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St, Luc suivit quelques instants des yeux la dernière figure du quadrille qui achevait, puis se tournant vers celle dont le bras s’appuyait au sien, il lui dit en la regardant attentivement :
—Sielle n'était pas votre sœur et si elle ne vous ressemblait pas autant, je dirais qu’elle est bien belle et bien jolie.
Hermine, qui avait baissé les yeux sous le regard de St. Luc, se remit aussitôt et répondit d'un ton enjoué :
—Vraiment, M. de St. Luc, je ne croirai plus à votre franchise ; vous veniez de nous dire que vous ne disiez qué ce que vous pensiez.
—Et c'est pour cela que je vous le dis. Ne me croyez-vous pas ?
—Mais pas du tout, quant au compliment que vous venez de faire ; je vois que pour un marin, vous savez aussi flatter. Les hommes sont tous comme cela, c'est un sentiment inné chez eux.
—Pour l'appréciation du beau et du bien.
Le quadrille était terminé, et la foule, qui gagnait dans le salon des rafraîchissements, y entraîna St, Luc. Après avoir conduit Hermine dans un vis-à-vis, espèce de double fauteuil fait en forme d’un 8, nouvellement en usage, il lui apporta une glace à la vanille, et s’assit près d'elle. Ilse plaisait à la conversation vive et brillante de sa jeune compatriote, dont il admirait l'esprit en même temps que la nai: veté.. Le temps passait rapidement pour tous deux;
quand Hermine aperçut Asile qui venait au devant
d'elle
—Voici ma sœur, dit-elle, je crois qu’elle mecher che, En effet elle la cherchait, pour lui: anroccep
que sa mère se sentait indisposée et désirait s'en aller. St, Luc offrit le bras aux deux sœurs et les conduisit auprès de leur mère, qui bientôt après partit avec ses deux enfants.
St. Luc chercha alors Sir Arthur, qu'il trouva avec Lord Gosford. Le Gouverneur tenait à la main une lettre qui venait de lui être remise et parlait avec animation. L'endroit où ils étaient formait une espèce de petit cabinet de travail; une table, trois à quatre fauteuils à fonds de jonc, quelques livres sur des rayons et une carte du Canada, appendue à l’un des côtés de l'appartement, en composaient tout l’ameublement.
St. Luc crut devoir se retirer pour ne pas troubler leur entretien ; mais lé Gouverneur mdr aperqu le rappela en Jui disant :
—Venez, M.de St. Luc, vous n'êtes pis de trop; mon cousin désire vous voir ; et j'aimerais à avoir votre opinion sur des nouvelles sérieuses, qui me parviennent. à l’instant de Montréal.
Sir Arthur aimait véritablement M. de St. Luc, et .
avait fait à Lord Gosford les plus grands compliments de sa bravoure, sa prudence et sa discrétion.
Après quelques paroles d'amitié échangées entre Sir Arthur et M. de St. Luc, le Gouverneur reprit :
—QOui, M. de St Luce, vous n'êtes pas de trop pour connaître les graves nouvelles que je viens de recevoir dans une dépêche que le commandant des forces à Montréai m’a envoyée. Il paraît qu'il y a eu avant hier, le 23, une assemblée de cinq comtés, où les résolutions les plus révolutionnaires ont été proposées et adoptées. Toute la population:de la rivière Cham- 7 est en armes. a sociétés secrètes se forment,
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Je crains des troubles sérieux ; quoique je n’ajoute pas une foi entière à tous ces rapports que je crois exagérés. Vous, M. de St. Luc, qui avez eu occasion
tout dernièrement de visiter les paroisses de St. Ours
et St. Denis, vous pouvez me donner quelques renseignements précis Vous avez vu plusieurs habitants des plus influents de ces endroits, n'est-ce pas ? Que pensez-vous de leurs dispositions ?
—Vous me faites beaucoup d'honneur, Milord, de me demander ainsi mon opinion. Je suis étranger ici, à peine arrivé depuis six semaines ; et je ne suis guère capable de formuler une exacte idée de la situation. |
—Maïs enfin, vous avez passé presque tout votre temps avec des Canadiens, à Montréal et dans les campagnes; vous me dites que vous êles intime avec Rodolphe DesRivières, le Dr. Gauvin, André Cuimet, Edouard Rodier, et plusieurs autres jeun*s gens de Montréal ; vous avez vu plusieurs fois l’honorable Louis Joseph Papineau, le Dr. Kimber, M. Drolet et les autres chefs du parti, qui s’appelle patriole. Croyez-vous que sincèrement ils aient l'in-
tention de faire une révolution ?
f —Milord, j'ai eu occasion, il est vrai, de voir ces
personnes, souvent même ; mais je vous assure que loin d’avoir chez eux découvert aucune idée de révolution, je crois qu’ils ne pensent qu’à faire une pure agitation politique dans les limites de la légalité, pour attirer l'attention de l'Angleterre sur la situation du pays.
—Mais, cette société des Fils de la liberté, formée à
Montréal,--n'avez-vous pas lu son adresse du 4 cou-
rant ? C'est un véritable manifeste rebelle ?
KA pi DD ENENS.
J'ai lu -cette adresse Milord ; j'en ai parlé à quelques-uns des signataires que je connais, Ce sont tous des gens de cœur et de courage, qui ns peuvent avoir eu la moindre pensée révolutionnaire en la si-
gnant. Cette adresse, écrite par une personne étran-
gère au pays et dont le nom ne figure pas au nombre des signatures, leur a été présentée dans une réunion et lue à la hâte. Tous ceux qui étaient présents la signèrent parce qu’ils n’y voyaient qu’un appel au peuple pour demauder le redressement des griefs qui y sont énumérés ; et surtout une invitation aux jeuñes Canadiens de Montréal de s'organiser pour résister au Doric Club. Vous ne voyez en effet, que des noms de jeunes gens de 18 à 20 ans sur cette adresse.
—Mais pensez-vous que M. André Ouimet, dub:
dent de cette société, M. George de Boucherville,
secrétaire-correspondant, M. J. L. Beaudry, et les autres principaux, n’ont pas mis la main à la rédaction de ce manifeste ?
—dJe suis à peu près sûr que non; je le leur ai entendu dire à eux-mêmes, et je les crois. L'adresse leur fut lue en anglais et ils la signèrent de confiance, sans avoir trop fait attention à ce qu’elle pouvait comporter d'illégal et de compromettant; comme leur principal but est de s'organiser contre le Doric Club, leur plus grand désir est de le rencontrer, et d’en venir aux mains avec les membres de ce club, qui les menacent par des affiches anonymes. Îls n'attaqueront pas le Doric Club, car ils désirent se tenir dans les bornes de la légalité ; maïs ils les recevront rudement si ces derniers 1#s attaquent, comme ils se ace qu'ils le feront.
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—Vous croyez que les Fils de la liberté n’ont pas d’autres desseins ?
—d’en suis certain. Ils se rassemblent régulière. ment tous les lundis ; jusqu'ici il n’y a rien eu d'illégal dans leurs assemblées ; il n’y a eu aucun trouble, aucun désordre. Laissez-les faire, et vous verrez qu'avant peu la société se dissoudra d’élle-même.
—Mais pourquoi se sont-i's organisés en divisions militaires ?
—Mille pardans, Milord ; on vous a mal renseigné, leur organisation ne comporte nullement des divisions militaires ; ce sont des sections locales, comme la section &u faubourg Québec, du faubourg St, Laurent, St. Antoine, de la ville, afin de pouvoir avoir des assemblées particulières dans chacun de leurs quartiers, sans besoin de convocation générale. Mais tout cela, croyez-lé, est tout autant pour le plaisir de la chose que pour celui qu'ils se promettent de bien rosser le Doric C'ub, s'ils le peuvent. Que voulez-vous que mille ou douze cents Jeunes gens, presque des enfants, fassent sans armes dans ‘une ville comme Montréal, quand même ils auraient des intentions mauvaises, ce qu'ils n’ent pas ?
—(C'est assez mon opinion, reprit Lord Gosford après un instant de réflexion, mais ceux qui me conseillent sont d’une idée différente. Ils considèrent que Papineau tend. à révolutionner le pays ; et ce qui les porte à le croire c'est la conduite de la Chambre d'Assemblée. . J'ai voulu essayer la conciliation, eh ! bien, vous connaissez leur réponse fière et arrogante,
—Ceux qui vous conseillent, Milord, excusez-moi
si je prends la liberté de vous parler franchement...
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—Parlez, parlez, M. de St Luc, j'aime à vous entendre dire ce que vous pensez ; au moins vous, vous
n'êtes pas mû par des sentiments d’hostilité politique
ou de races.
—Milord, c'est justement parceque je suis étranger à tous les sentiments qui, dans ce pays, semblent exciter une partie de la population contre l’autre, que je pense pouvoir juger les choses sans passion. Vous venez de le di‘ Milord, les sentiments d'hostilité, soit d'origine soit ,ulitique ou autres, faussent les idées.
—Ce n’est malheureusement que trop vrai.
—Eh ! bien, Milord, quels sont ceux qui vous entourent, quels sont ceux qui assistent à vos conseils ? Des hommes hostiles aux Canadiens, qui ont intérêt à les calomnier, qui cherchent à les pousser à des actes de résistance qu'ils convertiront ensuite en actes de trahison, afin de les rendre criminels à vos yeux et aux yeux des autorités en Angleterre,
—Vous pensez donc que les Canadiens ne songent point à se révolter, reprit Son Excellence, qui décidément paraissait partager l'opinion contraire.
S'ils songeaient à se révolter, Milord, répondit de St. Luc avec animation, vous verriez des organi-
sations partout ; :!:: achèteraient des armes,:et ils n’en ont pas. J'ai un peu visité les campagnes, avec
ce M. DexRivières dont vous venez de parler; or, nous n'avons ni vu ni entendu rien pût donnet à soupçonner que l'on songeât, le moins du monde, à un soulèvement quelconque. J'ai assisté à quelquesunes des réunions locales des Fils de la liberté, et je n'ai rien entendu de révolutionnaire. Toutes leurs dispositions, tous leurs discours tendaient à préparer
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164 UNE DE PERDVE
quelques bonnes raclées aux membres du Doric Club l: | et aux L. P.S. F4 1h —Mais la Chambre d'Assemblée ? su —I1 m'est tout à fait impossible, Milord, de me for. mer une opinion sur une question d’une aussi haute importance, et dans laquelle Votre Excellence est da bien meilleur jugé que moi, pourvu qu’elle ne juge
que d’après elle-même et non d’après ceux qui l’en-
tourent. Mais veuillez, je vous conjure,ne pas oublier son
une chose, Milord ; c'est que le peuple qui ne voulut tou
pas se joindre aux colonies anglaises révoltées, et qui
préféra rester soumis à la Grande Bretagne ; le peu-
ple qui marcha joyeusement aux frontières en 1812,
et versa son sang à Châteaugay et ailleurs pour dé-
fendre le drapeau anglais, ne doit pas légèrement
être traité de rebelle. Si cette colonie eut été anglaise
en 1775, elle se fut révoltée. Milord, votre esprit et
votre jugement, doivent vous faire apprécier les rai- L’
sons qui m'ont fait parler avec un peu de chaleur {À 8ràv
peut-être, mais avec franchise et avec conviction. qu’el —Merci, M. de St. Luc, je réfléchirai à ce que vous El
venez de me dire. des r Le Procureur:Général Ogden, était venu deman- du N
der au gouverneur un moment d'entretien. Sir Ar- ses d
thur prit le bas de St. Luc, et passa avec lui dans la ail
salle de danse. | Ci
—Le gouverneur est un excellent homme, dit Sir il À | Arthur à St Luc, mais il est faible. S'il était laissé .h | | à lui-même, il donnerait droit à la Chambre d’As semblée. Son entourage d'ici et ses instructions
L d'Angleterre le mettent dans une fausse position, qu'il 8 ‘I LR comprend bien, mais dont iln’a pas l'énergie de æ eg L'. ut tirer, Il m'a dit qu'il allait solliciter:son rappel. |
pe pe C'est un malheur. J'espère néanmoins qu'il n’y aura pas de troubles.
de dit —C'est à souhaiter.
peur Sir Arthur et St, Luc s’arrétèrent pour regarder ce 4 danser un cotillon, cette danse vive et joyeuse, dont e juge | l'entrain et la gaieté les charmèrent. ii l'es L'heure était avancée quand St. Luc retourna à ubtiée son hôtel, heureux de sa soirée, et l'esprit rempli de voulét tout ce qu’il venait de voir et d'entendre, el qui . | Le Len. CHAPITRE XXXVIIL :
| ’ i our dé- | rerment SOLLICITUDES D'UNE MÈRE. ‘ inglaise A Lindisposition de Madame de St. Dizier n'était pas chaleur M grave. La chaleur de la salle et certaines émotions don. qu'elle avait éprouvées en étaier:t la cause. ue vous Elle n’était pas riche ; son époux avait éprouvé des malheurs et subi des pertes avec la Compagnie ‘ k demi du Nord-Ouest. Après avoir réglé ses affaires et payé ee ;
Sir Ar. | ses dettes, il se considéra très-heureux de placer ce po: qui lui restait en une rente viagère de quatre cents
louis, ou seize cents piastres, par année, durant sa vie et celle de sa femme ; la rente diminuant de moitié à la mort de l’un des deux, et s’éteignant à la mort du dernier vivant. Ainsi Madame de St. Dizier n’a- î vait pour vivre depuis la mort de son mari, que la | he modique somme de huit cent piastres par année ; et 1e malgré la plus grande économie, elle ne pouvait is | rien mettre de côté ; encore était-ce bien juste si sa | rene pouvait toujours lui suffire.
, dit Sir it laissé d’As- [ uctions on, qu'il ie de &æ
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Elle aurait bien pu, il est vrai, louer la maison qu'elle occupait, dont elle avait l'usufruit, et'en prendre une plus modeste ; mais elle ne pouvait se résoudre à priver ses chères filles du bonheur qu’elles éprouvaient dans cette demeure, où elles avaient passé tout le temps depuis qu’elle demeurait à Québec. De plus, certaines exigences de société la forçait, dans l'intérêt de ses enfants, de tenir un certain ton. On savait bien qu’elle n'était pas riche, mais elle était si bonne, si charitable, si respectable; ses filles étaient si aimables, si agréables en société, qu’elles étaient invitées partout, sans que l’on s’attendit à ce que Madame de St. Dizier rendit les soirées qui lui étaient données.
Souvent il y avait des petites réunions de jeunes .
persounes chez elle, pour faire de la musique et di chant; et, après s'être bien amusé, peut-être plus amusé qu'à un bal, on se séparait heureux et content, sans qu'il en eut coûté autre chose qu'une grande dépense de gaieté et de chansons. Elle était heureuse du bonheur de ses enfants, quand elle. les voyait s'amuser; mais souvent, et surtout depuis près d’un an, elle éprouvait de grandes inquiétudes sur le sort de ses bien aimées filles. Elle sentait sa santé affaiblir, et l’idée qu'avec elle finirait également la rente qu’elle retirait, et l’usufruit de la maison qu'elle habitait, la rendait bien malheureuse. Ces réflexions, sans doute, lui étaient venues en voyant toule celte jeunesse, appartenant à des familles riches et à laise, et en comparant leur ave: nir aver celui qui attendait ses pauvres enfants, aux: quelle le n’osait pas dire la situation précaire de leur fc ne, A quoi aurait:il servi de les afiliger
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par une si triste perspective ? à quoi aurait servi de flétrir ainsi leurs innocentes joies et les amusements de leur âge, pensait cette tendre mère. Ses enfants eussent elles été plus affectionnées, plus obéissantes, plus empressées à satisfaire les moindres désirs de Jeur mère ? : |
Ces tristes pensées minaient sourdement sa santé, Elle était souvent atteinte de profondes mélancolies, et versait en secret des pleurs amères, qu'elle cherchait à cacher à ses enfants. Mais ses yeux rougis trahissaient ce qu’elle aurait voulu eacher, et afiligeaient ses filles, qui s’en apercevaient mais n’osaient lui en parler, de peur de Flattrister davantage. Cette bonne mère leur disait alors que lorsqu'elle avait ses maux de têtes, les pleurs la soulageaient.
Ce n’est pas que des offres avantageuses n’eussent été faites aux demoiselles St. Dizier ; de brillants partis mêmes s'étaient présentés; mais jusqu'ici Asile n'avait point éprouvé de sentiments profonds ; elle avait bien eu quelques préférences passagères, mais aucun amour sérieux. Hermine disait qu’elle ve voulait pas se marier parcequ'il lui faudrait quitter sa bonne maman et sa chère sœur.
Madame de St. Dizier avait fait donner une bonne éducation à ses enfants, et avait cultivé leurs talents pour la musique et le chant, pour lesquels elles avaient montré, toutes jeunes encore, une disposition remarquable. Elle savait qu’au besoin ces qualités pourraient être une ressource pour ses enfants. Bonne musicienne elle-même, elle savait l'influence de la musique sur le caractère, elle savait aussi. quelles sources d'agrément ces qualités pouvaient procurer pour rendre les soirées agréables en fa.
RADAR
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