‹ Une de perdue, deux de trouvées [microforme]Chapitre 10 sur 78 · LE DOCTEUR LÉON RIVARD · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR LÉON RIVARD

Pendant que les scènes que nous avons racontées dans le chapitre précédent se passaient aux environs de Matance, il se prépatait, à la Nouvelle-Orléans, un complot, dans le but de priver le capitaine Pierre de St. Luc de la succession de feu Alphonse Meunier.

Le No. 7, rue des Bons Enfants, dans la troisième muniCipali:é de la Nouvelle-Orléans, faubourg Marigny, était une maison basse, à un étage, en briques. Des persiennes vertes, aux croisées, étaient constamment fermées. Cette maison se trouvait entourée de jardins qui l'isolaient des maisons voisines. Sur la pôrte d'entrée une : vieille plaque de cuivre jaune portait pour inscription ‘“ Le Docteur Rivard.” La poussière et ies fils d'araignée semblaient avoir été laissés sur les persiennes afin d'en protéger les peintures contre les injures du temps. Un certain air . d’antique négligence NE autour de cette habitation.

En entrant dans cette maison, une espèce d’antichambre servait d'étude à une couple de clercs en médecine, en même temps que de salle d'attente aux nombreux patients qui composaient la clientèle du Dr. Rivard. De l’antichambre on passait dans la salle des consultations, et de cette dernière dans le cabinet du docteur,

De vieux meubles à la Louis XIE, rares el usés, une table quarrée recouverte d’un tapis qui une fois

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fut vert &t dont la couleur tirait actuellement sur celle du tabac, un large fauteuil rembourré en maroquin jadis rouge, quelques papiers épars sur la table, tel était le cabinet où nous devons entrer, pour assis-

ter à la scène qui s'y passa le 28 octobre 1836, trois

jours après la publication du testament dont nous avons parlé dans le premier chapitre de cette histoire. Un homme de cinquante à cinquante-cing ans, mais qui parait en avoir soixante, aux cheveux courts et grisonnants, que recouvre une petite calotte dont l’étoffe se perd sous une épaisse couche graisseuse, ert assis dañs le fauteuil. Les deux coudes appuyés sur sa table et la têle encaissée entre ses deux mains, il semble absorbé dans la lecture d'un document qui se trouve devant lui. Deux bougies jettent leur vive clarté sur le document ; l'espèce d'ombre que ses mains projettent sur sa figure, empêche de distinguer la contraction de ses lèvres et les plis qui sillonnent son front chauve et aplati, fuyant en arrière comme une têteide serpent.

De temps en temps, il regarde à une pendule en bois qui est au fond de son étude, puis il se remet à lire le document que, pour la dixième fois, il a déjà parcouru.

—Il est en règle, s'écrie-t-il à haute voix et se par-

ant à lui-même, il est en règle ! Comment faire ? |

Cinq millions en biens fonds eten belet bon argent! Et le docteur Rivard, car c'était lui, s'était levé, et après avoir parcouru deux à trois fois d’un pas rapide l'étude où il était, s'arrêta devant l'horloge. —Neuf heures trente-cinq minutes ! mais que peut-il donc faire ? Je ne comprends pas ce retard.

Il aurait du être ici à neu* heures précises, Je vais à

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attendre encore dix minutes, et s'il ne vient pas, j'irai voir moi-même où il peut être allé et ce purs peut le. retenir,

Il se mit encore à parcourir son étude à pas longs et rapides, en allant de son fauteuil à l'horloge et de l'horloge au “fauteuil. A chaque tour, il regardait au document et jetait en retournant un coup d'œil impatient sur l'horloge. Enfin n’y pouvant plus tenir, il agita avec violence le cordon d’une clochette, qui se trouvait près du fauteuil et qui communiquait à la cuisine.

Une vieille négresse accourut, s’essuyant les mains à son tablier de coton blanz.

—M. Pluchon n'est-il pas encore strié Marie ? n'est-il venu personne me demander ? :

--Non, mon maître. .

—Marie, tu connais M. Pluchon ?

—Oui, mon maître, j

—ÆEh bien ! aussitôt qu'il viendra, tu le feras entrer. Je ne suis à la maison pour personne autre, entends-tu, Marie ?

—Qui, mon maître.

—Quel temps fait-il ?e :

— li mouillé, à gros lorage ; la pli y tombé comme une soupe. NRA

—C'est bon, Marie, tu vas te mettre sur le perron de la porte et attendre là, jusqu’à ce que M. Pluchon arrive, et tu le feras ehtrer, mais pas d’autres, entends-tu ?

—Mais, mon maître, met y fais le souper pou li, mon la marmite y es au feu, personne pou veillé li.

— Au diable ta marmite ettoi aussi. Va ni . | dis. :

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fu, POUR EN : UNE DE PERDUE

Du, Et la négresse s'en alla en grommelant entre ses que ! © dents :—M6 qué y a donc, le docteur, y fâché contre riel RAA son lorloge, contre le sonpé, contre moué, contre d'ur ou tout l'y monde, gros la tempête y va vinir! Moué pas attrapé les coups, ça sûr, si n'a pas son le soupé ; ei pare

ça sûr aussi y aura pas soupé, car mon la marmite —

va renversé, si personne pou veillé li, et ça sûr per- vou:

sonne pou veillé li, si moué pas là. Sapré mossié : Plic

Plicho ! tem]

Ce n'était pas le temps qui. inquiétait la négresse, E

quoiqu’une pluie froide tombât avec abondance ; le faire

vent soufflait par raffales, la nuit était noire, larue ! dans

déserte et obscure, à peine éclairée à de longs inter- { Riva

valles par des lanternes dont les vitres brisées peau

avaient, dans plus d'un endroit, laissé le vent éteindre les lumières. Quelques lanternes intactes con-

servaient encore cependant leur lumière pâle et lu- ot gubre et luttaient, en se balançant, contre les efforts ji du vent. à W ee

—Sapré M. Plicho! murmurait la négresse, pour-

ï quoi y pas vinir tout suite ? y va été cause mon la f DR ‘marmite va renverser, et mon maître baté moué, si sa moué donné pas li son le soupé, sapré mossié Plicho ! °. La pli y tombe comme tout ; mais ça, c'est égal, — moué pas fondre comme sucre, moué coutumé ! ; tés

Et la vieille Marie, stoïquement assise sur le perron a

de la porte, plongeait de son œil unique à travers l'obscurité de la rue.—Il lui sembla entrevoir dans | —À

la distance une ombre indistincte qui passait sousla JR Conte réflection d’une lanterne. rs Et

.. Qué qu'un vini, ça c'est sûr, murmurg-t-elle. Hi sur le

Et elle se baissa presque jusqu’à terre pour miéux parapl voir A. mesure qu'elle regardait, il lui semblait : de cog

que l'obscurité augmentait ; elle ne distinguait plus rien, mais bientôt elle putentendre les pas précipilés d'un homme qui accourait. Cette fois elle ne s'était pas trompée. Un petit homme, armé d’un immense parapluie de coton, s'arrêta devant la négresse.

—Oh ! c'est vous, mossié Plicho. Encore un peu vous fesez renversé mon la marmite. Entri, mossié ' Plicho, mon maître attendé li depuis tantôt longtemps.

En effet, cet homme, c'était M. Pluchon, qui ans faire attention à ce que lui disait la négresse, entra dans la maison et se rendit jusqu’au cabinet du Dr. Rivard, qu'il trouva dans l'acte de prendre son chapeau et sa canne pour sortir.

— Bonsoir, M. Pluchon.

—Buusoir, docteur.

—Mais qui est-ce qui vous a donc retenu si longtemps ? j'allais justement sortir, pour savoir ce qui

A vous élait arrivé.

—Asseyons-nous d'abord, je n'en puis plus de

M Ne pourriez vous me donner un petit verre de | cognac ? |

—Avec plaisir. Prenez haleine, et racontez-moi ce qu’il y à de nouveau. Avez-vous vu M. Jacques, le greffier de la Cour des Preuves ?

—Atiendez un peu. J'en ai bien d’autres à vous conter. /

Et M Pluchon ayant ôté sa redingote, qu'il plaça sur le dos d’une chaise, après avoir mis son large parapluie dans un coin, se servit un énorme verre

fatigue, je suis tout essoufflé et mouillé jusqu'aux os. !

de sgnse qu'il ayala d'un trait, en More ; 5

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ses petits yeux de furêt la figure inquiète du Dr. Rivard.

—Qu'y a-til donc, mon cher M. Pluchon ?

—Mauvaise nouvelle.

—M. Jacques se douterait-il de quelque chose ?

—Pas le moins du monde. Au‘contraire il m'a pressé ce soir d’accepter son offre et de commencer, dès demain à huit heures du matin, à mettre en ordre toutes les vieilles paperasses qui se trouvent dans les voûtes du greffe de la Cour des Preuves. Après avoir fait semblant de disputer sur le salaire, j'ai fini par accepter.

—Mais tout va pour le mieux ! Ilne vous sera pas difficile d'enlever la petite cassette de maroquin rouge, à clous jaunes. Vous la connaissez bien, n’estce pas ?

-+—Oh ! oui, je la connais bien ; je l’ai encore vue ce matin, quand je suis allé avec M. Jacques dans les voûtes du greffe, sous prétexte d'examiner la besogné que j'aurais à faire. |

—Qu'est-ce qui peut donc vous agiter ainsi? Il n’y avait que M. Jacques à craindre,

—Le navire à trois mâts, le Sauveur, est arrivé !

—Le Sauvéur est arrivé!

—Arrivé ; oui, ce soir à cinq heures ; il est maintevant amarré au quai, au pied de la rue. Conti ! -

—Et le Zéphyr ?

—Le Zéphyr est attendu. d’un jour à l’autre. : Peutêtre cette nuit, peut-être demain. Le capitaine du Sauveur, que je reconnus, par un pur hasard, au café de la bourse St. Louis, m’a dit qu'ils avaient fait route

ensemble depuis Rio jusque par les 23 degrés de latitude nord, où it avait laissé le ZépAyr qui devait |

Dr.

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relacher à Matance, dans l’île de Cuba. C'est la rencontre du capitaine qui m'a retenu si longtemps.

A mesure que M. Pluchon parlait, une pâleur livide envahissait toute la figure maigre et osseuse du Dr. Rivard. Une sueur froide couvrait son front plat et écrasé 11 sut néanmoins contenir son émotion, et se servant un coup de cognac qu’il mêla d’un peu d’eau, il fit signe à M. Pluchon d’en faire autant.

Ces deux hommes gardèrent le silence pendant quelque temps. Tous les deux pensaient; mais leurs pensées étaient bien différentes.

M. Pluchon, lui, pensait que tout était perdu, et que les trente-cinq mille dollars que lui avait promis le Dr. Rivard, en cas de réussite, étaient aussi perdus. Fin, rusé, adroit pour exécuter les ordres qu'un autre lui aurait donnés, il manquait de cette intelligence et de cette énergie qui ne se rebutent de rien, et qui s’aiguillonnent et se développent au contact des difficultés et des obstacles. Sous une figure passablement insignifiante, à lexception de ses yeux de furêt et de son nez pincé, il cachait l'âme la plus noire. Il avait 1eçu une certaine éducation dans un collége et exerçait, par forme, les fonctions de huissier. - D'un caractère profondément dégradé, ilne reculait devant aucune bassesse. D’une sordide avarice, un crime, quelqu'’atroce qu’il fut, ne ai répugnait pas, pourvu qu'il fut bien payé pour le commettre. [Il avait la main toujours prêle, mais il fallait une tête pour la diriger.

Il en était tout autrement du Pr. Léon Rivard. Ce contre-temps l'avait fortement contrarié, mais : müllement découragé. Sa résolution était inébranlable, seulement il voyait ses plans dérangés. D'abord

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