L'ŒUVRE DE SOUBERBIELLE
Reçu maître en chirurgie en 1792, Souberbielle, on l’a vu, s’apprêtait à obtenir une charge de chirurgien du roi ou des princes quand survinrent les événements du ro août qui firent échouer ses projets. La loi du 18 août 1792 abolit toutes les corporations; les sociétés savantes furent emportées du même coup. Les facultés de médecine, le collège de chirurgie, les communautés de chirurgiens subirent le même sort et ne furent pas remplacés. Dès lors, l’art de guérir devint absolument libre. Quiconque s’en trouvait le goût — ou l’audace — pouvait, à son gré, s’improviser médecin ou chirurgien, traiter, soigner, opérer sans avoir fait preuve d’une instruction préalable. I1 va sans dire qu’un tel état de choses ne pouvait durer : la nécessité se fit bientôt sentir impérieusement de créer, au moins pour les armées, un corps médical instruit pour remplacer les médecins et les chirurgiens militaires tués à l'ennemi. La Convention chargea Fourcroy d'étudier les remèdes à apporter au danger de plus en plus menaçant. Aidé par Chaussier, Fourcroy rédigea et présenta un rapport qui aboutit à la loi du 14 frimaire an III (4 décembre 1704) : « Cette loi... a moins pour but de faire des docteurs réellement instruits, que des chirurgiens militaires rapidement uti-
les (1) ». Sans entrer dans les détails de l’organisation nouvelle, il est cependant nécessaire d'en montrer les principales dispositions. La loi établissait trois Ecoles de Santé, une à Paris, une à Montpellier et une à Strasbourg, destinées à former des officiers de santé pour le service des hôpitaux, et spécialement des hôpitaux militaires et de marine. L'’enseienement comprenait l'anatomie et la physiologie, la pathologie, la thérapeutique, la botanique et la pharmacologie, la chimie médicale, la médecine opératoire et la déontologie. La grande innovation était l'instruction pratique et clinique; l’article 4 de la loi est ainsi conçu : « Outre cette première païtie « de l’enseignement, les élèves pratiqueront les opérations « anatomiques, chirurgicales et chimiques; ils observeront la « nature des maladies au lit des malades, et en suivront le « traitement dans les hospices voisins de l’Ecole ». Les élèves n'avaient à donner comme garantie de leur instruction que leur assiduité ; aussi leur présence était-elle contrôlée d'une façon très sévère. Après trois années d’études, ils sortaient de l'Ecole sans avoir reçu aucun diplôme; la loi du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) institua les examens probatoires. Elle édictait notamment : Tous ceux qui obtiendront, à partir du 1° vendémiaire an XII le droit d'exercer l'art de guérir, porteront le titre de docteur en médecine ou en chirurgie... ou celui d’officier de santé... (article 2); — les docteurs en médecine et les chirurgiens reçus dans les anciennes Facultés de Médecine, les collèges de chirurgie et les communautés de chirurgiens continueront d'avoir. le droit d'exercer l'art de guérir, comme par le passé... (article 3); — les médecins et chi-
(1) H. MONTANIER, article Médecine (enseignement) in Dictionnaire encyclopédique des Sciences Médicales.
rurgiens qui, ayant étudié avant la suppression des universités, facultés et collèges de médecine et de chirurgie, et qui n'ayant pu subir d'examen par l'effet de cette suppression, voudront acquérir le titre de docteur, se présenteront à l’une des écolés de médecine avec leurs certificats d’études; ils y seront examinés pour y recevoir le diplôme... (article 10); — les individus qui se sont établis depuis dix ans dans les villages, les bourgs, etc... pour y exercer la chirurgie, sans avoir pu se faire recevoir depuis la suppression des lieutenants du premier chirurgien et des communautés pourront se présenter au jury du département qu'ils habitent, pour y être examinés et reçus officiers de santé (article 21); — les médecins ou chirurgiens établis depuis la suppression des universités, facultés, collèges et communautés, sans avoir pu se faire recevoir et qui exercent depuis trois ans, se muniront d'un certificat délivré par les sous-préfets de leurs arrondissements, sur l'attestation du maire et de deux notables des communes où ils résident, au choix des sous-préfets. Ce certificat... leur tiendra lieu de diplômes d'officiers de santé... (article 23). Cet article, « fort étrange en vérité, rend presque nulles toutes ces « dispositions (des articles 10 et 21). on ne peut le compren- « dre qu’en supposant que le législateur a reculé devant la « nécessité de briser des situations acquises et souvent inté- « ressantes » (H. Montanier).
On voit donc, par ce qui précède, qu’il y a lieu de faire tout d’abord une distinction entre les officiers de santé institués par la loi de l’an III et ceux que prévoit celle de l’an XI. Les premiers, sans diplômes, sont les seuls médecins ou chirurgiens que forment les nouveaux établissements d’instruction médicale, les Ecoles de Santé comme on disait alors.
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C'étaient surtout des chirurgiens militaires que l’on se proposait de former. Le nom d’Ecoles de Santé désigne encore de nos jours les établissements où sont instruits les futurs médecins des armées de terre et de mer, concurremment à l’enseignement qu'ils reçoivent dans les facultés. Les autres, au contraire, ne sont que des médecins d’une classe inférieure ; la loi leur imposait certaines conditions: exercice limité au département où ils se sont fait recevoir, obligation de ne pratiquer les grandes opérations chirurgicales que sous la surveillance et l'inspection d’un docteur. De plus, l'instruction exigée, tant classique que médicale, était moindre pour les officiers de santé que pour les docteurs. Nous ne croyons pas devoir insister davantage, les officiers de santé ayant été supprimés par la loi du 30 novembre 1892. Pourtant, remarquons encore que le titre existait avant la loi de l’an IT; il est vraisemblable qu'il désignait les médecins et chirurgiens qui avaient une charge, un office, dans une administration publique; on a vu que Souberbielle, en 1703, avait été officier de santé des prisons.
« Autorisé à exercer d'après les formes usitées de son « temps, M. Souberbielle avait le titre de maître en chirurgie « (1792); mais lorsque la faculté de médecine de Paris fut « définitivement constituée, il ne voulut pas rester dans une « position qui pût présenter une sorte d’infériorité, il se fit, «en 1813 recevoir docteur en chirurgie » (1). Il avait donc cinquante-neuf ans quand il se présenta devant l'Ecole de Santé de Paris, qui avait repris, depuis 1808, le nom de Fa-
(1) PAYEN : Notice sur M. le Docteur Souberbielle, chirurgien lithotomiste.
culté de Médecine. Il soutint sa thèse le 31 août. Dédié à la mémoire de Frère Côme et de Pascal Baseilhac, ce travail de cinquante-deux pages est intitulé : Considérations médicochirurgicales sur les maladies des voies urinaires. On lit dans l’avant-propos : « Ce n’est que l’esquisse d’un ouvrage plus « étendu dont je m'occupe depuis longtemps, et qui contien- « dra un grand nombre d'observations que j'ai recueillies « sous mes illustres maîtres, ou que m'a fournies ma longue « pratique ». Il donne tout d’abord une description sommaire des organes constituant les voies urinaires et indique au passage certaines anomalies. Puis, les reprenant un à un, il énumère les états morbides dont ils peuvent être le siège et en ébauche rapidement le tableau.
Parmi les affections du rein, il cite, outre les blessures accidentelles, les diabètes, « sécrétion d’urine claire ou peu colorée, quelquefois fade ou insipide, d’autres fois d’une saveur sucrée ou miellée ». I] signale sans y insister la coïincidence fréquente d’une affection hépatique.
L'ischurie ou suppression d'urine, « défaut ou suspen- « sion totale de la sécrétion de l'urine, qui dépend tantôt d’une « irritation, d’une affection spasmodique ou constrictive, tan- « tôt de l’atonie des vaisseaux capillaires et sécrétoires des « reins, comme on le voit dans l’inflammation de ces organes, « dans plusieurs affections paralytiques; il n’est pas rare « aussi d'observer pendant plusieurs jours consécutifs une di- « minution considérable, ou même une suppression totale de « l'urine dans le cours de quelques fièvres, et principalement « des catharrales ». Souberbielle fait ici une confusion entre « l’anurie et l’oligurie ; c’est d’ailleurs sans importance, puisque, dans le cas qu’il examine présentement, ces deux symp-
tômes ressortissent à la même cause et qu'il y a entre eux une différence de degré, beaucoup plus qu’une différence de nature.
Il passe ensuite à l’altération des qualités naturelles de l'urine ; c’est-à-dire l’hématurie, la pyurie, les sables ou graviers. On saisit mal ce qu’il entend par hématuries « par exhalation qui se fait par les orifices sécrétoires du rein ». Il insiste surtout sur les sables ou graviers et tente d’en établir la pathogénie ; il pense les attribuer à « l’usage habituel de quelques substances alimentaires, à l’état particulier des fluides circulatoires, à l'influence du climat de l'atmosphère ». I] pense que c’est le rein qui, lésé (atonie ou irritation), modifie la nature du liquide qui s’y sécrète : « Si la molécule salinoterreuse qui vient d’être sécrétée n’est point ausstôt délayée, elle augmente de volume par l’agglomération de nouvelles molécules et acquiert le volume d’un pois ». Encore qu'’ébauchée, l’étiologie est bien entrevue. Exception faite pour l'influence du climat de l’atmosphère, l’avis de Souberbielle sur l'alimentation est rigoureusement exact. On ne saurait s’élever contre son essai de pathogénie : la trop grande concentration des urines est un facteur indubitable de lithiase; quant à la formation des calcus eux-mêmes, la théorie du catharre lithogène de Meckel et la théorie histonécrotique de Ebstein ne sont pas en opposition avec l'opinion de Souberbielle, bien au contraire. Cependant il ne distingue pas la lithiase alcaline de la lithiase acide. Il ne fait pas de rapprochement entre la composition des calculs et la réaction de l'urine; quand, plus plus loin, il distinguera les pierres de par leur aspect et leur consistance, il éliminera délibérément toutes les notions de chimie,
Traitant de la néphrite, il en donne cette définition : « phlegmasie ou inflammation du rein ou de sa capsule adi- « peuse avec fièvre, pesanteur, chaleur, tension plus ou moins « vive à la région rénale, lésion de la sécrétion de l'urine, « souvent nausées, flatuosités ». La néphrite est souvent causée par un calcul : voilà pour l’étiologie. Quant à l’évolution : elle peut se faire vers la résolution, la suppuration, qui peut fistuliser — et la gangrène — ou vers la chronicité « et donner lieu à divers genres d’altérations que nous indiquons dans les articles suivans ». Souberbielle fait une confusion de tous les états pathologiques du rein s’accompagnant de douleur et de température : sous le nom de néphrite il réunit ainsi les néphrites proprement dites et toutes les suppurations rénales ou pyéliques. Mais il avait bien remarqué la fréquence de ces suppurations chez les calculeux. La pyélonéphrite, la pyonéphrose, le phlegmon périnéphrétique, sans être l’apanage exclusif des lithiasiques, reconnaissent souvent néanmoins la lithiase dans leur étiologie. Ces complications ne devaient pas être rares à une époque où la calculose n'était justiciable d’aucune intervention qui pût les prévenir; le manque d’asepsie rendait pratiquement inopérables de tels malades.
Voyons maintenant les altérations qui peuvent résulter de la « néphrite chronique ». C’est d’abord la néphralgie, « inflammation latente ou chronique qui quelquefois est la « suite d’une néphrite ou inflammation aiguë du rein; qui « d’autres fois est déterminée, entretenue par la présence « d’un calcul volumineux dans le bassinet, et qui souvent « amène la lésion, l’ulcération du rein, et parfois une fièvre « hectique, une consomption générale ou phthisie rénale ».
11 fait entrer dans ce cadre la plupart des affections chroniques du rein: il est bien difficile de déterminer, même avec l’aide de chapitres suivants, la nature de celles qu’il groupe sous le nom de néphralgie. Ce sont ensuite : « la dégénérescence, al- « tération du parenchyme du tissu du rein »; et l’induration « où squirrosité, qui prend une consistance terreuse, osseuse « et qui d’autres fois dégénère en cancer ». On peut voir ici toutes les scléroses du rein, à quelque cause qu'elles ressortissent : sclérose lithiasique, syphilis sclérogommeuse, etc. Puis il étudie l’amollissement, « qui présente une appa- « rence spongieuse ou que l'on trouve parfois réduit en une « sorte de putrilage diffluent sous les doigts par la plus légère « pression »; — « le stéatome... formation accidentelle dans « l'interstice de ses lobules, de tumeurs adipeuses enkystées, « qui, par leur développement graduel, compriment, affais- « sent le tissu du rein ». Qu'entend Souberbielle par amollissement ? Peut-être confond-il tout à la fois la caséification du rein au cours de la tuberculose ; les masses gélatineuses se désagrégeant facilement, que constituent les tumeurs épithéliales ; les infiltrations gommeuses diffuses de la syphilis tertiaire ? Peut-être aussi la dégénérescence amyloide ? Mais dans ce dernier cas, tous les organes sont touchés; Souberbielle ne nous dit pas si le rein seul est lésé ou si, au contraire l'atteinte est généralisée à tous les viscères. Quelle affection décrit-il sous le nom de stéatome ? Peut-être la dégénérescence graisseuse ?
Par contre, il a très bien vu la tuberculose dans les tubercules que l’on rencontre « à la surface ou dans l'épaisseur du rein, petites tumeurs miliaires dans leur commence-
ment, et qui par leur accroissement amènent l’altération plus ou moins complète de l’organe ».
Il termine son énumération des états pathologiques du rein par les hydatides, « tumeurs aqueuses, enkystées ». Du point de vue macroscopique, c’est un peu trop sommaire pour nous éclairer. S'agit-il de kystes hydatiques ou de reins polykystiques ? Le kyste hydatique du rein n’est pas très fréquent, de même les kystes séreux; on pourrait penser que Souberbielle a voulu surtout décrire le rein polykstique, mais il n’a pas précisé si les lésions étaient bilatérales. Peut-être aussi dénomme-t-il hydatides certains cas d’hydronéphrose ? Il est trop laconique pour que l’on puisse tirer des conclusions nettes.
Passant ensuite aux maladies de l’uretère il cite le rétrécissement, l'oblitération « par une tumeur avoisinante, un spasme ou un calcul »; enfin, la dilatation.
Il examine au paragraphe suivant la pathologie vésicale ; la vessie est parfois le siège de cystite avec ulcérations et polypes ; elle peut aussi être atteinte d’atonie, de paralysie, avec rétention plus ou moins complète. Il décrit sous le nom de déplacement ou procidence une anomalie anatomique dont le Bulletin de la Faculté de Médecine (1813, n° 4) a publié une très belle observation : c'était une hernie dont le sac était constitué par les parois de la vessie. Il cite ensuite la crevasse ou rupture, l’escharre gangréneux, avec fistule vésico-vaginale ou vésico-rectale ; il ajoute l’incontinence, la dysurie, l’ischurie et la pierre; mais il ne fait que passer : il y reviendra plus loin en détail.
L'urètre est « sujet au catharre aigu ou chronique »; il peut être le siège de la blennorrhagie ou blennorrhée, « affec-
« tion caractérisée par un écoulement plus ou moins abondant « d’un fluide puriforme et qui peut être déterminée par diver- « ses causes ». Souberbielle réunit donc sous le nom de blennorrhagie toutes les urétrites aiguës ou chroniques et qui ne sont pas fatalement d’origine vénérienne. On connait aujourd'hui les urétrites colibacillaires, entérococciques, voire chimiques. Souberbielle a donc raison de ne pas tomber dans l’erreur de tant de médecins qui considèrent, à priori, tout écoulement urétral comme gonococcique.
I] énumère ensuite les abcès, les ulcères, les jistules, enfin « l’épaississement ou constriction de quelques points de son étendue » — nous dirions aujourd'hui rétrécissements.
À la prostate, Souberbielle reconnaît l’inflammation aiguë, « avec quelquefois un ou plusieurs foyers purulents », — et l’adénome actuel : « ftuméfaction ou engorgement chronique, qui peut quelquefois dégénérer en cancer ».
Il termine sa thèse par un très long exposé des maladies de la vessie : en premier lieu l’ischurie qui n’est que l’effet d’une autre maladie qu’il faut rechercher pour employer les moyens les plus convenables. Elle survient « dans tous les cas qui amènent la débilitation du système nerveux » : affections comateuses, apoplectiques, adynamiques; — coups, chutes, ayant produit une commotion de l’encéphale, de son prolongement rachidien. « On l’observe aussi dans les vieillards, et ceux qui, pour n'avoir pas satisfait aux premiers besoins qu'ils éprouvaient, ont laissé distendre la vessie outre mesure ». Elle est aussi produite par l’inflammation du col de la vessie, un rétrécissement ou l’oblitération de l’urètre, par une tumeur ou un corps étranger ; enfin par l'usage externe ou interne des cantharides d’où inflammation du col. Souber-
bielle fait une description de la rétention aiguë et de la rétention chronique, et indique le procédé de frère Côme « pour évacuer la vessie quand il y a urgence dans Ia rétention ». Frère Côme faisait une ponction au-dessus du pubis et introduisait dans la vessie une sonde en gomme avec son mandfrin; il la passait par le col et l’urètre jusqu’à ce qu’elle apparaisse au méat; à ce moment, il introduisait dans « les yeux » de la sonde un fil et la retirait en sens inverse; une partie du fil sortait ainsi par la plaie; il la maintenait puis, à l’autre extrémité du fil, il mettait une nouvelle sonde, le fil lui servant de conducteur. Après avoir fixé la sonde à demeure, il retirait le fil.
Souberbielle étudie ensuite les calculs; il laisse de côté leur composition chimique pour n’envisager que leurs caractères morphologiques; il considère successivement la figure « qui est le plus ordinairement arrondie, ovoide, olivaire, « allongée, aplatie sur deux faces opposées, mais variable sui- « vant la forme du corps qui sert de base ou de noyau au cal- « cul, et suivant quelques circonstances accessoires »: — la « surface, « tantôt inégale, formée de grains plus ou moins « fins, quelquefois cristallins, âpre, tuberculeuse, murale; « parfois unie et lisse et même polie dans quelques points de « son étendue » ; — la couleur, « grisâtre, jaunâtre, quelque- « fois blanchâtre, brune, noire, ou diversement variée »; — « la consistance, « molle, poreuse, friable ou dure »; — le volume, variable, depuis l’amande et l’œuf de poule jusqu'à la grosseur d’une petite tête de fœtus et pouvant alors remplir toute la vessie, ou bien au contraire ne dépassant pas les dimensions d’un grain de sable; — la pesanteur, variable également, et non proportionnelle au volume; — le nombre,
parfois très considérable; — la texture, les calculs pouvant être constitués de petits grains agglomérés dans un mucus glufineux — ou bien être disposés en couches concentriques, « distinctes dans leur densité, leur épaisseur, leur nature » ; — Je. siège enfin, les pierres se trouvant soit dans les reins, soit dans l’uretère, soit dans la vessie, et même dans l’urètre ou sous le prépuce; elles peuvent même être en dehors des voies urinaires, par suite de la « rupture ou de l'érosion des organes ». On reconnaît là, dans cette description, les calculs uriques, lisses ou rugueux, dont la couleur peut aller du jaune au brun ou au rouge ; les calculs oxaliques durs, d'aspect muriforme (mural, comme disait Souberbielle), de couleur rouge ou noire ; les calculs phosphatiques, plutôt rugueux, friables, grisâtres ou blanchâtres. Plus rares sont les calculs de xanthine, bruns, poreux, friables; les calculs de cystine, de couleur jaune pâle ; enfin les calculs de carbonates, blancs et friables. Souberbielle les a certainement tous très bien vus; mais sa description gagnerait beaucoup à être moins désordonnée, et il aurait dû s'attacher à indiquer, pour chaque forme ou chaque couleur déterminée de calcul, les autes caractéristiques qui l’accompagnent.
Il termine son exposé en faisant le tableau clinique de « Ja pierre vésicale » et fait le procès de tous les moyens thérapeutiques médicaux, per os ou in situ. Il s'élève contre les substances lithontriptiques et il en montre tout à la fois l’inutilité et les dangers. Il leur préfère l'intervention sanglante et décrit la taille latérale de frère Côme au moyen du lithotome caché. I cite enfin la taille hypogastrique et dit : « la taille « Suspubienne, suivant le procédé de frère Côme, mérite tou- « jours la préférence chez les femmes attaquées de calcul
« vésical. Cette opération. n’est jamais suivie d’incontinence « d'urine comme cela arrive très ordinairement lorsqu'on fait « la dilatation ou l’incision de l’urètre ».
Souberbielle se consacra presque exclusivement à l’opération de la taille. Avant d'exposer ses travaux et ses communications, il peut être utile de rappeler ce qu'était cette opération et d'en résumer l’histoire.
La taille semble être connue depuis la plus haute antiquité. Bien qu’'Hippocrate fît jurer à ses disciples de ne point la pratiquer, l’opération fut certainement connue des Grecs; mais la plus ancienne relation de la cystotomie se trouve, à coup sûr, dans le traité de médecine, dit Suçruta, publié en sanscrit à Calcutta en 1833 et traduit en latin par F. Hessler. Le Suçruta remonte, selon toute vraisemblance, à une époque très antérieure à celle d'Hippocrate. On y lit la description d’une intervention dont la technique, sauf quelques variantes, a prévalu pendant plusieurs siècles : amener la pierre vers le col vésical au moyen de l'index ou du médius introduits dans le rectum, d’une part, et du massage de l’hypogastre d'autre part, puis par une incision périnéale en dehors du raphé ouvrir la vessie et extirper enfin le calcul, sans le diviser au moyen de tenettes ou pinces.
Au premier siècle de notre ère, Aurelius Cornelius Celsus (Celse) préconisa l’incision transversale semi-lunaire, peu au-dessus de l’anus. Il employait un crochet ou curette pour saisir le calcul, quand il ne le pouvait faire avec les doigts.
Paul d’Egine, au VII° siècle, recourait à l’incision latérale et oblique, entre l’anus et les testicules, et saisissait la pierre avec des tenettes.
Incision latérale ou transversale, rectiligne ou semi-lu-
naire, peu importe : c'est toujours la taille périnéale par le petit appareil; l’instrumentation était en effet réduite au minimum : un rasoir ou un scalpel pour inciser, les doigts de l'opérateur pour abaisser la pierre, une pince pour la prendre, voilà à quoi se résumait le manuel opératoire.
Au XVT siècle apparut la méthode Mariane ou taille médiane par dilatation: attribuée à Marianus Sanctus qui, le premier, la publia, elle semble plutôt être due à Jean de Romanis ou des Romains, médecin de Crémone : François Collot et Marianus sont formels à ce sujet. Le chirurgien se sert maintenant d’un cathéter cannelé, la technique change, l'instrumentation devient plus importante, d’où le nom de cette méthode, de taille par le grand appareil.
L’'incision est médiane ; elle commence peu au-dessus de l'anus, se termine peu au-dessous de la symphyse ; on ouvre l’urètre sur la cannelure du cathéter ; des sondes dilatent l’urètre et le calcul est enlevé au moyen d’une pince (forceps). Pierre Franco, qui décrivit d’autres méthodes, préconisa et employa celles du petit et du grand appareil. Il contribua aussi, avec de nombreux auteurs, à modifier la dernière, qui fut encore améliorée plus tard. On en arriva ainsi à ja taille médiane par incision, dans laquelle les parties molles, dilatées et déchirées dans la taille par dilatation, étaient nettement divisées par section.
C’est en 1697 que Jacques Baulot ou de Beaulieu, connu sous le nom de frère Jacques, pratiqua la cystotomie latéralisée. On dénomme ainsi une opération qui consiste comme les précédentes à ouvrir le col vésical. Elle diffère sur ce point de la taille latérale que nous verrons plus loin. La méthode, cause d’abord d'une mortalité considérable due à l'ignorance
ON
totale de frère Jacques en anatomie, fut par la suite mise au point par lui et complètement transformée. Elle eut dès lors de nombreux partisans. Elle fut perfectionnée par Cheselden en Angleterrre, par Lecat et par frère Côme en France; Lecat imagina un urétrotome, puis un gorgeret-cystitome. Frère Côme inventa le lithotome caché qui divisait le col de la vessie et la prostate de dedans en dehors, et dont s’inspira Lecat lui-même pour modifier son propre instrument.
Voyons maintenant la taille latérale. Celle-ci consiste à inciser latéralement le corps de la vessie, sans intéresser le col. Pratiquement, elle est la plus ancienne des tailles, puisque le procédé décrit dans le Suçruta, la méthode de Celse et la technique de Paul d’Egine amenaient presque fatalement l'opérateur à ouvrir le col de la vessie. Frère Jacques iniervenait sur le col et le corps. Franco s’attachait à ne pas léser celui-ci.
C’est à Dupuytren que l’on doit la cystotomie bilatéralisée. Elle se pratiquait au moyen d’un cathéter à double rainure. Son auteur lui a associé, dans les cas de gros calculs ne pouvant être extériorisés par cette double incision, l’ouverture du rectum comme ressource exceptionnelle. Par dissection de la paroi rectale antérieure, depuis le périnée jusqu’au bec de la prostate, Nélaton évite, chez le vieillard, de blesser le bulbe urétral et décrit aussi la taille prérectale. L'opération se termine par division du col vésical au moyen du double lithotome. La taille périnéale subit encore des modifications : combinaison d’incision latérale simple ou double et d’incision médiane, créant la cystotomie médiolatérale ou médiobilatérale.
A ces différents procédés on adjoignit souvent la litho-
tritie ou broïement de la pierre, déconseillé par le Suçruta comme dangereux (1); on verra quels arguments Souberbielle faisait valoir contre cette pratique.
Restent maintenant en présence deux méthodes permettant de se passer du lithotriteur : la taille rectovésicale et la {aille hypogastrique. Nous ne parlerons ici que de la première qui serait due à Sanson en 1817, réservant plus loin à la deuxième une étude détaillée, puisqu'elle représentait le procédé de choix de Joseph Souberbielle. — On pouvait pratiquer la cystotomie rectale de deux manières : par section de la partie inférieure du rectum et du sphincter anal, on mettait à nu la prostate : on incisait alors la vessie au-dessus de cette dernière. C’est le procédé rectovésical. Ou bien on avait recours au procédé rectoprostatique, dans lequel on incisait sphincter et rectum comme ci-dessus, puis on ouvrait la partie terminale de l’urètre membraneux, la prostate et le col vésical. Chacun de ces procédés nécessitait l'emploi d'un cathéter à rainure.
Chez la femme, Celse appliquait la méthode d'incision sur la pierre en la modifiant d’après la disposition anatomique des parties. Il la réservait aux calculs volumineux dont l'issue spontanée ne lui semblait pas possible. — La dilatabilité de |'urètre féminin conduisit les auteurs à combiner la dilatation et l’incision d’où nombre de procédés que nous ne décrirons pas ici. Signalons simplement la cystotomie urétrale latéralisée imaginée par Marianus Sanctus qui incisait Te canal latéralement, la cystotomie urétrale bilatérale, enfin la cystoto-
(Ga) « S'il reste un fragment, si petit qu'il soit, il finit par grossir. C’est pourquoi l'opérateur doit saisir avec la pince le calcul tout entier ».
Re on
mie urétrale antérieure ou supérieure; cette dernière méthode, à laquelle recouraient les Collot, comprenait une incision de la partie antérieure ou supérieure de l’urètre. Souberbielle condamnait ces pratiques, et l’on a pu voir plus haut en quels termes il les stigmatise.
Tous les procédés décrits mettaient le patient en fâcheuse posture ; les complications n'étaient pas rares, ce qui s'explique d’autant plus facilement que, d’une part, l’absence d’anesthésie ne devait pas permettre au chirurgien d'intervenir sur un sujet aussi immobile qu'il eût été souhaitable et, d'autre part, l’asepsie et l’antisepsie étant alors inconnues, les injections se mettaient fréquemment de la partie; aussi jes opérés mouraient-ils souvent d'infiltration d'urine ou de septicémie, quand ce n'était pas d’hémorragie ou même de syncope, tant le shok opératoire était difficile à supporter. La plupart de ceux qui guérissaient s’en tiraient avec des fistules. Et l’on comprend bien pourquoi les chirurgiens consciencieux ont si longtemps renoncé à pratiquer la taille et pourquoi Hippocrate l’interdisait à ses disciples.
Cependant Souberbielle, en digne continuateur de frère Côme, se devait de réhabiliter la cystotomie, non point tant la cystotomie périnéale ou bas appareil devenue courante depuis déjà longtemps, mais surout la cystotomie hypogastrique, la taille par le haut appareil, jusqu'alors décriée, tout au moins réputée dangereuse et que Franco, le premier, tenta. C'était vers le milieu du XVI: siècle; l’opérateur fut peu suivi. Très conscient des risques qu’elle pouvait entraîner, Franco luimême mettait en garde les chirurgiens de son temps contre la nouvelle méthode. Cependant, en 1645, Piètre la propose et
la fait défendre dans la thèse de Lemercier qu'il préside. En 1694, Probi, de Dublin, la pratique chez une jeune fille de vingt ans. « Avec le dix-huitième siècle s'ouvre pour Îa taille hypogastrique une ère d’études et de progrès ». Ainsi s'exprime Chauvel qui cite Dionis; ce dernier écrivait en 1707 : « Je ne trouve point cette opération si périlleuse qu'on pour- « rait s’imaginer. Je la crois au contraire moins dangereuse « que le petit et que le grand appareil ». Il ajoutait que l’on pouvait très bien ouvrir la vessie sans toucher au péritoine. Jacques Douglas lit, le 23 janvier 1718, devant la Société royale de Londres, un mémoire où il expose la possibilité de la taille suspubienne. Jean Douglas, son frère, la pratique le 23 décembre 1719 avec succès. Il employait le procédè de Dionis : il distendait la vessie jusqu’à ce qu’elle s’élevât audessus du pubis. En 1728, Morand opérait d'une manière analogue. Frère Côme reprit l'opération de Franco, la modifia en cherchant à lui donner plus de sûreté et de régularité. Au XIX° siècle, Pascal Baseilhac (1804) rappor.e la pratique de son oncle. Enfin, en 1818, Souberbielle fait l'éloge du haut appareil à la Société d'Emulation et, en 1823, à Westminster, il ressuscite en Angleterre la méthode abandonnée depuis Douglas.
Les polémiques allaient leur train; on disputait à nouveau des avantages de la technique. On verra les luttes de Souberbielle contre les adversaires de la cystotomie suspubienne. « I 'eut, écrit Payen, le grand mérite de ne pas se laisser en- « traîner par les chirurgiens de son temps, qui proscrivaient « presque complètement le haut appareil, le réservant pour « quelques cas exceptionnels, et alors ne le pratiquaient qu’a-
« près avoir préalablement pratiqué l’autre méthode sans avoir « pu extraire le calcul ».
Le 14 février 1828, Souberbielle adressa à l’Académie royale de Médecine une communication sur les différents procédés pour pratiquer la cystotomie suspubienne. Il déclare inutile et même dangereux de suturer la plaie vésicale ou d'y mettre une sonde : « Je fais, écrivait-il, depuis longtemps le pansement à plat, sans aucune espèce de bandage ». Il indique un procédé pour empêcher les urines de passer par la plaie : c'est le sivhon composé, dont il est l’inventeur et qu’il décrit ainsi : « Une sonde élastique du volume de trois à quatre « lignes (6 à o “*}), percée de plusieurs ouvertures, placée « dans la vessie par l’urèthre de manière qu’elle dépasse « d'environ 2 pouces (5 cm. 5) le col de la vessie, ce dont « on s'assure par le doigt indicateur de la main gauche intro- « duit dans la plaie ». Par sa flexibilité elle repose dans le bas-fond vésical qui l’embrasse exactement; « une sonde « additionnelle adaptée à celle-ci et dont la longueur est pro- « portionnée à ce qu’elle descende quelques pouces plus bas « que le fond de la vessie, fait l'office du siphon, en ce qu’elle « fait aspirer à la sonde intérieure les urines à mesure qu'’el- « les descendent dans la vessie, résultat qui s'obtient facile- « ment et dont on peut augmenter l’effet par le seul prolon- « gement de la sonde extérieure ». Tel était appareil ; voyons maintenant comment on l’utilisait : « Pour établir la continuité « d'écoulement et former la colonne à l'instant même, il con- « vient d’injecter la vessie et de poser la seconde partie du « Siphon remplie d'avance par de l’eau retenue au moyen d’un « bouchon à l’extrémité inférieure ». La discussion, au cours de cette séance du 14 février, fut âpre. Larrey, Amussat, Ri-
bes et Antoine Dubois y prirent part; elle se prolongea aux séances des 13 et 27 mars.
Le 30 octobre de la même année, Souberbielle fait une nouvelle communication à l’Académie; il rappelle l'opinion émise par Richerand sur la cystotomie suspubienne dans son cours de médecine opératoire à la Faculté; le professeur s’était exprimé en ces termes : « Si quelque chose est fait pour « étonner, c’est que les gens de l’art aient été aussi long- « temps à s’apercevoir des avantages qu offre la taille suspu- « bienne sur toutes les autres manières d'opérer ; et cette mé- « thode sera restée sans doute encore dans l’oubli, sans le « zèle persévérant d’un praticien qui n'est pas loin de nous « (Souberbielle était assis auprès de Richerand), et qui, par « les améliorations qu’il y a faites, et surtout par la suppres- « sion de l’incision au périnée, ce qui écarte tout danger, a « rendu cette opération à sa plus grande simplicité. Au con- « traire, la taille périnéale est entourée d’écueils de toute es- « pèce, qui exposent à une foule d'accidents, quel que soit le « procédé qu’on ait suivi. La taille suspubienne est surtout « préférable chez les femmes, qu’elle préserve de l’inconti- « nence d'urine, qui les rend plus malheureuses qu'avant l’o- « pération, et qui est tellement fréquente, que sur six femmes « opérées, à ma connaissance, par l'urètre, toutes ont été at- « teintes de cette infirmité ».
Au début du XIX'° siècle, la taille eut une grande adversaire, la lithotritie. En 1813, un médecin bavarois nommé Gruithuisen démontra dans la Gazette médico-chirurgicale de Saltzbourg la possibilité de cette nouvelle opération. Il avait imaginé un appareil assez compliqué permettant de perforer et briser les calculs. Les pierres étant saisies dans une anse
formée par un fil de métal, on les perforait au moyen d’une vrille; un lavage vésical terminait l'opération pour expulser les débris de la pierre. Le principal défenseur de la nouvelle méthode en France fut Civiale. Il inventa une pince à trois branches entre lesquelles se mouvait un stylet en fer de lance destiné à « attaquer le calcul quand on est parvenu à le saisir ». Dans les écrits de Civiale, Voillemier relève de nombreuses inexactitudes : « Il suffit de jeter un coup d'œil sur les « ouvrages... et de comparer les dates pour voir quelle foi « on doit accorder à de telles assertions. Sans contredit c’est « une tâche pénible d’avoir à signaler de pareils faits, mais « c’est aussi un devoir (1) ». Voillemier n’est pas seul à s’être élevé contre la mauvaise foi de Civiale: Souberbielle eut bien souvent l’occasion de réfuter certaines assertions erronées, certaines statistiques inexactes présentées par le célèbre urologue.
En 1833, Souberbielle présenta à l’Académie des Sciences une Statistique sur les calculeux. Civiale adressa à cette compagnie une réponse à la communication de Souberbielle. Celui-ci protesta: « Celte réponse de Monsieur Civiale « nécessitait de ma part une réplique pour rétablir les faits « qu'il déplace et reproduire les objections qu’il a éludées et « à ce sujet j'ai adressé à l’Académie des Sciences la note « qui suit pour qu’elle soit transmise à la commission chargée « d'examiner le travail de Monsieur Civiale ». Dans sa réplique, le neveu de frère Côme dit admettre difficilement que Civiale n'éût que cinq morts sur deux cent quarante-quatre lithotrities, alors que Larrey et Double, sur le nombre partiel
(1) Dictionnaire encyclopédique des Sciences Médicales, article Lithotritie,
nn
de lithotrités à Necker, en déclaraient quinze. Il reproche à Civiale une « erreur d’arithmétique » par laquelle l’apôtre de la lithotritie trouve une mort sur cinq au lieu de un mort sur huit pour les taillés d’après les relevés de Jalloly. Enfin, sur le total des lithotomisés, Civiale avait indiqué quarantehuit morts sur quatre-vingt-huit opérés. Mais, de son propre aveu, il n’en avait opéré que trente-six. Tout compte fait, Civiale avait donc eu onze morts sur quatorze; Souberbielle ne manque pas de relever que son adversaire s’attribue des résultats moins bons qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Civiale disait encore que Souberbielle avait eu onze morts sur vingtdeux. Il avait certainement compté parmi les morts des individus complètement guéris de l'opération et qui avaient succombé à des causes tout à fait étrangères à la cystotomie. Souberbielle conclut avec Larrey que la lithotritie infructueuse augmente les chances de mort chez les malades pour lesquels on a dû en définitive recourir à la taille.
Le 16 septembre 1834, Souberbielle présente à l’Académie de Médecine les observations de ses cinquante dernières opérations de la taille et prononce un discours où il dit notamment: « J'ai prouvé par des faits que dans plus de « la moitié des cas la lithotomie était encore la seule ressource « qui restât aux calculeux. » Il demande à l’Académie « la « formation d’une commission qui serait chargée de prendre
« connaissance de toutes les opérations de lithotomie et de
« lithotrilie qui se pratiqueraient dans la capitale. » I] s’engage même « à ne point opérer sans qu'un ou plusieurs mem- « bres de cette commission fussent présents. : par ce moyen, « l’Académie se trouverait en peu de temps en possession de
Joseph SOUBERBIELLE moulage du médaillon de David d'Angers (1833).
PE
« matériaux nombreux et variés, et elle acquerrait ainsi les « éléments d’une décision éclairée et impartiale. »
La commission fut nommée: elle se composait de Larrey, Ribes et Sanson.
Cependant, Civiale faisait un retour offensif, écrivant « qu’un chirurgien de la capitale » avait pratiqué par deux fois l’opération de la taille sur un certain M. Oudet. Il disait même: « La première taille eut beaucoup d’éclat, tous les organes « de la publicité avaient à l’envi célébré le triomphe de la « cystotomie... la deuxième opération, au contraire, se fit en « silence : il ne fallait pas ébruiter une circonstance qui ren- « versait tout ce qu’on avait dit. » Aussi Souberbielle (car c'était lui que Civiale, une fois de plus, visait) éleva-t-il une protestation dans une lettre à l’Académie (20 octobre 1834). Il avait pratiqué la deuxième opération devant les mêmes médecins et chirurgiens qui avaient assisté à la première. Cette observation avait été portée à la connaissance de l’Académie dans sa séance du 12 mars 1829 et publiée in extenso, au mois de juin suivant, dans le « Journal général de Médecine ». II conclut : « À l’époque de l’opération, M. Oudet n'avait pas « une, mais deux fistules, lorsque je publiai son observation, «il était guéri et n’avait plus de fistules ; j'ignore ce qui s’est « passé depuis, n’ayant pas revu ce malade. Et il ajoute : « Que M. Civiale agisse comme moi, qu'il publie avec détails «toutes ses opérations, la science ne pourra qu’y gagner ; et « il ne méritera plus, comme aujourd’hui, le reproche qu'il « veut si gratuitement me faire encourir ». L'Académie ne crut pas devoir autoriser la lecture de cette lettre en séance publique, ne voyant dans cette réclamation qu’une question personnelle. Mais Souberbielle tenait à ce que l’allégation de Ci-
viale fût appréciée à sa juste valeur par les commissaires afin que l’on ne considérât point son silence comme un consentement tacite. Il protesta donc encore et fut encouragé dans sa démarche « par le témoignage de son ami le Professeur Antoine Dubois » dont il avait l’entière approbation et qui pensait que « l'attaque ayant été faite publiquement, la défense devait être permise de la même manière ». Ribes s'était rangé à l’avis de Dubois.
En 1835, Souberbielle communiqua à l’Académie des Sciences un Recueil de pièces sur la lithotomie et la lithotritie (1828-1835) : on se doute bien que ce n’était pas pour faire l'éloge de la lithotritie dont Blandin avait dit « qu’elle n'avait pas amélioré le sort des calculeux ». La même année, il présenta à l’Académie de Médecine un important travail intitulé Mémoire sur l'opération de la taille. Dès 1834, le vieux lithotomiste avait soumis son mémoire à l’Académie des Sciences pour obtenir un prix Montyon. La savante assemblée en avait confié l’étude à neuf de ses membres : Dumérii, Dulong, Magendie, Double, de Blainville, Larrey, Dupuytren, Roux et Serres, ce dernier rapporteur. « La commission eut cette année-là à examiner cinquante-sept pièces embrassant les diverses branches de la médecine et de la chirurgie. Aucune n’a mérité le prix, mais certaines ont mérité ou mériteront par la suite les récompenses ou encouragements décernés par l’Académie, conformément au vœu du testateur ». Nous reproduirons le rapport de la commission, lu en séance publique du 8 décembre 1834 :
C'est une chose remarquable que la persévérance de M. le docteur Souberbielle pour faire revivre la méthode sus-pubienne en lithotomie, soit comme méthode générale, soit
comme uniquement applicable aux cas où la pierre contenue dans la vessie est d’une dimension trop considérable. Quand on considère les préjugés qui s'étaient élevés contre cette méthode, les raisons en apparence invincibles qui militaient contre son exécution, on ne peut que louer le zèle de M. le docteur Souberbielle, qui a, pour ainsi dire, attaché son nom à la réhabilitation de ce mode d’extraire la pierre de la vessie.
La découverte de la lithotritie et les applications heureuses qui en sont faites tous les jours diminuent sans doute beaucoup l'intérêt qui s'attache à ce procédé de lithotomie, et aux succès nombreux dont il a été suivi depuis quelques années dans les mains et par le procédé de l’auteur. Néanmoins, si l’on considère qu'il existe souvent des calculs qui, soit à cause de leur volume, soit à cause de leur dureté, ne peuvent être attaqués avec succès par la lithotritie, on ne peut qu’applaudir au perfectionnement d'une méthode qui ajoute quelque chose aux chances de succès de la lithotomie, quand cette opération se présente comme ressource dernière.
Ces perfectionnements consistent principalement, d'une part, dans la suppression de l’incision que l’on pratiquait au périnée, et qui s'étendait jusqu'à la vessie, pour faciliter l’écoulement des liquides, et, d'autre part, l'opération étant terminée, de placer par l’urètre une sonde élastique dans la vessie, à laquelle une autre sonde est surajoutée, pour former ce que M. le docteur Souberbielle nomme un siphon composé. Par ce moyen, on assure l'écoulement continuel des urines au dehors, et on prévient les infiltrations de ce liquide dans le tissu cellulaire du bassin, sans qu'il soit nécessaire de pratiquer une suture à la vessie, ou de placer un siphon dans la plaie, comme quelques chirurgiens l'ont proposé.
— Fa
Nul doute que les succès obtenus par M. le docteur Souberbielle ne soient dus en grande partie à cette modification de la lithotomie par le haut appareil.
La commission propose d'accorder à M. le docteur Souberbielle une récompense de 2.000 francs.
L'Académie de Médecine conserve le manuscrit du mémoire; on peut lire : « En 1835, j'ai présenté à l’Académie « royale de médecine un mémoire qui comprenait :
« 1° Les observations des 50 dernières opérations de la « taille que j'avais pratiquées.
« 2° Des considérations pratiques sur ces observations « comparées entre elles et comparées à mes observations an- « térieures.
« 3° Le précis de 14 observations de tailles pratiquées « avec succès sur des sujets qui avaient été antérieurement « opérés et non guéris par d’autres chirurgiens et que j'ai « ensuite opérés et guéris ».
Payen aida beaucoup Souberbielle dans la rédaction de son mémoire ; il le rédigea même entièrement comme il faisait pour les lettres et communications de son vieil ami. Peuton s'étonner après cela que certains les aient confondus ? Le Dictionnaire historique de la France, par Ludovic Lalanne, ne porte-t-il pas que Souberbielle était le pseudonyme de J. EF, Payen ?
Le manuscrit présente un certain intérêt: l’Académie de Médecine n'ayant accepté de le publier qu'après d’importantes modifications, l'ouvrage qu'elle conserve est un véritable inédit. Ce n'est pas à lui cependant que nous nous reporterons pour l'analyse que nous allons faire maintenant.
Dans une première partie, Souberbielle publie ses ob-
servations ; elles n'offrent matière à aucun commentaire. La seconde partie est beaucoup plus intéressante. Ce sont les conclusions que tire Souberbielle de sa longue expérience. Il nie tout d'abord l'influence de la saison sur la réussite de la taille. Beaucoup de chirurgiens croyaient encore à cette époque que l’on ne devait opérer la pierre qu’au printemps. Le neveu de frère Côme fait justice de cette erreur, statistiques à l'appui. S'attaquant ensuite à la méthode de Civiale, il dénonce l'influence néfaste de la lithotritie; dans les cas où elle réussit, la lithotomie aurait réussi également. Si au contraire elle est difficile ou impossible, elle peut être la cause de désordres dont la lithotomie supportera tout le poids, surtout si la cystotomie est pratiquée trop tôt après l’infructueuse tentative de broiement. La mortalité est donc plus grande qu’auparavani, puisque la lithotritie retire à la lithotomie les cas avantageux et aggrave ceux qui le sont moins. Les insuccès sont d'autant plus nombreux à Paris que, à son avis, les chirurgiens n’emploient pas une technique rationnelle et recourent à des méthodes trop disparates. Il conseille de s’en tenir à la taille latérale de frère Jacques, en utilisant le lithotome caché de frère Côme, et à la taille hypogastrique. Pour celle-ci, il préconise l'emploi de la sonde à dard : « Je pense que toutes « les fois que l’on peut se servir de la sonde à dard, elle doit « être employée, et je ne crois pas que lorsqu'on l’aura rem- « placée par l'injection qui n'est même pas possible dans tous « les cas, on soit aussi sûr de la précision avec laquelle on « incise la vessie, du siège et les limites de cette incision ». Chez la femme, il préfère la taille hypogastrique, sauf le cas où les calculs sont assez petits pour être extirpés sans dilater l'urètre outre mesure. Par contre, chez l'enfant, il considère
le bas appareil comme étant la méthode de choix, parce que les mouvements du patient peuvent exposer à la blessure du péritoine.
Il établit que le nombre des calculs n’est pas une contreindication du haut appareil, contrairement à l'opinion émise par Dubois et Murat. Enfin, il expose les dangers de la cystotomie sus-pubienne..… pour les réfuter. Quels sont ces dangers ? L'hémorragie, ia blessure du péritoine et l’infiltration d'urine.
L'infiltration d'urine est exceptionnelle à son avis.
La blessure du péritoine peut être très facilement évitée, surtout chez les sujets ayant de l’embonpoint : dans ce cas, le cul-de-sac antérieur est à deux pouces ou deux pouces et demi de l'angle supérieur de la plaie. Elle n’expose d’ailleurs à aucun accident, puisque, dans deux cas, elle ne fut pas suivie de complication, et dans un troisième cas, où le malade mourut, l’autopsie n’a révélé aucun épanchement péritonéal.
Pour la cicatrisation de la plaie, il estime que le siphon composé a rendu de grands services; que, cependant, le cours des urines peut se rétablir spontanément par l’urètre sans le secours d'aucune sonde, et que, par la suite, on arrivera peutêtre à se passer de ce mode de draînage. Le principal avantage en était surtout d'éviter l'ouverture au périnée.
Enfin, pour l’hémorragie, il la déclare très rare, pourvu qu'on ait soin d’inciser juste sur la ligne blanche. Le bas appareil, par contre, présente le grave inconvénient d'utiliser une voie très richement vascularisée et expose beaucoup plus à l’hémorragie.
Il conclut son mémoire en montrant que « la pierre » peut être une maladie familiale et en donne des exemples.
Cela n’est plus pour nous surprendre aujourd’hui; nous connaissons en effet l’étroit rapport entre la diathèse goutteuse ou arthritique et la lithiase, qu’elle soit rénale ou biliaire.
Souberbielle termine par un tableau récapitulatif des observations publiées à la première partie de son mémoire. Résumons-le en disant que, sur cinquante opérés, onze le furent par le périnée, qui tous guérirent. Par ailleurs, il accuse onze décès par la taille sus-pubienne, soit une proportion de onze morts pour vingt-huit guéris. Il explique que beaucoup de chirurgiens se serient abstenus, alors qu'il est intervenu presque contre tout espoir. C’est la cause de sa mauvaise statistique.
Voilà donc précisées les opinions de Souberbielle sur la lithotomie. On n'avait jusqu'alors eu de lui que des communications, très nombreuses il est vrai. Son mémoire en constitue pour ainsi dire la synthèse. Très répandu et universellement apprécié, il offre l'intérêt d’un travail définitif, d'une mise au point composée par un praticien averti qui sait juger fes faits avec moins de parti-pris que de raison, à la lumière de la seule expérience. On a lu plus haut le rapport de l’Académie des Sciences; on peut y souscrire sans réserve.
À une époque où l’on ignorait tout de l’asepsie, Souberbielle fut un chirurgien de réelle valeur, audacieux, peut-être téméraire, assurément ennemi des préjugés. Sa carrière fut des plus brillantes. Sa réputation de lithotomiste était européenne. Hormis les partisans de la lithotritie, nul n’a jamais songé à contester son talent. Tout au plus lui a-t-on discrètement reproché de ne pas préparer suffisamment ses malades à l'opération. Salverte a écrit : « Le jour où Cadet en a été « certain (d’être atteint de la pierre), il s’est résolu à l’opéra-
« tion, et l’a subie le surlendemain. Par cette courageuse pré- « cipitation, dont le motif était d'épargner à sa famille et à « ses amis les tourmens d’une longue attente, il a peut-être « avancé ses jours. L'opération, faite avec beaucoup de dex- « térité par le citoyen Souberbiele (sic), a été suivie d’acci- « dens qu’un régime préparatoire soutenu pendant quelque « temps, aurait pu prévenir ; enfin, cinq jours après, Cadet avait cessé de vivre (1) ». |
Etabli à Paris, Souberbielle opéra néanmoins dans toute la France et même à l'étranger et l’on a pu dire sans exagération qu’il a opéré en présence de toutes les nations.
Bien qu'il ne fût ni professeur, ni même chargé de cours, Souberbielle prononça à l'Ecole pratique une leçon sur les maladies des voies urinaires. La Gazette des Hôpitaux du 12 décembre 1840 en donne le compte rendu. Ce ne sont, en réalité, que des généralités sur l'historique de la taille. II n’y a pas lieu d’y insister. Plus intéressante est la lettre qu'il publia dans le même journal quelque temps après (11 mars 1841). Peu auparavant, Souberbielle avait assisté à une taille latérale à l’'Hôtel-Dieu. Roux, qui opérait, laissa un calcul dans la vessie. Souberbielle s'élève contre cette faute. Il critique le chirurgien de n'avoir pas exploré la vessie, ce qui s’imposait, le calcul extrait présentant une facette articulaire. Au lieu de cela, Roux s’en tint « à une considération chimique » pour expliquer la présence de cette facette : « De cette « considération, il ne pouvait résulter qu'un doute, et, dans « ce doute, il devait prendre le parti le plus sûr, c’est-à-dire
celui de l'exploration ». Souberbielle termine en faisant grief
(1) SALVERTE : Notice sur la Vie et les Ouvrages de Louis-Claude Cadet- Gassicourt,
à Roux d'agrandir les plaies de la prostate par dilacération et non par incision et rappelle tous les efforts que frère Côme avait faits, jadis, dans cet esprit.
Signalons encore que Souberbielle publia dans la Gazette des Hôpitaux des 28 janvier, 2 et 4 février 1841, une Esquisse de la vie de frère Jacques. 11 décrit l'opération que frère Jacques exécuta sur le cadavre en présence de Méry, membre de l’Académie des Sciences, chirurgien en chef de l’Hôtel- Dieu et conclut ainsi : « Les chirurgiens de Paris décrient vio- « lemment frère Jacques tout en se servant de sa méthode. M. « Maréchal l’a pratiquée depuis peu à la Charité; Larüe, chi- « rurgien du même hôpital, y a taillé en même temps, à l’an- « cienne manière, et n’a pas eu le même succès que M. Maré- « chal, dont tous les malades sont guéris et se portent bien; « tandis que Larüe en a perdu quelques-uns, et que la gué- « rison des autres a été plus tardive que celle de ceux de Ma- « réchal ».
Souberbielle, s’il fut lithotomiste, fit néanmoins de la chirurgie générale. Il publia dans la Gazette des Hôpitaux du 2 décembre 1837, l'observation d’un ecclésiastique âgé dë soixanie-dix ans qui portait au niveau du cordon spermatique gauche une « tumeur molasse, indolore », s'étendant jusqu’à l’anneau inguinal. Elle avait, en vingt-huit ans, atteint les dimensions impressionnantes de quinze pouces de hauteur et vingt-trois pouces de circonférence (soit environ quarante € soixante centimètres). La verge était effacée, le testitule droit, situé à la partie supérieure de la tumeur, était sain; de même la peau. Le malade s’adressa à Dupuytren qui parla d'hydrocèle et promit la guérison. Cependant, se trouvant à Amiens,
le vieillard demanda conseil à son évêque qui lui indiqua Sourberbielle. Celui-ci, malgré l’opacité de la tumeur, se saisit d'un petit « trois-quarts » et ponctionna par deux fois, sans résultat. Avis fut alors pris de Ribes et de Larrey. Ribes voulai: ponctionner avec un « trois-quarts » plus long. Larrey pensait à une tumeur squirreuse comme il en avait vu beaucoup en Egypte. Plus logique, Souberbielle penchait pour la hernie : l'intervention confirma son diagnostic. Ayant constaté l’impossibilité de la réduction, Souberbielle replaça « les intestins » dans le sac, non sans avoir pris l’avis de Chaussier qui lui dit « C’est ce qu’il y a de mieux à faire ».
Dans sa séance du 30 janvier 1843, l’Académie des Sciences entendit lecture d’une lettre du docteur Manec (ou Mance). Ce praticien étudiait depuis un an la thérapeutique des cancers superficiels par la pâte arsenicale et préparait un travail sur ce sujet : « Je ne me proposais d’en entretenir l’Académie « qu'après l'avoir complété dans toutes ses parties. Mais une « commission nommée dans l’avant-dernière séance se trou- « vant saisie de l'examen de cette question, je me détermine « à appeler dès à présent l'attention de l’Académie sur les « résultats que j'ai obtenus ». Le docteur Manec présente des conclusions très intéressantes sur ses essais et recommande l'emploi de la pâte arsenicale.
Or, c'était Souberbielle qui avait, quinze jours auparavant, demandé à l’Académie de nommer une commission pour étudier ses travaux et il rappelait les faits nombreux d’application de la pâte arsenicale « d'après la formule du frère Côme, et dans des cas où de célèbres praticiens avaient échoué ». Manec avait simplement omis de citer frère Côme
et Souberbielle. On ne s’étonnera donc pas que celui-ci, qui rendait volontiers à César ce qui était à César, s’en soit ému et qu'il ait adressé une note à l’Académie des Sciences le 13 février 1843. Cette note fut-elle jamais publiée ? Nous ne saurions le dire. Mais on peut en voir le brouillon à l'Académie de Médecine. Entièrement rédigée de la main de Payen, cette note est ainsi conçue : « La communication faite par « M. le Docteur Manec à l’Académie, dans sa séance der- « nière me met dans l’obligation de donner à l’Académie quel- « ques mots d'explications. J’applaudis aux succès obtenus « par M. Manec. Ils viennent en confirmation de mes opinions « Sur la pâte arsenicale mais je crois qu’il eût été d’une jus- « tice rigoureuse que ce chirurgien nommât Frère Côme et « moi, le premier parce qu’il a fait entrer l’arsenic dans la « thérapeutique des chancres de la face et moi parce que M. « Manec a employé la formule dont je me sers et que je lui « ai fait connaître lorsqu'il s’est décidé à recourir à ce mode « précieux de traitement. L’omission de M. Manec m'a d’au- « tant plus surpris qu'avant d'employer la pâte arsenicale, « il avait connaissance des beaux résultats que j'en obtenais, « que les rapports assez fréquents qui existent entre nous « m'avaient fourni l’occasion de l’entretenir de deux mala- « des... » Souberbielle avait vivement engagé Manec à employer sa méthode sur les nombreux cancéreux de son service à la Salpêtrière. Sa note se termine ainsi : « Je maintiens donc « que M. Manec aurait dû dans sa note nommer Frère Côme « €t moi, je tenais à établir devant l’Académie qu'il n’y a pas « d'opposition entre nos travaux, que loin de là les faits recueillis depuis un an par M. Manec viennent confirmer ceux
« que j'ai observés depuis 6o (ans) puisqu'il a employé au
ro
« moins dans plusieurs cas ma formule enfin que les propor- « tions des éléments de la pâte arsenicale sont d’une grande « importance puisque j'ai connaissance de trois faits dans « lesquels son emploi a été suivi d’empoisonnement et de (MOTO
On ne songe plus beaucoup, de nos jours, à traiter un cancer par des applications locales d’arsenic. Il est même possible que les merveilleux résultats thérapeutiques obtenus par frère Côme, par Souberbielle et par Manec ne devaient pas en réalité être des guérisons de cancers, mais d’affections diverses, de celles que l’on désignait jadis sous le nom générique et imprécis de chancres. Rollet, dans le Dictionnaire encyclopédique des Sciences Médicales, écrivait en 1874 : « La « signification la plus générale du mot chancre est assez diffi- « cile à déterminer ; cependant on peut dire que ce mot a sur- « tout été employé autrefois pour désigner une ulcération vi- « rulente où spécifique quelconque de la peau ou des mu- « queuses, avec tendance naturelle à détruire, à ronger les « tissus en surface ou en profondeur.
« Le chancre par excellence pour les auteurs anciens « c'était, comme on sait, le cancer ou cancroïide ulcéré, non « seulement celui de la verge, mais encore celui de toute « autre région. L’ulcère chancreux de la face comprenait « même, avec le cancroïde et le cancer, le lupus ulcéré du «C VISAge ».
I nous a semblé intéressant d'étudier la pâte arsenicale dont se servait Souberbielle. Elle est maintenant tombée en désuétude ; nous verrons plus loin pour quelles raisons.
À l’époque qui nous occupe, la pharmocopée était très riche en caustiques à base d’arsenic. Delioux de Savignac en
cite une bonne demi-douzaine. La plupart des chirurgiens en renom avaient attaché leur nom à une formule. Celle de frère Côme était désignée sous le nom de poudre arsenicale escharotique forte — et, par opposition, on appelait poudre arsenicale escharotique faible celle d'Antoine Dubois. Quelle était la composition de la première ? Ici, les auteurs ne sont pas tous d'accord. On lit, en effet, dans le Formulaire Mazgistral de Cadet de Gassicourt (1816), que cette poudre contenait :
CS ITADTE Ee 2=8T0S + S0It.7 91-1048 Cendre de vieilles semelles 8 grains .. soit o gr. 424 SANO UT ABOI EE 2. one 12 grains .. soit o gr. 636 ACICE ATSÉMIQUX, 1... 2 Sscrupules soit 2 gr. 548
Cela donne une proportion d'environ 1/5° d’acide arsénieux.
Delioux, dans le Dictionnaire encyclopédique, donne la proportion de 1/8° :
FO Te OR ST PR PER 1 partie Cinabrem ee ee RÉ A te 5 parties Cendresde VICHIES ISCMElES ES 2 parties
De même Dorvault, dans l’Officine, Bouchardat, dans son Formulaire, etc... De ces divergences, peut-on inférer que la formule primitive était celle indiquée par Cadet ? On serait alors en droit de supposer que Delioux de Savignac nous a transmis la formule telle que l’avait modifiée Souberbielle. En effet, tous les biographes du célèbre chirurgien, Payen en tête, s'accordent à dire qu’il a beaucoup amélioré la technique de son oncle, en la modifiant et en dosant convenablement l’arsenic. Mais comme, par ailleurs, ils se gardent bien d’insister, nous en sommes réduits aux hypothèses. Comment utilisait-on le médicament ? Bouchardat donne d’inté-
he
ressants détails : « On délaye la poudre dans un peu d’eau « jusqu’à consistance de bouillie; on l’étend légèrement avec «un pinceau sur les surfaces ulcérées, en ayant soin de n'en « employer qu'une médiocre quantité : il vaut mieux recou- « rir à de nouvelles applications que de s’exposer à une trop « forte absorption. On la recouvre ensuite d’un morceau d'a- « garic mouillé. Cet agaric se détache au bout de 10, 15, 20, « 30 jours, quelquefois plus tard, et tombe avec l’eschare. « Après la chute de celle-ci, Souberbielle pansait avec la « pommade jaune du frère Côme :
Cire jaune mec mer ARRETE 32 grammes HUTIS TOSAL SR RE, ra tes 48 grammes CAMPATÉS PR ee ere SUR 75 grammes ÉXtralt-de Saturne. Re 150 grammes
« Cette pommade est appliquée étendue sur un linge jusqu’à ce que la plaie soit détergée de la couche blanche, qui la recouvre. Si alors les excroissances fongueuses reparaissent, on fait une nouvelle application de pâte, et l’on « réitère jusqu’à la destruction complète du cancer ».
Souberbielle semble avoir utilisé très souvent, et non pas seulement pour le pansement des ulcérations cancéreuses, la pommade jaune du frère Côme; il en faisait des applications sur les plaies opératoires de ses taillés.
Il est bien certain que l’emploi d’un caustique aussi puissant que la pâte arsenicale devait être particulièrement dan-
gereux en des mains inexpertes. Bouchardat le met bien en évidence et Souberbielle reconnaît avoir été instruit de trois Cas suivis d'intoxication mortelle. Cela explique pourquoi les auteurs ont cherché à composer des médicaments caustiques plus maniables; la poudre d'Antoine Dubois ne comprenait
que 1/25° d'acide arsénieux. De nos jours, on préfère des atténuations encore plus grandes et l’on recourt à une solution au 1/100° dans l’alcoo! à 50°. Malgré cela, la thérapeutique médicale du cancer est encore peu sûre ; l’exérèse et les agents physiques sont beaucoup plus répandus et donnent des ré- " sultats nettement supérieurs.
Souberbielle, bien qu’on en ait dit, n’était attaché par aucun lien à l’Académie de chirurgie, « à laquelle il reprochait d'avoir obtenu une lettre de cachet contre frère Côme ». Mais une des sociétés de médecine dont il était membre avait porté, sous l’Empire, le nom d’Académie de Médecine qu’elle dut quitter lors de la création de l’Académie royale, en 1820. Il ne tenta pas, tout d’abord, de se faire admettre au sein de cette dernière. Il ne se faisait aucune illusion sur le sort qu’aurait sa candidature. Mais quand il vit Louis-Philippe sur le trône, il pensa sans doute que son passé républicain ne serait plus un obstacle à son élection. Dès 1831, il fit dans ce but les visites d'usage et s’en fut trouver Réveillé-Parise, alors rapporteur de la commission, qui l’a raconté plus tard. Il fut reçu plus que froidement. Réveillé-Parise essayait de le dissuader ; à bout d'arguments, il finit par objecter son grand âge au candidat éventuel; Souberbielle, piqué au vif, se ré- Cria : « Quant à mon âge, qu'importe ? Ma vigueur n’a point « diminué, et je vais vous en donner une preuve ». Tout « aussitôt, continue Réveillé-Parise, voilà Souberbielle qui se « mêt à trépigner, à entrer en danse. Mon étonnement tenait « de la stupéfaction ; en effet, debout, appuyé contre ma che- « minée, quel étrange spectacle n'avais-je pas devant les