‹ Une crise religieuse en AngleterreChapitre 9 sur 19 · LES BIIRACLES NE PROUVENT-ILS RIEN · texte numérisé non relu

LES BIIRACLES NE PROUVENT-ILS RIEN

« Les prétendus miracles de Jésus-Christ n'avaient d'autre but à ses yeux que celui de se faire écouter et non de créer, la foi. Quelques théologiens sont allés plus loin et ont regardé les miracles comme des moyens destinés aux esprits grossiers (6au{xa-a [;.époi;) dont parlait le Sauveur, lorsqu'il disait : « Cette génération perverse dece mande des signes, et il ne lui en sera pas donné. » Jésus s'appliquait à guérir par condescendance, et uniquement parce que le Messie, selon les Juifs, devait guérir les malades, d'après les Écritures. Jésus-Christ refusait souvent les prodiges qu'on lui demandait, et il déclarait qu'ils n'étaient pas nécessaires aux cœurs droits et aux esprits intelligents.

« Les miracles de Jésus-Christ ne faisaient absolument aucune impression aux pharisiens, qui les attribuaient aux mauvais esprits ; et le Christ n'y attachait pas d'importance (Luc, xxiv, 21-25). Quand Jésus-Christ en appelait à ses œuvres , c'était comme subsidiaire-

ment. Il attirait ses disciples par son caractère et par sa doctrine, signes si convaincants, que ceux qui Técoutaient disaient : « Nul n'a « parlé comme cet homme. »

« Le docteur J. H. Newman lui-même, dans son premier Essai sur les miracles, ne reconnaissait à ceux de TÉvangile qu'une force probante relative aux temps où ils avaient été faits, force qu'ils n'ont plus à présent. Paulus, RosenmuUer et A. Coquerel, s'accordent à dire que les prodiges qui ont servi à fonder la foi ne peuvent plus être invoqués pour la conserver dans les esprits. Cela est si vrai, qu'aujourd'hui, dans les pays mêmes où la foi aux miracles est le plus répandue , on ne verrait point en eux des signes garantissant la vérité d'une doctrine et servant de preuves à des communications divines. La foi constante à des miracles sans cesse renouvelés en diminue d'ailleurs singulièrement Teflet. Le missionnaire Henry Martyn raconte que, lorsqu'il invoquait devant les mahomélaiis persans les miracles de l'Écriture, on lui opposait des miracles parallèles : « Nos scheiks, disaient ces mahométans, ont le « pouvoir d'en faire autant : ils ressuscitent aussi les morts. » C'est Targumentation des Juifs, en présence des miracles invoqués contre eux. Ils ne prenaient pas même l'embarras de s'informer si les faits étaient réels ou non, sachant bien qu'ils ne prouvaient rien.

« Les miracles, il est vrai, ont été considérés tout autrement au commencement de ce siècle. Une école d'écrivains, à la tête desquels s'est placé Paley, regarde les prodiges comme la seule preuve extérieure capable de certifier la révélation ; mais on reconnaît généralement aujourd'hui que ces théologiens sont tombés dans l'exagération . Des apologistes zélés de la doctrine chrétienne ont affirmé que ces preuves extérieures manquent complètement de valeur. Les puséystes, qui avaient de si grandes prétentions d'orthodoxie, ont déclaré souvent que la révélation chrétienne n'a besoin ni de preuves internes, ni de preuves externes (Tracts for the TimeSy n**" 85-100). Il n'est point nécessaire, en effet, d'en rechercher aucune. Cette école disait que les preuves extérieures du christianisme n'ont d'autre utilité que celle de motiver la condamnation des incrédules. Les démonstrations ne sont qu'une sorte d'exercice scolastique, une concession faite aux intelligences curieuses (British Critic). Ainsi, d'une part la haute orthodoxie anglicane n'hésite pas à désavouer les anciennes preuves alléguées en faveur du christianisme, rapportant toute chose à l'autorité de TÉglise, et, de Tautre, les plus modérés les discréditent par un ton général d'hésitation causée par l'antagonisme de la raison et de la foi.

« Les méthodistes à leur tour, eux qui affirment énergiquement la vérité littérale de la Bible, cherchent uniquement des preuves dans

rimpression que le livre sacré produit sur l'esprit. Les raisonnements, à leurs yeux, sont presque des pécliés. Parmi les penseurs sans philosophiques préjugés, nous trouvons l'indication de vues pareilles. Ainsi, un critique, écrivant expressément pour la défense du christianisme {Revue d'Edimbourg^ n"* 144) , parle de cette accumulation de témoignages historiques, que le dernier siècle appelait faussement les preuves de la religion. Coleridge, si zélé défenseur du christianisme, en parlant des preuves externes sans cesse alléguées en sa faveur, s'écrie : « Les preuves du christianisme I je suis fatigué de ce « mot. Faites qu'un homme sente le besoin d'être chrétien, et vous « pourrez vous en rapporter sûrement à sa propre conscience. »

« A leur tour, Paley et Lardner, c'est-à-dire les plus décidés défenseurs des miracles, n'ont-ils pas été les premiers à repousser l'assertion qui en fait une preuve absolue des communications divines, lorsqu'ils ont affirmé que la certitude du christianisme repose dans l'union et la combinaison du témoignage externe des miracles avec l'excellence interne de la doctrine, c'est-à-dire en reconnaissant que pratiquement la doctrine est la pierre de touche de la vérité des miracles?

a La Bible, enfin, autorise elle-même ce jugement quand elle nous montre de faux prophètes qui font des prédictions et dés miracles. A quoi servent les prodiges qu'ils opèrent, s'ils prêchent l'idolâtrie? [VeiUéronome, xni, 1 .) « Si un ange descendu du ciel, disait saint Paul c( aux Galates, vous prêche un autre Évangile, repodssez-le. » « Les « faux prophètes et l'Antéchrist, dit à son tour Jésus, produiront des « miracles et des signes qui tromperaient, si c*était possible, des élus « eux-mêmes. » Ainsi, selon l'Évangile lui-même, l'indignité de la doctrine discrédite les miracles les plus apparents. N'est-ce pas là un appel en dernier ressort à la conscience de chacun ?

« Si, dit le D'Newman, les miracles sont le vrai critérium de la vé- « rite du christianisme, alors au milieu de tant de difficultés qu'ils « soulèvent, la condition du fidèle est inférieure à celle du sceptique « artificieux, qui aura ici tous les avantages. Il ajoute : « Quelle est la « valeur d'une foi de seconde main? Est-ce qu'un témoignage extérieur « peut dominerla conviction interne? Est-ce qu'une vérité morale peut a dépendre d'un miracle constaté par les sens? » (Phases ofthefaithy p. 154.) Les impressions internes et morales l'emportent évidemment sur les impressions externes et sensibles.

« Si l'on objecte que le sens interne peut nous tromper; on peut répondre que les sens externes, à leur tour, sont sujets à l'erreur. Saint Paul, continue Newman, ne propose point de discuter la certitude des miracles, comme Paley. Selon Tapôtre, toute évidence est esprit^ cet Esprit qui juge les choses spirituelles. Les apôtres ne s'en allaient

point proclamant parlout des miracles , ils parlaient à la conscience de chacun.

«Le raisonnement de Tapôtre n'était point celui des apologistes de notre temps.

« Tels sont été aussi les arguments de Dôderlein, de de Welte, de Wegschneider, qui tous prétendent que l'on doit juger une doctrine en elle-même par ses caractères internes.

« En un mot, de tout cela il faut conclure l'inutilité des miracles. Toute attestation extérieure est superflue si elle répond à la voix de notre conscience ; et celle même attestation doit être rejetée si elle est contraire à nos convictions morales. Ainsi tout le monde est disposé aujourd'hui à n'admettre d'autres preuves de la religion que l'évidence intrinsèque seulement, et à n'accepter l'Évangile que parce qu'il répond aux convictions de notre esprit.

« Telles sont les pensées qui préoccupent et dominent maintenant. Bien différentes des questions posées autrefois, celles-ci affectent la conception même de la révélation. Tout ce qui contredit les lois reconnues du monde physique, tout appel à l'autorité des âges passés, aux traditions, est d'un bien léger poids dans la discussion : même des arguments de cette sorte porteraient grand préjudice à la cause que Ton prétendrait servir. C'est le résultat des progrès accomplis dans les sciences et dans la connaissance plus exacte du monde physique qui a produit ces résultats. On est arrivé à des idées plus hautes, à une notion plus juste de Dieu et de Vhistoîre.

a Tout le monde reconnaît qu'en dehors de l'ordre physique, de la sphère de l'intelligence et de la science, s'ouvre la région sans bornes de la foi. Chacun lient pour légitimes les aspirations des croyants à l'intelligence des mystères les plus chers du monde invisible et spirituel. Un homme éclairé, tout en réclamant pour la science le domaine du monde physique, accorde à la foi le domaine spirituel. Nous ne sommes point les ennemis des spéculations chrétiennes; mais nous leur défendons le terrain de la science.

« Les convictions religieuses n'ont pas besoin de merveilles extérieures et se légitiment par le miracle plus grand d'une âme convertie et régénérée.

« Après tout, les preuves externes Ju christianisme ont peu de poids auprès de la généralité des croyants. Il est probable qu'il y en a bien

{)eu, parmi ceux-ci, qui sentent la force des preuves intrinsèques de a religion; mais un bien plus petit nombre encore reconnaît les preuves extérieures de la révélation. On croit, dans les sphères sociales où, l'on est disposé à ne pas raisonner du tout, ou bien dans celles où les spéculations niorales et philosophiques étant absolument rejetées, tout est rapporté au pouvoir souverain de la grâce divine.

a Toute vérité claire et positive est du domaine de la science; mais les vérités mystérieuses du monde invisible appartiennent à la foi. Il est généralement admis que beaucoup de points importants de doctrines religieuses, exposés sous la forme de figures et de paraboles, s'accordent bien mieux avec la foi que les faits prétendus historiques.

« Est-ce à dire que nous rejetons toute révélation? Assurément non, mais nous admettons une révélation sans miracles. Les miracles, qui devraient, selon Paley, faire accepter la révélation, empêchent aujourd'hui d'y croire.

<( Le témoignage de gens nombreux et respectables n'est point un motif de croyance quand il porte sur des faits absurdes et irrationnels. Si par hasard on voulait encore nous faire croire à l'existence des sorciers et des sirènes, on ne réussirait qu'à nous persuader de l'illusion des témoins affirmant de pareilles absurdités. Les sens doivent toujours être contrôlés par la raison.

« Terminons. Le miracle est impossible, puisqu'il ne peut prendre place dans la chaîne des causes et des effets qui constituent la nature. Il ne peut être que le produit d'un raisonnement faux, de l'illusion et de l'imagination. Il peut, si Ton veut, entrer dans le domaine de la foi ; mais alors il revêt le caractère du mythe et du symbole. Il est donc sage de ne plus s'appuyer sur l'autorité des miracles pour persuader les vérités de la religion. La religion a. Dieu merci, d'autres preuves. C'est l'assentihient donné à sa morale et aux principes les plus élevés de ses doctrines, assentiment qui se fortifie tous les jours. En ce sens, demeurons fermes dans la foi, non dans une sagesse humaine, mais dans le pouvoir de Dieu. »

Résumons. La substance de l'article de M. Powel consiste en ceci.

Premièrement les miracles sont impossibles. Nous avons prouvé que les arguments de l'auteur anglais étaient impuissants à prouver celte proposition. Nous ne reviendrons point sur ce point acquis à la discussion. Secondement, M. Powel prétend que le témoignage des miracles n'a jamais eu la puissance de persuader personne, que ni les prophètes, ni Jésus-Christ n'ont voulu prouver par eux la divinité de leur mission; la démonstration de la divinité dune religion par le miracle est une invention de Paley et de Lardner.

Enfin tout le monde, en Angleterre, rejette aujourd'hui la preuve des miracles.

— Est-il vrai que ni les prophètes, ni Jésus-Christ, ni aucun des peuples anciens, n'ont vu dans le miracle le signe d'une intervention divine? Pour soutenir cette proposition, il faut nier toute l'histoire du passé. Si nous n'avions cité à dessein les paroles mêmes de M. Powel, on voudrait croire que nous le calomnions en lut attribuant d'avoir apporté en preuve de sa thèse une semblable affirmation. Tout homme tant soit peu instruit, fût-il un professeur de géométrie, devrait être à l'abri d'une erreur historique aussi grossière. Est-ce que le Pentateuque, les psaumes et les prophètes ne contiennent pas en cent endroits des paroles comme les suivantes, toutes les fois qu'il s'agit de ranimer la foi et de commander l'obéissance? a Je suis le Seigneur votre DieUj qui vous ai retiré de la servitude d'Egypte; c'est moi qui vous ai fait traverser la mer Rouge à pied seCj qui vous ai nourris miraculeusement dans le désert^ qui ai fait sortir Veau du rocher^ qui ai révélé ma loi à mon serviteur Moïse aumiliefi de la foudre et des éclairs. Que M. Powel relise le psaume cxm, In exitu Israël de ÉgyptOy il verra que la foi des Hébreux dans Jéhovah était basée sur la conviction de l'impuissance des dieux des nations et sur la croyance au pouvoir du vrai Dieu commandant aux montagnes, aux eaux de la mer, à toute la nature.

Jésus-Christ aussi en appelait de sa doctrine aux prodiges c(u'il opérait : « Si vous ne croyez pas à mes paroles, disait-il, croyez à mes œuvres. » Il a donné le miracle de sa résurrection lorsqu'il Ta prédite, comme une preuve de sa mission divine, dans un texte formel, dont M. Powel cite le commencement et supprime la fin. « Il ne sera donné d'autre signe à cette génération incrédule que celui du miracle de Jonas, » c'est-à-dire celui du fils de l'homme sortant, le troisième jour, vivant d'un tombeau. Saint Paul, qui justifie son ^titre d'apôtre par les prodiges qu'il opérait devant les chrétiens, n'a-t-il pas dit : «Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine? »

Mahomet, il est vrai, a déclaré, pour cause, qu'il n'avait pas été envoyé pour faire des miracles; mais n'est-il pas évident qu'il prétendait justifier la foi en sa personne par les prodiges fabuleux de sa vi^? Il est certain que les musulmans, scheiks ou autres, croient autant à l'autorité des prodiges que les chrétiens eux-mêmes. En se vat)tant d'avoir dans leur religion des prodiges aussi éclatants que les nôtres, ils entendent prouver parla, bien qre lés faits allégués par eux soient des fables, que la rehgion de Mahomet est aussi divine que celle du Christ. Il faut en vérité avoir une crédulité bien autrement grande que celle qu'exige la foi aux miracles, pour croire que

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la forée probante . des miracles ait été inventée par Paley. Nous sommes honteux, en réalité, d'avoir à combattre d'aussi puériles objections. On nous dit que personne en Angleterre ne croit plus aujourd'hui à Tautorité des miracles, et Ton prouve en effet, par des textes, que cette foi est bien chancelante au sein de TÉglise anglir cane, même chez les puséystes et les méthodistes. Que prouve le fait? Une seule chose, à savoir que le protestantisme anglais est en plein désarroi, que la foi au surnaturel y diminue, et que le christianisme est trahi par ceux-là mêmes qui se donnent la mission spéciale de le défendre.

Nous croyions Tanglicanisme moins malade ; mais nous n'avions pas bespin des informations de M. Powçl pour savoir que l'Église ré-r formée de France comptait aussi des incrédules. En fin de compte, que peuvent les dénégations des hérétiques français et anglais contre la foi du genre humain tout entier? Il a confessé .et confessera tou~ jours « que Dieu, maître du monde, peut le gouvernera son gré, soit par les lois générales que sa sagesse a posées, soit par telles exceptions qu'il pourrait lui convenir, un jour, pour une fin providentielle, d'y apporter. » Clovis, dans la mêlée de la bataille de Tolbiac, voyant fléchir les rangs de se§ vaillants guerriers, demanda un miracle au Dieu de Clotilde. Le marin, au milieu des flots d'une mer en fureur, alors que sa barque est menacée de disparaître au sein de la tempête, sentant que tout est perdu, laisse échapper de sa main la rame devenue inutile ; tendant vers le ciel ses mains suppliantes, il cherche à obtenir un miracle de Celui à qui les flots et les tempêtes obéissent. Il n'est donné à aucun sophiste sur terre, pas plus dans notre siècle que dans un autre, d'arracher au cœur de l'humanité la foi consolante au gouvernement paternel de Dieu pour mettre à sa place des causes aveugles et brutales régnant impitoyablement sur le monde, au sein de la nuit désolée de l'athéisme.

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