LES APOLOGISTES ANGLAIS DE LA SECONDE PÉRIODE : LABDJMËB, PALET, ETC
Les déistes et les athées avaient commencé leur agression contre le christianisme en cherchant à prouver que ses dogmes étaient absurdes en eux-mêmes, antisociaux, ridicules, etc. Les théologiens les avaient attaqués sur ce terrain, etles avaient réfutés. Il suivait de cette réfutation que la révélation était possible en elle-même; mais était-elle certaine comme fait? Voilà la question qu'il restait à examiner. Ce fut l'occupation des apologistes pendant la seconde moitié du dix-huitième siècle. La marche des idées était logique ; c'était le progrès naturel et la conséquence du mouvement de la pensée dans la première période. A[)rès les preuves internes, devaient nécessairement venir les preuves externes. Ce n'était point assez que le christianisme ne renfermât rien dans son dogme et dans son culte de contraire à la raison, il fallait que le fait de la révélation fût prouvé par l'histoire. On passa de la possibilité du christianisme à sa démonstration. La première manière de considérer le christianisme était bien supérieure : elle faisait entrer l'esprit dans la considération du dogme et de la morale évangéliques, tandis que la seconde avait l'inconvénient de substituer complètement une quession d'archéologie à l'étude doctrinale des Évangiles, et d'omettre les consolations divines qui sont au fond du christianisme. Les démonstrations de ce genre, appelées évidences ou motifs de crédibilité, occupent ce qu'on peut appeler la période des George (1750 à 1830). « Alors la presse n'attaquait presque plus la religion, dit M. Pattison, dont nous continuons à analyser les idées, il n'y avait plus de déistes en Angleterre. Mais le clergé les supposait toujours devant lui. Construire des démonstrations du christianisme était un exercice ingénieux et comme la littérature sérieuse du temps. Ce n'était là toutefois qu'un semblant de théologie , une mode archéologique incapable de réveiller le scepticisme dormant dans les profondeurs de la société. De telles démonstrations ne sont point des instruments tranchants, elle ne touchent ni ne blessent personne. C'était, si l'on veut, une escrime qui avait sa grâce dans un siècle où l'art littéraire consistait à écrire des hexamètres latins. L'école orthodoxe n'osait plus maintenant scruter la révélation dans son contenu. La période précédente avait éliminé la pratique de la religion ; la période des George perdit jusqu'à l'usage dès spéculations rationnelles.
«Il faut bien le dire, la recherche des origines historiques du chris-
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tianisrae est une et ude1)ien secondaire, comparée à la philosophie de ses doctrines; mais, à celte époque, on n'avait ni assez de goût, ni assez de science, pour entrer avec succès dans un genre plus élevé de considérations. Gibbon seul louchait aux vraies difficultés. N'ayant devant lui que des conlradicleurs peu sérieux, leur humiliation parut malheureusement lui suffire.
« Aucun Anglais ne refusera de sassocier à l'admiralion exprimée par Coleridge pour l'esprit et le cœur de Paley, dont la grâce est incomparable, dont le talent de persuasion est toujours délicat et aimable; mais, ainsi que l'ont remarqué les apologistes de notre temps, il habite toujours un monde de convention. L'objet de ses démonstrations est hors de proportion avec la base étroite sur laquelle il le fait reposer ; les conséquences dépassent de beaucoup les prémisses. Les leçons de Herbert Marsh, à l'université de Cambridge, puisées à des sources étrangères, et d'ailleurs n'ayant été imitées par personne, sont le seul exemple d'une recherche vraiment critique et loyale des origines et de la comj^osition des livres canoniques. Cette investigation consciencieuse, introduite par un évêque professeur de théologie, ne prit point pied dans l'Église d'Angleterre. On la repoussa, non par la conviction de son impuissance, mais par la crainte qu'elle ne menât trop loin.
« On ne pouvait peut-être attendre mieux des hommes de la fin du dix-huitième siècle. Le sens critique des choses antiques avait disparu des Universités; le passé discrédité était regardé avec aversion. Le mépris que tes philosophes français professaient pour l'histoire est^ un fait notoire : un des plus graves, d'Alembert, manifestait le désir qu'on effaçât du souvenir des hommes la mémoire du passé. La même manière de voir prévalait dans notre pays. Hume écrivait, en 1756, que les Anglais, en fait d'histoire, étaient à la fois absurdes et barbares, et l'éditeur Millar n'avait vendu, pendant le cours d'une année tout entière que quarante-cinq exemplaires de l'histoire de Hume. L'oubli dans lequel l'antiquité chrétienne était tombée jusqu'à l'apparition du mouvement historique de 1830 est un fait bien connu. Les matériaux historiques et le génie critique faisaient en même temps défaut.
« Ce qui est vrai pour un homme en particulier est vrai pour un siècle. Quand un siècle est occupé à [trouver sa foi, c'est un signe que ce siècle doute, et souvent a cessé de croire. Cependant il y a des différences à établir sous ce rapport, suivant que Ton puise les preuves à une source ou à une autre. S'occupe-t-on uniquement à établir l'intégrité et l'authenticité des livres de l'Écriture ; néglige-t-on leurs leçons religieuses etrecherche-t-on exclusivement des coïncidences problématiques entre les textes : c'est là du rationalisme dans sa forme la plus
grossière et la plus abaissée. Au conlraire, le conlenu de la révélation e3t-il examiné avec liberté et raison, j'entends avec celte raison qui emprunte sop critérium à la philosophie, et qui s'applique à discerner par ridée qui est au fond du dogme si c est Dieu qui parle au non, le théologien se relève ; il appi-oche de son but ; mais il se place encore à un faux point de vue. La raison s est Jbnné une tâche impossible quand elle a entrepris de prouver une révélation divine : il faut exposer l'Évangile, en déduire les conséquences légitimes, y chercher les vrais rapports de Dieu avec Thumanité; mais non des argun^ents critiques d'un fait qui ne peut être démontré. »
L'appréciation que M. Pattison fait ici des apologistes chrétiens de la seconde moitié du dix-huitième siècle nous paraît encore plus injuste que la crilique amère avec laquelle il a poursuivi les théologiens anglicans de la première.
Lardner et Paley sont des savants fort judicieux qui ne mérilent assurément pas le dédain qu'on leur témoigne. La partialité avec laquelle on les juge, Texéculion sommaire à laquelle on les soumet, sont une révoltante injustice qui ne s'explique que par Tesprit de secte, la légèreté des néo -critiques et l'orgueil impatient de la nouvelle école d'Angleterre. Lardner fut un vaillant champion de la religion révélée. Il combattit à côté de Clarke au nom de la raison et de l'érudition ; il a démontré le fait surnaturel du christianisme. La netteté de ses conceptions, la vigueur de ses raisonnements, les aperçus pleins de finesse de sa critique, le placeront toujours à un rang distingué parmi les défenseurs de raulhenlicité de nos Évangiles. Tandis que Clarke démontrait la haute raison des enseignements chrétiens, Lardner prouvaitleur divinité par la critique et l'histoire. Son principal ouvrage, the Credibility of the Gospel history, traduit en hollandais, en latin et en allemand, justifie son succès. Le malheur de Lardner fut d'être né dans rhérésie. Tout en reconnaissant hautement Jésus-Christ pour le Messie, il professa en effet le socinianisme.
M. Pattison n'est pas moins injuste envers Paley qu'envers Lardner, Paley, dont presque tous les ouvrages sont arrivés à la dixième et même douzième édition : c'était non-seulement un élégant écrivain, mais un critique éminent. Quiconque a lu son livre Horœ paulindô^ ou de la Vérité de l histoire sainte selon saint Paul^ prouvée par la comparaison des épttres qui portent son nom avec les Actes des Apôtres^ en a admiré à la fois l'érudition et le raisonnenîent. On peut critiquer comme trop artificielle sa démonstration De la vérité de ï histoire
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évangélique, mais le livre est plein d'ob$6rvations aussi judicieuses que décisives. Ce n'est point M. Pattison qui lui enlèvera ce mérite par des affirmations sans preuve.
Nous pourrions faire des remarques semblables à Toccasion de bien d'autres apologistes estimables qui ont honoré TAnglelerre et auxquels le monde chrétien s'est plu à rendre hommage. Qu'on nous permette de le dire : il y a aussi ^eu de patriotisme que de justice de la part de V Église large à faire litière de la réputation d'hommes tels que les Abbadie, Addison, Tillotson, Beattie, Buttler, Leland, Erskins, Lardner et Paley.
Sans doute la critique moderne, l'étude comparée des langues, les découvertes archéologiques de tout genre, ont vieilli et même infirmé quelques-uns des arguments de ces illustres champions du christianisme; mais ce qui n'a pas vieilli, c'est le vigoureux bon sens qui fait le fond de leurs ouvBages. Le plus grand malheur de ces apologistes estimables est d'être nés protestants, de n'avoir point connu la vérité tout entière et d'avoir été conduits par là à des concessions regrettables et même à des erreurs dogmatiques qui déparent leurs excellents ouvrages.
* M. Pattison commet une nouvelle erreur en jugeant de l'apologie chrétienne en général d'après fes seuls apologistes anglais. La révélation a été défendue et bien défendue par les théologiens catholiques, dont M. Pattison semble ignorer l'existence. Il suppose que ta cause entre les déistes et les chrétiens n'a été plaidée qu'en Angleterre. Il se trompe. La théologie catholique, après le concile de Trente, s^occupa d'établir positivement le dogme, sans cesser d'en montrer Texcellence et la profondeur. Débarrassée des subtilités et comme de la rouille de l'ancienne scolastique, elle continua ses hautes spéculations, Elle brilla du plus vif éclat. Ce fut le temps des Melchior Canus, des Maldonat, des Becan, des Aguirre, des deux Soto, des Sylvius, des Gonet, des Lugo, des Lessius, des Yasquez et des Suarez, des Bellar^ min, des du Perron, des Pétau, des Thomassin , des Bossuet, des Bourdaloue.
Sans doute la théologie^eul un caractère dogmatique et positif beau* coup plus prononcé qu'autrefois. Le bien de l'Église le demandait, et cette nouvelle direction des esprits enrichit la théologie. ^1 fallait bien conserver debout cet édifice doctrinal contre lequel se ruaient les Luther, les Calvin, les Zwingle et l'armée des novateurs du seiajième siècle. Les sociniens niaient tous les mystères; ils attaquaient tout, l^Bir ble, l'herméneutique traditionnelle, l'histoire ecclésiastique, les Pères, la théologie sacrée , et employaient à cette œuvre les armes nouvelles de la science. Les catholiques devaient les combattre sur le terrain de la science et avec les mêmes armes. Dieu pourvut aux besoins de son
5i LE RATIONALISME
Église, et de toutes parts apparurent de vaillants apologistes. Toutes les sciences vinrent apporter leur tribut de lumières et de force à la dogmatique chrétienne.
L'incrédulité, née de la réforme, voulait établir partout l'hostilité et l'incompatibilité de la science et de la foi. Luther niait la légitime intervention de la raison dans la théologie, et, par une contradiction manifeste, il soumettait tout au libre examende l'esprit privé. 11 livra à la fois au ridicule la philosophie catholique et la théologie. 11 provoquait ainsi la raison à se séparer de la foi. La scieùce devenait forcément rationaliste, et la théologie était contrainte à abdiquer. C'est aux principes posés par Luther qu'il faut attribuer cette hostilité de jour en jour plus marquée entre la révélation et la science: ce n'est point à Descartes, ainsi que l'ont pensé plusieurs écrivains de ce siècle. Les apolo gistes montrèrent comment l'accord entre la science et la foi s'établit facilement partout.
Lathéologie proprement apologétique compte, au dix-huitième siècle, d'illustres représentants. Nous n'en nommerons que quelques-uns: BuUet, Houtleville, Nonnotte, Guénée, Brenna, Valsecchi, Spedalieri, Feller, Bergier, dont les travaux ont été fortifiés de nos jours par ceux des cardinaux de la Luzerne et Wiseman, par Mgr de Frayssinous, le P. Lacordaire et une foule d'auteurs catholiques estimables. Nous n'avons point à porter un jugement sur les apologistes catholiques au dix-huitième siècle. 11 nous suffira de dire qu'en général ils ont su éviter les erreurs des apologistes anglicans. Ainsi, par exemple, ils n'ont point confondu le domaine de la foi avec celui de la raison. Leur polémique fut très-sensée; mais, si l'on excepte celle de l'abbé Guénée, peu brillante. Ils se bornèrent à répondre aux objections qui leur furent adressées, et ils manquèrent à la fois d'initiative, de largeur et de synthèse. Le souffle inspirateur ne vint point. On ne peut néanmoins, sans injustice, leur reprocher d'avoir omis, dans un siècle où l'archéologie chrétienne était si négligée, de nombreux éléments de démonstration que les progrès du temps ont fait connaître : il est certain que les apologistes catholiques accomplirent consciencieusement et noblement leur devoir. Dieu, qui exige le zèle et le courage quand il s'agit de défendre sa cause, n'impose point les œuvres de génie.