‹ Une crise religieuse en AngleterreChapitre 3 sur 19 · LA BIBLE ET LE CHRISTIANISME SELON MM. BUNSEN ET WILLIAM · texte numérisé non relu

LA BIBLE ET LE CHRISTIANISME SELON MM. BUNSEN ET WILLIAM

Le second travail inséré dans les Essays, signé Rowland William, vice-principal, professeur d'hébreu, etc., nous place sur un terrain plus scientifique, en présence d'idées plus nettes et d'un rationalisme

plus décidé que l'inlroduction de M. Temple. On s'y proposé d'exposer les recherches et les idées de M. Bunsen sur la Bible, et l'on déclare ne pas en accepter toute la responsabilité; mais il est clair qu'on est bien près d'en partager toutes les idées. Citons les paroles par où débute M. William, nous verrons qu'elles contiennent la négation de tout le surnaturel de la Bible.

« Les dévots aiment à faire ressortir les miracles d'un passé qui, selon eux, ne ressemblerait en rien au présent ; la critique, au contraire, cherche dans les merveilles d'autrefois les lois des événements d'aujourd'hui. Selon elle, Dieu est toujours présent au monde et son action permanente. Certains géologues expliquent la structure du monde par des révolutions violentes et des convulsions subites; d'autres, au contraire, par Faction séculaire des mêmes causes. Si ces derniers ne prouvent pas que les bouleversements extraordinaires sont impossibles, du moins ils les rendent moins probables. Nous ne croyons pas que Dieu se ioit manifesté d'une manière locale et intermittente. Dieu, sans doute, était au milieu des Juifs, mais sans abandonner les autres nations. L'étude consciencieuse des religions de l'Inde, de l'Arabie et même de la Grèce, ainsi que dii Latium, constate dans le dogme et le culte de ces peuples des éléments de bien, et point du tout une satanique corruption. De tels résultats agrandissent l'idée de la révélation et la rendent plus respectable. Quel est le danger de montrer les traces du Tout-Puissant, empreintes à la fois et sur la terre de la Palestine et sur le sol des autres nations? Comment des éléments de vérité et de bien qui sont partout dans l'homme contrediraient-ils l'action de Dieu sur le monde ? Il n'est point de question plus haute que de savoir si, dans l'histoire , Dieu a conduit l'homme à la foi religieuse par la conscience et la raison, ou bien s'il Ta violemment courbé par la force du miracle. A-t-il renoncé à convaincre l'homme par l'exercice des facultés qu'il lui a données, et nous a-t-il placé dans l'obligation de leur retirer notre confiance? Les nations libres et les penseurs chrétiens ne le croient pas et s'affermissent de jour en jour dans leur conviction.

« Il est remarquable que, parmi les documents explicatifs dé la Bible, fournis par les voyageurs modernes Layard, Rawlinson, Robinson, Stanley, il n'y en a pas un qui vienne à l'appui d'un surnaturalisme irrationnel, tandis que des découvertes nombreuses ont confirmé, nous ne voulons pas dire le rationalisme, mais une critique libérale, qui voit à la fois la révélation dans l'histoire du monde et dans la nature. Voilà ce que nous apprennent les â^f^^mS^^^ l'Assyrie et de l'Inde : tel est aussi le verdict porté'* du fond de leurs cabinets. Les travaux de Rav^lin^on celte vérité, bien que l'illustre voyageur ne l'e

18 LE UATIONALISME

« Les questions soulevées roulent sur la marche du progrès recherché soit dans la Bible, soit dans le monde, sur les investigations scientiiiques et historiques, et sur la révélation de l'Ancien Testament comparé au Nouveau. Tout en maintenant les principes de Tanden anglicanisme, nous avons à réviser quelques-unes de ses décisions, données provisoirement lorsque la lumière n'était pas encore faite. Si nous cédions à la crainte de traiter de pareilles matières, nous renoncerions à la noble prétention d'édifier la vérité ; nous n'aurions plus qu'à chercher un refuge, soit dans TÉglise romaine, ainsi que plusieurs des nôtres l'ont déjà fait, soit dans les ténèbres d'une erreur volontaire. L'attilude de beaucoup de théologiens anglicans en présence du monstre de labîme est celle des sénateurs dégénérés devant Tibère, qui buvaient la honte dans les coupes de la peur. Même chez ceux qui depuis longtemps ont renoncé à prononcer le scliibboleth demandé, la confession explicite et franche de la vérité est rare. Les plus lâches sont proclamés les plus sages.

« La gloire de Bunsen est de n'avoir jamais hésité devant sa conscience, ni reculé devant les difficultés d'un problème. Il a éclairé les convictions chrétiennes aux lumières d'une vaste érudition, mis dans leur vrai jour des souvenirs obscurs, reconnu franchement partout l'esprit de Dieu, tout en l'honorant particulièrement dans la Bible comme dans son sanctuaire. Aucun auteur vivant ne pourrait fournir un texte plus favorable à la critique biblique. Laissant de côté certains points relatifs au luthéranisme, nous nous rencontrerons avec lui sur le terrain commun à tous les théologiens. Notre sympathie pour cet illustre savant explique l'exposition que nous allons faire, saris cependant impliquer notre plein assentiment. »

M. William, après ces débuts, qui ne manquent pas de franchise, expose quelques-unes des opinions de M. Bunsen, tirées de son grand ouvrage sur l'Egypte. La chrondogie de Moïse est d'abord vivement attaquée.

Il n'y aurait pas de point, selon lui, sur lequel les archéologues de toutes nuances seraient plus d'accord que sur l'opinion d'après laquelle Moïse resserrerait dans des limites trop étroites l'histoire du monde avant Jésus-Christ. Bunsen appuie cette opinion sur le développement acquis avant l'ère chrétienne parle commerce et par la science du gouvernement. Mais son plus fort argument est basé sur la formation du langage. La perfection à laquelle il est parvenu et les différences que présente la langue des diverses races humaines lui semblent un argument péremptoire. Il lui paraît impossible d'admettre l'unité d'espèce pour l'homme, si on place la création à une date aussi rapprochée que quatre mille ans avant Jésus-Christ. Il suppose une série de siècles qu'il évalue à vingt mille années. Voici l'argo-

ment qu'il tire de la forma tiou des langues : « Combien n'a-t-il pas fallu de siècles pour dégager la langue française de la langue latine et le latin lui-même des formes rudes et primitives de son berceau? Combien Tanglais ressemble peu au welche, et le grec au sanscrit! Cependant ils appartiennent à une miême souche de langue. Que de temps n a-l-il pas fallu pour créer les différences qui existent entre ces membres divers d'une même famille, et plus encore entre les familles^ elles-mêmes des langues parlées sur le globe ! Toutes, néanmoins, sortent d'une même langue. L'identité manifeste des racines, reconnaissable à travers des formes grammaticales très-différentes, les cas ici, absents, là au contraire très-développés, plaident en faveur de l'antiquité de l'homme avec autant de force que les diverses couches terrestres proclament l'antiquité de la terre. Si notre langue gaélique et le sanscrit demandent une origine bien plus éloignée que celle que lui assigne la chronologie d'Ussher, que faut-il penser de Tantiquitédu mongolique et de l'égyptien, probablement plus anciens que l'hébreu? L'imagination recule devant des conjectures qui les placent dans la nuit des temps. Nous pouvons constater une ère historique de plus dé dix mille ans : eh bien, est-ce trop demander que dix mille ans encore pour la préparation des gouvernements et des civilisations?

Ces arguments de M. Bunsen, reproduits par M. Williain, ne nous paraissent point décisifs. Us s'appuient sur une hypothèse invraisemblable, et supposent que l'homme a été jeté sur la terre, complètement dépourvu, sans idées, sans notions, sans parole ; qu'il a dû élever, sur la table rase de son intelligence, l'édifice de toutes ses connaissances morales, sociales et mécaniques, sans excepter les plus vulgaires et les plus nécessaires à la vie. Le premier homme, en un naot, serait né dans une condition bien au-dessous de celle du sauvage.

De telles suppositions sont gratuites, et contredites non-seulement par l'idée générale de la Providence, mais par les traditions, par la Genèse ^ par les souvenirs de TÉden des Orientaux et de l'âge d'or des Grecs. Si, à l'origine, les conditions de l'existence humaine avaient été celles que l'on semble admettre, la première question à examiner serait de savoir comment Thomme a pu vivre et se conserver, et comment il a triomphé des causes de mort dont son berceau aurait été ôntouçé.

Quant au langage, on ne comprend guère comment Thomme a pu inventer la parole et créer la première langue. Nous sommes de l'avis de Rousseau : « La parole semble avoir été bien nécessaire à l'homme pour inventer la parole. » Au moins faut*il admettre que l'homme^à l'origine a été doué d'une faculté créatrice à Tégard du

langage, et d'une spontanéité qu'il a perdue depuis : à peu près comme l'enfant possède une merveilleuse facilité de s'assimiler toutes les langues qu'il entend autour de lui, facilité qu'il perd plus tard, et que la réflexion de Tâge mûr, les efforts de mémoire et d'attention, ne ramènent point. L'enfant modifie son langage avec autant de facilité qu'il l'acquiert : en deux mois, il a déformé ou réformé sa parole. L'humanité naissante a dû participer à ces dons de l'enfant. Les divers langages ont dû se modifier, se composer et se décomposer avec une grande rapidité. L'extrême division des familles et des nations, l'absence de moyens de communication, les vastes espaces qui les séparaient quelquefois, l'absence complète de grammaire, multipliaient à l'infini les idiomes. U dut y en avoir presque autant que de familles. Il ne faut donc pas raisonner de celle multiplicité des formes des langues et de la marche des changements qu'elles ont subis, d'après ce qui se passe aujourd'hui dans nos sociétés vieillies, agglomérées sur le sol, et toutes soumises plus ou moins aux lois de l'usage et de la grammaire.

M. Bunsen s'appuie encore, pour justifier les vingt mille ans assignés au monde, sur les monuments égyptiens. Hîais ces monuments sont diversement expliqués. Le regrettable M. Lenormant, dont les catholiques aiment à rappeler le nom respecté, n'y lisait pas les mômes dates que M. Bunsen. La déconvenue des savants expliquant avant Champollion les zodiaques de Salcelle et de Denderah devrait, ce semble, les rendre plus modestes.

Enfin, quant à l'ère historique de dix mille ans affirmée par M. Bunsen, il faut reconnaître qu'elle est difficile à découvrir. La première dynastie delà Chine ne remonte guère qu'à deux mille ans avantnotreère, et l'histoire de ce pays ne commencée s' éclaircir qu'à partir du huitième siècle avant Jésus-Christ. L'incertitude qui règne sur la date de la naissance de Zoroastre, sur sa vie, et le doute s'il y a eu un ou plusieurs Zoroastre, montrent bien que, pour la Perse, l'histoire commence encore plus tard que pour la Chine. L'histoire certaine de VInde commence à peine avec le bouddha Çakiamouni, dont la vie est environnée de mystère. Les philologues ont remarqué de nos jours que l'on ne trouve dans les livres indiens, avant Texpédition d'Alexandre, aucune trace de l'usage de l'écriture. Or peut-il exister une ère proprement historique sans écriture? Mais c'est TÉgypte qui , selon M. Bunsen, pourrait revendiquer pour elle les dix mille ans d'histoire. Nous admettons la réalité des trente dynasties des rois égyptiens, dont la dernière expédition scientifique des archéologues prussiens a cru retrouver plusieurs noms sur les pyramides de Chéops et de Chénhren, et sur les monuments dé Menkera. Mais tout le monde sait qu'il y a depuis longtemps deux opinions sur ces trente dynasties. Sont-elles

simultanées ou successives? La première hypothèse est beaucoup plus probable que la seconde. C'est celle qu'adoptent Lepsius et M. Bunsen lui-même. Selon Lepsius le règne de Mènes remonterait à 3892 avant notre ère, et, selon liunsen, à 3642. Or aucun souvenir historique antérieur à Menés ne nous est parvenu de TÉgypte. Manéthon, à qui nous devons la mémoire des trente dynasties, nous déclare que les dieux en personne gouvernaient auparavant l'Egypte. La date de 5645 assignée au règne de Mènes nous paraît de beaucoup trop ancienne: mais enfin nous sommes encore loin des dix mille ans historiques de M. Bunsen.

Passant de la chronologie li l'histoire, M. William applaudit aux interprétations suivantes des faits racontés dans les premiers livres de la Bible.

M. Bunsen appelle à son secours les traditions de Babylone, de Sidon, de TAssyrie et de l'Iran pour prouver que ^otre déluge n'a été qu'un pur phénomène géologique. Ce ne serait point une violation des lois de la nalure, violation inadmissible pour la science, mais un combat prolongé entre le feu et Teau rendant les régions du nord de l'Asie inhabitables, et forçant les nations à chercher ailleurs de nouvelles demeures. On trouverait la date de cet événement dans le fait que l'Iran et la Palestine (Japhet et Sem) en ont gardé le souvenir, tandis que les Égyptiens et les Mongoliens n'en connaissent rien, ayant quitté le berceau du genre humaift plus tôt.

Pour apprécier Torigine et la valeur des données bibliques, à moitié idéales, à moitié traditionnelles, sur le commencement de notre race, il convient, dit M. Bunsen, de comparer les documents divers fournis par la Genèse et d'observer le retour des généalogies qui se ressemblent : les mêmes traditions et les mêmes noms se reproduisent, à l'aide de légères altérations, comme des traditions nouvelles et des noms nouveaux. Adam donne naissance à Gain, — Énosdonne naissance à Caïnan (Énos et Adam expriment une même idée, l'idée d'homme); — Jaredet Irad,MethuselahetMathusalemsont deux mêmes noms très-reconnaissablesde deux mêmes hommes; — SetheiEl sont d'anciennes appellations de Dieu. Man a été le fils de Seth comme Adam le fils de Dieu. Ainsi les premiers récits du Pentatetique ne seraient que des lambeaux de traditions recueillies sans intelligence dans des temps divers. Un même fait, une même généalogie, se. trouveraient répétés deux fois, parce que Ton n'a pas su en reconnaître ridentité.

Se basant sur ces laits, peu concluants cependant (car peul-on, du retour des mêmes noms dans deux générations différentes, conclure à l'identité de ceux qui les portent?), M. Bunsen affirme que la partie historique de la Bible commence à Abraham. Les récits qui précèdent sont mythologiques. A partir de cette époque seulement, la \ie humaine, dit M. William, se développe naturellement et les informations deviennent plus rapprochées.

Bunsen invente une chronologie, nouvelle pour Y Exode et le livre des Juges. La sortie d*Égyple est placée sous Menephtah, le fils exilé de Bamsès, ce qui paraît plus convenable que dans la splendeur de la dix-huitième dynastie. La sortie d'Egypte, dit Bunsen, n a pu avoir lieu plus tôt; car le livre des Juges devrait parler des conquêtes de Ramsès ; elle ne peut avoir eu lieu plus tard ; car alors Josué serait entré encoUision avec le nouvel empire deSémiramis. Ainsi sontrenversés les songes de Volney el de Brummond. Tout serait pour le mieux, mais le malheur est qu'il ne reste pas même trois siècles entre la sortie d'Egypte, que M. Bunsen place dans Tannée 1520 avant Jésus-Christ, et le règne de David en 1048. C'est dans cet étroit espace qu*il faut placer le séjour au désert, Moïse, Josué, les Juges, et Saùl etlajeunessedeDavid.

Bunsen suppose que ce sont des pasteurs syriens qui, forçant Menephtah à reculer dans TÉthiopie, délivrèrent les Hébreux. Ces bergers de Syrie, vrais Bédouins, étaient parents très-proches de Jéthro mais un peu plus éloignés des Juifs. Ce sont ces pasteurs qui tuèrent les premiers-nés égyptiens. De même que la peste relatée au livre des Rois devient, dans les Paralipomènesj un ange exterminateur, le Bédouin, dans la Genèse^ devient un ange libérateur. Le savant Bunsen, on le voit, avait de l'imagination et d'originales fantaisies. Il sa pose ensuite les questions suivantes :

Le Pentateuque est-il ou non d'une seule main el d'un même temps? Les livres bibliques qui le suivent sont-ils contemporains des événements? La littérature hébraïque tout entière ne ressemble-t-elle pas à un arbre ayant ses racines dans les pensées successives des générations? Les cinq livres attribués à Moïse n'ont-ils point été édités, sinon composés, dans l'intervalle de temps qui sépare Salomon d'Ézéchias? Bunsen adopte l'hypothèse d'une formation successive de la Bible, née des pensées et des préoccupations des temps.

Le Pentateuque est plutôt, pour Bunsen, le commentaire, l'interprétation, le développement du système de Moïse que les écrits de ce grand législateur. Des fragments de généalogie, des cantiques, des chroniques, attestent une haute antiquité, mais ces monuments sont incorporés dans un récit postérieur qui, par des allusions à une époque éloignée de Moïse, trahissent le temps des rois. Quelquefois le point de vue du compilateur diffère de celui de Moïse. Bunsen déclare

que plus il scrute le Pentateuque^ plus il esl induit à admettre ces combinaisons. « Parce que des critiques peu dévols ont fait les premiers ces observations, ce n esl pas un motif de les rejeter : la vérité historique est placée au-dessus de ces mesquines appréhensions*. »

Bunsen expose, dans son livre, Dieu dans rhistoire, ce qu'il entend par Télément direclement religieux : il abandonne, dit-il, la lettre pour Fesprit de la Bible. La seule connaissance de Dieu, dont la voix n'est que Técho de notre conscience, lui paraît suffisante pour le salut. L'Écriture sainte ne doit être interprétée que par une raison libre. « Abraham, Moïse, Elisée, Jérémie, ne sont point les ancêtres des Pharisiens, bien que ceux-ci aient hérité du sang des patriarches et des prophètes. Quand le rituel barbare de Syrie commanda à Abraham de. sacrifier son fils, le patriarche comprit que le vrai Dieu était plutôt le Dieu de miséricorde que le Dieu du sacrifice : sa confiance n'était que le sentiment de la justice au fond des cœurs. La Bible traduit les principes de la raison et de la justice; et la correspondance de nos cœurs à la vérité est un signe plus certain de foi qu une déférence aveugle à une autorité extérieure -qui étoufferait en nous la vérité. L'élément sacerdotal et égyptien préoccupe peu Bunsen, beaucoup moins que Spencer et Warburton, et moins aussi que Hengslenberg. Aussi le rituel mosaïque ne Tempêche point de découvrir Télément spirituel caché sous Tenveloppe du mystère et de Tallégorie. Volontiers, Moïse en eût appelé à la loi primitive écrite au fond des cœurs, mais son peuple était trop grossier.» On peut remarquer, en faveur de celte opinion, observe Bunsen, que certains passages de VExode ont une couleur moins sacerdotale que les livres postérieurs au Pentateuqne. Le vrai Moïse est moins un Juif qu'un homme; et sous l'expression du sémite dont les conceptions ne ressemblent point aux nôtres. Bunsen découvre un Dieu juste et les sacrifices spirituels avec lesquels il se plaît.

Bunsen admet une bible avant la Bible. La Genèse^ le livre de Josué, et peut-être ceux de Job, de Jonas et de Daniel, n'offrent que le développement d'éléments religieux plus simples et préexistants. Il y a, selon M. William, dans Bunsen, un choix de matériaux et une largeur de vue qui peuvent profiter aux plus habiles théologiens. « Les critiques dont ses ouvrages ont été Tobjet sont empreintes d'une affectation malhonnête. Rire de certaines démonstrations parce qu'elles sont vieilles, flétrir des découvertes parce qu'elles sont nouvelles, ne peut convenir qu'à des hommes qui ne comprennent rien, ni l'Ancien, ni le Nouveau Testament. »

• Presque toutes ces questions et celles qui précèdent ont été traitées par nous dans notre ouvrage, \es Prophéties messianiques. Nous y renvoyons le lecteur.

Il est dans la Bible, un élément de surnaturel bien difficile à écarter. Devant lui se sont arrêtés les déistes du dix-huitième siècle, embarrassés. Nous voulons parler des prophéties. Que pense M. William de ces prédictions fameuses que ses pères regardaient comme une preuve évidente du christianisme? Nous connaîtrons son opinion par celle de M. Bunsen, dont il adopte presque toutes les idées. « Accoutumés que nous sommes à entendre dire que l'histoire moderne est contenue dans les prophéties comme» dans des énigmes, et qu'il ne s'agit que d'en trouver la clef^ nous sommes étonnés des lumières, dit M. William, que nous fournit à ce sujet M. Bunsen. La fausse interprétation des prophéties est un héritage des jours où Justin prétendait que les riches de Damas étaient la personnification des Mages, et que les dépouilles de Samarie signifiaient leurs présents ; que le roi d'Assyrie était la personnification du roi Hérode. Saint Jérôme pouvait dire alors : « Nul doute que les Chaldéens ne représentent « les dénu>ns. » La Sunamite Abisag n'était autre que la Sagesse céleste honorant la vieillesse de David. Les filles de Loth symbolisaient l^s Églises des Hébreux et des Gentils. Au milieu de ces exagérations, on ne trouve de fondé que le sentiment des premiers Pères, selon lesquels les prophéties des Hébreux tendaient à une plus haute spiri^ tualité que le sacerdoce de Lévi. Mais, quand les Pères, au lieu de se servir de la lettre comme d'un instrument de l'esprit, en firent leur loi et voulurent la mettre dans une harmonie forcée avec les détails de l'Évangile, ils tombèrent dans d'inextricables contradictions. L'interprète le plus raisonnable parmi eux est saint Jérôme, et cependant la lecture de ses livres suffirait seule à leur réfutation. Quand ce Père allégorise à la manière d'Origène, il est au-dessous de celui-ci, parce qu'il ne distingue pas comme lui l'élément historique de l'élément mystique.

« L'intelligence vigoureuse d'Augustin ne compense pas chez lui l'ignorance du grec, qui lui était commune avec la moitié des Pères, et l'ignorance de l'hébreu, que ne savait presque aucun d'eux. La renaissance des études lit heureusemeut abandonner l'exposition doctrinale et mystique des Pères; on chercha à éviter leurs excès. Érasme entra le premier dans une nouvelle voie; Luther et Calvin firent quelques pas dans la même direction. Grotius y marcha avec fermeté. Dans notre pays, continue M. William, les efforts tentés par les théologiens en faveur des prophéties diminuent plus ou moins l'élément prophétique, selon le degré d'intelligence de ses écrivains. Les mieux inspirés placent la valeur des prophéties dans l'élément moral et le sens spirituel qu'elles renferment. Buttler émet l'opinion que chacune des

prophéties de l'Anciça Testament pourrait bien n'être qu'une élucidation de Thistoire contemporaine des prophètes; mais il n'insiste point sur une opinion qui aurait pu être mal venue. L'évéque Ghan* deler, dit-on, pensa qu'il n'y avait que douze passages de l'Ancien Testament directement messianiques; d'autres réduisent ceux-ci à cinq . Paley n'ose en signaler qu^un. L'évoque Kidderconstate, dans l'Ancien Testament, un élément historiqueentièrementindépendantduNouveau Testament. Middleton se prononça fermement pour le même principe. L'archevêque Newcome et d'autres ont prouvé en détail la nécessité de ce système restrictif d'interprétation delà Bible. Coleridge croit que l'idée de la prophétie proprement dite était étrangère aux pro* phètes. Le D' Arnold et ses fidèles disciples se prononcent, quoique d'une manière peu consistante, pour la même opinion. Qu'importe que les prédicateurs, par des déclamations toujours faciles du haut de la chaire, et quelquefois favorisées par l'État, aient exagéré la doctrine des Pères à ce sujet, et abusé de la rhétorique pour soutenir le miracle des prophéties? Dawisson et Oriel, malgré leur admirable habileté, se sont perdus dans les syllogismes hypothétiques, qui n'ont qu'un défaut, à savoir, que les prémisses ne sont pas susceptibles de preuves. Aujourd'hui, l'importance que l'on place justement dans l'élément moral de la prophétie répare ces sophismes relatifs au messianisme. En définitive, même en Angleterre, il y a un large abîme enlre les arguments de la critique, devenus la conviction de la partie la plus instruite du clergé, d'une part, et le thème public de vulgaires déclamations de l'autre ; on peut s'en convaincre en com« parant Kidder avecKeithe. Parmi les auteurs les plus récents, le docteur Palfrey, théologien américain, a exposé, en cinq volumes, les difficultés des prophéties; mais, aulieude restreindre l'idée de la révélation à Moïse et aux Évangiles, il eût mieux fait de chercher une définition élastique de la révélation qui s'appliquât aux Psaumes, aux Prophètes et aux Épîtres. En Allemagne, il y a eu une série d'écrivains du plus haut mérite, à partir d'Ëichhorn jusqu'à Ewald,quirejettent l'élément prophétique de la Bible. L'élément moral des prophéties, au contraire, a été mis progressivement en évidence. Celui-ci s'est élevé, celui-là a baissé dans une même proportion. Même des interprètes conservateurs, comme Jahn parmi les catholiques, et Hengstenberg parmi les protestants, ont émis des opinions marquées au caractère de la liberté et de la raison. On ne peut les comparer, sans rougir, avec ces sentiments orthodoxes qui sont requis chez nous sous peine de dénonciation, mais manquant absolument de justification. »

Voici comment Bunsen s'y prend pour éliminer en détail le merveilleux des prophéties :

Nahum annonce la destruction de Ninive^ et Jérémie ceJle de Tyr,

Mais, au moment oii ces deuK prophètes font leur prédiction, les fia* byloniens opprimaient l'Asie et justifiaianl les plus noirs pressentiments rNabuchodonosor, par exemple, rassemblait desarmées. Bunsen prétend, après Eisengen, Ewaldet Maurer, que le livre des prophéties dlsaïe est composé d'éléments d'époques différentes. La philologie lui montre des traces d'araméen qui le forcent, dit-il, d'admettre que tel morceau est du sixième siècle avant Jésus-Christ, et que d'autres sont du huitième. La nature des prophéties qui y sont contenues les ramènerail effectivement à cette époque. Il trouve dans Zacharie trois espèces de style et trois aspects différents de Tèlat politique, te libérateur qui, suivant Michée, devait naître à Bethléem, était un guerrier de la race de Juda, ayant pour mission de repousser les Assyriens. Le psaume xxn ne parle point du percement des pieds et des mains du Christ. Si Osée dit : J'appellerai mon fils d'Egypte, il parle de Joseph, fils de Jacob le patriarche, rappelé en effet d'Egypte. L'enfant qui devait naître très-naturellement d'une vierge, sousAchaz, avait pour mission de défendre les Juifs contre les rois Pekah et Rezin. Les soixante-dix semaines de Daniel finissent sous Antiochus Épiphane, en sorte que le livre est utte histoire, non une prophétie.

En présence de tels faits, dit M. William, il sert de peu que quelques passages prophétiques restent douteux, et qu'un chapitre du Deutéronome annonce, selon Bunsen, la ruine de Jérusalem. Les derniers restes des prophéties tendent à se fondre, ou ils se sont déjà fondus au creuset de la critique. « Si Bunsen, ajoute M. William, eût feint d'ignorer les résultats des études de ses compatriotes allemands, il eût été atteint d'un ridicule qui ne lui eût laissé d'autres ressources que d'aller se noyer dans le Neckar. » Ce savant néanmoins suppose, dans les prophètes, plus que la prévision naturelle et que la clairvoyance qui démêle dans le présent les éléments de l'avenir; mais il n'est pas facile au lecteur de comprendre ce qu'entend le critique allemand, par l'inspiration des prophètes.

« Selon Bunsen, le serviteur de Dieu persécuté et mis à mort, dont il est question au chap. tn et un d'Isaïe,dans lequel l'Église tout entière a reconnu Jésus-Christ, serait Jérémie.Le professeur William incline à croire que ce serviteur est la personnification du peuple de Dieu , au sein duquel s'élève Jérêmie, comme le plus noble représentant des Juifs. Cetteopinion a l'avantagede se rapprocher de celle d'Ewald, qui reconnaît dans le serviteur de Dieu l'idéal du petit nombre des Juifs exilés -restés fidèles. Sans doute, à son tour, le Verbe incarné a sa représentation dans ce symbole de la justice persécutée ; mais il ne faut pas abuser de cette vérité pour justifier l'interprétation des prophéties par l'histoire du Nouveau Testament.

« S'il est possible , avec quelque probabilité, de donner un nom

d'auteur aux derniers chapitres dlsaïe, il faut les attribuer à Baruch, le scribe, disciple e^t secrétaire de Jérémie. »

Le livre de Daniel n'émane point de ce saint personnage. Le langage araméen, et surtout ce fait que la description minutieuse du règne d'Antiochus s'arrête à Tannée 169 avant Jésus-Christ, ne permet pas de faire remonter la rédaction du livre avant cette époqtfô. L'ouvrage, selon Bunsen, est un souvenir de l'empire assyrien : Tours était le symbole deBabylone, le léopard celui desMèdes et des Perses. La quatrième figuro*8ignilierait le règne d'Alexandre. Enfin, le livre de Daniel ne renferme aucune prophétie directe de Jésus-Christ. On n y peut recon-naître que des types lointains du Fils deTHomme. Cela n'empêche pas que les Juifs ont pu, au temps de Caligula, être fortement excités, par la lecture de Daniel comme par celle de quelques psaumes, à s'armer contre les Romains et à trouver dans ces lectures des causes et des moyens d'exaltation politique et religieuse.

« 11 est temps pour les théologiens, ajoute M. William, de reconnaître tout cela, puisque leurs erreurs, étant désormais volontaires, deviendraient honteuses; elles discréditeraient leur parole et seraient cause que leurs disciples, victimes de leur hypocrisie, mêleraient le faux au vrai en matière de foi. »

Toutefois Bunsen entend conserver à la Bible son caractère inspiré. « L'inspiration dans Thomme ne préserve point de toute faiblesse. L'Église anglicane est inspirée, ajouteWilliam, et cependant chacun de nous est faillible. Si vous voulez trouver dans la Bible l'-existence d'une infaillibilité absolue, dit-il aux théologiens anglicans, mettezvous à l'œuvre, vous ave2 beaucoup à faire. Ce que vous ne pouvez faire honnêtement, c'est de fabriquer une foi avec le mélange impur de vos propres pensées, et de faire violence, en même temps, et à celui qui veut croire et à celui qui veut raisonner. »

Nous venons de voir comment MM. Bunsen et William jugent l'Ancien Testament; voyons maintenant ce qu'ils pensent du Nouveau.

Aux yeux de Bunsen, le Christ est le Verbe de TÉternel ; en lui nous trouvons la perfection religieuse; sans lui nous ne pouvons être sauvés du mal. Toutefois ce. langage pieux n'a pour Bunsen qu'un sens philosophique. La justification n'est que le repos d'une âme qui se confie en Dieu, et non un transfert des mérites du Christ. La régénération est le réveil des forces de l'âme. La résurrection n'est que la

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vie spirituelle à un plus haut degré. Le saltU consiste dans la délivrance du mal et de Terreur. Le pardon de Dieu est le recouvrement de la paix qui ne peut exister avec le péché. Le feu de la géhenne est la figure terrible du remords. Le ciel n'est point un lieu, c'est Taccomplissement de la volonté divine. Le royaume de Dieu n'est pas plus le sacerdoce romain que le sacerdoce et la royauté des juifs, mais le vrai et le bien dans la pensée et dans la vie. Vincarnation est la présence spéciale de Dieu dans Jésus, à la manière dont il était dans saint Paul. Le Fils de David devient le Fils de Dieu par sa sainteté. La révélation n'est point confinée dans une époque, pas plus dans le premier siècle de notre ère que dans les siècles qui Tout précédée. Elle s'accomplit dans tous les temps. Elle nous a été donnée dans des conditions humaines; et nous devons la chercher et la discerner dans la Bible, comme le géomètre cherche la solution des problèmes dans un traité de géométrie. On doit l'appliquer à la vie comme^un musicien applique une loi d'harmonie. Tout homme a en lui la faculté de contrôle (verifying facully). Aucun souvenir historique n'est absolument garanti. Accepter la doctrine de saint Paul, par exemple, n'est pas répéter des fictions traditionnelles, ni lire ses Épîtres avec l'inintelligence qui matérialise les symboles et la poésie. Il faut étudier le Nouveau Testament avec l'esprit critique de de Vette et avec la tendresse de cœur de Néandre. Les trois premiers évangiles sont trois formes d'une même tradition, d'abord orale, puis caléchistique. 11 a fallu du temps pour que le symbole se transformât en histoire. Le quatrième évangile est le plus authentique, mais encore faut-il savoir l'interpréter. V Apocalypse est une suite de visions poétiques exprimant les effets de la colère divine sur Jérusalem, et n'est pas du tout une énigme. Ce livre montre Fétat des esprits lorsque les légions romaines marchaient sur Jérusalem. Il est l'écho des menaces que Jésus, fils d'Ananias, fit à la ville coupable. Ni VÊpître aux Hébreux, ni la deuxième de saint Paul ne sont authentiques, au moins dans leur enlier.

Après avoir passé en revue le canon de nos livres sacrés. Bunsen trace une esquisse des sept premières générations du christianisme. Selon lui, la première liberté apportée par l'Évangile se développe péniblement après Origène, ou plutôt elle est arrêtée par un système à la fois plus ecclésiastique, quant à la discipline, et plus dialectique, quant à la doctrine. Le frais langage du sentiment et du symbole est

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traduit en articles de foi et en arguments théologiques. C'est Homère traduit en prose de scoliaste.

L'immutabilité dtî la doctrine n a jamais exist^ dans l'Église. Ni Bunsen, ni William, n'admettent que les Pères aient développé régulièrement et logiquement les oracles des Apôtres. La véritable histoire de rÉglise montrerait la turbulence et la croissance orageuse de la jeu-nesse dont parle M. Temple. Ou plutôt l'Église serait une démocratie avec toutes ses passions : un rigide sacerdoce substitue à la poésie de. rÉvangile des symboles qui tantôt représentent la doctrine de Jésus et tantôt l'altèrent. L'interprétation du texte des Écritures lui-même varie sympa thiquement avec les changements survenus dans l'Église, et particulièrement celle des passages qui se rapportent à l'ascétis^ie et au développement du dogme de la Trinité. Les premiers chrétiens croyaient que le cœur était purifié par la foi; les symboles, l'eau, par exemple, devinrent progressivement les instruments de la purification; le rite baptésimal, faussement assimilé à la circoncision, devint une forme magique.

« La doctrine de saint Augustin, sur le péché originel transmis aux enfants par leurs parents, est un développement anormal des traditions juives.

« Le sacrifice chrétien, qui est, selon saint Paul, Toblation de nos âmes et de nos corps, fut à son tour grossièrement défiguré. Le prêtre prit la place de l'assemblée des fidèles, et les signes du sacrement furent considérés comme le corps naturel et les souffrances corjporelles du Christ. On plaça de vaines cérémonies au-dessus du renoncement à soi-même. Le fond de la religion chrétienne changea totalement, quoique la forme restât extérieurement la même. La délivrance du mal par la participation de l'esprit du Sauveur fut changée en une doctrine, d'après laquelle on achetait le ciel au prix des souffrances divines. La réversibilité des mérites devint comme un transfert commercial, effectué dans les formes convenues du rituel.

« La doctrine de la Trinité subit une transformation analogue. Ce dogme profondément métaphysique se changea, entre des mains grossières, en une sorte de matérialisme idolâtrique, et en une formule d'arithmétique.

« Bunsen, continue M. Villiam, se plaçant au-dessus des vaines accusations de pélagianisme et de sarbellianisme, refuse de croire que le dessein primitif de Dieu ait été altéré par le premier homme dans la création, et qu'une faute individuelle ait troublé les fondements essentiels de Téthique. Le péché originel n'est pas autre chose que la limite de l'esprit humain, borné par le temps et la matière : c'est l'égoïsme de l'homme se séparant de Dieu. La Trinité ne représenterait que la sagesse, la volonté et l'amour de Dieu, considéré sous le

triple aspect de Tesprit, de la volonté et de la conscience. Si cette doctrine ressemble au sabellianisme, au brahmanisme, elle ne diffère néanmoins guère, selon Bunsen, des enseignements de Justin le Martyr, de Tertullien, d'Hippolyte^ d*Origène et de Thistorien Eusèbe. Si certaines paroles d'Athanase lui-môme étaient citées, en taisant son nom, nos orthodoxes ne voudraient pas les entendre : elles leur sembleraient des blasphèmes. Bunsen n'accorde aux conciles généraux qu'une valeur très-subordonnée. S' appuyant sur les paroles authentiques de rÉcriture et sur les lois immuables données par Dieu à l'esprit Immain, il place ses adversaires dans Talternative d'accorder leur doctrine avec les textes qu'il cite, ou bien de la déclarer contraire aux Évangiles.

« Telles sont les doctrines de Bunsen, dit M. William en terminant son exposition ; au milieu de la perplexité et des ténèbres de notre siècle, il a élevé parmi nous la bannière de la vérité et exprimé des pensées qui donnent du courage aux faibles et des lumières aux aveugles. Si Tœuvre protestante doit échapper aux ténèbres du douzième siècle, qui semblent de nouveau se répandre autour de nous, le baron Bunsen méritera d'être placé au premier rang parmi les champions vigoureux de la vérité et du droit. Quelques points dedoctrine sont contestables ou en partie erronés, mais ils ne pèsent pas plus qu'un grain dépoussière dans une balance. Le reste de l'enseignement de ce noble esprit chrétien garde toute son autorité. Ceux qui ont attaqué les côtés faibles de ses ouvrages ont également cherché à ruiner les côtés forts. Le témoignage que nous lui rendons dans la mesure de notre compétence, c'est que nous avons généralement trouvé beaucoup de raisons pour nous accorder avec lui ; mais, nous l'avouons, le plan que nous nous étions tracé ne nous a pas permis db le suivre dans le vaste champ qu'il a parcouru, nous n'en avons point sondé toutes les profondeurs.

« Peut-être que le langage de Bunsen ne conviendra pas également à « tous, lorsque, par exemple, il se demande : « Combien de temps ence core supporterons-nous la fiction d'une révélation extérieure, cette « violation du cœur et de la conscience? » ou bien lorsqu'il dit : « Tout «t cela est illusoire pour ceux qui croient, mais qu'est-ce dans la bouche « de ceux qui l'enseignent? » ou bien quand il s'écrie : « Oh! les fous, « qui, voyant les périls imminents^de notre siècle, pensent se mettre à « l'abri par de mesquines persécutions^! » et quand il répète : «N'est-il « pas temps, en vérité, de déchirer le voile de notre misère, d'arracher « le masque de l'hypocrisie et de détruire cette honte qui mine le sol « sous nos pieds, d'indiquer les dangers qui nous environnent et mena- « cent, en vérité, de nous engloutir? » Il y en aura sans doute qui trouveront ce langage trop véhément pour être de bon goût, mais plusieurs

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aussi trouveront que ces vives paroles répondent aux besoins et au malaise de notre époque.

Nous comprenons, par la nôtre, l'impression douloureuse qu'auront faite dans l'esprit du lecteur ces pages, qui résument, presque toujours dans les termes de l'auteur anglais, les aberrations énormes d'une fraction considérable de niinîslres et de laïques anglicans. Ces erreurs sont répétées, à Theûre qu'il est, par tous les échos de la presse dans la Grande-Bretagne. Voilà ce qui est enseigné, avec des déguisements légers, dans les chaires des temples et des universités, où montent, avec la double autorité de ministres et de professeurs, les auteurs du livre des Essays.

Il nous était impossible de réfuter ici. Tune après l'autre, chacune des énormilés que nous avons indiquées. Nous aurons atteint notre but, si nous avons réussi à révéler la situation. Ce qui s'écrit en Angleterre a été pensé en Allemagne; et la France aussi, ne l'oublions pas, a sa part de complicité dans l'œuvre de propagande rationaliste. Nous ne sommes qu'à la moitié de notre tâche de rapporteur. Il nous reste à exposer les idées des auteurs des Essays sur des questions moins générales et moins connues, mais traitées par eux dans le même esprit d'hostilité à nos plus chères croyances.

En jetant un dernier regard sur les erreurs que nous avons analysées, nous demandons s'il existe quelque part une justification plus manifeste de ces paroles prophétiques de Bossuet, qu'il faut relire pour découvrir à la fois le principe du mal et son remède. a Lorsque le roi Henri VIII s'égara dans les passions qui ont perdu Salomon et tant d'autres rois, et commença d'ébranler l'autorité de l'Église, les sages lui dénoncèrent qu'en remuant ce seul point il mettrait tout en péril, et qu'il donnait, contre son dessein, une licence effrénée aux âges suivants. Des sages le prévinrent; mais les sages sont-ils crus en ces temps d'emportement, et ne rit -on pas de leurs prophéties? Ce qu'une judicieuse prévoyance n'a pu mettre dans l'esprit des hommes, une maîtresse impérieuse, je veux dire l'expérience, les a forcés de le croire. Tout ce que la religion a de plus saint a été en proie. L'Angleterre a tant changé, qu'elle ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir; et, plus agitée en sa terre et en ses ports même que l'Océan qui l'environne, elle se voit inondée par l'effroyable débordement de mille sectes bizarres... La source du mal est

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