui, monopolisant le Saint- Çsprit, n'ont pu s'élever au-dessus de leur temps et de ses passions. B faudrait distinguer les époques depuis Origène et Tertullien jusqu'à Jérôme, Augustin, Abélard, saint Thomas d'Aquin, apprécier la Re- •naissance, Erasme, le père de la critique, Calvin, Bèze, traverser le temps de Groliuç, d'Hammond, et enfin arriver jusqu'à deWetteet Meyer, nos contemporains. Nous verrions l'âge allégorique d'Alexan-drie, les époques mystique, théologique, rhétoricienne, altérer successivement la Bible. Puiç le quinzième et le seizième siècle noua montreraient le réveil du sentiment critique. L'exégèse alors s'avancç lentement, mais sûrement, dans les voies de la philologie et de l'histoire, aidée par les sciences naturelles et l'étude de la littérature anr. tique. L'histoire de l'herméneutique ferait voir comment le mot inspiratioii^ exprimant d'abord la haute estime que l'on fei^aijt de la.

parole et des écrits des prophètes, est devenu un mol technique désignant aujourd'hui ce qu'il n'avait point d'abord exprimé. Combien d'autres exemples ne trouverait-on pas de changements et d'altérations par lesquels les sentiments erronés des anciens commentateurs sont devenus nos propres théories à nous-mêmes I On verrait à quel point l'explication des textes a été modifiée suivant les siècles et les circonstances.

« En matière d'exégèse, deux grands pas ont été faits dans les temps modernes, à savoir, aux jours delà réforme et aux nôtres. Le sentiment de la critique historique s'est généralisé, et en matière d'herméneutique l'esprit d'examen arrive aujourd'hui à des résultats qui rappellent la révolution dans les idées qui s'accomplit au quinzième et au seizième siècle. On commence, dans le monde instruit, à se demander non plus seulement le sens des passages bibliques, mais avant tout ce qu'est la Bible elle-même. (]e n'est pas une exagération de dire que celui qui aujourd'hui veut étudier sérieusement les textes sacrés à vingt chances contre une de saisir mieux l'esprit et l'intention des auteurs sacrés que ne l'ont fait tous les controversistes ensemble des premiers siècles.

« L'histoire de l'exégèse dégoûterait à jamais de la manie de système. Quand on aurait passé en revue les innombrables explications, toutes contradictoires, des bêtes apocalyptiques, dés cornes, de V homme du péché^ etc., on ne serait pas tenté d'ajouter la sienne. Quand on aurait vu comment on a altéré le sens du premier chapitre de la Genèse , on se déciderait à s'abstenir de nouvelles falsifications. »

L'histoire de l'herméneutique, en dehors de l'interprétation doctrinale de l'Église, offre donc, suvant M. Jowett, YHtstoire des variations des diverses sectes chrétiennes. Bossuet l'avait ainsi comprise. Que devrait conclure le professeur d'Oxford? Au lieu de poser des règles impuissantes à sauvegarder l'unité dans l'avenir, il faudrait qu'il confessât une vérité que le protestantisme n'a jamais voulu entendre, à savoir, la nécessité d'une autorité souveraine dans l'interprétation des Écritures. Cette autorité est celle de l'Eglise et de la tradition. Si les contemporains de la rédaction des Évangiles n'ont pas compris ce livre divin, est-ce que toute la science des professeurs de grec à Oxford pourrait y parvenir? Si ce sont les jpassions et les rivalités humaines qui obscurcissent la Bible, ainsi que l'aiïîrme avec raison M. Jowelt, n'est-ce pas une autorité

infaillible, placée au-dessus de toutes Içs passions, qui pouria maintenir le sentiment du juste et du vrai? Tout ce que M. Joweil exprime de sensé, relativement à l'interprétation de TÉcriture, a été dit il y a longtemps; et tout cela n*a point rendu les partis plus sages. Nous croyons aux progrès accomplis en philologie et aux ressources nouvelles offertes à Texégèse par l'étude des antiquités comparées; mais, en dépit de ces avantages, la Bible continuera à être livrée sans fin aux appréciations contradictoires, si l'on n'admet une autorité règle de la foi.

Voici maintenant les doctrines nouvelles de l'Église large louchant Xinspirat'wn dea Écritures,

QUE FAUT-IL ENTEKDHE PAR l'iNSPIRATION DE LA BIBLE?

a Une des questions les plus importantes que le chrétien puisse examiner est celle de Yinspiration des Écritures. Tous les chrétiens reconnaissent que la Bible est inspirée, mais ils sont loin de s'accorder entre eux sur le sens qu'il convient de donner à ce mol. On craint de définir ce qu'il faut entendre par là, de peur de mettre au jour un mal caché, de Tirriter au lieu de le guérir. On soulèverait des difficultés qu'on se sent incapable de résoudre. Cependant rien n'est plus dangereux que les mots mal définis.

« Le mot inspiration a reçu des degrés de signification plus nombreux et plus variés qu'aucun autre mot de la théologie. Il y a une inspiration absolue dominant l'écrivain et une inspiration de suggestion ; une inspiration qui n'exclurait pas l'erreur, et une inspiration préservatrice 4e l'erreur ; une inspiration organique des mois, par laquelle la personne inspirée deviendrait l'organe passif du Verbe; et une inspiration qui laisse l'écrivain sacré à lui-même et n'exerce qu'une action médiate. Il y a une inspiration qui communique absolument le fait, et une aufre inspiration qui ne dépasse pas la connaissance ordinaire des événements humains. Il y a une inspiration qui implique l'infaillibilité en matière de doctrine, mais n'exclut point l'erreur en matière de faits. Enfin, de notre temps, on a admis, une inspiration appelée pwphétique et qui conviendrait également aux écrits des apôtres et à leur vie. Cette inspiration a le, Saint-Esprit pour principe et pour garantie; mais elle n'est pas. différente par sa nature de l'inspiration des simples chrétiens. Ce qui la distingue est seulement son degré d'intensité.

«Plusieurs de ces définitions s'écartent de la signification et de la dérivation du mot inspiration; elles ont pour but d'éviter des difficultés, mais toutes ont peut-être le défaut de définir ce qui np peut l'être exactement. Les Évangiles et les Épîtres ne contiennent rien qui puisse légitimer ces définitions ; il n'y a rien dans les écrits des apôtres qui fasse supposer que les fondateurs du christianisme aient eu une autre mission que celle de prêcher et d'enseigner. Nul texte ne prouve qu'ils ont été préservés des erreurs et des inexactitudes auxquelles les autres hommes sont sujets. Saint Paul écrit comme un docteur chrétien, montrant toutes les émotions, les appréhensions et les vicissitudes de l'âme humaine. Il parle sans doute avec autorité, mais il hésite dans les cas difficiles. Plus d'une fois il s'est corrigé lui-même, ainsi qu'il lui est arrivé en parlant de la seconde venue du Christ. Saint Luc écrit son Évangile à la manière de c^ux qui Tout précédé, cherchant à coordonner les faits qui sont arrivés jusqu'à lui : son évangile répond aux paroles qui lui servent d'introduction. Sans doute, personne n'écrit avec plus dé sincérité; mais l'exactitude et l'accord des faits laissent beaucoup à désirer.Les quatre évangélistes sont loin d'avoir les mêmes opinions sur les mêmes faits : l'un suppose que la ville originaire des par rents de Jésus était Bethléem (Matthieu, n, 1, 22) ; l'autre se prononce pour Nazareth (Luc, ii, 4). Les généalogies sont en désaccord. Un évangéliste mentionne les larrons blasphémateurs; un autre raconte l'histoire du larron pénitent.. Lès évangélistes ne s'en-: tendent ni sur le jour ni sur Theure du crucifiement. L'histoire de la femme qui répand des parfums sur les pieds de Notre-Seigneur est racontée dans les quatre évangiles avec des variantes considérables,. Gè n'est là qu'un petit nombre d'exemples des différences qui existent entre les traditions des premiers siècles touchant la viie de NotrerSeigneur. Mais celui qui désire approfondir le caractère des: livres sacrés ne doit point s'effrayer de dresser un catalogue complet de toutes les différences et contradictions. Qu'il suppute leur poids total : cela importe ; car il est clair que plus les différences et les contradictions seront nombreuses, plus elles auront d'autorité. Un biais qui suffirait à tourner une seule de ces difficultés ne pourrait réussir également à les esquiver toutes. Il faut remarquer que ces différences et ces contradictions se trouvent dans des récits fort courts et en partie identiques, dans un cycle restreint de traditions au delà duquel les Pères des premiers siècles ne s'aventurèrent jamais : ce qui, pour le dire en passant, nés accorde guère avec celte parole de saint Jean -..«Toutes les choses que Jésus a dites et faites n'ont pas été écrites, car le monde entier ne pourrait contenir Içs livres qui les rapporteraient. » (Saint Jean, xx, 50; xvi, 25.) Le§ contradictions et

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les difTérences sont d'aulant plus graves que les récits sont plus courts et qu'ils se rapportent davantage Tun à l'autre. Il faudrait en outre avoir le courage de constater minutieusement tout ce qui, dans les prophéties de l'Ancien Testament, aa pas été accompli : le manque d accomplissement montrerait combien il est dangereux de confondre la lettre de la Bible avec Tesprit.

« La question de l'inspiration s'éclaircira d'elle-même par deux considérations.

« Premièrement, c'est l'Écriture qui doit nous informer elle-même de la nature de l'inspiration et fournir les éléments de la définition. Il n'y a point de sources meilleures d'informations, et nous n'avons nul droit de faire une définition arbitraire. Qu'est-ce que l'inspiration? On doit répondre : Ce que l'Écriture nous déclare. Il ne faut exclure des moyens d'arriver à la définition cherchée aucun des livres sacrés. Le livre d'Ësther, le Cantique des cantiques, nous guideront aussi bien que FËvangile de saint Jean. La notion de l'inspiration doit se concilier avec le mélange de bien' et de mal de l'Ancien testament, mélange qui n'exclut aucun livre sacré de la faveur divine. L'inspiration comporte aussi bien Tidée imparfaite du Dieu de l'Ancien Testament que l'idéal divin tracé par saint Jean; elle s'accorde avec les inexactitudes et les contradictions des Évangiles, des livres des Rois et des Paralipomënes, et les fautes du langage des Éj^tres de saint Paul; car tout cela est l'Écriture. Il ne faut point la faire autre qu elle n'est. L'hypothèse de la révélation progressive se concilie avec ces paroles du Sauveur : « Moïse agit de la sorte à cause delà dureté 4e vos cœurs, » et ce texte de l'Ancien Testament : « Le proverbe n'aura plus cours dans Israël. » Tout ce qui est progressif est nécessaires ment imparfait, au moins à son commencement. Telle est la daaiicivilisation par rapport à la civilisation complète, la loi par rapport à TÉvangile. Il n'y a pas plus de raison de nier l'imperfection des récits que l'imperfection de la grammaire dans la Bible-

f^ Secondement, il faut considérer que l'idée de l'inspiration doit se concilier avec les contradictions de la Bible et de la science.

« Le même feit ne pçut pas à la fois être vrai et non vrai ; les mêmes i^ots ne peuvent pas avoir des sens opposés. Le même fait ne peut pas être vrai pour la foi et faux pour la science. U est ridicule de supjibsèv vi^âi que le soleil tourne autour de la terre et que la terre tourne sur son axe ; que le monde ait à la fois existé et non existé pendant les immenses périodes de temps prouvées par la géologie. Il faut renoncer à concilier la religion immobile et la science pco gressive. A mesuie que la science agrandit son domaine,, il faut que la religion élargisse le sien. Il est temps de mettre fia à uàmalan-^ tendu qui a brouillé les deux amies. A ipesure que l'on connaîtra

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mieux la nature, on comprendra mieux son Auteur. Jadis on pla* çait la providence de Dieu dans le miracle, c'estrà-dire dians l'interruption des lots de la nature; aujourd'hui on raperçoii mieux dans la majestueuse harmonie et dans la conservation de Tordre du monde.

« Devons-nous lutter contre la science, sîins autre but que celui de nous maintenir encore quelque temps sur l'ancien terrain théologique, espérant que la génération présente passera avant que nous soyons forcés à la retraite? Presque toutes les personnes sensées sont d'accord sur l'antiquité reculée et les millions d'a»nées qu'il faut concéder à la terre. Les mieux informés sont d'avis que la chronologie de Moïse place le berceau du genre hu>main quelque mille ans trop tard. Les découvertes récentes de la géologie ouvrent des perspectives nouvelles relativement ià Torigine de l'homme, et il pourrait se faire qu'un jour on reconnût que les hommes ont eu diverses origines sur divers points du globe; ou, comme d'autres disent, que l'on pût retrouver plusieurs des anneaux manquant à la chaîne des existences animales, à l'aide desquels on arriverait à de nouvelles inductions touchant l'origine de Thomme.

« Ces faits, il est vrai, ne sont pas encore prouvés. Des conjectures de ce genre sur le passé n'ont point la certitude des résultats de la chimie et de la physiologie. Les dernières hypothèses surfout manquent, de démonstration. Mais, en attendant, ce serait une mauvaise politique de prétendre barrer le chemin à la science au noni de l'inspiration; on n'y réussirait pas. La géologie et la philologie comparées gagnent sans cesse du terrain. Beaucoup défaits, à l'état d'hypothèse il y a vingt ans sont devenus des vérités aujourd'hui, et les hypothèses de nos jours peuvent aussi être confirmées. Doit-on engager la religion dans ces débats et faire dépendre sa vérité du verdict qui sera porté? Il n'est pas permis de risquer un tel enjeu. Ce serait là prendre une grande responsabilité et méconnaître la nature de l'Évangile. On ne peut opposer à la chronologie certaine des monuments antiques les dates douteuses de la Bible. L'idée que l'on doit se former de l'inspiration doit être assez large pour ne point contrarier les résultats des redierches historiques. L'importance de celles ci n'est point précisément de s'accorder avec le récit biblique, mais de révéler les desseins de Dieu envers l'humanité. La chronologie des monument^ d'Egypte ne doit pas détruire la révélation, pas plus que les découvertes des inscriptions de Ninive ne doivent en confirmer la vérité religieuse. De quelque manière que l!on introduise dans la théologie ces éléments nouveaux de critique, on fera injure, à la religion, qui ne dépend pas des découvertes de l'archéologie. Est-il M croire^ue Iç ein^istianisme profilera du déchiffrement des noms

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de quelques rois d'Assyrie et de Babylone, contemporains des dernières époques de TliistoirQ des Juifs? Pas le moins du monde : il n a rien à y gagner, pas plus qu'il n'a rien à perdre aux apparences de contradictions entre le récit de l'Exode et les indications que fournissent les murs d'un temple égyptien remontant, dit-on, à quinze cents ans avant le Christ.

« Faisons une nouvelle observation importante pour élucider le sujet. L'importance de l'Écriture ne dépend pas de l'opinion que l'on peut se former de son origine. Autre est la valeur intrinsèque de rÊcriture, autre la question de l'inspiration. Quelle que soit l'idée que l'on ait de cette dernière, on peut s'accorder sur la première. Si l'idée d'inspiration disparaissait entièrement, ancun fait dans la sphère de la nature, de l'histoire, de la philologie, aucun événement de la vie humaine, aucun rapport entre Dieu et l'homme n'en serait affecté. Le mot inspiration est d'origine récente : on ne le trouve pas dans les premières confessions de foi de la réforme ; les discussions qui s'y rapportent ne datent que de deux ou de trois siècles. Pourquoi débattre une question que les Pères de l'Église ont laissée dans lé vague? Que l'exégète aille droit son chemin, et qu'il ne s'inquiète pas de l'inspiration, c'est-à-dire d'un mot que les pirogrès des connaissances humaines et les résultats des études de la Bible éclaîrciront, sans qu'il s'en mêle et s'en embarrasse.

« Mais, si Ton tient à résoudre dès à présent la question de l'inspiration, il est absolument nécessaire de rechercher l'origine des trois premiers évangiles, question délaissée en Angleterre depuis le temps de l'évèque Marsh. On a fermé les yeux sur la difficulté du problème.

« Jusqu'à ce que toutes ces questions soient éclaircies, il est impossible qu'on s'accorde, non-seulement surla question de l'inspiration, mais encore dans l'interprétation de l'Écriture. »

En lisant les attaques dirigées par M. Jowett contre l'inspiration de la Bible, attaques non avouées, mais fort mal dissimulées par le prétexte d'élucider la question, le lecteur aura remarqué que les protestants d'aujourd'hui se sont bien éloignés de la doctrine de leurs pères. Non-seulement ceux-ci admettaient sans hésitation l'inspiration de la Bible, mais encore tout chrétien qui la lisait avec foi était, selon eux, éclairé lui-même par la lumière immédiate du Saint-Esprit. C'était le temps de l'inspiration individnellc de tout pieux disciple de Luther et de Calvin. Aujourd'hui, les mômes protestants ne veulent pas même

admettre r inspiration de la Bible. C'était bien la peine, vraiment, de faire un si grand crime à TÉglise catholique de ne pas remettre indistinctement entre les mains de tous les fidèles un livre semé, dit-on, de contradictions et d'erreurs I Jamais le protestantisme ne s*était infligé à lui-même un plus cruel démenti. On avoue maintenant que les apôtres n'avaient point mission d'écrire, mais seulement de prêcher et d'enseigner. Que conclure, sinon l'autorité apostolique de TÉglise enseignante? La Bible n'est donc plus la seule règle de foi? Pendant trois cents ans, les protestants ont donc fait aux catholiques une guerre insensée? Au temps de Bossuet, TÉglise réformée aurait reculé devant de tels aveux.

Que cette justice tardive, rendue aujourd'hui parles protestants à rÉglise catholique, la console des nouvelles attaques dirigées contre elle! Un jour viendra, où ses ennemis d'aujourd'hui la justifieront encore. Elle se vérifiera dans l'avenir comme elle est justifiée dans le passé et dans le présent, cette parole prophétique des Écritures : « Mentita est iniquitas sibi. » .

« C'est, dit M. Jowett, la Bible qui doit prouver elle-même son inspiration. » il est vrai qu'elle le fait, ne serait-ce que par cette piarole de saint Paul à Timothée : « Omnis scriptura divinilus inspi-. rata^ » etc.; mais, si les apôtres avaient reçu pour unique misçion de prêcher et d'enseigner de vive voix, comme le disent aujourd'hui les théologiens. anglais, l'Église doit être admise sans doute à déclarer au nom de Jésus-Christ les vrais caractères de la Bible. Or, dès le temps des Justin, des Irénçeetdes Origène, l'Église enseignait comme un dogme de foi l'inspiration du Nouveau comme de l'Ancien Testament. M. Jowett invoque^ quoique avec précaution, contre le dogme de l'inspiration, les erreurs chronologiques et géologiques de l'Ancien Tesr. tament, et les origines incertaines ainsi que les contradictions du Nouveau. Ce n'est point ici le lieu de discuter chacune de ces questions. Dans un prochain article, nous parlerons de la géologie selon la Bible. Quant aux contradictions anciennes ou nouvelles dont parle M. Jovvett, elles n'ont point le caractère que l'on suppose. Nous renvoyons le lecteur aux articles publiés par nous l'année dernière sur l'école de Tubingue, et dans lesquels nous avons touché ces matières en nous pro-. posant d'y revenir.

Baur a traité ces sujets en plus grande connaissance de cause que ses disciples d'Angleterre, encore bien novices; Baur n'a rien établi de certain aux yeux de tout homme impartial, qui veut des faits et des preuves irréfragables. On doit cette justice à M. Jowett d'avoir senti lui-même à quel point ces doctrines nouvelles, et, selon nous, très-fausscs, offensaient les chrétiens. Voici comment il se justifie.

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IH

GOUMENT M. lOWETT S EXCUSE DE PUBUER SES OPINIONS SUR LA BIBLE.

« Il est probable que les vues exposées dans les pages précédentes seront eensurées comme une exposition libertine des difficultés de l'Écriture. On dira que ce genre de recherches critiques ne convient qu'à un petit nombre; qu'il ne faut point les déposer dans des livres qui tombent sous les yeux de tous; qu'avec de telles questions introduites dans le public on scandalise ses frères infirmes dans la foi ; qu'on éloigne les âmes peu éclairées et ouvertes aux préjugés, pour lesquelles, néanmoins, selon le langage touchant de saint Paul, Jésus- Christ est mort. II est vrai qu'en brouillant ensemble l'inlelligence et le eœùr, on peut amener chez plusieurs la désertion des principes de la vie chrétienne, principes qui, portant en eux-mêmes leur propre garantie, devraient rester étrangers à des influences extérieures. Nous l'avouons, un grand dommage peut résulter d'un fait semblable : nul ne peut admettre en même temps deux opinions contraires sans un grand malaise d'esprit. Ce serait donc se charger d'une grave responsabilité, et cela doit faire réfléchir l'écrivain théologien; mais, à côté de cette responsabilité, il en existe une autre : c'est un devoir aussi rigoureux de dire la vérité que de travailler à la conserver. La majorité du clergé, les instincts semi-sceptiques, semi-conservateurs de la plupart des laïques, des intérêts personnels , peut-être, plaident pour lés idées conservatrices. Mais d'autres intérêts plus élevés demandent satisfaction et font entendre un langage plus digne. Lhon-' néteté est la meilleure des politiques, et la vérité seule rend l'homme moral et libre. Sans doute, on peut objecter que le vrai perd son caractère bienfaisant pour ceux qui ne seraient pas capables d'en faire un bon usage; et qu'aucun homme raisonnable n'introduira devant des hommes illettrés une question comme celle de l'orïginé des Évangiles. Mais on peut répondre qu'on ne peut maintenir dans un état satisfaisant le sentiment religieux des foules qu'à la condition de la liberté de la pensée et de la science parmi les hommes instruits. Pans ce conflit de raisons, le jugement de chacun peut seul décider. On va voir par ce qui suit que ce n'est point la légèreté ou quelque autre sentiment inconvenant qui nous a conduit à révéler les difficultés qu'offrent à la critique les livres sacrés.

« D'abord, ces difficultés sont plus connues qu'on ne pense ; elles appellent d* elles-mêmes l'attention, non-seulement du savant, mais de tout homme inlelligent qui lit le Nouveau Testament, soit en grec,

£N Âl^GLETERRË. 8G

soit en anglais. La manière dont on les explique ne satisfait ni le sentiment public, ni le sentiment privé ; les personnes sensées dont l'esprit s'applique aux matières théologiques s'aperçoivent à chaque instant que les observations de leur propre esprit sont identiques avec celles des autres, sans qu'il y ail Tombre d'un concert. La vérité est que tous sont conduits à un même résultat par des causes semblables; et ces causes constituent le fond des tendances de Véducation et de la littérature de notre siècle, quoique personne ne veuille parler de matières dont la gravité semble en effet conseiller le silence. 11 en résulte que le scepticisme, comme un feu caché, dévore les âmes, étend chaque jour se3 ravages dans les esprits. La défiance est probablement d'autant plus grande que Ton s'efforce davantage d'en cacher les causes. Si vous fer-; mez la porte à la critique lorsqu'elle vient y frapper, le doute aus-. sitôt entre par la fenêtre. L'esprit d'une jeunesse généreuse et bien élevée s'efforce incessamment de remonter aux principes des choses. C'est faire outrage à ces nobles dispositions des âmes, c'è3t jeter en elles les ferments d'une incurable défiance, que de laisser entrevoir qu'il existe un livre, la Bible, renfermant le fruit de la science ^ fruit défendu , auquel il ne leur est pas permis de goûter librement. N'est-ce pas ce même système de réticences qui fait que les ministres de l'Évangile, eux-mêmes, sont impuissants ^t comme livrés aux mains de leurs adversaires? Us ne savent que répondre au lettré et même à l'artisan qui^ par son bon sens naturel, a découvert pu répète les objections de la critique. Comment pourrait-il en être autrement? ces ministres sont ténus dans l'ignorance de l'Ëtat réel des choses. ,

«En second lieu, puisque le temps arrive oùil ne sera plus possible d'ignorer les résultats de la critique biblique, il importe de mettre le christianisme en harmonie avec eux. C'est se méprendre assurément' beaucoup que de croire que des objections reconnues sérieuses pourront être toujours écartées comme des médisances de la part des mécréants.. Quoi de plus absurde que d'attribuer à l'athéisme et à l'immoralité des observations que tout homme intelligent peut faire par lui-même? Il serait étrange, en vérité, et presque incroyable, que l'Évangile, qui au premier jour servit à combattre les vices de l'humanité, fut aujourd'hui un obstacle à la plus haute et h la plus rare vertu de l'homme, à l'amour du vrai ; que le grand objet du christianisme, le progrès dans le vrai et le bien, fût remplacée chez les chrétiens dégénérés par la crainte de changer leurs opinions. Ce serait là une singulière interprétation des fins que le Christ s'est proposées par sa mort. La religion chrétienne est dans une fausse position quand elle lutte contre toutes les tendances de la science; une telle attitude ne peut être conservée longtemps et ne peut finir que par la disparition définitive

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de rinfluence religieuse sur les classes instruites. Ce siérait un grave objet de considération que de rechercher si l'Angleterre n'est point arrivée déjà au premier degré de cette dissolution religieuse dont l'Italie et la France offrent le spectacle malheureux. Les raisons qui le font penser ne sont point les circonstances extérieures et défavorables dans lesquelles se trouve notre Église, ainsi que plusieurs autres communions protestantes, mais le progrès des idées et Tembarras de nos docteurs chrétiens. Il fut un temps où TÉvangile, offert aux nations, se répandait comme un souffle de vie sur le monde vieillissant : c'était seulement, alors, les objections du cœur qui formaient obstacle à l'adoption de l'Évangile; les esprits les plus élevés trouvaient dans le christianisme, non-seulement la règle de leur vie, mais le ressort énergique de leur intelligence. Est-il donc impossible que la religion chrétienne, au lieu de travailler péniblement à rétrécir l'esprit humain, se fasse assez large pour embrasser toutes les pensées de l'homme sur la terre? Serait-il vrai que, depuis la réforme, l'intelligence aurait déserté les voies de la religion; et que, dans les pays protestants, on conserverait aussi peu d'espérance de réconcilier la science et la foi que dans les pays catholiques?

« Ceux qui croient possible de restaurer la foi désirent vivement dégager le christianisme de tout soupçon de déguisement et de mensonge. Ils veulent conserver les livres sacrés comme un témoignage pour tous les siècles des sentiments les plus élevés du cœur humain, comme la source inspirée de la vérité et le chemin à une meilleure vie. Mais, en même temps, ils veulent s'affranchir de certaines apologies de la Bible, comme d'élais embarrassants et nuisibles. Ils espèrent qu'après une époque agitée de transition, après les changements nécessaires apportés dans l'interprétation de la Bible, celle-ci reprendra son autorité pour le bien de l'homme et là gloire de Dieu. Bien qu'interprétée comme les autres livres, d'après les mêmes règles d'évidence et de critique, la Bible restera toujours bien différe'nte des écrits profanes : elle ressemblera bientôt à un tableau restauré, retrouvant l'éclat des premiers jours; elle recouvrera un nouvel intérêt et un nouveau genre d'autorité à cause de la vie qui est en elle. On en considérera l'esprit, non la lettre : elle aura l'autorité de la parole aux premiers jours du christianisme, et ressemblera à un livre nouvellement retrouvé. Plus l'intelligence de la Bible sera fondée sur la science et la raison, plus l'homme s'établira au centre du principe progressif de la révélation. L'harmonie entre la vie de l'homme et rÉcriture sera plus grande qu'elle n'a jamais été. On peut déjà se former une idée de ce que l'on verra lorsque le christianisme ne se montrera plus hostile aux convictions de l'esprit humain. L'âme, fatiguée de controverses, lasse de sa propre inquiétude et des mouvements

nécessités par le progrès accompli, rentrera en elle-même et y jouira d'un délicieux repos.

« Pour arriver à ce résultat, il faut laisser la religion et la science, chacune libre dans sa sphère.^ Le théologien éclairé ne craint pas que des recherches qui ont la vérité pour objet déplaisent à Dieu et que la religion ait rien à perdre par suite des investigations humaines sagement dirigées.

« On objectera que Ton jette ici le dédain et le mépris sur les interprètes des siècles passés. Il n'en est rien. Les Pères, les mystiques catholiques, aussi bien que les premiers réformateurs, ont fait preuve, dans leurs commentaires, d'un génie dont les temps présents n'offrent pas d'exemple. Mais leurs commentaires ne sont pas la Bible : celle-ci a servi de texte au développement et à l'exposition de leurs idées et de celles de leur siècle. Ce sont des prédicateurs, des prophètes, si Ton veut, non des interprètes de la Bible. Saint Thomas d'Aquin et saint Bernard suivaient les voies de la patristique et de la scoiastique; Luther et Calvin recherchaient partout la confirmation des principes de la réforme qui renouvelait l'Europe. Il ne faut point les incriminer d'avoir été les hommes de leur temps. Soyons, au même degré, les hommes du nôtre.

« On blâmera notre maxime : l'Écriture doit être interprétée comme un autre livre. Nous répondons que, sans doute, la Bible diffère des autres livres sous plus d'un rapport. Mais, avant tout, il faut en saisir le sens. Quelques règles d'interprétation particulières à la Bible peuvent sans doute introduire utilement à l'exégèse ; mais, nous le répétons, il faut traduire avec la méthode que l'on emploierait pour Sophocle et Platon. Il n'est pas besoin de gros livres pour l'exposer. Observer la syntaxe, la valeur des mots, les règles de la dérivation, en un mot les prescriptions du sens commun, revenir à une méthode naturelle ; voilà comment nous entendons ce principe : la Bible doit être interprétée comme un autre livre.

« Quel sera, se demande en finissant M. Jowett, l'effet de la critique moderne sur la théologie et sur la vie? Ceci, dit-il, échappe à notre appréciation, mais bien des choses concourent à un même résultat. Il existe une opposition réelle entre le passé et le présent, la raison et le sentiment, la foi et la science. C'est en vain que le vieux calviniste veut élever sa famille dans la foi de ses pères ; ses enfants échappent à l'étroitesse et à la rigueur du dogme. Faut-il s'inquiéter de ce phénomène? Non, car le vrai et le bien sont toujours associés; même en cette vie, ils sont comme enchaînés l'un à l'autre ; ce ne sont que les formes d'une seule et même chose.

« Le Nouveau Testament peut encore réunir toutes les fractions de la société chrétienne; il peut créer une même vie dans les âmes, si

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l'on consent à ne plus chercher dans les Évangiles une christologie dogmatique. Que les missionnaires, au milieu des nations païennes, abandonnent un dogmatisme étroit, et un grand obstacle à la diffusion du christianisme aura cessé; TÉcrilure pénétrera plus profondément au fond des cœurs, dépouillée des formules Ihéologiques par lesquelles on la traduit.

a Les grandes divisions de l'Europe en Églises et en sectes commencent à perdre leur importance. Les progrès de la politique, le rapprochement de toutes les nations, apportent un changement notable dans l'opinion de l'Angleterre en ce qui touche la communion romaine. Les divisions religieuses ne doivent point être perpétuelles; les hommes aspirent partout à l'unité du sentiment religieux. Le principe essentiel du christianisme contraste avec les détinitions contradictoires qu'on en a données jadis. Les hommes religieux de tous les pays se comprennent mieux chaque jour; les barrières de séparation tombent. On est bien près de ne condamner que les erreurs morales, et de laisser en paix les sectes et les partis. Le temps arrive où l'on renoncera à chercher dans la Bible un point d'appui pour les dogmes particuliers qui divisent les fractions de la grande famille chrétienne. La Bible est la sublime poésie de la morale éternelle d'où jaillit la vie. »

La pensée qui termine cet article de M. Jowett se retrouve à la fin de tous les travaux des Essays. Elle exprime l'espérance de VÊglise large de conclure la paix universelle sur les ruines de la théologie dogmatique. Plus de christologie, plus de rédemption, plus d'Église : ces vœux reviennent sous toutes les formes. La religion ne doit plus consister que dans le sentiment ; c'est une poésie ; l'esprit n'a rien à y voir. La science n'a aucun point commun avec la foi. Il y a plus : elle en détruit toutes les racines, elle en ruine l'autorité.

Plus de miracles, plus d'inspiration des Écritures.

Pour nous convaincre de la disparition prochaine de la foi chrétienne, qui pendant dix-huit siècles a régné sur les plus beaux génies dont puisse jamais s'honorer l'humanité, sur les cœurs les plus nobles et les âmes les plus belles ; pour nous prouver que les miracles sont impossibles et la Bible un livre tout profane, il faudra une argumentation plus jeune que celle de M. Powel et moins diffuse que celle de M. Jowett. Ils n'apportent l'un et l'autre, contre le christianisme, aucun fait concluant. Des affirmations ne sont pas des preuves. Est-ce donc en rapprochant habilement et en grossissant des difficultés contre les miracles et contre l'inspiration de l'Écriture, — difficultés la plupart anciennes, qui n'ont arrêté ni les Origène, ni les Augustin, ni les Bossuel, — que l'on parviendra à arracher le christianisme tra-

ditionnel du milieu des sociétés modernes ? Ceux qui enlretienncnt une telle espérance présument assurément trop de l'ignorance et de la légèreté des esprits d'aujourd'hui. Depuis dix-huit cents ans on annonce les funérailles prochaines de l'Église : elle a survécu et survivra à tous les faux prophètes. Ce n'est point dire, certes, que les gardiens de la foi puissent se dispenser de donner la plus sérieuse attention aux erreurs particulières à notre siècle, et négliger de s'appliquer à en préserver les intelligences. Loin de là : nous sommes profondément convaincu de la nécessité, pour les catholiques, de se rendre compte de la situation religieuse. Il ne convient ni de dissimuler ni d'exagérer ce qu'elle offre de grave. On n'appliquera intelligemment le remède qu'autant que l'on aura la pleine conscience du mal. C'est principalement pour révéler celui-ci que nous avons exposé, avec une entière franchise, le mouvement rationaliste de l'Angleterre, mouvement qui, parti de l'Allemagne, traversant la France , envahit l'Europe tout entière. Les symptômes du mal se révèlent de beaucoup de manières ; mais ses racines sont dans l'antagonisme faussement supposé entre la raison et la foi, le progrès social et la révélation.

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