SUR LA MONTAGNE
En quittant St. Luc, le Dr. G......, guidé par la jeune femme, se rendit à l'endroit où il devait rencontrer son compagnon ainsi que le Dr. Chénier. Après s'être assuré qu'ils étaient dans la maison, il entra, laissant Henriette dans la voiture pour avoir soin du cheval. :
Au bout d’uhe dizaine de minutes, ils sortirent tous les trois et montèrent en voiture, dans laquelle ils s'arrangèrent, de manière à ce que deux qui s’as sirent dans le fonds ne pouvaient être vus, en se couvrant par-dessus la tête, ce qui toutefois n'était pas nécessaire tant qu’ils ne rencontreraient personne,
La Jüne, qui était dans son dernier quartier, n’était pas encore levée, et, malgré que le ré
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très clair, on ne pouvait guère les distinguer qu'en approchant assez près du sleigh.
Il avait d’abord été question de renvoyer mener Henrieite chez elle ; mais comme il pouvait se faire qu'il leur fallûi sortir de voiture et prendre le bois pour passer la garde qui était au haut de la côte, un veu au-delà du mur de la ferme des prêtres, il fut résolu que dans ce cas Henriette conduirait seule la voiture jusqu'à la Côte des Neiges, à l'endroit où elle avait rencontré celui qui avait répondu au nom de Barsalou.
Ce parti avait été le plüs prudent, car, à peine arrivés au milieu de la montée, ils entendirent parler à la barrière. Ils sortirent de voiture, prirent le bois, à la droite du chemin, et arrivèrent, sans avoir été découverts, peu de temps après Henriette, à la maison où les attendait Barsalou. . :
—Maintenant, ma chère Henriette, lui dit son frère en l’embrassant, je n’ai plus besoin de toi; je vais te faire reconduire, Ne sois plus inquiète, nous sommes sauvés. Adieu, ma bonne sœur, adieu i —Nous vous remercions de tout notre cœur, lui dirent les docteurs Chénier et G...... en lui serrant affectueusement la main, au moment où l'un des garçons de la maison montait à côté d'elle, dans la voiture, pour la reconduire.
Peut-on entrer sans crainte, Joe, dit Chénier 4 l'homme qui avait répondu au nom de Barsalou:
Qui, docteur.
—Ei si la garde venait ?
—]l n'y a aucun danger ; d’abord, Paul veille au: près de la barrière, et nous avertira ; ensuite nous avons ici dix hommes et la garde n'est composée que
7 qu'en
r mener se faire » le bois côte, un es, il fut seule la it où elle | nom de
eine arrit parler à it le bois, avoir été à la maii dit son de toi ; je iète, nous adieu !
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Chénier à rsalou:
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de douze. Nous pouvons leur tenir têle, jusqu’à ce que nous ayons du renfort, s’il était nécessaire.
—C'est bon, entrons, car il fait froid ici, et je veux voir les hommes.
La maison, comme nous le savons, était un peu en dehors du chemin au fond d’une cour. D'un côté de la cour, il y avait une longue remise et, au bout une écurie. Dans la cour on voyait quatre voyages
| de foin, et dix traînes chargées de bois de chauffage ;
les chevaux étaient à l'écurie. La maison était basse,
| assez grande, et bâtie en pièces équarries, le tout
blanchi à la chaux. On entrait dans une salle, au milieu de laquelle $e trouvait un grand poële double en ‘5nte. Auprès du poële, deux hommes, en capots d'étoffe du pays, fumaient leurs pipes ; six à sept autres dormaient sur des robes de bufile. La salle n'était éclairée que par la lueur de la petite porte du poèle, dans lequel un bon feu était constamment
} entretenu par de gros quartiers d'érable, qu'y four- rait de temps en temps l’un des deux fumeurs.
‘Le docteur Chénier et ses compagnôns s’assirent derrière le poële de manière à se trouver placés dans l'obscurité, d’où ils pouvaient voir ceux qui se trouvaient devant la porte du poële ou entreraient dans
| la maison, sans être vus. Ils restèrent quelques ins- | lants jusqu’à ce que leurs yeux fussent accoutumés | à l'obscurité et sans rien dire, examinant ceux qui se
trouvaient dans la salle, c’est-à-dire les deux fumeurs ciceux qui étaient étendus, tout habillés, sur des robes de bufiles.
Après s’être convaincus que tout était bien, et
qu'il n'y avait pas de personnes indiscrètes dans la
296 + UE DE PERDUÉ
salle, le docteur Chénier se tourna vers Barsalou et lui dit:
—-Sais-tu où est Major ?
—QOui; ii est à l'auberge chez MacDonald, à St. Laurent.
—Combien d'hommes avec lui ?
—Dix. Quatre mènent des voyages de foin, et six des voyages de bois de corde.
—Tu en as dix ici ?
—Oui ; ces deux-ci, sept qui dorment, et Paul qui est allé surveiller la garde à la barrière,
—Avec nous trois ça fait vingt-cinq ; est-ce tout ?
— Non, Luc M... est à la cabane à sucre, sur la montagne, avec dix autres.
—S$ais-tu où est la cabane à sucre ?
— Oui, j'en revenais quand vous êtes arrivés.
—C'est bon, tu nous conduiras. La cabane est-elle éloignée du chemin derrière la montagne ?
—Cinq à six arpents dans le bois.
—Avez-vous des armes pour tous les hommes!
Nous aurons besoin de nous en servir, je craips. Nous ne serons que trente six hommes contre, au moins, quatre ving-huit ou dix.
—Malheureusement, nous n’avons pu nous procurer que douze bons pistolets, cinq fusils à deux coups chaque, et des fourches de fer pour le reste des hommes. Nous avons bien encore quelques autres pistolets, mais ils sont trop rouillés.
—C'est égal ; ils serviront.
En ce moment, ils entendirent, en arrière de la maison, le glapissement d’un renard.
—ÆEcoutez, dit Barsalou; c'est Paul qui nous donne un signal. a
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Le glapissement fut répété par deux fois, sans paraître s’approcher davantage.
—C'est votre voiture qui revignt, mais il y a deux personnes dans la voiture, voilà ce qu’il dit. Attendez, je vais sortir, reprit Barsalou, et voir ce que c'est. En attendant vous feriez mieux de passer tous les trois dans l’autre chambre.
Comme Barsalou sortait, la voiture arrivait dans la cour et un des volontaires qui étaient de garde à la barrière, en descendit et se dirigea droit à la maison, tandis que le jeune homme dit à l'oreille de Barsalou qui jettait une couverte sur le dos du cheval : “ Il se doute de quelque chose et veut voir le maitre de ce cheval.”
—Que lui as-tu dit ?
—Que je ne le connaissais pas.
—C'est bon ; vas mettre le cheval à l'écurie, frottesle bien, donne-lui du foin, mais aie soin de ne pas le faire boire ; il a chaud.
—Ne craignez pas; ça c’est la fière bête ! M. Joe.
—Dépêches-toi ; tu rentreras les robes, par la porte de derrière, et tu les mettras dans la chambre Au fond. .
En disant ces mots, il court à la maison, où il entre presqu’en même temps que le volontaire qu’il reconnaît à sa voix pour être un des commis marchands de la rivière du Chesne.
—Il fait bien noir ici, dit le volontaire, en s’approchant du poële et jetant un coup d'œil méfiant dans la salle dont il cherchait à pénétrer l’obscurité.
— Vous êtes, M. P....., je EE lui dit Barsalou. —Oui, et vous?
—On m'appelle Joe !
:. Fes —Joe qui ?
TE —Joe Ladéroute.
FAN —Connais pas ; demeurez-vous ici ?
—Non, je suis de la rivière du Chesne; je vais vendre du foin à Montréal.
—Savez-vous à qui appartient ce cheval qui vient d'arriver ?
Oui, c'est à M. Dumont qui est à Montréal et qui m'a prié de le ramener demain à la rivière du Chesne. ,
—À M. Dumont?
—Qui,
—Mais, ce n’était pas M. Dumont qui était dans là voiture ! quelle était cette dame ?
—C'était pourtant bien lui, continua Barsalou avec aplomb ; la dame je n. la connais pas.
—C'est curieux que je ne l’aie pas reconnue!
Etes-vous bien certain ?
Li —Sans doute, puisqu'il m'a parlé, et m'a demandé ra fi: si je ramènerais son cheval, qu'il vient de me ren-
fe voyer. Mais dites-moi donc, d'où venez-vous, vous! je croyais que vous demeuriez à la rivière du Chesne,.
Je demeure à Montréal maintenant, et suis engagé dans les volontaires. Mais dites-moi à votre tour, on dit qu’il y a du soulèvement à la rivière du Chesne et au grand Brulé ?
—On l’a dit, mais je crois que c’est fini,
— Vous croyez ? mais on dit que le Dr. Chénier est à la tête d’un certain nombre de rebelles, et qu'ils ont formé un camp à la rivière du Chesne ? .
—Or avait parlé d’un camp, mais il n’y apersonne dedans, du moins je n’en ai pas vus quant au |
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u ; quant au “ 1 d'attendre plus longtemps.
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Dr. Chénier, j'ai entendu dire qu'il était malade au lit.
—Malade au lit! mais ila 6t6 vu à Montréal il y cinq à six jours.
—(Ça se peut, je vous dis ce que j'ai entendu dire, voilà tout.
—Vous êtes bien sûr que ce cheval est à M. Dumont ?
—Comme je suis sûr que vous êtes là ; 2st-ce que vous v'udriez l'acheter ? je crois qu'il le vendrait, Vous n’auriez qu’à vous en informer demain, vous trouverez M. Dumont, soit à l'hôtel Rasco, soit chez Séraphino, en face du marché neuf; comme je ne retournerai qu'après avoir vendu mon foin, vous pourrez me le laisser savoir, demain en passant.
Le ton d'assurance avec lequel il parlait parut convaincre M. P... que cet homme disait la vérité ; aussi ne crut-il pas nécessaire de pousser plus loin ses recherches, et retourna au corps de garde ; après avoir
demandé tout bas : Mais quels sont ces hommes qui
dorment sur les robes de bufiles !
—Ce sont des hommes qui vont vendre du bois à la ville ; je ne les connais pas, avait répondu Barsalou sur le même ton, comme s’il eut craint de les réveiller. ;
Après s'être bien assuré que M. P... avait repris la route du corps de garde, il alla avertir le docteur Chénier et ses compagnons.
—Nous ferons bien de partir de suite, dit Chénier ; la lune ne tardera pas à se lever, et quoiqu'elle ne donne pas une grande clarté, il ne serait pas prudent .
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—Je suis de votre opinion, répondit Barsalou ; d'autant plus qu'il serait bon d’avoir une dernière consultation avec Luc M... qui vous attend.
—Ïl faudrait aussi avoir Major.
Il est à St. Laurent chez MacDonald ; il serait dangereux d'y aller cette nuit, mais à la pointe du jour je l’enverrai chercher s’il le faut absolument.
Pendant que le docteur Chénier et ses deux com. pagnons suivent Barsalou, qui les guide à travers la misniagne, nous les précèderons de quelques instants pour voir ce qui se passe dans la cabane à sucre où ils devaient se rendre.
La montagne de Montréal subit à l'ouest, vers le tiers de sa longueur, un affaissement au milieu duquel passe le chemin, qui conduit à la Côte-des-
- Neiges, et, plus loin, à la paroisse St. Laurent. De
chaque côté de ce chemin, la montagne se relève en une pente douce d’un côté, mais abrupte et escarpée de l’autre. Sur le versant nord de la partie de la montagne qui domine la ville, une petite cabane, assez bien construite, servait dans le temps du sucre, à y faire bouillir le sirop que le propriétaire faisait couler des érables de la sucrerie. Dans une large cheminée, un grand chaudron était suspendu à une crémaillière. Une grande table faite de planches brutes, servait au besoin, de lit. Des petites branches de sapin, jetées sur la table, servaient de.matelas. Un grand feu dans la cheminée illuminait vivement l'intérieur de la cabane, sans qu’on put s'en apercevoir du dehors, la porte et les contrevents étant fermés.. Les hautes érables qui entouraient la maison cachaient également la fumée, qui s’échappait de la
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DEUX DE TROUVÉFS. 301
cheminée et se confondait avec les branches à cette heure de la nuit.
Le froid s'étant un peu amolli, les arbres étaient couverts de givre ; la neige criait sous les pieds. Une espèce de vapeur blanche s'élevait sur la plus haut partie de la montagne, en arrière de la cabane, et semblait la couronner comme d’un diadème ; c'était la vapeur d’une source voisine. Au sommet, il y avait une espèce de plateau d’une vingtaine de pas de long sur cinq à six de large. Un homme, que l'on prendrait pour un fantôme, se tient immobile sur cette plateforme, le dos appuyé à un arbre ;'on dirait que cètte vapeur l'enveloppe comme dans un linceul. De temps en temps, cependant, il s’avance au bord du plateau du côté du chemin de la Côtedes-Neiges ; il regarde et écoute ; puis, après en avoir fait autant du côté opposé de la montagne, il retourne à son arbre, où il s'appuie et reprend son immobilité.
De la position où il est, il aperçoit la ville et le corps-de-garde ; à sa droite la Côte-des-Neiges. En arrière il voit la cabane à sucre, qui parait à ses. pieds ; un peu plus loin la route Ste, Catherine ; plus loin l’église St. Laureut ; plus loin encore le pont Lachapelle, qu’il ne peut distinguer, mais vers lequel, de temps en temps, il jette un coup d'œil, comme s’il s'attendait à y voir quelque chose.
En effet, au bout de quelques minutes, quelque chose fixa son attention de son côté ; il croit voir un point lumineux, qui peu à peu s'agrandit, brilla d’un vif éclat, puis s’éteignit. 11 fit entendre un sifflement aigu et prolongé. Puis un instant après il monta dans l'arbre s°.r lequel il était appuyé, attacha au
FAN faite un paquet d’évorces de cèdre et y mit le feu. aa Le cèdre en s'allumant jeta une brillante flamme vu pendant quelques instants ; puis tomba sur la neige EUR au pied de l'arbre, aussitôt que les liens qui l'atta. | chaïent furent brûlés.
L'homme descendit alors au pied de l'arbre. Il écoute ; il vient d’entendre du bruit à côté de la cabane à sucre. Il prend son fusil à deux coups, qu’il avait appuyé sur le tronc de l'arbre, et eu fait jouer Île chien, pour voir si les capsules ne sont pas tombées. Sa main droite fouille dans son capot, pour voir si son couteau de chasse est dans sa gaîne. Puis, quand il s’est assuré que les capsules sont sur les cheminées de son fusil, que son couteau est dans sa gaîne, il fait entendre, mais las, mais faible, le glapissement d’un renard, comme s’il eut ét6 éloigné et dans une autre direction.
I écoute. Le bruit d'une perdrix qui s’envoie frappe son oreille, puis bientôt après il entend le picotement d’un piqué-bois sur un arbre. Ces bruits semblent le satisfaire, car il rejette sur son épaule le fusil qu'il tenait prêt à faire feu, et attend.
Bientôt le bruit d’une branche cassée se fait entendre au pied de la plate-forme, et un homme
PR s'avance avec précaution, tenant son fusil élevé audessus de sa tête. Celui qui est sur la plate-forme en fait autant, puis le remet sur son épaule, et d'une qi voix sourde mais assez élevée pour être enteñdue : pur Qui vient là ?
dre —Un voyageur, répond celui qui s’approchait et qui s'était arrêté. + . Avance, voyageur ; où vas-tu ?
—Je vais sur la montagne.
le feu.
flamme a neige i l'atta-
bre. Il té de la x Coups, t eu fait sont pas »n Capot, ga gaine.
sont sur a est dans faible, le té éloigné
i g'envoie entend le Ces bruits fi épaule le se fait enin homme élevé auplate-forme e, et d'une teñdue :
prochait et >
—Que faire ? |
—Te remplacer ; c’est le chef qui m'envoie. Ton quart est fini. Tu peux descendre, il l’attend ; il vient d'arriver, il est à la cabane.
—Quelle sone ?
—Tu l’apprendras à la cabane ; et toi ?
—Je le dirai au chef; tout. va bien.
Un instant après, celui qui était descendu du sommet de la montagne arrivait à la cabane à sucre à la porte de laquelle se tenait un homme, en tuque bleue de laine, qui lui fit signe d’approcher, et tous
les deux entrèrent. Il salua le docteur Chénier, et
apercevant deux étrangers, qu'il ne connaissait pas, il se passa le pouce de la main gauche sur les lèvres, signifiant qu'il n’osait pas parler devant ces personnes. L —Parle, iui dit Chénier; ce sont des chefs du
Sud ; deux amis qui viennent nous aider. Quelle
sone ?
—$, 0. n. e, réponditil, en prononçant chaque lettre séparément ; S pour le sud, © pour l’ouest, N pour le nord, E pour l’est; c’est bien! voici la sone: J'ai vu Barsalou qui venait à la cabane, parcequ’en sortant à la porte il a agité un tison ardent deux fois au-dessus de sa tête ; ce qui voulait dire qu'il était accompagné de deux personnes. (C'était probablement ces deux chefs, continuet-il, en leur faisant un léger salut de la tête. Peu, d’instants après, j'ai vu cinq volontaires, avec leurs mousquets, les baïonnettes au bout, quitter le corps de garde et se diriger vers la maison que venait de quitter Barsalou, où ils sont entrés. Je nelles en ai pas vus sortir. Voilà pour
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