UNE Y£ PERDUE
Barsalou et Chénier échangèrent un signe rapide.
—J'ai vu, continua-:til, une lueur au pont Lachapelle ; cette lueur s’est agrandie, a briilé, s’est éteinte. C'est W.S...qui est arrivé avec son monde et s'est ‘emparé du pont. De ce côté là tout est bien. Ils savent que nous avons connaissance de leur arrivée ; j'ai fait le s'enal. Voilà pour 0, l’ouest.
C'est bie ., lui dit Chénier, continue.
—J'ai vu la ville enveloppée dans un manteau de fumée blanche, qui plane au-dessus des maisons, et la cache presqu’entièrement. J'ai entendu un bruit sourd, comme les vagues du lac, qui montait jusqu'à moi. Je n’ai pu distinguer ce que c'était, d’abord. Peu à peu cette immense nuage blanc, qui surplombait la ville, s’est empourpré vers le sud, et j'ai cru entendre le tocsin. C'était une incendie, La ville brûle encore. Voilà pour E, l’est.
—Et au Nord ? demanda Chénier.
—Au nord je n’ai rien vu ; pas de Sone, du Nord, tout est tranquille de ce côté 1à.
—Tu as bien rempli ton quart, Maxime ; prends un verre de whisky, tu dois avoir froid ; et couches-toi, tu dois être fatigué. |
—Quel est ce mot là, Sone? demanda le Dr. G..... à Chénier.
—C'est un mot, que nous employons dans le Nord, qui signifie nouvelle, mais que j'aime mieux, parcequ’il est plus expressif dans sa prononciation et jusque dans son épellation.
—ÆEn effet, chaque lettre an mot désigne un des . points cardinaux.
—Ce n'est pas mal: et je vote pour que nous l’adoptions.
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—Mais, nousæmious en servons depuis longtemps dans le nord.
—Raison de plus, pour que nous nous en servions aussi dans le sud.
—Laissons-là les mots, dit Luc M... et parlons de ce que nous allons faire. Voyons : W.S... est arrivé au pont Lachapelle ; c'est bien. Si nous pouvons une fois nous rendre jusque là avec les canons, ils ne pourront plus nous les enlever. Mais no:s ne les avons pas encore. A quelle heure doivent-ils venir, demain matin ?
—ÆEntre sept et huit, répondit Chénier.
—En es-tu sûr ?
—Bien sûr !
—Combien y aura-til de cavaliers pour les accompagner ?
—Quatre seulement.
—Et de canons ?
—Onze canons ; onze caissons ; en tout vingt-deux : voitures : Quatre hommes par voitures, deux à cheval, deux assis sur le siége. En tout, quatre-vingtdouze hommes ; mais il n’y a que les cavaliers qui aient leurs sabres, les autres ne sont point armés.
—Et nous, combien sommes-nous ?
—Quatorze ici, sans compter Barsalou ; dix avec
Jui à la maison ; Major et dix autres à St. Laurent.
—Trente-six ; c'est assez, pourvu qu'il n'y ait pas plus de cavalerie. Maintenant, entendons-nous bien sur ce que l’on doit faire demain ; répète ton plan. Et toi, Barsalou, écoute bien afin que tu le répètes à Major demain matin.
—Voici, dit Chénier ; Il faut que demain matin, ;
vers sept heures, Major et ses hommes amènent leurs
charges de foin et de bois, et prenpent le chemin d'en bas pour se rendre par la route Ste. Catherine au faubourg St. Laurent. Ils s'arrêteront à une quinzaine d’arpents d'ici. Si l'artillerie vient du côté du faubourg St. Laurent, ils la laisseront passer. Aussi. tôt qu’elle sera passée, ils verseront leurs voitures de foin et de bois, de manière à obstruer complètement le chemin, et accoureront avec leurs fourches.
Si, au contraire, l'artillerie vient par la Côtes-des- Neiges, ils verseront leurs voitures aussitôt qu'ils auront reçu le signal, et attaqueront les premières voitures de l'artillerie en même temps que nous. Voilà pour Major. Je lui ai déjà dit ; il faudra que tu le lui répètes demain matin.
—Toi, Barsalou, voici ce que tu as à faire; Tu te tiendras prêt avec tes hommes et les voitures. Aussitôt que tu en auras le signal, tu prendras le même chemin qu’aura pris Major, mais tu t’arrêteras en face d'ici. Comme je suis à peu près certain que l'artillerie viendra par la Côte-des-Neiges, tu la suivras de près aussitôt qu'elle sera passée, et tu t'arrêteras en bas d'ici. Quand tu nous verras engagés, accours avec tes hommes, dont tu laisseras deux avec les voyages de foin, pour qu'ils les mettent en travers du chemin, au cas où quelqu'un des canonniers nous échapperait avant que nous puissions arrêter les chevaux. Je recommande spécialement que l'on ne fasse aucun mal aux canonniers ; sil faut tirer, que l’on tire sur les chevaux. Mais que ça ne soit qu’à la dernière extrémité ; car nous aurons besoin des chevaux. Comprends-tu ?
—Très bien.
—Ce n'est pas tout. Vous détèlerez vos chevaux; ils'ont des traits, n’est-ce pas ?
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chevaux ;
—Oui.
—Et on les ajoutera, deux par deux, à chaque pièce de canon, afin que nous puissions gagner aù galop le pont Lachapelle. Arzrivés là, ils sont à nous ; et qu’alors M. Colborne vienne les chercher, avec ses volontaires !
En ce moment, homme qui était descendu de la montagne et qui, au lieu de se coucher s'était assis au coin de la cheminée pour se réchauffer, saisit le bras du docteur Chénier et lui dit :
—Taisons-nous : j'entends un signal du dehors.
En un clin d'œil, ces hommes hardis et déterminés eurent chacun un couteau de chasse à la main ; ils sortirent sans bruit et passèrent derrière la cabane, tandis que celui qui venait de les prévenir fit quelques pas vers une talle de sapins. Il reconnut Paul, celui
qui avait pris sa place de quart sur le sommet de la
montagne ; il revenait sur ses pas baissé presque jusqu’à terre, et marchait rapidement.
—Qu’y a-til, Paul ? lui dit-il, pourquoi as-tu quitté le plate-forme.
—Cnut! Il y a trois volontaires qui viennent ; ils ont un fanal et suivent les pistes. Je les ai vus sortir de la maison ; deux sont gagnés au corps de garde et les autres ont pris cette direction. Comme je les ai perdus de vue aussitôt qu’ils furent entrés dans le bois, je suis descendu voir où ils vont et ce qu'ils prélendent faire.
Et qu’as-tu vu ?
J'ai vu qu'ils suivaient les pistes de Barsalou ; ils ont leurs mousquets et baïonnettes, et forcent
| Toinon de les éclairer avec le fanal.
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—Sont-ils encore loin, dit Chénier qui, ayant entendu ce que venait de dire Paul, s'était approché | avec tous ceux qui étaient sortis avec lui de la ca- À | bane ? je n’entends rien.
il —Je crois qu'ils s'éloignent.
—Mais s'ils suivent nos traces, ils vont bientôt p:river | —]Ils ne suivent pas vos traces ; ils ont pris un peu plus à gauche .« suivaient la piste que Barsalou à avait faite en allant seul. J'en étais bien content puisque j'ai pu les dérouter.
—Comment cela ?
—J'ai effacé du mieux que j'ai pu, avec une branche, l'empreinte des bottes de Barsalou ; après avoir : jeté quelques branches séches sur la piste à droite, Li j'ai marché, en gagnant vers le corps de garde. Ren. fe | du au chemin, je suis revenu jusqu’à l'endroit où ils avaient pris le bois; là j'ai vu, un peu à gauche, les pistes que vous aviez faites et je les ai suivies jus - qu'ici.
—Penses-tu que Toinon noùs trahisse ?
—Non, non ; il.ne les mènera pas à la cabane à | sucre, soyez tranquilles, s’il peut l'éviter. | —Tu vas remonter sur la montagne, et, ouvres l'œil. Barsalou, tu feras bien de retourner; sois sur tes gardes. Michel va rester en sentinelle dans célle talle de sapin. Si les trois volontaires viennent jusqu’ici, il n’y a pas à dire, il faudra les faire pri sonniers et les garder jusqu’à demain. J'aimerai! mieux que nous n’y fussions pas obligés.
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