‹ Une de perdue, deux de trouvées [microforme]Chapitre 9 sur 78 · PRE · texte numérisé non relu

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par mer, ils se trouvaient bloqués, et ne pouvaient plus sortir ! Les conjectures de Lafitte et ses prévisions s'étaient cependant vérifiées. Depuis plus de vingt-cinq ans, les pirates allaient et venaient sans

que jusqu'alors on eut pu découvrir leur retraite. On .

s'était longts mps imaginé que le rendez-vous était à l'île de Los Pinos, au sud-ouest de l’île de Cuba, ou bien encore dans les îles et les langues de la baie

de Barataria, à la Louisiane.

Le fameux Lafitte n'existait plus depuis longtemps, inaïis il avait laissé à sa place, avec le titre de géné-

. ral, son lieutenant Antonio Cabrera, qui ne lui cédait

ni en bravoure ni en audace.

Cabrera était le chef et le maître de tous ces pirates, . Deux à trois actes de vigueur lui avaient valu l’obéissance la plus passive de leur part. Il avait reçu dans sa jeunesse une éducation distinguée, et était le fils cadet d’une illustre famille de Cadix. D'un caractère emporté, il avait été obligé de fuir sa patrie, afin d'éviter les rigueurs de la loi pour ün duel dans lequel son adversaire fut tué. Après s'être longtemps caché dans les bois, il s'était joint à une bande de brigands, et enfin avait trouvé dans les vaisseaux de Lafitte le théâtre où il put déployer toute l'énergie de son caractère.

Remarqué par Leftte pour son courage et par les pirates pour son audace, il remplaça bientôt le lieutenant de Lafitte, qui avait été tué en montant à l’abordage d’un navire marchand.

Quand Lafitte abandonna la vie de pirate et ie siège

de ses exploits, Cabrera fut unanimement choisi pour re tous ceux qui avaient partagé ses ame et

présence d'esprit dans les plus désespérées conjonctures. Féroce jusqu’à la frénésie durant le combat, il avait souvent montré après la victoire, de ces élans généreux qui quelquefois caractérisent la vie de certains pirates. Ses coinpagnons l’aimaient pour son impartiale justice ; jamais il ne voulut prendre plus que la part d’un simple matelot, quand il s'était agi de partager le butin pris en coursè. Sévè”s pour la discipline, aucune faute ne trouvait grâce devant lui; d'une rigueur outrée dans le service, il se fit bientôt des ennemis ; mais sa vigneur sut bientôt mettre fin à tous les murmures. Un jour que l’un de ses matelots refusait d'accomplir un ordre qu'il Jui avait donné, il lui creva la poitrine d’un coup de pistolet. Une couple d'exemples de cette nature eurent bientôt convaincu les mécontepts qu'ils avaient trouvé dans Cabrera un attre Lafitte, et tout fut fini.

Quatre vaisseaux étaient mouillés dans l’esterre :. une polacre et une corvette, armées chacune sur le : pont de seize caronades et d’un canon de chasse de gros calibre sur l'avant ; et deux petits sloops, montés chacun de six conons. Leurs coques longues et eflilées, :‘'icées 8. +. ut, leurs grandes voiles et la prodigieuse h:: 41 loss mâture, annouçaient que tous ces alone étaient faits pour la cours bien plus que pour le transport.

Les divers groupes nonchalarament étendus à l'ombre, savouraient le parfum de leurs cigares ; les uns racontaient les aventures de leur jeune âge, les autres dormaient, ceux-ci s'amusaient à boire, ceuxl à des jeux de cartes, de quino et de rouge et noir.

* Cotte vie d'oisive inactivité que les pirates menalapl. ir

dans l'esterre depuis plus d’une semaine, commen. çait À à les ennuyer, 8

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Je voudrais bién savoir si le général prétend nous tenir ici encore bien longtemps, demandait un tout jeune homme encore, à un mulâtre d’une

* taille colossale.

—Piétro, ne t'impatiente pas ; tu en auras bien assez |! Dans dix ou douze jours nous pourrons commencer à nous préparer.

—Quoi ! faut-il attendre encore tout ce temps là ! Ne pourrions-nous pas aller faire une toute petite visite aux environs de la Havane, par exemple, pour voir si nous ne rencontrerians pas sueiques-uns de

nos bons amis messieurs les Anglais ? S'ils ne sont pas

toujours riches en or, ils ont souvent de certaines gentilles petites créatures, comme celle qui est prisonnière dans la case du général, et qui, dépuis une semaine, est assez bête pour se laisser mourir de faim et se dessécher à force de pleurer, plutôt que de...

—Chut ! ne parle pas de la Française; le général en

est fou d'amour, il en est jaloux comme un tigre, et

ce qui me surprend, c’est qu’il me semble, foi d’hon-

nête homme, trembler comme s'il avait peur, quand

il lui parle. ,

—ÆEh bien, parlons d'autre chose, ça vaudra peutêtre mieux en effet. Pourquoi le général n'est-il pas venu nous voir depuis deux jours ? 41 me semble qu'il ne faut pas tant de temps pour aller à Matance ? et sa Française, s’il l’aimait tant. Ah ! c'est vrai j'oubliais, il n’en faut pas parler ! Mais après tout, nom d’un tonnerre, pourquoi n’en parlerais-je pas moi? Qui est-ce qui m'empêchera ici ?

—D'abord la prudence ; en second lieu le respect pour le sexe ; en troisième lieu, et le mulâtre bnteiits

Fu fixement Piétro dans les yeux.

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monté à l'abordage, c'était encore un de tes gens qui

—E#t en troisième lieu. quoi ?

Et en troisième lieu, parce que, entends-tu, je ne veux pas qu'on fasse de réflexions sur la prisonnière, du général. |

Piétro se mordit les lèvres. n ne savait que penser du mulâtre. Etait-ce obéissance et respect pour Cabrera, ou amour pour la Française qui portait le mulâtre à en agir ainsi. Piétro n’aimait pas Cabrera et encore moins le mulâtre ; il eut donné beaucoup pour connaître les motifs de sa conduite en cette. circonstance.

—Mais il me semble, mon cher Burnouf, reprit Piétro après un instant de silence, que le général ne . devrait pas être si particulier sur sa ‘Française ; ; Car . après tout,ce n'est pas lui qui l’a fait prisonnière ! En bon droit et en stricte justice elle doit t’appartenir à toi, Burnouf, car c’est toi avec ta polacre qui. as attaqué l'anglais, et quoique Cabrera soit arrivé avec sa corvette quelques minutes après que tu fus

avait empoigné la Française ; Cabrera n’avait pas le droit de s’en emparer. :

Piétro, en PEORORNRI ces paroles d’un air presque indifférent, n’en avait pas moins suivi avec attention l'expression de la physionomie du mulâtre, dont les épais : sourcils s'étaient contractés à mesure que ve Piétro parlait. À

—Les roches entendent, répondit le mul en. - 4) baissant la voix ; éloignons-nous un peu d'ici

Et le mulâtre et Piétro allèrent à quelque dislance, ce dernier tressaillant involontairement de l'expression féroce du mulâätre,

—Tu penses donc que jai droit à la Française Fa

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—Mäais sans doute. Etnousavonsété tous surpris de voir que tu te soumettais si bonassement à le la end enlever par le général.

* Oui, mais sais-tu que ç’aurait été une lutte à mort, entre le général et moi ?

—Tu às donc eu peur, toi Burnouf ; toi qu'on.

désigne pour notre prochain général, au cas où Antonio Cabrera viendrait à mourir ou à nous abandonner ? :

—Peur,nom d’un cratère ! peur, moi,Jean Burnouf! —Dame, aussi, pourquoi ne l’as-tu pas disputée au général ?

. —Je vais te dire : c'est que je n'étais pas trop sûr. que. j'eusse le droit de mon côté ; car vois-tu, sans l'arrivée opportune de la corvette, la polacre et son :

équipage, et moi par dessus le marché, étions tous flambés. Je craigrais que nos gens ne se déclarassent en faveur du général ; ce qui, sans m'avancer, m’aurait rendu tout au moiis suspect, pour ne pas dire plus; et avec le général il ne fait pas bon de s'y frotter, à moins qu'on ne soit bien sûr de son coup. J'ai mes plans ; je t'en parlerai plus tard. En atten-

dant, il serait à propos d’avoir l'opinion de nos gens.

En ce moment un coup de sifflet se fit entendre sur le roc au-dessus, et se renouvella par trois fois. C'était le signal. de l’arrivée de quelqu'un de la bande. e

Aussitôt une échelle de corde fut hissée par le moyen de palans. Cinq minutes après, un homme, : revêtu d’une blouse grise et couvert d’un large feutre blanc, parut au milieu des pirates, qui s'étaient tous levés pour le recevoir, pet homme c'était Rene

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Allons, més enfants, bonne nouvelle! nous avons assez fainéantisé pendant ces huit derniers jours. En avant, et alerte. Ilya un million de : pesos duros que la providence nous envoie.

—Houzza ! houzza! Vive le général Antonio Cabrera ! crièrent tous d’une voix les pirates, en agitant leurs chapeaux dans les airs:

—]l me fant trois cent hommes. Toi, Burnouf, prends cinquante hommes, que tu embarqueras avec l'équipage de la polacre. Je vais en choisir cinquante que jjouterai à mon équipage, et nous partirons.

Oui, oui, général, répondit Burnouf ; et il s’élança pour exécuter ses ordres.

—Piétro, continua Cabrera, lu vas rester dans l'estèrre ; c'est à toi que je remets le commandement en mon absence, Tu tiendras constamment un homme en sentinelle sur le cap, et les sloops parés à faire voile au premier signal.

—Oui, mon général.

—Attends, j'ai encore quelque chose à te recommander ; et Cabrera se penchant à l'oreille de Piétro lui dit quelque chose qui sembla faire grand plaisir À ce dernier, car sa figure s'épanouit.

—Oui, oui, mon général ; comptez sur moi, je n’y manquerai pas.

—C'est bon. Maintenant, mes enfants, pressez

l'appareil, je vais monter sur le cap pour jeter un dernier coup d'œil et voir si la mer est claire pour sortir, Cabrera en un clin d'œil fui sur le cap, d'où il put voir, à l’est de la langue de terre, le Féphyn qui s'avançait vers la pointe aux Cormorans. Iln'y avait pas de temps à perdre ; eus moins d’une demi-heure le

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Zéphyr l'aurait doublée, ét il eut été imprudent de sortir de l’esterre à la vue d’un vaisseau. Un malheur pouvait faire découvrir la retraite des pirates, qu’il leur importait tant. de tenir cachée.

Cabrera descendit avec précipitation, pour hâter par sa présence et presser l’appareillage.,

Un homme placé en vedette au haut du cap, suivait

les mouvements du Zéphyr et avaitordre d'en donner

avis par des signaux, aussitôt qu'il serait arrivé à la pointe aux Cormorans. k.

Malgré les efforts inouis que firent ces hommes altérés d’or, de sang et de carnage ; malgré l’activité déployée par Cabrera et tous les chefs qui se multipliaient pour presser les opérations, il était évident que le Zéphyr doublerait la pointe avant que les pirates pussent mettre en mer. Il leur fallait touer à travers le chenal la polacre et la corvette. Déjà les vaisseaux étaient prêts ; déjà trois cent hommes forts et robustes, jetés dans une vingtaine de canots et de chaloupes, remorquaient à. leur suite la polacre et la corvelte.

Cabrera, pour une dernière fois, courut au cap pour juger par lui-même du temps qu'il lui restait. D'un coup d'œil il vit qu’il était trop tard. Déjà le Zéphyr, semblable au coursier qui, impatieut du mors qui le retient, agite sa crinière et encense de sa tête en sollicitant les rênes, commençait à plonger dans les vagues plus profondes au milieu desquelles sa

"proue se relevait en secouant les flots d’'écume qui - Pinondaïent.

. —Malédiction ! murmura Cabrera, il est trop tard !

Et cet homme osa maudire la providence de ce . qu’elle ne lui permettait pas d'accomplir un crime !

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—Ronaldo, cria-t1l à l'homme. qui avait été posé en vedette sur le cap, et qui se trouvait à quelques pas de lui, descends vite, avertir nas gens d'arrêter et de demeurer chacun dans la position où il se trouve, la rame au bras. Cours et alerte ! tu remonteras quand je t'en donnerai le signal.

Cabrera, appuyé sur le tronc vermoulu d'un vieux chène, semblait visiblement contrarié. Pendant quelques instants il suivit avec découragement le Zéphyr, qui fuyaittwomme une mouette en courant la bouline.

Tout à coup Cabrera se redressa, détacha sa cravate et l’étendit au vent. : Un sourire de satisfa:tion vint agiter ses lèvres ; son front se dérida. La cravate flotta en s’agitant du côté de Matance.

—Enfn, s'écria Cabrera, enfin, je les tiens, ils ne pourront m’échapper cette fois. Le vent a sauté au nord nord-ouest. Le Zéphyr ne peut poürsuivre sa route sans virer de bord ; et s’il vire de bord, nous pourrons sortir de l'estfrre sans danger. EÆ alors nous verrons. À moi le Zéphyr, à moi le million, à moi la vengeance !

En effet ce qu'avait prévu Cabrera arriva. Le Zéphyr fut obligé de virer de bord et de courir une bordée en s'éloignant en ligne droite de la pointe aux Cormorans. Cabrera suivit encore quelques instants le Zéphyr, et après s'être assuré que la pointe aux Cormorans masquait complètement la sortie de l'esterre à la vue du Zéphyr, il donna à Ronaldo le signal de rerhonter et descendit à la hâte. Arrivé sur la plage, il envoya un de ses gensdire à Burnouf de faire sortir, aussitôt qu'il le pourrait, les deux

vaisseaux de l'esterre, de ne pas l'attendre, qu'il les

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rejoindrait avantqu'ils fussent hors du chenal. Après avoir donné quelques ordres à ceux qui devaient

rester à terre durant son absence, Cabrera se dirigea

rapidement vers sa case, où il n'avait pas mis les pieds’ depuis deux jours. Il ne put réprimer les

battements de son cœur, en approchant de sa de-

meure où la Française était tenue prisonnière. A mesure qu'il approchait, il sentait sa résolution s’affaiblir, son pas se ralentir malgré lui, un léger froncement vint contracter ses sourcils. —Je n'irai pas, se

dit-il à lui-même : à quoi bon ? encore des pleurs,

des pleurs, toujours des pleurs ! Je devrais l’étrangler, et cependant je ne sais ce qu'il y a dans son grand œil noir qui m'étonne, qui me désarme, qui me brûle à travers ses paupières humides. Je ne me connais plus. Cabrera s'émouvoir devant une femme ! Et il s'était arrêté irrésolu.—Non, je u'irai pas ; à la guerre, au feu, à la mort d’abord, et après..….....après nous verrons qui l’emportera de nous deux! Etil s'élança vers un petit canot qui était sur le bord de

l'eau, saisit l’aviron et en peu de temps ileut rejoint

sa corvette qui, ainsi que la polacre, débouquait du chenal tortueux de l'esterre.

Dix minutes après, les deux navires pirates étaient en pleine chasse, et couraient, toutes voiles dehors, à la poursuite du Zéphyr.

Piétro était resté à terre chargé du commandement en l'absence de Cabrera, avec les plus pressantes recommandations de sa part de veiller sur la Fran-

* çaisé, et de lui procurer tout le comfort dont elle

pourrait avoir besoin.

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