‹ Une de perdue, deux de trouvée [microforme]Chapitre 62 sur 72 · PA · texte numérisé non relu

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bec ou s’il devait chercher à découvrir son rival, le provoquer en duel et le tuer. Mais bientôt il rejetait ces moyens comme impraticables et absurdes.

Après avoir passé la plus grande partie de l'aprèsmidi dans sa chambre, n'ayant pas voulu manger au repas du midi, il finit par faire ce raisonnement dont personne ne niera la sagesse: ‘ à des maux sans remède, il n’en faut pas chercher.”

—Non, continua-t-il en se parlant à lui-même, elle ne m'aime pas; c'est clair; sielle m'eut aimé, elle aurait bien pu trouver des raisons pour rompre avec son, amant. Allons, St. Luc, mon ami St. Luc, il ne faut pas se désoler; cette jeune fille est bien belle, bien aimable ; elle est sensible, elle a un cœur géné. reux ; mais ce cœur il appartient À un autre, elle l’a donné et elle ne veut pas mentir à sa parole. Ellea raison, oublie tout cela ; demain ce sera de l’histoire ancienne.

IF sortit se promener dans la rue Notre-Dame, pour rafraîchir ses pensées.

Il rentra à l'hôtel beaucoup Nid calme, et presque résigné ; ; il répondit même en riant à Trim, qui venait le prévenir qu'il était presque temps de se rendre au dîner, que donnait le colonel Whetherall, auquel St, Luc avait promis d'assister.

A sept heures précises, de St Luc entrait chez le colonel. Plusieurs officiers et quelques çitoyens avaient été invités; la plupart se trouvaient déjà réunis dans le salon, et conversaient par groupes. Les dîners du colonel ne brillaient pas par la somptuosité, mais il savait si bien faire les honneurs .de sa table, que l’on pardonnait volontiers à l'absence du luxe que remplaçaient la franche gaieté, le bon vin

et toute absence de cette étiquette bridée qui, touten laissant l'odorat savourer le fumet des viandes, empêche souvent l'estomac de faire raison de l’envieuse estime qu’il porte au contenu des plats.

‘ Pendant le diner, la conversation tomba naturelle- . ment sur les évènements de la journée. Les nouvelles les plus diverses comme les plus exagérées s'étaient répandues dans la ville. Les uns assuraient qu’un grand nombre de patriotes étaient encore cachés dans la montagne ; qu’il y avait eu un combat entre la cavalerie et les patriotes, dont quelques-uns avaient été tués es plusieurs blessés.

Les vins de Xerès et de Champagne avaient échauffé les esprits, et, au dessert, chacun exprimait bru yamment ses opinions sur la situation.

—La rébellion a été étouffée assez facilement au sud du St. Laurent, disaient les uns; mais elle prend des proportions formidables dans le Nord: on dit que dans le comté des Deux-Montagnes seul, il n’y a pds moins de deux mille patriotes sous }ss armes.

—]] 0’ y a pas assez de troupes dans Moi:t"€ 41 pour les réduire, disaient d’autres, et 1 :zénérui oborne hésitera avant d'aller les attaquer.

—Les Canadiens-français sont tous des lâches, dit un officier ; dix mille tuques bleues ne tiendraient pas devant un régiment de soldats.

Cette insulte, si gratuitement et si injustement lancée, causa une vive sensation; aussitôt un des convives, qui était assis à table en face de St, Luc, se leva. C'était un homme de moyenne taille, les cheveux noirs, brun de figure, le front haut, l'œil fler; il portait l'uniforme de capitaine des carabiniers. “#4

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—Colonel, dit-il, quelqu'un ici vient de jeter l’insulte à mes compatriotes ; je suis Canadien-français, je prends l'insulte pour moi, aussi bien que pour ceux de ma race, et je dis que celui qui vient de parler ainsi en a menti. Voici ma carte, continua:t-il, en la jetant sur la table.

Cette carte portait le nom de S, de Bleury.

En un instant tout fut confusion ; presque tous les convives s’étaient levés; tout le monde parlait à la fois. Ce ne fut qu'avec difficulté que le colonel put se faire écouter.

—M. de Bleury, dit-il, je vous prie de vouloir bien ne pas faire attention à une parole aussi inconsidérée que fausse, qui vient d’être prononcée. Vous vou

drez bien m'en croire, moi, à mon âge et dans ma:

position, quand je déclare emphatiquement que les Canadiens-français sont braves et trèsbraves. Ils viennenñt de le faire voir à St. Denis, ainsi qu'à St. Charles, où j'étais présent et où j'ai pu apprécier ce qu'ils auraient fait s'ils avaient eu un chef capable de les commander. M. de Bleury, continua-t.il, vous voudrez bien accepter mes excuses sincères pour la parole qui s’est échappée de la bouche d’une personne qui ne l’eut'certainement pas prononcée si elle n en

‘ été sous l'influence du vin.

—Merci, colonel, répondit M. de Bleury; mais en pareillé circonstance vous ne trouverez pas mauvais que je me retire.

Le lendemain, le colonel, en brave militaire, ne crut pas déroger à sa dignité d'aller personnellement faire des excuses à M. de Bleury pour la conduite inconvenante d'un convive que tous ceux qui restèrent au diner s'étaient avcordés à blâmer,

L'incident n’eut pas d’autres suites, et ainsi fut évitée une de ces rencontres dites d’honneur, mais qui sont également contraires aux lois de l'Eglise et de la raison.

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