‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 106 sur 207 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

)) Je frémis en entendant Éléonore prononcer ces paroles, dont je ne compris que trop bien la vérité. Mme Déguise se mit à réfléchir. Nous la suppliâmes les mains jointes, de nous servir de mère.

— Mes pauvres enfants, que voulez-vous que je fasse ? Tout ce que je puis, c'est d'écrire à M. de Grandpré et le prier de parler à M. de M***, qui est son ami. Je lui parlerai aussi. Il ne faut pas désespérer tout à fait ; je l'attends demain. Quant à vous, mon cher monsieur Meunier, retournez chez vous au plus tôt. Ne venez pas ici avant que je vous fasse savoir de mes nouvelles ; je vous en ferai parvenir bientôt.

» Les paroles de Madame Déguise nous laissaient encore un espoir ; et quand je ({uittai Éléonore j'étais plus tranquille.

» Je fus un grand mois, sans recevoir aucune nouvelle. J'attendis encore deux semaines ; enfin n'en pouvant plus d'impatience et d'inquiétude, je me rendis à Sorel.

» Éléonore n'était plus chez Mme Déguise ; elle était retournée chez son père. J'appris dans le village qu'il avait résolu de lui faire épouser le docteur G***, jeune médecin de la ville de Montréal, qui l'avait demandée en mariage. Je résolus de voir secrètement Éléonore, et je profitai d'un voyage que son père fit quelques jours après, pour la faire consentir à me suivre dans l'état de Vermont, où un ministre protestant de St-Albans nous maria, sans aucune difficulté. Le surlendemain je la ramenai à Sorel, où son père n'était pas encore revenu.

» J'étais coupable ; je fus la cause de cette faute qui devait avoir pour nous deux de si tristes résultats.

— Pauvre enfant n'ayant point subi la douce influence des conseils d'une mère qu'elle avait perdue dans son bas âge ; n'ayant pour la guider que la volonté d'un père, qui l'aimait et voulait son bien sans doute, mais qui ne savait point parler au cœur de sa fille, elle accepta ma proposition autant peut-être pour échapper au mariage que lui destinait son père, que par amour pour moi.

» Nous étions mariés. Au bout de trois jours il fallut nous séparer ; son père devait arriver dans le cours de la journée.

» Il avait été convenu, entre Éléonore et moi, qu'elle m'écrirait à St- Ours ; et au cas où son père serait inflexible, que j'irais dans les États- Unis, gagner quelqu'argent.

» Le père d'Éléonore fut inflexible, il lui défendit de parler de moi. Elle n'avait pas osé lui déclarer notre mariage. — Ainsi, je me décidai à quitter le pays.

» Trois ans après, au retour d'un long et pénible voyage que je fis, à bord d'un vaisseau baleinier, dans la mer Pacifique, je revins à Boston, le cœur plein de joie et d'espérances. Par mon économie, mon travail, ma persévérance, j'avais réussi à amasser une somme de cinq cents piastres. Oh ! comme je saluai, avec des palpitations d'ivresse et de bonheur, le pavillon anglais qui flottait à l'artimon d'un trois mâts, qui sortait du port de Boston. Je croyais voir un navire venant de Montréal, comme on en voit quelquefois passer à Sorel... Sorel î mon pays, mon Canada, ma terre promise !

» Je ne restai à Boston que le temps nécessaire pour régler mes comptes avec les armateurs ; et dès le lendemain j'étais en route pour le Canada.

» Madame Déguise était morte, laissant une petite rente à ta mère

qui demeurait dans le village de Sorel, en pension chez de braves ouvriers. Son père l'avait chassée de chez lui, quand il apprit son mariage. Tu étais né, mon fils !

» Je restai deux mois à Sorel. Au bout de ce temps je reçus une lettre de l'un des armateurs pour le compte duquel j'avais fait le voyage de la pêche à la baleine. Il m'ofîrait du service comme second, à bord d'un navire qu'il expédierait au Cap de Bonne-Espérance, avec part dans les profits.

» L'offre était avantageuse, j'étais pauvre ; le voyage ne pouvait durer que huit mois, tout au plus ; j'acceptai. Ta mère ne pouvait supporter l'idée de me voir partir. Nous eussions bien voulu faire célébrer notre mariage devant l'église, mais le curé exigeait le consentement de M. de M*** qui s'y refusait obstinément. Il fut donc convenu que nous attendrions l'âge de majorité de ma chère Éléonore et mon retour.

» Hélas ! nous ne devions plus nous revoir

» Les premiers jours de notre voyage furent assez beaux, mais le deuxième jour un vent du nord-nord-est s'éleva avec violence. Nous eûmes une tempête qui dura deux jours. Le navire qui était vieux, faisait eau en plusieurs endroits. Les pompes ne suffisaient pas ; il fallut se décider à quitter le navire. Par malheur il ne restait plus que la petite chaloupe, la grande ayant été enlevée durant la tempête. On tira au sort pour savoir quels seraient les dix qui s'y embarqueraient. Deux de mes camarades et moi furent désignés comme devant rester sur le navire, qui ne pouvait tarder à s'enfoncer.

» Cependant, malgré notre effroyable position, nous ne perdîmes pas courage ni tout espoir. Nous fîmes un petit radeau, que nous avions solidement attaché avec des cordages.

M A peine nous étions-nous éloignés de quelques arpents du navire, que nous le vîmes plonger en avant, puis se relever lentement ; un instant après, le pont, cédant à la pression de l'eau, se rompit avec un bruit sourd, une masse d'eau jaillit comme une trombe, toute la mâture du navire trembla, puis il s'enfonça dans les abîmes pour ne plus reparaître.

» Toute la nuit suivante nous fûmes ballotés au gré des vagues ; notre petite voile blanche suffisait à peine pour nous diriger.

» Vers deux heures de l'après-midi, nous crûmes distinguer un navire dans le lointain. C'en était un en eiîet ; c'était un brick anglais qui faisait route pour Calcutta. Il nous avait aperçus, et nous recueilht à bord.

» Je m'étais rendu utile dans le voyage. Le capitaine me proposa de me charger d'une pacotille qu'il voulait envoyer à Canton. J'achetai à Calcutta plusieurs caisses d'opium. Mon voyage à Canton fut heureux. Je vendis avez profit la pacotille que m'avait confiée le capitaine, ainsi que mon opium. Revenu à Calcutta j'y trouvai mon capitaine auquel je rendis compte de mes transactions. Il fréta une barque qu'il expédia à Manille ; je m'embarquai comme subrécargue, avec un joli assortiment de marchandises que j'avais acheté pour mon compte. Je fus heureux ; et après avoir vendu ce que j'avais emporté, je pris à Manille passage sur un trois-mâts Américain qui retournait à Boston, où j'arrivai, juste dix-huit mois après mon départ.

» Les armateurs, chez lesquels je me rendis en débarquant, me croyaient mort depuis longtemps. Ils n'avaient jamais entendu parler ni de mes

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