‹ Une de perdue, deux de trouvées [microforme]Chapitre 17 sur 78 · CHAPITRE VUL L'ABORDAGE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUL L'ABORDAGE

Le reste des passagers se hâta de suivre Le capitai. ne. Celui-ci vit que dans deux heures, tout au plus, la corvetle les aurait rejoints, ét qu’ii était inutile à lui de songer à réparer les avaries qu’avaient éprouvées les mâtures et les cordages de son navire. Sa figure, de gaie et souriante qu'elle était au déjeuner, était devenue sérieuse et sombre. C'était une bien critique situation que celle dans laquelle il se trou- Y Sa vie qu'il allait risquer, il n’y songea pas un seul instant ; ce n'était pas ce qui l’occupait ; il pensait au sort bien plus effrayant que la mort qui attendait ses deux jeunes passagères, dont l’une était si aimable dans sa gaieté et l’autre si intéressante dans sa timide mélancolie, s1 les pirates parvenaient à s'emparer de son navire. Cet homme si fort eut un instant ur indicible sentiment de crainte ; mais il

sentit instinctivement qu’à ce moment tout le monde avait les yeux sur lui, et il fit violence à l'émotion qui commençait à le dominer.

—Faites venir ici le maître d'équipage ! cria-tl.

En nn instant le maître d'équipage fut auprès de lui.

—Débarrassez-moi le pont äe tous ces bouts de cables, d'épaves, de voiles ; serrez-moi tout ça dans les soutes |

— Oui, oui, mon capitaine.

Et le capitaine, qui venait de donner cet ordre bien plus pour rendre à sa physionomie son expression de calme ordinaire, que pour l’urgence de la chose, se tourua vers Sir Gosford auquel il fit signe de s’approcher.

—Passons ensemble sur le gaillard d'avant, j'ai quelque ehose à vous dire et je n’aimerais pas à être entendu de vos enfants, lui dit tout bas le capilaine.

Et ils passèrent tous les deux à l'avant du navire.

—Sir Gosford, lui dit le capitaine, je n'ai pas be soin de vous le cacher, vous le voyez aussi bien que moi, nous allons bientôt avoir un combat à mort avec cette corvette, qui nous poursuit avec acharnement. Dans deux heures elle nous aura rejoints. Dans deux heures nous serons peut-être forcés d'en venir à l’abordage.

—Et croyez-vous qu’il n'y a pas moyen de l'éviter ? de”

—Oh!tsi mon Zéphyr avait toutes ses voiles, mais n’en parlons pas; s’il les a perdues, L’est galamment au moins! Non, Sir Gosford, je ne crois pas qu'on

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puisse l'éviter. Et ce qui me fait le plus de peine, croyez-moi, c'est d’avoir à bord vos deux intéressantes jeunes filles. Si elles n'étaient pas à bord, ah! morbleu, je ne les aurais pas laissés courir si longtemps, ces pirates, el je leur aurais au moins sauvé la moitié du chemin. Ce n'est pas la première fois que mon bon Zéphyr s'est trouvé bord à bord d’un forban. J'ai un équipage, Sir Gosford, comme vous n'en trouverez peut-être pas un autre semblable. Mais, vous savez, il ne faut qu’un accident, une chose qu'on ne peut prévoir, un rien, pour tourner les chances, et je crains pour vos enfants, seulement pour elles.

— Et si mes enfants n'étaient pas à bord !

—Oh ! alors £e serait bien autre chose. Vous rappelez-vous, il y a dix-huit mois, avoir vu sur tous les Journaux des Etats-Unis la destruction d’un nid de pirates et la prise de trente-cinq forbans qui furent jugés et exécutés à la Nouvelle-Orléans ?

—QOui, je m'en rappelle.

—ÆEh ! bien, ces trente-cinq forbans faisaient partie d'un équipage de soixante-dix, qui montaient un navire de plus grande forcé ue cette corvette qui nous suit à l’arrière ; et c’est mon Zéphyr avec mon équipage qui ont attaqué et pris ces pirates, après avoir tué la plus grande partie de leur monde et avoir vu périr le reste avec leur vaisseau dans les flammes. |

—Et n'aviez-vous pas un plus nombreux équipage ?

— Non, le même nombre, et tous les rnêmes honimes, à l'exception de sept qui furent tués dans combat, et que j'ai remplacés depuis.

—Eh bien, capitaine, voici ce que j'ai à vous dire: je suis le père de l’une de ces jeunes filles et l’autre est sous ma protection, vous sentez que leur vie et leur honneur me sont aussi précieuses que ma propre vie.

—Sir Gosford, vous êtes un noble père, lui dit le capitaine; vous veillerez sur vos filles dans la cabine. :

—Non, capitaine. Je me battrai sur le pont avec vous. :

—Et pourquoi faire ? Ne serez-vous pas bien mieux auprès de vos enfants pour les rassurer et veiller sur elles ? Retournez maintenant’ les trouver et le plus tôt vous pourrez descendre sera le mieux. Surtout donnez-leur à entendre que la corvette est un vaisseau de guerre et non un pirate. |

—Croyez-vous qu'il y ait actuellement quelque danger ?

— Non, pas encore, leurs boulets ne pourrout pas nous atteindre de quelque temps. Allez et je vous dirai encore un mot ävant le combat.

Pendant que le maître d'équipage faisait exécuter les ordres du capitaine, celui-ci, un bras passé par dessus l’étai de misaine, réfiéchissait à la terrible responsabilité qui en ce moment pesait sur lui. Il se figurait jes atrocités que commettraient les pirates sils s'emparaient de son navire, son cœur se serrait dans sa poitrine et il tressaillait involontairement. #Oh! non, se dit-il à lui-même, oh! non, avant que cela arrive, ils me marcheront sur le corps ou je ferai sauter mon vaisseau. On peut mourir avec horneur, cela n'arrive qu'une fois ; mais vivre pour voir nn tel spectaclé, oh ! jamais!” Sa figure s'était ani-

mée, son œil brillait, ses narines se dilataient comme rent

s’il eut respiré le carnage. de |

—Holà! mes enfants, nettoyez-moi ce pont bien des

net, leur dit-il en se retournant vers son équipage ; des,

si ces messieurs veulent nous faire une petite visite, L

qu’on les reçoive au moins proprement ! d'Al

—Et moi, mon maître, interposa Trim en riant de ima

son gros rire de nègre, j'ai envie de leur préparer son

une ratatouille de ma façon accompagnée d’un gom- luti

l bo filé, ce qu’on appelle filé, mais telqu’ils n'ea man- nièr |! gent pas souvent. était | —Brayo ! cria l'équipage. désh | Le capitaine sourit et s’assit sur l'affût d’un des CI | canons du gaillard d'avant. Il ne put s'empècher tous | d’éprouver un sentiment d’orgueilleuse satisfaction vain | de se voir à la tête d’aussi braves marins. En effet, il | suivi aurait été difficile de trouver soixante hommes, y ! sulv

compris Trim, aussi braves, aussi robustes, aussi ac- Non tifs, aussi expérimentés, aussi obéissants. Ilsentait ! cutée qu’il fallait qu'ils mourussent tous, jusqu’au dernier, mais Î | avant que les pirates pussent se dire maîtres du vais- la fi | seau, et que tant qu’il y en aurait un, un seul, celui- jnpb là ferait plutôt sauter le navire que de se rendre. ‘ een Cette idée était bien une consolation sans doute, la pr mais elle n’en était pas moins uae preuve que, dans ! Le l'opinion du capitaine au moins, l'engagement qui se Clar [| préparait allait être acharné, et que les chances |, ler 1 (l ti étaient douteuses.

Quand le pont eut été nettoyé, le capitaine fit dis | » tribuer à chacun les armes suivant son occupation, | h l il fit ouvrir les soutes aux poudres et apporter aux we : â pieds des mâts tout ce qui pouvait servir à l’a’ + | hordage. Les gabiers avec lenrs carabines montè. | >

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rent dans les hunes, les canonniers se rangèrent près de leurs pièces, la mousqueterie se distribua le long des passe-avants ; les grapins, les piques, les grenades, tout fut disposé en son lieu et place.

Les passagers, sans en excepter l’entrépide comte d'Alcantara, étaient dans une inquiétude facile à imaginer ; Sir Gosford seul conservait son calme et son sang-froid habituel. Quant au capitaine, sa résolution était prise, se battre jusqu’à la mort, et à la dernière extrémité faire sauter le navire. Sa résolution était extrême, mais enfin mieux valait la mort que le déshonneur.

Clarisse Gosford était restée sur le pont, examinant tous ces préparatifs de défense et de destruction. En vain son père lui avait conseillé de descendre et de suivre sa jeune amie dans lacabine. Clarisse avait suivi avec une anxieuse curiosité toutes ces dispositions ordonnées avec calme par le capitaine, et exécutées tranquillement, sans confusion, sans bruit, mais promptement, par les gens de l’équipage, dont la figure impassible et sévère ne trahissait pas le moindre signe de crainte, quoiqu'’elle exprimât en même temps la gravité avec laquelle ils considéraient la présente conjoncture.

Le capitaine, qui avait évité de se trouver près de Clarisse, ayant été obligé de se rendre, pour surveiller une manœuvre, sur le gaillard d’arrière, où elle était avec son père, elle alla droit à lui et lui demanda d’un ton ferme :

—M. le capitaine, je sais que nous allons avoir une bataille, vous n’avez pas besoin de me le cacher, je le vois bien ; je n’ai pas peur, ainsi ne craignez pas de me dire la vérité. Croyez-vous que vous ne pourrez éviter l’abordage ? 6

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La question était directe. Il-n’y avait pas moyen d’éluder la réponse. Dire ce qu’il ne pensait pas, pouvait avoir de funestes résultats, au cas où ses plus sérieuses craintes se réaliseraient ; dire ce qu'il pensait, pouvait lui causer un choc dangereux. Le capitaine se trouvait plus embarrassé qu'il ne laurait été, s'il eut eu à repondre à dix brigands qui lui auraient demandé la bourse ou la vie, le pistolet sur la gorge.

—Vous ne répondez pas, capitaine.

—Pardon, mademoiselle, mais je ne sais pas...peutêtre.. voyez-vous...ça dépend.

—Terez, capilaine. je vais vous dire: je vous comprends, c’est assez. Vous croyez qu’un abordage est inévitable, et vous n’osez me le dire. C'est bien bon à vous, Capilalue, mais ne vous inquiétez pas par rapport à moi, j'ai ici de quoi re défendre, et elle lui montra deux peiits pistolets en miniature, damasquinés et montés en bois d’acajou.

—Muis que feriez-vous avec cela, faible et courageuse enfant que vous êtes ? .

—L'unu pour le premier qui osera me toucher ; l’autre pour moï, plutôt que de tomber vivante entre leurs mainsi

—Vous exagérez notre posilion ; quand même nous serions vaincus, ce qui n’est pas encore accompli, nous en serions quitte pour être faits prisonniers de guerre et être relâchés quelque temps après, aussitôt qu'ils auront reconnu que nous sommes

citoyens américains, naviguant sous le pavillon amé-

rivain. % — Mais ce navire n'est donc pas un vaisseau pirate ?

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—Pirate ? mais non; ne voyez-vous! pas le pavillon anglais qui flotte au haut de son mât? C'est un vaisseau de guerre qui mous prénd pour quelqu'ennemi portant de fausses couleurs.

—Oui, c’est vrai; je Vois bien le pavillon anglais. Ainsi vous croyez donc que ce ne sont pas des pirates, comme nous l’a dit le comte d’Alcantara ?

—Le comte? Mais comment peut-il vous avoir dit une semblable folie? A moins qu’il ne soit troublé, il aurait dû voir, comme vous et moi, que c’est un vaisseau de guerre anglais. Demandez à votre père, il vous dira comme moi.

—Holà, Sir Gosford, n'est-ce pas que ce vaisseau porte le pavillon.

—De la Grande Bretagne, répondit Sir Gosford qui venait d'entendre ce que le capitaine avait di'

En ce moment un éclair brilla à Pavant de la corvette, une légère fumée s’éleva à sa proue et une détonation se fit entendre.

—Un soup de canon! dit Clarisse, en tressaillant malgré tous ses efforts pour rester calme.

—Oui, mademoiselle, répondit le capitaine. Le boulet est venu s’ensevelir dans une lame à deux ou trois encablures de nous; vous feriez bien d’aller rejoindre votre amie, qui n’est pas aussi courageuse que vous. Aussi bien j'ai un mot à dire à votre père, qui ira bientôt vous retrouver.

—Sir Gosford, dit-il aussitôt que Clarisse fut partie, voici ce que j'avais à vous dire : mon parti est pris, je n’atiendrai pas que les pirates viennent à l'abor. dage; j'irai, moi, les trouver chez eux. Aussitôt que je verrai la corvette assez près, je virerai de bord sur elle, et ce sera sur le pont de la corvette que se déci-

A rent At OP NE RE (mag d à LA À PAVE

| | f \ Î | 84 UNE DE PERDUE | dera la bataille, Si nous sommes vaincus, vous ne vou: “| me reverrez plus, car je serai mort. Dans ce cas, il capi ne vous restera plus qu’une chose à faire, et ce sera U bien mieux que de tomber aux mains des pirates : bler vous ferez sauter le Zéphyr. Vous connaissez l’écou- de P x tille qui communique à la soute aux poudres; un join tison ou un coup de pistolet, et l’affaire est faite! J'ai qui : confiance toutefois que vous n’en serez pas réduit à nobl || cette extrémité. Je vous connais et je ne crains pas vive Î d’imprudence de votre part. Je vais faire boucher homi || et clouer le grand hublot de la cabine et fermer tou- — Î tes les issues. Il n’y aura que l'escalier à garder, — | “ dans lequel il ne peut descendre qu’un homme à la , l fois. Vous fermerez la porte et je vais vous donner sel | | trois hommes, en outre de mon nègre Trim, sur les- cèrer | __ quels vous pouvez compter comme sur vous-même. —( Je réponds que tant que Trim ne tombera pas, il n'y —( | a pas de danger. fl tiendra son poste jusqu’à la Le mort. D'ailleurs j'aurai moi-même un œil àlaca. ! plus ( 4 bine, et comme la scène sera transportée sur le pont filait | de la corvette, il n’y aura pas de uanger, j'espère. . enflée | —Capitaine, mais n'est-ce pas un grand risque que le Zép | vous faites-là? IL serait, ce me semble, plus prudent : ! capita Ë d'attendre l'ennemi que d'aller chez lui. Il peur vous les vo l préparer quelques embûches. le Zép —C'est vrai; mais cependant comme il ne s'attend | se tin certainement pas à ce que nous l’abordions, il sera canon FE surpris ; et en profitant du premier instant d’étonne- 4 Qu: ment, nous er viendrons peut-être à bout plus facile- pitain | ment. Dans tous les cas telle est ma décision pour 4 dépos: pi le moment, et à moins qu'il ne survienne quelque | tout le chose pour ‘déranger mes plans, je l’aborderai, vigies 4 —Je sens que c’est par rapport à mes enfantsque | les m

vous en êles venu à cette détermination ; merci, capitaine !

Une larme de reconnaissance vint un instant tremibler à la paupière de Sir Gosford ; il pressa la main de Pierre dans les siennes, et le quitta pour aller rejoindre ses enfants, en lui jetant un de ces regards qui veulent dire : “J'ai foi en vous, vous êtes le plus noble et le plus généreux des hommes.” Une amitié vive et profonde venait de se former entre ces deux hommes qu’un simple hasard avait rapprochés.

—Timonier, comment est la barre ?

—Ouest quart nord-ouest, capitaine. Le vent mollit.

—dJetez le loch. |

—Oui, oui, répondirent deux matelots, qui s’élancérent pour jeter le loch à la mer; ils comptèrent.

—Combien de nœuds ?

—Cinq, capitaine.

Le vent avait molli tout d’un coup. Il ne ventait plis que par petites risées inégales, et le vaisseau ne filait plus que cinq nœuds. Les voiles étaient à peine enflées, et par moment battaient sur les mâts quand le Zéphyr revenait, en se soulevant sur la lame. Le capitaine fit border la brigantine et orienter toutes les voiles au plus près. Sous cette nouvelle allure, le Zéphyr faisait autant de route que la corvette ; il se tint ainsi à la même distance, hors de la portée de canon, pendant plus d’une demi-heure.

Quand il ne vénta plus qu’une brise légère, le capitaine donna l’ordre aux gabiers de descendre, fit déposer les armes aux pieds des mâts, et commanda tout le monde à la réparation des manœuvres. Deux vigies furent placées dans les hunes pour surveiller les mouvements de la corvette, Au bout d’une

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