DEUXIÈME PARTIE
M. PATTÏSON. — LES APOLOGISTES CHRÉTIENS AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ET LES DÉISTES.
Les travaux de MM. Temple et William, que nous avons analysés dans la première partie de ce travail, nous ont offert une vue d'ensemble de la lutte du rationalisme contre la révélation; ils nous ont montré l'adhésion à peu près complète des écrivains des Essais et Revues aux doctrines de l'Allemagne.
Maintenant, nous allons aborder une question moins générale et traitée à un point de vue anglais. La révélation va être attaquée sur le terrain de l'Église anglicane, dans la personne de ceux de ses membres qui ont entrepris de la défendre. Le combat va surtout s'engager entre Y Église Mute et Y Église large^ c'est-à-dire entre les défenseurs des 39 articles tels qu'on les entendait au temps de Tévêque Laud, et le parti rationaliste, qui veut réduire à une lettre morte, sans valeur doctrinale ou légale, ce symbole des croyances de l'ancien anglicanisme, cette charte de la religion réformée dans le Royaume-Uni. Lçs écrivains des Essais et Jî^vm^s entreprennent d'anéantir jusqu'au prestige qui a entouré si longtemps les théologiens et les apologistes anglais du dix-huitième siècle, ceux dont l'autorité a protégé jusqu'ici, l'anglicanisme. Nos voisins étaient si fiers autrefois quand ils citaient les noms de Locke, de Tillotson, de Lyttleton, de Buttler, deLardner de Paley! En France, même, on aimait à invoquer leur témoignage.
Eh bien, au dire de la nouvelle école, la gloire de ces Pères del'Église anglicane était surfaite; il faut, d'après les Essais et RevueSy renoncer désormais à l'argument fourni par leur autorité. Si depuis trente ans rÉglise haute n'avait mis de côté toute fierté et ne s'était elle-même suicidée, on pourrait dire qu'elle subit en ce moment l'humiliation d'assister à une véritable levée de boucliers pour détruire la gloire de ces hommes qu'elle a jadis tant vantés.
M. Pattison a entrepris l'histoire de la théologie en Angleterre pendant le dix-huitième siècle. Son travail est incontestablement l'un des plus curieux des Essais. Nous repoussons la plupart de ses jugements, mais, à côté d'exagérations et d'injustices manifestes, il révèle le côté faible des apologistes protestants, côté laissé souvent dans l'ombre et qu'il est instructif de considérer. Nous allons analyser l'article remarquable du docteur Paltison, recteur actuel du collège de Lincoln à Oxford, puséyste converti à l'Église large, et comptant autrefois parmi les rédacteurs de la Vie des saints publiée par Ncwman.
Les trente années qui suivirent la paix d'Utrecht (1714) furent une des époques les plus heureuses pour la fortune matérielle de l'Angleterre; mars, considérées au point de vue moral cl religieux, dit Pattison, il faut les compter parmi les plus désastreuses qu'elle ait traversées. L'historien ecclésiastique est obligé de regarder ce temps comme celui de la ruine de la religion et de la morale, Un âge sans poésie, dont la philosophie était sans profondeur, dont les hommes publics étaient sans caractère, dont la lumière était sans chaleur et sans amour. Mijl et Carlyle s'accordent dans ce point avec le docteur Newman.
L*anglican candide supprime entièrement aujourd'hui cette période de l'histoire. Cependant on ne connaît bien la pensée d'un siècle qu'en cherchant son principe et son germe dans l'âge précédent. Il y a, dans le progrès de la théologie, une loi de continuité qui ne peut être méconnue. Si nous voulons comprendre la situation présente de l'Église au dix-neuvième siècle, il nous faut remonter au dix-huitième. Des premières années de celui-ci date le progrès graduel et l'empire du rationalisme, c'est-à-dire , suivant M. Pattison, de la suprématie de la raison. On dit que le rationalisme est chez nous, continue le même écrivain, une importation de l'Allemagne; cependant
celui qui considère de haut la marche de la pensée pendant le dix-huitième siècle n*a pas de difficulté à reconnaître qu'à travers toutes les discussions, au fond de toutes les controverses, dans tous les partis, en un mot, se retrouve, acceptée, la suprématie de la raison en matière de religion. La philosophie de Kant n'a pu que mettre en lumière et donner une forme scientifique, une position reconnue, à ce principe qui a longtemps guidé, sans qu'on s'en rendît compte, la théologie aussi bien en Angleterre qu'en Allemagne. Le rationalisme ne s'est pas produit à l'état de secte antichrétiènne, placée en dehors de l'Église et hostile à la religion. L'anglican, le socinien etle déiste, revendiquaient également pour eux l'évidence rationnelle. On se disputait pour savoir si les miracles étaient conformes ou non à la raison, mais chacun voulait avoir pour lui ce critérium souverain. Tout le monde admettait les principes d'une religion naturelle, et c'était sur ce fondement que l'on cherchait à établir la religion révélée. Il était difficile de tracer un^ ligne nette de dêniarcation entre les déistes et les sociniens : Toland admettait toiit eé qui, dans le Nouveau Testament, lui paraissait conforme à la raison. Leibriitz disait que Toland n'avait pas mauvaise intention et s'efforçait seulement de rendre la religion moins spéculative et plus pratique. De rares écrivains professaient l'athéisme sous le nom de rationalisme; on tâchait généralement de tenir une voie moyenne entre le symbole de Nicée et l'athéisme. On allait bien loin; car on mutilait le christianisme, afin de le rendre plus rationnel ; et, après l'avoir ainsi déformé, on le donnait comme une preuve de la vérité de la Bible. L'idée qu'exprime le titre du traité de Locke, le Christianisme raiÉonnabley a été la seule thèse théologique admise et soutenue en Angleterre pendant une grande partie de ce siècle.
Si l'on veut assigner une date à ce mouvement rationnel de la pensée, on peut dire qu'il commença après la révolution de 1688 et qu'il n'a décliné qu'au jiioment de la réaction puséyste contre la réforme, vers l'année 1830. Le christianisme raisonnable de Locke marque donc ^le commencement du rationalisme, et les Tracts for the Times en annoncent la fin; c'est là ce qu'on peut appeler, d'après Cavtï, le seculum rationalisticum. Le rationalisme n'était pas une hérésie particulière : il occupait tout le champ de la théologie. On n'avait qu'une seule pensée, c'était de prouver, par la raison, la vérité du christianisme. Tous les traités, tous les sermons et même les recherches philosophiques, la littérature et la philologie, tout ce qui s'écrivait, en matière religieuse, se rapportait aux évidences delà religion chrétienne. Bentley, l'astronome Newton, s'accordaient en ce point avec les théologiens de profession. Il n'y avait plus de théologie spéculative et dogmatique proprement dite ; l'exposition de la vérité religieuse au
5(i LE hATiO^ALl^MK
point de vue de la pratique chrélienne ne fut entreprise que par un petit nombre de théologiens obscurs. Quiconque avait un mot à dire sur la religion disposait ses pensées sous la forme d'une réponse aux objections des incrédules. Le christianisme semblait n'exister qu'afin d'être prouvé.
La raison, qui d'abord s'offrait comme la base du christianisme, aspira naluVellement à le remplacer. On ne parlait point de la foi acquise pour construire sur elle comme sur une base solide; on n'arrivait jamais jusque-là. Les preuves de la foi occupaient seules les esprits. On ne cherchait dans la Bible qu'une chose : les preuves de la révélation. Même l'école évangélique, appelée aujourd'hui méthodiste, elle donl le but était surtout de ranimer le senliment religieux, négligeait pour la polémique la tâche qu'elle s'était proposée. Les méthodistes aussi avaient leur plan rationnel du christianisme. On s'évertuait à établir par la raison que la mort du Christ était nécessaire pour satisfaire à la justice divine.
Le siècle rationaliste peut être divisé en deux périodes, presque d'une égale durée ; l'année 1750 peut être regardée comme la séparation de ces deux époques. Elles se distinguent en ce que la première s'est particulièrement proposé de développer les preuves internes du christianisme et la seconde les preuves externes. Dans la première, on s'efforça de montrer que rien dans la révélation n'était contraire à la raison; dans. la seconde, on exposa les preuves historiques de l'authenticité, de l'inlégrité des Évangiles. On se trompe lorsqu'on dit que le siècle entier n'eut d'autres occupations que celles de citer incessamment les apôtres à comparaître pour se purger du crime de fourberie. Ce n'a été que l'école de Lardner, de Paley et de Whately, c'est-à-dire, l'école de la seconde période, qui s'est livrée exclusivement à ces ridicules investigations judiciaires.
11 y aurait déjà plus d'une observation à faire sur cette entrée en matière de M. Patlison. Le recteur de Lincoln se fait du rationalisme une idée fausse. Le rationalisme n*est pas la suprématie de la raison en matière de religion; car, à ce compte, l'erreur qui porte c^ nom serait souverainement raisonnable. Le rationalisme est tout simplement l'abus de la raison, comme le philosophisme est l'abus de la philosophie. Le chrétien peut, sans être rationaliste, chercher à se rendre compte de sa foi. Sans doute, celle-ci a pour motif immédiat la véracité de Dieu et pour règle l'autorité de l'Église ; mais la foi admet et suppose aussi les motifs de crédibilité. En d'autres termes.
EN ANGLETERRE. Il
lorsque je sais que Dieu a parlé et qu'il a établi l'Église son interprèle, je ne peux ni discuter la parole de Dieu, ni lui donner le sens qu'il me plaît, mais je puis examiner très-sérieusement, en suivant les lois du raisonnement et de la critique, si Dieu a réellement donné aux hommes une révélation, et s'il a positivement établi une autorité cnseignanle régulatrice de la foi. Tant que le théologien se tient dans ces sages limites, il n'est point rationaliste. L'exposition des preuves de la révélation et de l'autorité de l'Église sont ce que les théologiens appellent le prodrome de la foi. Ces notions élémentaires de la théologie ne sont point d'aujourd'hui : elles étaient aussi familières à saint Augustin qu'aux apologistes modernes.
Le reproche à adresser au dix-huitième siècle n'est donc pas d'avoir recherché les preuves internes et externes de là révélation, mais de les avoir souvent mal recherchées; voilà ce qui est fréquemment arrivé chez les protestants, particulièrement en Angleterre. Ils ont exagéré les droits de la raison, en la faisant juge de la parole de Dieu; ils ont confondu la lumière surnaturelle de la révélation avec la lumière naturelle de rinlelligence humaine; et, par l^, ils sont devenus rationalistes. M. Pattison suppose que l'avènement du puséysme a détruit le rationalisme, parce que, depuis, en Angleterre, on a, pour ainsi dire, abandonné, chez les protestants, les preuves extrinsèques de la religion chrétienne, cl concentré l'étude sur les dogmes, sur leur valeur philosophique et leur application morale. On s'est disputé sur le culte, les cérémonies : mais le rationalisme ne peut-il pas se mêler à ce nouvel examen? Il s'y est mêlé en effet dune manière déplorable, non seulement au sein de VÊglise large ^ mais aussi dans l'Église haute. Il ne faut donc point supposer, avec M. Tattison, que le rationalisme soit mort en Angleterre en 1830. H est vrai qu'après cette époque les Anglais ont eu leurs traditionalistes protestants, comme nous avons eu nos traditionalistes catholiques, empiétant comme ceux de France sur les droits de la raison et d'une légitime recherche de la vérité ; mais le traditionalisme anglais a eu le sort du nôtre : il n'a point vécu et a seulement prêté des aimes au rationalisme qu'il prétendait détruire.
Il convenait, avant d'analyser l'exposition que fait M. Pattison des doctrines de la première moitié du dix-huitième siècle, d'attirer l'attention du lecteur sur des confusions qui eussent pu l'égarer. Aux yeux du recteur de Lincoln, il est impossible d'établir la foi par le raisonnement, c'est-à-dire d'assigner des motifs de crédibilité satisfaisants à la révélation. Chercher ces motifs, c'est faire du rationalisme. Voilà l'erreur capitale.
Nous sommes loin de méconnaître ce qu'il y a de juste dans la qualification de rationaliste [seculnm rationalisticum)^ appliquée au dix-
huilième siècle; mais c'est une injustice de confondre dans un même reproche tous les apologistes chrétiens sans distinction.
LES APOLOGISTES ANGLAIS DE LA PREMIÈRE PÉRIODIi) *. WAKBURTON , TILLOTSON, WHATELT, BUTTLER, ETC.
Le temps de la controverse sur la valeur intrinsèque du cliristianisme a, selon M. Patlison, des limites bien déterminées. Elle commence en 1699, avec Tévêque Worcesler. De 1720 à 1740, le déisme est à son apogée; il s'éteint vers le milieu du siècle. Alors les opinions de Hume n'excitaient déjà plus ni curiosité ni contradiction ; son traité delà Nature humaine (1739) vint au monde mort-né et personne ne s'en occupa. Bolingbroke mourut en 1751, ce fut le dernier déiste de profession. Quand son exécuteur testamentaire Mallel fit imprimer ses ouvrages, en 1754, ceux-ci trouvèrent le public mal disposé. Nulle part, le déisme n^attirait plus l'attention.
Voici comment M. Patlison expose les débats. Ils sont résumés avec assez d'impartialité et présentent un grand intérêt historique et doctrinal. C'est un chapitre traité à un point de vue nouveau, et où tout n'est pas à condamner. Nous n'avons pas craint de nous y étendre. La physionomie du dix-huitième siècle est assez bien rendue. Les torts des apologistes y sont mis en lumière &t même exagérés.
Le rationalisme du commencement du dix-huitième siècle identifiait la révélation et la raison. Celle-ci était la pierre de touche et toute la substance de celle-là. La religion de la nature, écrite dans les cœurs, devait contrôler les livres du Nouveau Testament. Tillotson, archevêque de Cantorbéry, s'exprimait ainsi dans ses sermons : <( Tous nos raisonnements touchant la révélation sont nécessairement pris aux sources de la raison, et celui qui désire sincèrement faire la volonté de Dieu ne peut se laisser tromper par de vaines prétentions à une religion révélée. Si on lui propose une doctrine comme venant de Dieu, il Idi juge d'après les connaissances qu'il possède de la nature divine et de ses perfections ; si elle y est en tout conforme, il l'admet; autrement il la repousse, un ange vînt-il du ciel pour la lui faire accepter. » Buttler, évêque de Durham, tenait un langage analogue ; les non-conformistes parlaient de la même manière. «La raison que Dieu a mise dans l'homme, bien qu'on ait pu en abuser, doit juger toutes choses, c'est elle qui doit guider nos
EM A.NGLETERUE. 59
jugemcBts sur Keu, sur nos devoirs, et nous délivrer de tous nos préjugés. » Enfin, Warburlon, montrant à la fois son dédain et son ignorance de la théologie catholique, affirme que « l'image de Dieu, à laquelle l'homme a été créé, ne consiste que dans la faculté que nous avons de raisonner. » Ces citations expriment toute la doctrine de Locke, formulée ainsi par lui-même : « La raison est non-seulement la révélation natui^Ue par laquelle le Père éternel de la lumière, fontaine de toutes sciences, communique au genre humain la portion de vériié qui nous est dévolue; mais elle est encore la révélation suniaturelle, agrandie par une série de découvertes communiquées immé diatement par Dieu et dont la raison garantit la vérité. C'est par là que nous savons qu'elle est vraie. De telle sorte que celui qui bannit la raison pour suivre la révélation éteint la lumière qui le guide à la fois en philosophie et en religion. Autant vaudrait fermer les deux yeux povir mieux voir, dans le télescope, la lumière d'une étoile invisible, h
Ainsi, croire à la religion, c'était, pour les théologiens protestants du dix-huitième siècle, croire um^^fm€nl à la raison. Toutefois ils établissaient deux étapes sur la route de la foi. La religion purement naturelle était la première. En y allant, les théologiens de toutes nuances voyageaient de compagnie. C'était seulement lorsqu'ils étaient arrivés que les déistes et les apologistes chrétiens se séparaient. Les premiers trouvaient que la lumière de la raison, qui les avait guidés jusque-là, n'éclairait plus rien au delà. Les écrivains chrétiens, au contraire, déclaraient que la raison leur découvrait la vérité de la religion révélée. Alors se posait la question de la suffisance ou rinsuffisaftce dé la religion naturelle ; c'était l'objet des plus vives controverses. La notion naturelle du droit et du devoir, disaient les déistes, est si parfaite, que Dieu n'y peut rien ajouter; elle détermine tous nos rapports entre le Créateur et nos semblables. Supposer que Dieu a créé des relations artificielles et a donné à l'humanité des préceptes positifs, c'est renverser la notion de la morale : celle-ci nest rien autre chose que les conditions de notre existence présente, conditions qui n'échappent point à l'homme intelligent et attentif. On ne peut admettre l hypothèse qu'un Dieu est descendu parmi nous pour apporter des préceptes arbitraires et nous parler du sein d'une lumière douteuse. Tel élait le terrain sur lequel se plaçait le grand champion du déisme, Tindal. Telle est l'idée fondamentale qui reparaît dans le titre du traité qu'il publia en 1732 : le Christianisme aussi ancien que la création^ ou la Religion de la nature promulguée par V Évangile,
Les défenseurs du christianisme repoussaient cette identité absolue du christianisme et de la nature; ils jetaient un pont entre la ré-
vélation et la raison ; mais, dans toutes leurs évolutions, ils se rapprochaient beaucoup trop de leurs adversaires.
Us faisaient reposer le christianisme sur la nalure et considéraient la connaissance philosophique de Dieu comme le point de départ du système. C'était logique, puisque, selon eux, la révélation s adressait à la raison, formait un résumé de nos idées rationnelles sur Dieu, et ne faisait qu'y ajouter de nouveaux développements. Ces développements, ces déclarations nouvelles, n'étaient point placés au dessus de la raison : bien que divinement communiquées, les vérités révélées étaient rationnellement et intrinsèquement démontrables. Les vérités révélées étaient donc de l'ordre rationnel. Le christianisme était un plan particuliei; dans le plan général de la Providence; le plan total était d une même pièce et parfaitement uniforme. « Peu importe, disait Warburton, la manière dont»les rapports de l'homme avec Dieu soient connus, soit par la raison, soit par la révélation; nos devoirs dérivent des relations considérées en elles-mêmes et non de la manière dont elles nous ont été manifestées. Les articles de foi et les devoirs, connus d'abord par la raison, deviennent surnaturels par la révélation. Nos rapports avec le Rédempteur ne sont point artificiels, mais aussi réels que ceux qui nous lienl au créateur et au conservateur du monde; et le? obligations qui résultent de ces deux ordres de rapports sont de même nature. »
Il était difficile aux théologiens qui faisaient une aussi large part à la raisqn de prouver à priori la nécessité de la révélation. Cependant ils tentèrent de le faire. Us montraient les faiblesses et les obscurités de l'antiquité païenne, l'ignorance profonde des sauvages de l'Amérique, les folies des plus sages philosophes, et reproduisaient une partie des arguments des sceptiques. Mais ils prenaient garde de trop abaisser la raison. Ils n'oubliaient pas qu'ils en avaient besoin pour construire l'édifice des preuves du christianisme. Les uns accordaient plus, les autres moins, à la raispn : tous voulaient sa suprématie. Ils donnaient tous la première place à la religion naturelle. Celle-ci n'avait sans doute régné nulle part; mais, à leurs yeux, la religion naturelle ressemblait au Contrat social de Rousseau, fiction qui s'imposait à l'esprit de quiconque voulait construire une démonstration logique du christianisme. Le texte de saint Paul (Rom. n, 14), interprété si différemment par les théologiens, était alors accepté dans son sens littéral qt même exagéré.
Les déistes et leijrs adversaires pensaient également que le but de l'intervention divine, dan? la révélation, ne pouvait avoir été que d'assurer la bonne conduite de l'homme en ce monde ; ils affirmaient que le dogme de la vie future ne servait qu'à cela ; et que l'autre monde, s'il existe, n'a point d'autre relation avec la vie présente.
S*a!;stcnir du vice, cultiver la vertu, nous acquitter convenablement sur la terre du rôle dont nous sommes chargés, supporter les maux de la vie avec résignation, user modérément des plaisirs : voilà certes une grande chose; et peut-être n'y a-t-il que peu de gens sur la terre satisfaisant parfaitement à toutes ces conditions; mais l'expérience du dernier siècle a évidemment montré que cet idéal de la vie, quels que soient les motifs mis en avant pour déterminer les hommes à s'y confoimer, n'est au fond qu'un épicuréisme plus ou moins voilé, dans lequel le ciel a son rôle et sert de moyen pour conduire les hommes à un honnête comforl.
Les théologiens du dix-huitième siècle prétendaient néanmoins tous à l'orthodoxie : ils n'étaient en effet ni arminiens, ni calvinistes. Ils ne s'inquiétaient guère de savoir si c'est la foi qui sauve ou bien les œuvres. Us avaient adopté le langage et les idées des philosophes moralistes. Ils ne parlaient point du péché, mais du vice ; du mérite des œuvres, mais de la vertu. La vie était réglée par la raison, d'après l'idée philosophique de l'homme et de ses rapports , et aussi par la considération des conséquences heureuses ou malheureuses des actes de la vie : voilà ce qu*on appelait la religion. La foi n'était point une qualité interne et surnaturelle de l'homme. C'était la règle extérieure de la vie. Les preuves logiques de l'existence et des attributs de Dieu étaient regardées comme le fondement de nos obligations. Le reste importait peu. •
IjCs prédicateurs ne citaient guère l'Écriture. M. Pattison cherche à les justifier. « Il ne faut point oublier, dit-il, qu'avant la réforme il était de mode de citera tout propos l'Ancien et le Nouveau Testament. Les allégories, les allusions mystiques, fondées ou non, les mots latins de la Vulgale souvent mal entendus ou détournés de leur sens, tout était alors accepté sans conlradiclion. Ces procédés n'eussent point été de mise au dix-huitième siècle : le texte devait être pris dans son sens littéral, et la citation bien amenée. On composait un sermon en consultant le bon sens et la raison : c'était une réaction complète contre le sermon puritain du dix-septième siècle. Ce n'était plus le temps des pieuses imaginations, de rallégorie, des sens mystiques et contournés ; la pratique simple du devoir était recommandée au nom de la sagesse et de la prudence; c'était l'homme du monde parlant au monde. » CoUins disait de saint Paul : « J'ai un grand respect pour lui : c'était un homme de sens et un parfait gentleman. » Collins eût pu dire la même chose des prédicateurs de son temps. Ils se ressemblent tous : ils s'appliquent à employer le langage de la bonne société de l'époque et à parler exactement des réalités de la vie présente. De tels discours étaient polis comme marbre, mais ni moins froids, ni moins inanimés.
Non-seutement la chaire, mais toute la littérature Ihéologique de ce siècle, était montée au même ton. Les théologiens ne publiaient pas des traités métaphysiques adressés à des savants, mais des ouvrages agréables, à mettre sous les yeux de la bonne société. C'était un genre littéraire dans lequel les lecteurs prenaient la place des écrivains et les écrivains celle des lecteurs. Ceux-ci ne lisaient point pour s'instruire, et ceux-là ne cherchaient qu*à s'inspirer de ceux qui les lisaient.
Les théologiens acceptaient la condition de prévenus ; ils comparaissaient à la barre de leurs adversaires. Les déistes étaient leurs accusateurs et le public le jury. Le temps n'était plus où Baxter parlait de Tautre monde comme un homme qui y aurait vécu et se donnait presque comme un exprès envoyé du ciel pour dire ce qui s'y passait. Le prédicateur ne revendiquait aucune mission divine et ne cherchait à convaincre ses auditeurs que par*la forœ d'une plaidoirie. « Le théologien allait par les rues, une planchette au cou, sur laquelle était imprimée une démonstration bien raisonnée de Texistence et des attributs de Dieu ; et il mendiait l'assentiment des passants dans le jargon nouveau de la cour (The new court- jargon). » Jamais le public ne s'entretint plus souvent de religion. 11 prenait au sérieux son Tôle de juge. Quand Collins nsilait lord Barrington, comme ils étaient l'un et l'autre hommes de lettres et se piquaient de bien raisonner sur rÉcritéh"e, ils avaient coutume, après leur dîner, dit leur biographe, de se réunir autour d'une table où était déposé un exemplaire grec de la Bible. Bolingbroke ne se trouvait guère en compagnie de la comtesse d'Huntingdon sans discuter quelques-uns des problèmes de la théologie, et le déiste montrait une déférence extrême pour l'opinion de la noble lady, L'évêque Buttler croyait nécessaire de tracer à son clergé la ligne de condliite à suivre dans les sociétés sceptiques où la religion était le thème intarissable des conversations. Tindall abandonna le catholicisme, dit le médecin qui le traita dans sa dernière maladie, par suite des arguments qu'il avait entendus dans les cafés. On parlait religion partout, comme, au siècle d'Athanase, on s*entretenait de la consubstantialité du Verbe. Les universités étaient envahies par l'esprit du temps. Berklcy trace le portrait suivant du philosophe théologien à la date de 1752 : « Lysicle souriait et disait : Vous vous rappelez, Euphranore, ces philosophes du moyen âge avec leur bonnet carré et leur longue robe; mais, grâce au temps heureux où nous vivons, le règne du péd^nlisme est passé. Nos philosophes sont d'un genre bien différent de ces savants qui pensaient arriver à la science en fatiguant leurs yeux à lire des tçxtes effacés, et en se séquestrant loin des cercles du monde pour méditer dans la solitude et la retraite. Les savants sont aujourd'hui les
hommes les mieux élevés du siècle : ils connaissent le monde : ce sont des ^ens de plaisir et de fashioii, de fins gentlemen.
c< EopH. — Je connais peu les hommes dont vous me parlez, mais, franchement, je ne les aurais jamais pris pour des philosophes,
« Crit. — Tout le monde eût été comme votis autrefois. Mais on s'était étrangement mépris sur la vraie méthode qiii conduit à la science. On supposait qu'elle consistait à suivre les cours ennuye^ax d'une académie. Parmi les découvertes du temps présent, une des principales est de. s'être aperçu que cette méthode est plus propre à arrêter qu'à promouvoir le progrès des connaissances.
« Lys. — Je comprends qu'un jeune garçon de quatorze ansj élevé à la moderne, fait meilleure figure et sera bien plus considéré dans un salon ou dans une assemblée de gens bien élevés qu'un jeune homme de vingt-quatre ans qui se sera traîné longtemps sur les bancs des écoles et des collèges. Il doit dire de meilleures choses dans un meilleur langage ; et il aura pour lui les plus aimables de tous les juges.
« ïluPH.— Mais où croyez-vous qu'il se sera formé?
« Cbit. — Là où nos pères si graves n'auraient jamais voulu mettre le pied : dans les salons, dans les cafés, dans les tavernes, dans les cabarets. C'est là que l'on agite librement toutes les questions de religion, de morale et de politique. On y entend de bonnes leçons assaisonnées d'esprit, de railleries, de traits charmants. Trois ou quatre sentences d'un homme de qualité, dites d'une belle manière, font plus d'impression et instruisent davantage qu'une douzaine de disserta^ tiens dans le langage sec et ennuyeux des académies. »
M. Pattison ajoute encore d'autres remarques critiques au tableau peu flatteur qu'il trace de l'état de la théologie protestante en Angleterre au commencement du dix-huitième siècle.
La forme des controverses pour et contre le déisme, a jeté, dit-il, un grand discrédit sur les belligéranls et sur Içur cause ; ils ne sa-r valent pas discerner exactement ce qu'ils prouvaient de ce qu'ils ne pVouvaient pas. Le ton d'assurance qu'ils prennent en toute occasion diminue singulièrement rautorité de leurs écrits. Sans doute, la littérature théologique du dix huitième siècle ne renferme pas les bouffonneries des théologiens du siècle précédent; mais elle conserve un air de vulgarité qui la met fort au-dessous des autres écrits du même temps. Les théologiens prenaient un ton arrogant et presque bravache. M. Pattison les représente avec un air gaillard, parcourant les promenades une cravache à la main. Quand Warburton argumente, conlinue-t-il, on le dirait toujours prêt à bétonner son adversaire, qui est toujours pour le moins un athée, un infidèle, un blasphémateur, un schismatique, etc., etc. On ne pouvait parler avec
calme sur un sujet religieux ; la théologie était une arène. Les évoques excitaient les jeunes gens à l'étude, dans le but unique d'y trouver des armes pour battre les adversaires. Cependant la cohtroverse religieuse ne peut convenablement être transformée en une lutte de barreau. Celle-ci est essentiellement partiale et n'a pour but que de faire valoir les arguments d'une des parties. Le rôle des théologiens devrait être bien plutôt celui du juge que celui de l'avocat.
A de rares exceptions près, dans Fépoque hanovrienne, la théologie revêt les caractères violents d'une guerre de partisans. Les apologistes avaient évidemment quitté le tribunal de juge pour se placer à la barre de l'avocat ; ils étaient impatients devant le moindre doute qu'on leur opposait et ils refusaient toute apparence de raison à la partie opposée. De cette manière, ils passaient par-dessus les plus sérieuses difficultés et n'avaient pas même la (5onscience de la valeur réelle de leurs propres arguments. Le manque de sincérité dans le raisonnement, la volonté de ne pas voir les difticultés, la détermination de cacher tout ce qui leur était contraire, l'habitude où ils étaient de prendre le ton d'autant plus haut que leurs raisons étaient moins convaincantes, faisaient en réalité des apologistes chrétiens une classe d'écrivains très- propres à perdre la cause qu'ils prétendaient servir. Quelle pénible impression, par exemple, ce défaut de sincérité ne dut-il pas produire sur la jeunesse du temps, sur les esprits candides et élevés, sur tous ceux qui sentirent que « V amour de la vérité pour « la vérité est la plus belle des qualités et le principe de toutes les (( vertus! » (Locke.)
La sincérilé de l'esprit est plus rare qu'on ne le pense ; et il est tout aussi facile, disait Butller, de fermer les yeux de l'intelligence que les yeux du corps.
On disputa de part et d'autre avec fureur, mais sans convaincre personne. C'est la remarque de Casaubon. Quand il visita pour la pre mière fois Paris, on lui dit, en montrant la Sorbonne : Voici Védiftce oùles docteurs disputent depuis trois cents ans! — Et pourtant^ ajouta Casaubon, ils n ont jamais convaincu personne.
« Lorsque le professeur Fraser appelle ce temps-là l'âge d'or de la théologie, il faut croire qu'il veut plutôt parler de l'éloquence de la chaire que des controverses de théologie. « Il était autrefois d'usage, dit M. Pattison, de qualifier d'éloquents nos grands prédicateurs de ce temps; mais aujourd'hui est-il un anglican qui voulût s'exprimer de la sorte? Je ne parle pas des membres des autres communions. Les noms qui commandaient jadis un hommage universel parmi nous, les Souths, les Barrow, les Tillotson, les Sherlock, sont bien près du ridicule. La faveur du public est inconstante à l'égard des littérateurs, mais beaucoup moins qu'envers les théo-
D^itized by VjOOÇIC
EN ANGLETEBRE. 54
logiens : il n'y a dans la sphère théologique, en Angleterre, ni règles, ni guides, pour diriger l'opinion de notre siècle. Bossue!, Bourdaloue etMassillon, ont survécu à une douzaine de. révolutions politiques ; tandis que chez nous, bieu que nous n'ayons pas eu de révolulions depuis 1660, il n'y a pas encore de théologie classique ; l'Anglais se contente des préjugés de sa secte et ne connaît pas d'autre mérite au théologien que celui de les partager. La supériorité de l'intelligence désigne un homme à Fanimosité : il n'y a pas de journaliste aujourd'hui, dans la haute Église, qui ne se rue insolemment contre Locke, le père de la théologie du dix-huitième siècle, et le plus grand nom que nous ayons parmi les théologiens. Les plus ménagés sont les moins connus : qui na pas de lecteurs na pas d^ adversaires. Les principaux écrivains dans la controverse du déisme, quel que soit le parti auquel ils ont appartenu, ont expié l'attention dont ils ont été l'objet par un oubli universel. »
Tel est le caractère et telles sont les ngiœurs de la théologie en Angleterre pendant la première moitié du dix -huitième siècle, selon M. Pattison. Le portrait n'est point tlatté: mçiis du moins est-il ressemblant ? Nous savions bien que ce n'est point dans les rangs des prolestants qu'il faut aller chercher les vrais défenseurs de la révélation ; mais est-il vrai que les apologistes anglicans, jadis tant vantés, aient aussi complètement trahi la cause qu'ils prétendaient servir? Nous ne le croyons pas. M. Pattison semble calomnier ici les apologistes chrétiens de son pays dans l'intérêt de VÉylise large. L'écrivain du livre des Essais croit atteindre plus sûrement la révélation en frappant d'abord ses défenseurs. Afin d'entrer dans la place, l'ennemi cherche à enlever les sentinelles et à se débarrasser de la garnison. Voltaire aussi voulait à tout prix écarter les défenseurs du christianisme. Warburton, évêque de Glocester, venait de publier, avec beaucoup de succès, son ouvrage, la Mission divine de Moïse démontrée. Voltaire prétendit y trouver la confirmation de la plupart des erreurs qu'il débitait sur l'histoire sacrée ; et il prodigua les éloges les plus flatteurs à l'évêque de Glocester. Celui-ci fut dans l'obligation de décliner publiquement ces louanges calomnieuses. Alors le philosophe de Ferney, changeant tout à coup de ton à l'égard de Warburton, l'accabla d'autant d'injures qu'il lui avait donné d'éloges.
La même chose arriva à Tillotson, au sujet de son traité De la règle de la foi. « Quelques critiques, voyant qu'il n'avançait que des principes
fondés sur le simple rasonnement^ voulurent, dit Feller, le faire passer pour un homme qui ne croyait à rien de ce qui n'est pas à la portée de la raison ; mais ils ne faisaient pas attention que la raison est Tarme la plus sûre et la plus convenable contre les incrédules. »
Nous savons qu'un écrivain opposé à Tautorité de rÉgUse, professant une foi arbitraire et décidant de tout d'après des lumières particulières, ne peut combattre Tincrédulité d'une manière ferme et conséquente. Mais, nous le demandons encore, M. Patlison n'exagère-t-il pas le mal et ne dissimule-t41 pas le bien? Le recteur de Lincoln fait un grand reproche au môme VVarburton, si loué d'abord et puis si maltraité par Voltaire, du ton de ses écrits, et des injures prodiguées en général par les apologistes à leurs adversaires ; mais n'est-ce pas là un défaut général du temps où ils vivaient? M. Patlison est bien forée d'avouei'que, même à la Chambre des communes, on employait alors un langage souvent très-blessant. L'adversaire politique n'avait ni sagesse, ni connaissance, ni vertus publiques. La satire de Pope ne connaît pas de milieu : l'homme qu'il peint est un modèle ou un monstre. Les amis sont des types de toutes les vertus; les ennemis, les types de tous les vices. Pope lui-même ne faisait qu'imiter ceux qui l'entouraient ; toute la différence, entre eux et lui, consiste dans la supériorité du génie qui brille dans tous ses écrits. •
Il y a plus, on compte des théologiens qui ont présenté à celte époque d'admirables modèles de discussion calme, honnête et conv^cante ; tel fut Bultler. L'archevêque Whalely disait : « Un homme religieux doit certainement désirer que les preuves du christianisme soient trouvées satisfaisantes ; mais un homme sage ne prendra pas légèrement ses désirs pour des réalités ; il pèsera avec d'autant plus de conscience la force des raisons, que les questions importent davantage. » Cet homme sage, dit M. Patlison lui-même, était Bultler. Il ne plaisait pas aux exagérés apologistes anglicans ; ceux-ci ne le trouvaient ni assez vigoureux, ni assez énergique. Cet homme modéré, qui se rendait parfaitement compte de l'obscurité où Dieu tient certaines questions, ne pouvait comprendre l'impatience et la véhémence de ses collègues. Bultler ne doutait point, ainsi qu'on l'a affirmé, mais il possédait la sage réserve du juge. Pitt%disait du livre principal de cet écrivain, Y Analogie : « C'est un ouvrage dangereux ; il soulève plus de doutes qu'il n'en résout. » Ce qu'il y a de vrai dans ce jugeuïent^ c'est que, pour un esprit qui n'a jamais nourri d'objections contre la révélation, un ouvrage où ces objections sont exposées, quelle que soit la solution qu'on leur donne, produit une impression pénible. — Toujours est-il que la discussion de Bultler était franche et sincère. M. Patlison, qui sait tout cela, aurait dû être moins véhément dans ses reproches.
Il est une siulre accusation plus grave et mieux fondée contre les théologiens du dix-huilième siècle. N'ont-ils point confondu quelquefois la raison et la foi, les lumières naturelles de l'homme et les lunnières surnaturelles apportées par la révélation? N'ont-ils point exagéré les droits de la raison dans l'examen légitime des preuves de là religion? L'homme a le droit et le devoir de s'assurer que Dieu a parlé, que Dieu a établi son Église ; mais il ne peut ni ne doit discuter la parole de Dieu ; il ne peut prétendre contrôler les mystères k la lumière de sa faible raison privée. Les apologistes anglais se sont-ils toujours tenus dans ces sages limites? N'ont-ils pas abaissé la religion jusqu'à un vulgaire niveau? M. Pattisonest bien près de la vérité lorsqu'il dit :
c( On cherchait une nouvelle base à la rehgion r-évélée. La réforme avait détruit rautôrifé de l'Église catholique ; et rien de solide n'avait remplacé ce fondement séculaire ; ni l'autorité de l'Église anglicane, ni l'inspiraticm du Saint-Esprit, ni la lecture de la Bible. Il fallait mieux* On crut trouver une base à la religion dans la raison. On entreprit de démontrer la vérité du christianisme. Les mystères ne furent plus considérés que comme des vérités jadis voilées, mais désormais aècessibles à la raison. « Le mot fxucr^ptov, disait l'archevêque Whîïtely, ne désigne pas, dans le Nouveau Testament, ce qui est incompréhensible, mais ce qui était jadis caché et ce que nous savons maintenant. » 11 n'y avait plus besoin d'opération secrète de la grâce, ni de préparation du cœur pour croire au christianisme ; le raisonnement seul suffisait. On excluait non-seulement le mystère, mais le sublime, la poésie de la religion* La rehgion était froide comme un syllo^sme et n'avait pour rôle que celui de fournir des motifs à l'éthique : rôle également contraire à la dignité du dogme et de la morale. C'était humilier et contredire la conscience. On ne relevait pas le monde sensible, on matériaUsait le monde invisible. C'était une théologie utilitaire; elle avait pour devise cette parole de Bacon : Intellectui non plumas, sed plumbum addendum et pondéra* Les apologistes anglais ressemblaient aux stoïciens du temps d'Épictèle, d'Antonin et de Plutarque : c'étaient des hommes pratiques, moralisant par des moyens pratiques et dans un langage vulgaire. »
Ce qui a droit de nous étonner, c'est que M. Pattison, qui a si bien saisi le défaut des théologiens protestants en Angleterre, entreprenne ensuite leur apologie. « Ces erreurs, dit-il, avaient leur bon côté. Elles délivraient le monde des visionnaires et des spéculations creuses d'une métaphysique trop subtile... Ce serait, dit-il ailleurs, un tort de bannir le sens commun aussi bien de la religion que de tout autre sujet. Aujourd'hui, quand l'orthodoxie de la haute Église menace, comme au quinzième siècle, d'étouffer complètement le sentiment
48 LE hATlONALlbME
religieux, quand l'Église d'Angleterre ne sait plus qu'invoquer des formules usées qui ont perdu depuis longtemps toute espèce de sens, il ne faut pas insister pour montrer l'abus du bon sens dans le siècle dernier. U y a des temps et des circonstances dans lesquels l'idée religieuse gagne à être soumise au mèaie contrôle que les affaires ordinaires de la \ie et à être discutée « coram populo. »
Non-seulement M. Pattison, absout les tlkéologiéns, mais il veut justifier aussi les déistes, qu'il avait également condamnés.
« Les objections que les déistes faisaient à la révélation n'étaient pas des chimères, des rêves de cerveaux malades, mais de solides arguments. Elles mettaient en évidence les points par où le système de la révélation choque et contredit la raison humaine. Le temps n'affaiblit pas les objections contre les miracles ; leur force est la même aujourd'hui. Le débat n'était point frivole. Qu'importe qu'elles paraissent vulgaires? Un disciple de Platon les eût méprisées, et Origène aurait pu dire, comme autrefois en répondant à Celse : « La foi qui \ serait atteinte par de telles raisons est une foi déjà bien malade. » Mais ces objections étaient la voix spontanée de la conscience des hommes pratiques étrangers aux systèmes et aux illusions de la métaphysique. Il y a des gens qui sourient de pitié en parlant de la frivolité des arguments du dernier siècle ; mais ne peut-on pas dire que les réponses des apologistes n'étaient pas moins frivoles? La frivolité était le vice du temps ; et elle prêtait sa forme à tout, même à la vérité. Toutefois elle n'excluait point la philosophie. La philosophie, a dit Thomas Reid en 1764, n'a, au fond, d'autre racine que le sens commun ; elle y puise sa sève et sa nourriture. Si on l'en sépare, elle est comme une plante qui se flétrit et meurt. Nous avons vu expirer le grand mouvement philosophique de l'Allemagne parce qu'il avait divorcé avec le monde réel. Les esprits sains ont abandonné un système qui dédaignait les sentiments et les besoins réels de l'humanité.
« S'il y eut un temps où la philosophie fut contrainte d'abandonner les superbes hauteurs, ce fut le milieu du dix^huitième siècle. Les spéculations métaphysiques étaient discréditées; les subtilités de la scolastique étaient tournées en ridicule, bien que l'heure du scepticisme fiévreux et égoïste ne fût pas encore venue. Burke était bien loin de mépriser l'esprit de cette époque. « Nos pères, disait-il, étaient des penseurs plus solides que nous : ils préféraient le bon sens aux C(mnaissanccs acquises; et leurs études, quoique différentes des nôtres, valaient bien celles de nos jours » C'était au nom du bon sens que le public déclarait l'éternité des peines une absurdité, et Textermination des cananéens une cruauté brutale. C'est parce que Ton s'est éloigné de la raison commune que la haute Église occupe aujourd'hui une posi*
EN ANGLETERHE. 49
tion semblable à celle de l'Église romaine, proposant un dogmatisme glacé et inintelligent sans relation avec Thistoire actuelle de l'homme. Dans ce système, la vie religieuse est tout artificielle et tout à fait étrangère aux vertus morales de la vie réelle. Parmi nous, dit Rémusat, « un homme religieux est trop souvent un homme qui se croit « entouré d'ennemis, qui voit avec défiance ou scandale les événe- « ments et les institutions du siècle, qui se désole d'être né dans « les jours maudits, et qui a besoin d'un grand fond de bonté innée « pour empêcher ses pieuses aversions de devenir de mortelles « haines. » Ce système est également fatal à la morale du peuple et à la vraie théologie : il enferme la vertu dans le cloître et la religion dans les livres, il engendre une saintelé de caste et une philosophie pétrifiées dans la tradition, mais il ne met rien de vivant dans l'esprit et le cœur du peuple.
« Oui, le dix-huitième siècle abaissait le niveau moral jusqu'à celui de la prudence et de Thonnêteté d'un monde tout terrestre, mais du moins il persuadait la morale à tous comme la règle nécessaire de la vie. L'honnêlelé, voilà le thème de la chaire, de la presse et des salons. Ce n'était point une vaine phraséologie; tout était là profondément réaliste. Il n'y avait alors rien qui ressemblât au scepticisme qui, cinquante ans plus tard, s'est répandu sur le continent. Le rationalisme du dix-huitième siècle était solide. Jamais raison ne fut moins extravagante. » *
Comment expliquer les contradictions de M. Pattison abaissant et élevant toui* à tour le dîx-hiiitième siècle, dans la personne des théologiens et des déistes? Elles s'éclairent par la lutte qui s'agite dans cet esprit flottant entredes sentiments généreux et une théorie fausse de la religion. Le recteur de Lincoln ne peut voir sans dégoût la religion abaissée jusqu'à n'être plus qu'un instrument dé police morale, que le moyen d'un honnête comfort, que la légitimation del'épicuréisme d'une vie sans aspirations élevées, sans consolations divines, sans espérance d'imniortalilé. Mais, d*autre part, parce que ftt. Pattison repousse la foi âtix miracles, à la révélation, au surnaturel de l'ancienne loi et de la nouvelle, 11 veut louer ceux qui ont nié ou bien affaibli la vérité d'une religiôri positive appuyée sur le miracle. La position fausse et contradictoire qu'il a prise apparaît en ce qu'il aspire à une religion élevée au-dessus du monde terrestre, entraînant avec elle les âmes dans une sphêi'e inaccessible aux cupidités et aux intérêts égoïstes de ce monde, et qu'il ne veut cependant reconnaître à cette religion que des racines toUtéS terrestres.
Le lecteur va se convaincre de cette vérité par l'analyse que nous allons faire de la partie du travail de M, Pattison relative à l'histoire de la théologie pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle.