‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 107 sur 207 · CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

compagnons laissés sur le navire, ni de moi, depuis notre naufrage.

» Ceux (|ui avaient quitté le navire naufragé dans la chaloupe, furent recueillis par un des vaisseaux de la compagnie des Indes qui retournait en Angleterre ; d'où ils revinrent à Boston rendre compte aux armateurs de ce qui leur était arrivé.

» Ma femme avait appris mon naufrage. La nouvelle s'en répandit à Sorel et dans la paroisse de St-Ours, avec celle de ma mort. Mon pauvre vieux père ne put supporter ce clioc ; il était malade et cette funeste nouvelle hâta sa mort, qui arriva quelques mois après.

» Pendant douze mois, Éléonore fut inconsolable. Elle fit une grave maladie, qui la conduisit à deux doigts de la tombe.

» Son père, profitant des terreurs de la mort, et de l'aiïaissement physique et moral de ma pauvre femme — ah ! c'est la dernière fois que je dois l'appeler ainsi, — lui persuada que notre mariage était nul ; que de continuer dans cet état, c'était un crime, un sacrilège !... Ma bonne et sainte Éléonore je te pardonne !... Tu me croyais mort. Tu oubliais notre mariage !... Pour rentrer dans les bonnes grâces de ton père, tu consentis à prendre pour époux un homme de son choix... Ah ! je sais les pleurs que tes yeux ont versés !... Assez, assez ! n'en parlons plus.

» Pierre, mon bon fils Pierre, tu la reverras... ta mère ».

La lecture du mémoire de M. Meunier, dont nous venons de donner quelques fragments, occupa Pierre de St-Luc une partie de la matinée, et fit une profonde impression sur son esprit. La première partie du mémoire, écrite aux jours de jeunesse de M. Meunier, avait fait place dans la seconde, à des réflexions plus sérieuses et plus solennelles. Cette seconde partie avait été commencée quelque temps après la mort de la seconde femme de M. Meunier, et terminée quelques semaines seulement avant l'époque où commence cette histoire. Nous faisons, pour le présent, grâce au lecteur de cette seconde partie, nous réservant, si les circonstances le requièrent, le droit d'en citer plus tard quelques extraits.

A mesure que Pierre de St-Luc, auquel nous conservons ce nom, avançait dans la lecture du mémoire, il lui avait semblé entendre une voix de l'autre monde, lui parlant par d'au-delà la tombe, et dont les paroles lui arrivaient, après s'être épurées au tamis du linceul mortuaire ; d'abord un peu indistinctes, puis peu à peu plus graves, plus profondes, plus solennelles. Absorbé dans un saint recueillement, son âme avait, si je puis m'exprimer ainsi, spiritualisé les paroles de son père, les dépouillant de tout ce que la plume leur avait empreint de faiblesse humaine, pour n'}^ voir que l'expression d'une pensée divine, qui lui donnait, dans son père, une grande leçon et lui offrait un grand enseignement.

Pierre de St-Luc ne discuta pas les actions de l'homme ; il ne vit qu'un père ! Dans Éléonore de M***, il ne jugea pas la femme... Cette femme, c'était sa mère ! Un fils ne juge pas sa mère !... Ce serait un blasphème !

Son esprit ne s'arrêta pas un seul instant à questionner la sufTisance des motifs qui avaient porté son père à lui cacher sa naissance et son nom : il l'avait voulu ainsi ; cela suffisait. Peut-être quelqu'un pourrait-il être à cet endroit un peu plus difficile que Pierre de St-Luc, et ne pas trouver les raisons du père Meunier suffisantes ; cependant quand on vient à considérer l'extrême jeunesse de Pierre, au moment où M. Meunier le fit

venir à la Nouvelle-Orléans ; quand on considère qu'il aurait fallu dire à cet enfant : « que sa mère était la femme d'un autre », on conviendra peutêtre qu'il pouvait répugner à l'homme d'ouvrir ainsi une plaie si profondément douloureuse. Plus le père tarda à s'ouvrir à son fils plus il lui devint difficile de le faire. Plus tard, M. Meunier contracta un second mariage ; alors il lui devenait impossible d'avouer l'existence d'une première femme, sans s'exposer aux conséquences pénales du crime de bigamie. Ce qu'il avait de mieux à faire, après avoir fait mal, c'était de se taire ; et il se tut.

Pierre de St-Luc, associant dans sa pensée l'image de son père et celle de sa mère, demeura longtemps plongé dans de profondes réflexions ; puis il plia avec soin le mémoire qu'il replaça dans la cassette, d'où il tira les lettres de sa mère. Il les prit dans ses mains ; et après en avoir examiné les cachets, il les baisa avec respect les unes après les autres, et les remit à leur place après les avoir lues.

Il était près de onze heures, quand Pierre de St-Luc se fit servir son déjeuner, qu'il prit sans dire un mot, et sans faire une seule question aux nombreux esclaves de la maison, qui venaient lui apporter, les uns un bouquet de violettes, les autres une corbeille de fruits, ou toute autre chose que ces bons serviteurs croyaient pouvoir lui faire plaisir.

« — Où est Pierrot ? demanda-t-il aussitôt qu'il eut fini son déjeuner. »

— Li l'été couri voir c'te jiment savage, du laquelle tout l'imonde parlé tant ! répondit le vieux Jacques, qui arrivait de la cuisine.

Pierre fit un léger mouvement d'impatience, qu'il réprima presqu'aussitôt.

« — Eh bien, Jacques, tu vas venir avec moi. Et il prit son chapeau et sortit avec le vieil esclave, qui le conduisit à l'endroit du cimetière où avait été enterré M. Meunier «.

Agenouillé sur la tombe de son père, la tête nue et baissée sur sa poitrine, il demeura longtemps dans cette position, sans que les allées et venues continuelles des curieux et des visiteurs le dérangeassent un seul instant de sa profonde rêverie,et de la religieuse offrande que lui dictait sa piété filiale.

Quand il retourna à son logis, il donna l'ordre de dire « qu'il n'était à la maison pour personne » ; se soustrayant ainsi à toutes les visites, qui ne cessèrent de lui arriver tout le reste de la journée. Il était devenu tout d'un coup le héros de la Nouvelle-Orléans ; et c'était à qui irait lui en faire le compfiment. Quelques-uns par amitié, plusieurs par devoir et le plus grand nombre par curiosité, comme toujours.

Il passa une partie de la nuit à écrire à chacun des gérants de ses diverses habitations, de lui envoyer au plus tôt un état des différentes fermes, du nombre et de la conduite des nègres, et du montant de boucauts de sucre et de barils de mélasse disponibles, leur annonçant en même temps sa prochaine visite. Il écrivit aussi à tous les agents et courtiers de feu M. Meunier, les priant de venir le voir au plus tôt pour régler leurs comptes.

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