‹ Une crise religieuse en AngleterreChapitre 8 sur 19 · M. POWEL : LES MIRACLES · texte numérisé non relu

M. POWEL : LES MIRACLES

POURQUOI ET COMMENT LES AUTEURS DES ESSAIS REVlENNEiNT AUX DISCUSSIONS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE SUR LES MIRACLES.

Les miracles sont-ils possibles? Prouvent-ils l'intervention surnaturelle de Dieu? Telles sont les questions spéculatives introduites dans les Essays and Reviews, par M. Powel, nous n'avons pas besoin de dire dans quel but.

Il y a bien longtemps déjà qu'on a cessé en France et en Allemagne d'agiter de tels problèmes. Ils passionnèrent le dix-huitième siècle ; Rousseau les rendit populaires. Mgr de Beaumont, fe Sorbonne, dans sa fameuse censure, Bergier, les théologiens, répondirent victorieusement aux déistes qui niaient à la fois la possibilité du miracle et sa

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force probante. La question fut examinée sous toutes ses faces. On ne s'arrêta que lorsque la discussion fut complètement épuisée.

Il ne viendrait assurément à Tidée de personne chez nous et chez nos voisins d* outre-Rhin de rouvrir de tels débats. Ils n'ont plus depuis longtemps qu'un intérêt archéologique ; et, si nos manuels de théologie renferment un chapitre consacré à établir l'autorité des miracles, c'est uniquement parce que la méthode scolastique ne dédaigne aucun des éléments didactiques, aucune des défenses passées ou présentes de la vérité chrétienne.

Comment se fait-il que M. Powel ait eu l'idée de recomposer le plaidoyer d'une cause dès longtemps jugée ? Est-ce que chacun n'a pas pris irrévocablement son parti sur ce point longuement débattu pendant cinquante ans? Comment les auteurs des Essays y ramènent-ils leurs lecteurs? On serait tenté de croire que c'est à un manque d'«à-propos et à une méconnaissance de la situation des esprits qu'il faut attribuer ce retour an passé. Nous pensons néanmoins que cette manœuvre, si rétrograde qu'elle nous paraisse, a sa raison en Angleterre. Le rationalisme y est beaucoup moins avancé que chez nous. Si les savants d'Oxford eux-mêmes trahissent déjà dans leurs écrits beaucoup d'inexpérience et une inférioiité manifeste par rapport aux questions soulevées aujourd'hui par la critique, à plus forte raison le public anglais ignore-t-il la phase nouvelle dans laquelle est entrée la polémique religieuse. Bien que le déisme ait eu son berceau dans la Grande-Bretagne, les incrédules jusqu'ici y avaient été justement impopulaires; et le mal n'a pas fait là autant de progrès qu'ailleurs. Au dix-huitième siècle, le bon sens de la nation se déclara contre les déistes. Tandis que la frivolité française tressait des couronnes aux philosophes^ leur décernait la gloire d'avoir arraché le monde aux ténèbres et au fanatisme de la superstition, le peuple anglais, presque seul, gardait une attitude froide et sensée. La nation prolesta hautement contre l'impiété qui mettait en péril les bases mômes de l'ordre social. Elle déclara franchement la guerre à la Révolution, et, lorsque le sacerdoce français, transporté en masse, aborda ses côles, elle Taccueillit avec respect et générosité. Quand nos pères dans la foi quittèrent le foyer hospitalier de la Grande-Bretagne pour revenir en France, ils racontaient avec admiration les sentiments chrétiennement sympathiques qu'ils avaient trouvés partout dans le pays d'Henri VIII et d'Elisabeth. Le méthodisme et le puséysme, quel que soit le jugement que l'on porte sur leurs doctrines, ont entretenu et parfois ravivé les croyances religieuses héréditaires. Lorsqu'il y a vingt ans Bunseji arriva en Angleterre, il fui saisi d'un sentiment profond d'admiration en comparant le pays d'outre-Manche à celui d'outre-Rhin. Il écrivait à ses amis : « Quelle différence entre les uni-

versités d'Oxford, de Cambridge, et celles de Heidelberg, de Tubingen et de Berlin ! En Angleterre, professeurs et élèves ont conservé la foi en Jésus-Christ. Notre scepticisme allemand révolterait les esprits. Un homme irréligieux perdrait ici toute influence. »

Nous reconnaissons qu'on ne pourrait plus en dire autant aujourd'hui : depuis Coleridge et la réaction de Y Église large y Tétat des choses a bien changé. Ce qui n'était qu'une imperceptible et obscure minorité est devenu un parti puissant qui aspire en ce moment à la domination. Il conseille à la vieille Angleterre d'abandonner les fortes croyances qui assurèrent longtemps chez elle la vigueur des esprits, et qui se mêlèrent, non sans grandeur, à son patriotisme. Toutefois la masse de la nation n'a pas encore pleine conscience de ce qu'on lui propose : des doutes assurément fort légitimes s'élèvent dans les esprits. Il reste à YÈglise large beaucoup d'obstacles à vaincre. La foi au surnaturel, par exemple, bien qu'affaiblie par un schisme trois fois séculaire, n'est point éteinte ni chez les méthodistes, ni chez une partie du clergé fidèle à la foi des trente-neuf articles. Beaucoup d'anglicans croient encore aux miracles de l'Évangile et à la résurrection de Jésus-Christ. Les auteurs des Essays ne s'y méprennent pas ; et dans cette terre d'Angleterre, appelée jadis l'ile des Saints, ils ne détruiront point sans peine les vieilles racines de la foi première, heureusement vivaces. Ce qui le prouve, c'est la manière dont débute M. Powel, les précautions dont il juge prudent de s'entourer, et surtout l'amertume de certaines paroles. On voit qu'il se trouve en présence d'une opposition vive et très-susceptible à l'endroit d'une foi qu'elle veut conserver.

Voici le commencement de son article.

« .... Nous nous proposons dans cet essai d'offrir au lecteur quelques remarques générales sur Tétat présent de la discussion religieuse. Dans les écrits qui traitent de ces matières, il faut confesser que nous trouvons trop souvent de l'acrimonie, là où conviendraient si bien le calme et la modération. Ce sont trop souvent des avocats qui plaident et non des juges [mpartiaux qui instruisent une cause et la jugent. On révèle un manque complet de sympathie pour ceux qui touchent à de réelles difficultés et n'apprécient point, comme la foule, les preuves du christianisme. Les théologiens donnent à croire par là qu'ils n'ont jamais étudié profondément le sujet, ou, ce qui est encore pire, qu'ils ont regardé comme une impiété de l'approfondir. Si cependant ces théologiens en appellent à une sincère discussion, pourquoi entraventils sa liberté? 11 est absurde de prendre la peine de poser une thèse et de développer des preuves, si l'on doit anathématiser quiconque ne trouvera pas la démonstration suffisante ; de prodiguer les épithèles d'incroyant et de sceptique, et même de mettre en suspicion la mora-

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lilé des contradicteurs. Mieux vaudrait assurément se déclarer tout de suite infaillible. Si un écrivain expose des difficultés dont les théologiens n'ont pas conscience, et s'ils ne veulent pas donner une sérieuse attention à son livre, qu ils le laissent; il n'est point fait pour eux; mais, s'il en est d'autres qui partagent nos doutes et réclament des solutions, qu'il nous soit permis de les leur offrir.

« Il est important de distinguer cntrele sentiment et la raison, entre l'amour de la religion et son évidence, entre les faits extérieurs et la conscience. S'il s'agit de constater des faits, il faut en appeler à l'évidence des témoignages, contrôlés uniquement par la saine critique et le jugement d'un esprit libre etimpartial; il faut distinguer entre la doctrine, considérée en elle-même, et le fait extérieur sur lequel on l'appuie, et ne point mêler ensemble deux ordres d'arguments qui ne doivent venir que l'un après l'autre, la doctrine pouvant être excellente et l'autorité extérieure qu'on appelle en témoignage pouvant être défectueuse. Pourquoi donc voyons-nous continuellement les avocats d'une révélation extérieure et de l'évidence historique en revenir sans cesse à des questions de conscience et de sentiment, décrier l'exercice de la raison, accusant d'aveuglement et de perversité morale ceux qui parlent ou écrivent au nom de la critique et de l'évidence? Si la foi et le sentiment sont réellement la seule base solide de la religion, comment se fait-il que les théologiens déclarent en môme temps les faits externes essentiels à leur cause? Si, réellement, ils admettent qu'il y a là une question de critique, qu'ils ne nous fassent point un crime a aller au fond des choses. 11 s'agit ici de logique et non de piété. Nous trouvons certaines expressions stéréotypées parmi ces théologiens, lorsque la critique soulève, devant eux, une difficulté ou un motif de doute. On nous dit sur tous les tons : « Ce sont là des sujets « qui ne peuvent être démontrés. Vous devez vous contenter d'une « preuve générale, ou des probabilités que comporte la nature de la « question; ne recherchez point trop curieusement ces choses, il suffit « que vous ayez l'évidence morale et générale des doctrines; une cri- « tique trop rigoureuse soulèvera des difficultés auxquelles on ne « pourra peut-être pas toujours répondred'unc manière satisfaisante ; « un esprit sceptique et pointilleux fera sans cesse de nouvelles objcc-. « tiens ; quand vous en aurez réfuté une, il en présentera une autre. « C'est en vain que vous chercherez à convaincre la raison, à moins « que la conscience et la volonté ne soient disposées à accepter la c( vérité. » Parler de la sorte, n'est-ce pas douter de sa cause? Ne découvrez- vous pas sous cette phraséologie le môme défaut que le scepticisme transcendantal trouve au christianisme, celui de manquer de preuves? Ce sont là des expédients, plutôt que des motifs sérieux de croyance. Nous l'avouons, les théologiens peuvent être sérieusement

EiN ANGLETERRE. Gl

alarmés des conséquences, dangereuses selon eux, de certaines opinions sur le christianisme ! Mais est-ce là une raison de prendre, en présence deleurs adversaires, le ton de la supériorité, de s'estimer les seuls gardiens de la vertu et les censeurs autorisés de la justice? Ne vaudrait-il pas mieux parler simplement, comme des hommes sans préjugés, appliqués à éclaircir des questions qui ont leurs difficultés, plutôt que de commencer par se déclarer tout d'abord convaincus, et d'annoncer bruyamment que la question est posée entre le vice et la vertu, et non entre Terreur et la vérité? Les théologiens rendent avec eux la discussion impossible, si toutes les objections sont impies, toutes les raisons alléguées contre eux, choquantes et immorales. Notre but n'est point toutefois d'engager une controverse, nous voulons seulement exposer les divers arguments, nous rendre compte de leur valeur et de leur tendance. »

Au fond, M. Powel, quoiqu'il en dise, a l'intention non d'exposer l'état de la controverse, mais d'y prendre un parti décidé. Il prélude, dans les paroles que nous avons citées, à une polémique fort agressive, à une attaque méthodique artilicieusement conçue. Dans la situation d'esprit où se trouve l'Angleterre, il a paru utile de jeter le doute sur la croyance aux rapports surnaturels de l'homme et de Dieu. Ce n'est qu'après avoir ébranlé la foi à l'action immédiate et miraculeuse du Tout-Puissant, foi vive encore dans l'ancien pays des quakers, que les collègues de M. Powel pourront ensuite procéder avec succès, au nom de la critique négative, à l'élimination des prodiges du christianisme. Voilà, ce nous semble, la raison pour laquelle M. Powel reprend aujourd'hui en Angleterre la thèse du dix-huitième siècle, sur la possibilité et la force probante des miracles.

On peut s'attendre à voir chez nous les anglomanes poser bientôt les mêmes questions. Déjà M. Réville écrivait, il n'y a pas un mois, dans l'organe quotidien du protestantisme en France, dans le Temps : «Que les partisans d'une révélation miraculeuse ne se récrient pas ! Qui dit miicide dit ignorance; en d'autres termes, on conclut à la cause surnaturelle d'un fait quelconque dans le cas seulement où il parait impossible de lui assigner une cause naturelle. Or, comme jamais on ne connaît entièrement la nature, on ne peut jamais affirmer non plus l'impossibilité absolue d'une cause naturelle à propos d'un événement inexpliqué. Il est donc clair que la stipulation du miracle se confond pour chaque cas particulier avec un aveu d'ignorance. » Ainsi, quoique la question spéculative des miracles soit vieillie, elle n'est pas sans importance, même chez nous. Qu'on nous permette d'y revenir. M. Powel ne rajeunit guère la discussion et n'apporte aucun argument nouveau. Cependant nous croyons important, pour nous catholiques, de ne point tout à fait glisser sur une thèse aussi grave. Puisque le

livre des toat/s, qui fait tant de bruit, la reprend aujourd'hui, ne dédaignons pas d'en dire un mot. Nous n'exposerons point in extenso les arguments de M. Powel, et quelques mots suffiront pour y répondre. La théologie élémentaire de nos séminaires fournit ici des réponses péremploirçs.

On se souvient que M. Pattisson a commencé, dans Tarticle que nous avons précédemment analysé, par amoindrir, autant qu'il l'a pu, l'autorité des théologiens qui ont soutenu le combat contre les déistes. M. Powel va s'attaquer à leurs arguments.

L'auteur anglais se donne bien gratuitement un ridicule qu'il aurait dû éviter. Dans la manière solennelle dont il entre en matière et dont il pose la question, il tend à faire croire que jusqu'à lui la question de la possibilité des miracles n'a été qu'incidemment traitée. Nous ne comprenons pas comment un auteur qui veut être grave oublie qu'en Angleterre, aussi bien qu'en France, la possibilité des miracles et leur force probante ont été discutées pendant un demi-siècle. Est-ce méprise ou artifice? Il est vrai que M. Powel était professeur de géométrie à l'Université d'Oxford, et que sans doute il connaissait mieux les problèmes d'Euclide que l'histoire de la théologie. Nous eussions désiré un adversaire mieux informé, ne serait-ce que pour piquer davantage l'attention du lecteur.

LES MIRACLES DÉCLARÉS IMPOSSIBLES PAR M. POWEL« AU NOM DE LA SCIENCE DU DIX-NEUVJÊME SIÈl.LE.

Qu'est-ce qu'un miracle? Considéré en lui-même et abstraction faite de son auteur et de son but, c'est une dérogation aux lois de la nature. Il est bon d'observer en passant que le miracle n'est pas, en réalité, une violation des lois de la nature. Nous voyons continuellement des lois physiques, plus hautes et plus puissantes, restreindre l'action de celles qui sont moins générales et moins énergiques. C'est ainsi que la mécanique est dominée parla dynamique, que les forces chimiques cèdent auxforces vitales,et que celles-ci sont modifiées par la volonté, quelquefois même par la seule imagination. Dieu peut donc, à plus forte raison, §ans introduire une anomalie réelle et changer l'ordre premièrement établi, mettre exceptionnellement en mouvement tel agent naturel et supérieur qu'il lui plait, ou modifier, par sa seule volonté, le cours ordinaire de ses lois et produire le miracle. Cette observation s'adresse à ceux qui répugnent à admettre les miracles, parce que, disent-ils, ils introduiraient une perturbation et un désordre dans la nature. Le miracle est en parfaite harmonie avec l'ordre de l'univers. C'est tou-

jours une loi plus haute qui modifie une loi moins élevée. M. Powel nie la possibilité des miracles, même ainsi entendus. « Le principe, dit-il, qui sert de base à la méthode inductiveest celui de Tordre et de la constance dans le domaine naturel. L'étude du monde physique, à mesure quelle s'élargit, la méthode inductive, dans la proportion où elle devient plus rigoureuse, montrent, avec une puissance croissante, la faibless.ede Fhypothèse des interruptions ou des variations des lois de la nature. C'est la vaste série d'actions et de réactions réciproques et constantes qui constitue la légitimité des inductions de la science. C'est le jeu immuable de ces causes qui forme la seule garantie des généralisations et des conclusions des sciences naturelles. Voilà les principes d'après lesquels il faut régler aujourd'hui nos croyances en matière de miracles ; nous ne devons point appliquer d'autres règles aux faits, quelles que soient d'ailleurs leur provenance et leur nature...

« ... La question de la possibilité des miracles ne peut être décidée par des lieux communs, des généralités touchant le gouvernement divin du monde et la foi à la toute-puissance divine , par des considérations banales sur leur certitude historique. Dans un siècle de recherches physiques comme le nôtre, tous les esprits cultivés sont plus ou moins imbus des leçons de la philosophie inductive; tout le monde reconnaît l'impossibilité où sont deux atomes de matière de s'attirer ou de se repousser autrement que d'après des lois physiques déterminées; ils sont soumis à la loi générale de causalité qui déroule éternellement et fatalement ses invariables conséquences.

« La foi à l'intervention divine dépend essentiellement de l'idée que Ton se fait des attributs de Dieu. On disait autrefois que tout homme croyant à l'existence de Dieu devait admettre la possibilité des miracles; mais on sait maintenant que cela dépend du degré du théisme de chacun et des nuances de cette doctrine. La raison seule peut décider du parti que l'on prend sur cet important sujet, et non la révélation ; autrement on tomberait dans un cercle vicieux. Les prétendues perfections de Dieu énumérées dans nos manuels de philosophie sont manifestement empruntées à la révélation, c'est-à-dire précisément à l'autorité mise en question. Rien nest impossible à Dieu, tel est en effet le langage de la Bible. C'est sur ce principe mal entendu que l'on appuie la foi aux miracles.

« Il faut compter avec ceux d'enlre les philosophes qui soutiennent que la perfection de Dieu consiste dans l'immutabilité, et dans le gouvernement du monde par des lois générales et invariables.

« Le grand principe de Paley était : « Croyez en Dieu, et tout le a reste devient facile. » Mais il y a maintenant des écrivains montrant la foi la plus entière aux perfections de Dieu, tels que Sler-

ling, Emerson, le professeur F. W. Newman, el qui pensent que la foi aux miracles, c'est-à-dire la suspension des lois de la nature, est complètement inconciliable avec des principes strictement théistes.

u C'est parce qu'on n'a pas compris la nature qui se pondère, qui se soutient, et se développe par sa propre puissance, qu'on a eu recours au dogme péripatèlicien , supposant une force motrice en dehors du monde physique. Cette chimère, bien que victoriçusemait réfutée, est, par une infatuation singulière, reproduite de nouveau, comme un argument sans réplique en faveur de la possibilité des miracles. Ce sont de profonds physiciens en vérité que ceux qui l'exposent pompeusement dans leurs livres! Pour reconnaître la valeur scienJifique de leurs connaissances mécaniques, il suffit de dire qu'ils nous enseignent que la nature entière est semblable à un moulin qui ne peut être mis en mouvement que par l'application d'une force motrice.

« Le fait lui-même de la création est-il un miracle? Tl est bien €onnu maintenant et Ton peut dire, protégé par l'autorité du nom de Owen, que la création est seulement un autre nom pour exprimer un mode de production que nous ignorons. Un autre savant, auquel on n'a point répondu et auquel on ne répondra point, a établi que les nouvelles espèces en zoologie proviennent, soit de leurs éléments inorganiques, soit de formes éternelles et organisées , où bien qu'elles doivent leur naissance à la génération et aux développements sponta- . nés. M. Darwin, ce naturaliste dont l'autorité est incontestable, vient de faire paraître un ouvrage sur Torigine des espèces expliquées par le procédé de sélection. Il établit sur des fondements incontestables que l'origine des nouvelles espèces est due à des causes naturelles. Ce livre est appelé à produire bientôt une véritable révolution en faveur du grand principe du développement spontané des grandes forces de la nature. »

Les raisons au nom desquelles M. Powel combat la possibilité des miracles se résument dans les suivantes : 1** Si les mii'acles sont possibles il n'y a plus de philosophie inductive. Son principe, à savoir : la constance des lois de la nature, est détruit. 2° La perfection divine peut consister dans l'immutabilité de Dieu. 3** La doctrine d'un Dieu créateur et conservateur de l'univers peut être remplacée par des forces spontanées, inhérentes à la matière. L'hypothèse d'un premier moteur el d une puissance souveraine, créant les animaux sui-

vant leurs espèces, est renversée par les découvertes de MM. Owen et Darwin.

11 n est pas difficile de répondre. Les apologistes du dix-huîlièrae siècle ont fait justice de la plupart de ces difficultés. Comment peut-on dire, par exemple, en thèse générale, que Texception détruit la loi ou la rend douteuse? C'est une loi que le tombeau garde sa victime ; et, selon le poète, i avare Achéron ne lâche poifit sa proie. La constance de cette loi est-elle donc détruite parce que Jésus-Christ a repris la vie au fond du tombeau et qu'il a rendu Lazare à ses sœur*s éplorées? Parce que la mer s'est affermie sous les pas de saint Pierre, devient-il douteux qu'un corps plus pesant que Peau y est submergé? Les lois de la nature sont constatées par le miracle bien plutôt qu'elles ne sont détruites, et la science n'a point à craindre que le miracle vienne infirmer ses observations. La nature abandonnée à elle-même suit invariablement ses lois; mais Dieu conserve ses droits.

En second lieu , l'immutabilité de Dieu n'est pas seulement possible , elle est réelle. Le Tout-Puissant ne change point de volonté quand il daigne faire un miracle; en même temps qu'il a posé la loi, il en a prévu et voulu l'exception, faisant également servir Tune et l'autre à ses desseins éternels.

Enfin, la substitution de forces spontanées et éternelles de la matière à l'action d'un Dieu créateur et conservateur n'est autre chose que le matérialisme des athées du dix-huitième siècle. C'est le système rajeuni du baron d'Holbach et d'Helvétius. Ce matérialisme qui avilit l'homme n'explique pas le monde. L'athéisme est un système jugé que repousse la raison et la conscience. Quant aux créations spontanées, Plnstitut de France nous a dit naguère ce qu'il fallait en penser. Elles restent à Pétat d'hypothèse gratuite. Citons les paroles de M. de Quatrefages, membre de l'Académie des sciences : « 11 devient bien difficile de s'expliquer comment cette doctrine (celle des générations spontanées) peut compter encore quelques partisans parmi des hommes dont d'ailleurs le mérite est très-réel. Au reste, leur nombre diminue rapidement, et la plupart d'entre eux répètent sans doute l'exclamation que nous avons entendue sortir de la bouche d'un chimiste très-habile qui avait eu longtemps une foi entière aux générations spontanées : Encore une illusion qui s en va! » Enfin, nous renvoyons le lecteur aux articles publiés dans la Revue des Deux- Mondes , par le même auteur, M. de Quatrefages. Ce savant consciencieux prouve à la fois l'unité de l'espèce humaine et la fixité des espèces zoologiques ^ .

< «c Pour moi. dit ce savant, dans un ouvrage très-récent et trés-inléressant, inlititulé : Vnité de l'espèce humaine, et où il a reproduit les articles publiés dans ta Bemie des Deux-Mondes, Tespèce est quelque chose de primilit', de fondamenlat

66 LE KATlONALlbME

Ceux de nos lecteurs qui connaissent l'état présent de la science à l'endroit des questions soulevées par M. Powel auront la mesure de la légèreté des affirmations solennelles de l'écrivain anglais.

Il suffit d'indiquer ici une réfutation que les limites de ce travail ne nous permettent pas de développer.

ni

LES MIRACLES PEUVEM-ILS ÊTRE COJiSTATÉS?

M. Powel continue son argumentation; et les miracles, fussent-ils possibles, ne peuvent, selon lui, être certifiés. 11 serait difficile et même impossible de constater un prodige. M. Powel reproduit à ce sujet toutes les objections du dix-huitième siècle contre les miracles, même celles qui sont les moins plausibles.

Un miracle, dit-il, est un fait surnaturel ; or ce qui est surnaturel ne peut être Tobjet d'un témoignage. — Qui croira que la résurrection d'un mort ne puisse être prouvée parce qu'une puissance surnaturelle seule est capable de rendre la vie? Ne suffit-il pas, pour avoir la certitude du prodige d'être assuré de la vérité seulement de deux faits : de la mort réelle et de la vie qui la suit chez le même individu? Lazare est mort depuis trois jours. Les signes évidents de la dissolution cadavérique se sont manifestés. Voilà là mort. Lazare se lève, marche, parle, etc. Voilà la vie. Rien de plus facile à constater.

Mais alors, dit M. Powel, on ne saura jamais si le prodige est ou n'est pas au-dessus des forces de la nature. On le voit bien, c'est la série des objections du dix-huitième siècle, rapportées très-fidèlement par nos manuels de théologie. Le lecteur n'attend pas de nous cette exhumation inutile du passé.

M. Powel va si loin, qu'il tient pour impossible tout ce qui est inexplicable à l'homme dans le présent ou du moins tout ce qu'il ne pourra pas expliquer dans l'avenir, en sorte que la mesure de la raison humaine est la mesure même de la puissance de Dieu.

Tl ne se forme pas d'espèces nouvelles, et la parenté des dérivés d'un même type spécifique peut toujours être reconnue par voie d'expérience, quelles que soient les différences très-réelles qui les séparent. En conséquence, je «ois pouvoir donner de Tespèce la définition suivante : — - L'espèce est Vensemble des individus, plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus ou peuvent être regardés comme descendue d'une paire primitive unique par une succession ininterrompue des /amilles, » M. de Quatrefages ne fait du reste ici que confirmer la doctrine desBuffon, des Cuvier, des Candolle, des Blainville.

« Il en est, dit-il, qui s'arrêtent encore à Tidée de Spinosa et qui prétendent que nous sommes entourés de miracles dans la nature et que, de tous côtés, on rencontre des phénomènes qui ne peuvent être expliqués et limitent la puissance de l'investigation de la science Tels sont les préjugés de ceux qui n*ont point compris la puissance de la philosophie inductive. Les bornes de la nature existent seulement là où nos connaissances présentes les placent ; les découvertes de demain changeront et élargiront ces limites ; les incontestables progrès des recherches, un peu plus tôt, un peu plus tard, démêleront et expliqueront ce qui semble le plus merveilleux. Ce qui est aujourd'hui le moins connu deviendra accessible aux esprits les plus vulgaires, comme tant de choses qui, il y a peu de siècleg, étaient tout aussi ignorées et sont maintenant parfaitement comprises. »

M. Powel va plus loin encore, il refuse toute autorité à des témoins sincères qui affirmeraient avoir vu , de leurs propres yeux vu, un miracle. C'est la parole de Voltaire : « Si Ton m'assurait qu'un mort est ressuscité à Passy, je me garderais bien d'y courir. Je deviendrais peut-être aussi fou que les autres. »

« La nature des lois de la probabilité et celle de la certitude, dit M. Powel, ont été trop peu recherchées. L'influence des convictions antécédentes sur les témoignages des faits n'a pas été assez étudiée pour qu'il soit permis d'en faire une sage application.

« Après révénement, surtout quand celui-ci est extraordinaire, si on interroge ses souvenirs, ceux-ci reproduisent les impressions, les idées causées par l'émotion, la surprise, l'étonnement : impressions que la soudaineté du fait n'a pas permis de corriger selon les règles d'une s^ine observation. Ainsi il arrive, sans que ni la bonne foi ni la sincérité soient mises en question , que, vu les émotions d'un témoin, la probabilité qu'il s'est trompé l'emporte sur celle des événements.

fi En outre, la question ordinaire du témoignage, de sa valeur, de ses défauts, se complique de celle de nos convictions antérieures. Ces convictions dépendent de lois supérieures à tout témoignage ou du moins d'un ordre différent.

c< Si, aujourd'hui , un fait extraordinaire était constaté par des hommes sans préjugés, placés au-dessus de tout soupçon d'imposture, la seule conclusion qu'on en tirerait serait qu'il y a dans le fait des circonstances inexplicables pour le moment, mais personne ne douterait qu'il n'eût des causes naturelles que plus tard on découvrirait par l'effet du progrès de la science. C'est là ce qui fait qu'aujourd'hui presque personne n'attend plus de miracle et que ceux que l'on raconte sont communément discrédités.

« Il y a sans doute encore des gens qui croient aux miracles, mais

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cette croyance se trouve dans un rapport exact avec leurs préjugés. La foi aux prodiges est restreinte à ceux qui se sont opérés dans le sein de la communion à laquelle ces personnes sont attachées. Chacun ne veut admettre de miracles que dans son église : il loue les siens et raille les autres.

« On sait que les disciples de M. Irving, il y a quelques années, firent beaucoup de bruit avec le miracle des langues qui se renouvelait chez eux. Ce n'était point une question de souvenirs, de témoignage historique, de récits exagérés ou fabuleux. Le fait fut observé attentivement ; et plusieurs personnes tout à fait sans préjugés et même sceptiques attestèrent elles-mêmes le fait. Elles furent pleinement convaincues qu'en faisant la part de Tillusion et de la fraude possibles, il était certain qu'il y avait là des manifestations étranges; mais aussi peu on niait le fait, aussi peu aussi on croyait au miracle, excepté, toutefois, ceux qui étaient immédiatement intéressés ou influencés par des vues particulières. Même en accordant que les faits ne pussent être expliqués par des affections nerveuses ou par d'autres raisons physiologiques, aucun esprit cultivé ou sans passion ne doutait qu'il ne fallût les attribuer à des causes naturelles. »

Ainsi, suivant M. Powel, le miracle, fût-il constaté, n'existerait pas.

Laissons l'écrivain anglais exposer la suite de sa thèse.

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