‹ Une de perdue, deux de trouvées [microforme]Chapitre 39 sur 78 · UNE PE PERDUE · texte numérisé non relu

UNE PE PERDUE

et lui-mème,-l'enfant, ne prononça-t-il jamais d'autre nom que celui de Jérôme ?

—Jamais.

—Si fait, interposa ici Jérémie ; pardon, votre honneur, mais j'ai entendu dire à Gaspard le gardien, qu'il croyait que Jérôme, au lieu de montrer des signes de raison, en montrait au contraire de folie, et qu'il disait “ qu'il savait bien son nom et qu'il ue s'appelait pas Jérôme.”

— Allez chercher Gaspard, M. Jérémie, iui dit le juge, si M. Charon n’a pas d’objection.

—Certainement.

‘* Sa mère était Léocadie Mousseau ! ” répétait le juge vivement excité et se promenant de long en large dans le parloir, les deux mairs derrière le dos. “ Léocadie Mousseau...... 1823..., paroisse St. Marun!” Mais c’est étrange ; j'ai connu cette Léocadie Mousseau ; j'ai de vagues souvenirs; mais non, ce n’est pas possible ?....., ce serait extraordinaire !... cependant !.…

Ici le juge fut interrompu dans ses réflexions par l’arrivée de Jérémie accompagré du gardien Gaspard.

—Si vous me le permettez, M. Charon, je désirerais faire quelques questions à M. Gaspard.

—Sans doute, tant qu'il vous plairæ répondit M. Charon en inclinant doucement la tête.

— Vous êtes un des gardiens de l'Hospice, monsieur? dit le juge à Gaspard.

—QOui, monsieur.

—Que connaissez-vous du petit Jérôme ?

—Oh! pas grand chose, si ce n’est que j'ai cru m'apercevoir dernièrement qu’il était plus gai que d'habitude.

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—Preuve, s'écria M. Charon en faisant un signe au juge, preuve que l'enfant revenait à son bon sens, car une des plus grandes marques de sa maladie, c’élait sa taciturnité. Le docteur Rivard avait bien raison.

Et après ? continua le juge, en s'adressant à Gaspard.

— Après, je remarquai que le petit Jérôme se parlait souvent à lui-même, et je lui demandai ce qu’il avait. ‘Oh, rien, dit-il, je sais que je ne m'appelle pas Jérôme et que je vais bientôt aller voir maman à la paroisse St. Martin.”

— I] à Qit ça? s’écria M. Charon.

—Oui, monsieur.

—Après ? dit le juge.

—Je lui demandai comment 1l savait tout ça, et quel était son nom, puisque Jérôme n'était pas le sien.” Je ne vous le dirai pas, car on me traiterait de fou; mais je sais bien que je m'appelle Alphonse Pierre, et que maman se nomme Léocadie Mousseau...” Le pauvre petit, après avoir dit ces mots, se mit à pleurer à chaudes larmes.

—Il a dit tout ça? s’éeria encore M. Charon en faisant un signe significatif à M. le juge ; pauvre petit, il revenait à la raison; de vieux souvenirs surgissaient à sa mémoire, et la pensée de sa mère, pauvre petit malheureux, le faisait pleurer. Que pensez-vous de tout ça, M. le juge ?

—Et après, dit le juge en s'adressant à Gaspard, sans faire attention à la question de M. Charon. :

—Et après, c’est tout, je ne pus plus rien tirer du pelit Jérôme. Je n’en fis pas grand cas dans le moment, et loin de penser que c'était un retour à la

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raison, je pensai que C'était plutôt un signe de folie; jen parlai à M. Jérémie et depuis je n’y ai plus pensé.

—ÆEt c’est tout ce que vous savez, M. si

—Oui, monsieur.

—C'est bien, vous pouvez vous retirer. Je croi M. Charon, que nous ferions bien d'examiner les deux vieux livres attachés d’une ficelle et étiquetés No. 278, dont parlent lesrégistres ; nous y trouverons | peut-être quelque chose, qui pourra encore nous 4 | guider dans nos recherchess

Jérémie alla cherchér les deux bonquins, couverts ! d’une si épaisse couche de poussière qu’on eut dit qu’ils n'avaient pas été touchés depuis vingt ans; 4 l

Jérémie, en soufflant sur la poussière, en fit un tel tourbillon que l’habit de M. Charon en fut tout couvert,

—Allons, M. Jérémie, ne pourriez-vous pas prendre plus de précaution, grommela le chef de l’Hospice, vous aveuglez M. le Juge.

— Pardon, votre honneur, je suis un benet et un maladroit !

Et le pauvre Jérémie, tout confus de sa mésaventure, prit son mouchoir pour en essuyer les bou 4 quins ; après quoi il les présenta au juge, en lui fai: .4 sant un profond salut.

Le juge ne put sempècher de sourire, malgré sa k préoccupation, de la contenance penaude du portier. M 1 prit les livres, ouvrit l’un des volumes, après avoir. ! DE placé l’autre sur une table qui se trouvait près de lui. {1 feuilleta quelque temps et ne trouva rien, 4 pas un nom d’écrit, pas une note, pas une seule écriture. !1 le déposa sur la table d’un air contrarié,

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et ouvrit le second volume à la première page ; rien d'écrit au commencement, rien d’écrit à la fin! la figure du juge témoignait un vif désappointement.

—Je pensais bien, dit M. Charon, que l'on ne découvrirait rien dans ces vieux bouquins ; maître Asselin n'aurait pas manqué de les visiter.

Tout en disant cela, M. Charon avait. les yeux sur le livre que le juge tenait entre ses mains et dont il faisait rapidement passer les feuilles, en laissant couler son pouce sur les tranches usées du volume.

L’œil de M. Charon avait entrevu quelque chose de blanc.

—Ah! M. le juge, arrêtez donc; je crois qu’il y a uu papier.

—Un papier |

Eu effet il y avait un papier, bien sale, tâché de jaune comme s’il eut été trempé dans du jus de tabac.

—Un extrait de naissance ! s'écria le juge. dont la figure s'anima et les yeux brillèrent; voyons : et ils lurent: ‘ Extrait du Régistre des Baptèmes, Ma- “ riages et Sépultures de la paroisse St. Martin, état de “ la Louisiane, pour l'année mil huit cent vingt-trois.”

“Le vingtet-un mai, mil huit cent vingt-trois, “ par nous, prêtre, soussigné, a été baptisé Alphonse “ Pierre, né ce matin, du légitime mariage de Sieur “ Alphonse Meunier, négociant, résidant à la Nou- “ velle-Orléans, et de Léocadie Mousseau, du même “lieu. Le parrain a été Vital Desnoyers et la Mar- “raine Alphonsine Mousseau qui, ainsi que le père “ présent, ont signé avec noûs.

‘(Signé) . ALPHONSE MEUNIER, Vrraz Desnoyens, ALPHONSINE MOUSSEAU.

“ Lequel extrait, nous soussigné, curé desservant “ la dite paroisse St. Martin, cerüfions être conforme “ au régistre original déposé dans les archives de la “éure de la dite paroisse St. Martin. Ce quatre ‘ octobre mil huit cent vingt-trois.”

D. Curaro, Pres. Curé.

Le juge, tout ému et tenant le papier dans ses mains, regardait tour à tour M. Charon, le papier et M. Jérémie.

—C'est étrange, dit-il enfin avec émotion, je vais immédiatement écrire à la paroisse St. Martin pour avoir des renseignements. Il y a quelque chose de mystérieux et de providentiel en ‘out ceci. Un orphelin dont on ignore et la naissancu et les parents, dans un asile de fous, lui l'héritier de la plus brillante fortune de la Nouvelle-Orléans. Et son père, le vénérable Alphonse Meunier, qui croyait son fils . mort ! s

—Est-ce possible ? M. le juge, s'écria M. Charon, tandis que Jérémie, les yeux fixés sur le juge et la bouche béante, semblait stupsfé.

—S$i c’est possible ! mais vous voyez comme moi.

—Ïl y a dans tout cela le doigt de la providence dont les desseins cachés se révèlent parfois pour confondre nos raisonnements. Vous ne sauriez, M. Charon, concevoir la joie que je ressens d’avoir fait celte découverte, et je suis convaincu que le père | Meunier doit se réjouir au ciel de voir que le doc. : teur Rivard, son meilleur ami sur cette terre, a é& : appelé, à son insçu, à servir de père à l'enfant de : celui qui lui avait été si cher en ce monde. A

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—C'est bien vrai ce que vous dites là, M. le juge,

répondit M. Charon.

Les décrets de Dieu sont admirables, car soyez sûr que le docteur Rivard aurait refusé d'accepter la tutelle de Jérôme, s’il eut pu même soupçonner qu'une fortune quelconque devait écheoir. à son pupille, et à bien plus forte raison s’il eut su que la

plus grande fortune de la Louisiane devait lui tom-

ber en partage.

—C'est bien vrai, s’'écrièrent à la fois M. Charon et Jérémie.

—Je ne serais pas surpris que le docteur, en apprenant cette importante découverte, voulûtse démettre de sa tutelle afin de ne pas se charger de l’administration d’une si grande fortune. Il est si délicat, si consciencieux ; il a si peu de présomption, une si grande défiance de ses capacités ; et pourtant il est le seul, dans toute la Nouvelle-Orléans, qué je considère, en conscience, digne et capable de bien administrer une telle succession.

—<C'est bien vrai, dit M. Charon.

—C'est bien vrai, répéta Jérémie.

—Prenez bien soin, M. Charon, de ces livres et de cet extrait, dans deux ou trois jours je pourrai en avoir besoin; surtout je vous recommande de garder le secret sur l’importante découverte que nous

venons de faire, jusqu’à ce qu’il soit temps de tout

faire connaître.

—Nous n’y manqguerons pas, répondirent à la fois M. Charon et Jérémie.

Il serait important, continua le juge, de savoir :

si la femme Coco-Letard vit encore et où elle demeure; elle pourrait peutêtre jeter quelque

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lunière sur une aussi mystérieuse aventure. Faites des perquisitions; je vais, de mon côté, en faire immédiatement et expédier à la hâte un courrier pour la paroisse St. Martin. Adieu, rs et tenez la chose secrète.

Quand le juge fut parti, le chef de l’hospice remonta à sa chambre, et Jérémie s'assit dans un coin du

parloir sur un banc, prit son chapeau qu'il mit à .

terre, s’enfonça la tête entre ses deux mains appuyant ses coudes sur ses genoux, et dans cette posture il essaya de sonder les décrets de la providence.— Mais après une demi-heure d’une profonde méditation, il se leva en poussant un long soupir, prit son chapeau qu'il replaça avec lenteur sur sa tête, et

. avoua franchement ‘ qu’il n’y comprenait rien du

tout.” Le lendemain, quand le doctèur Rivard alla faire sa visite quotidienne à l'hospice, Jérémie ne put s'empêcher de lui dire avec v. 1 air mystérieux : “* Docteur, nous avons eu une grande visite hier, son honneur M. le juge de la Cour des Preuves est venu prendre des informations à l'égard du petit Jérôme, et si vous saviez ce que l'on a trouvé dans deux vieux livres... mais, tenez, c'est un secret et je suis sous silence ! Dans deux ou trois jours vous saurez... Le docteur Rivard, qui d'abord s'était senti tout

bouleversé, avait repris tout son sang-froid, et son.

impassible physionomie ne trahissait aucune émbtion.

—Tant mieux, répondit:il, pourvu que mon cher petit Jérôme puisse y trouver son avantage.

—Vous verrez, vous verrez......A propos 20onpais-

sez-vous une femme du nom de Coco-Letard? M. le.

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DEUX DE TROUVÉES. 185 juge dit qu'il est de toute importance qu'on la découvre.

—Coco-Létard, Coco-Létard, répéta le docteur Rivard, en affectant un air pensif ; maisil me semble avoir connu quelqu'un de ce nom là... Oui, en effet, je me rappelle, une vieille femme ; mais elle est morte il y a trois à quatre ans; je m’en remets bien maintenant, elle est morte du choléra, j'étais son médecin. |

—Ælle est morte ! c’est un malheur... mais puisqu'il en est ainsi, on ne peut rien y faire !

Et le docteur, sans plus faire attention à Jérémie, comme si tout ce que ce dernier lui aurait dit élait de peu d'importance, entra dans lies corridors de l’hospice, alla visiter les salles, et dix minutes après retourna à son logis. \

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