‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 108 sur 207 · CHAPITRE VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

Sir Arthur, de temps en temps, regardait du côté de la rue Canal, puis reportait, impatienté, ses regards sur sa montre, dont l'aiguille marquait quatre lieures. Deux voitures de louage attendaient devant la porte de l'hôtel St-Charles ; Trim était assis auprès du cocher, et Tom s'étendait complaisamment sur les coussins de l'une d'elles, ayant à côté de lui deux carabines, dont l'une, remarquable par sa longueur et l'épaisseur de son canon, était un présent que le capitaine avait fait à Trim.

« — Enfin ! les voilà, s'écria sir Arthur, en prenant une caisse de pistolets et un superbe fusil à deux coups qu'il déposa dans le cabriolet à deux places, qu'il s'était réservé pour lui et Lauriot. En effet, c'était Lauriot qui arrivait, accompagné de huit hommes de choix, armés de carabines et de pistolets.

— Montez dans ma voiture, M. Lauriot ; placez vos hommes dans cellelà, et partons, dit sir Arthur.

— Allons, vous autres, montez vite ! nous sommes un peu en retard, nous n'avons pas de temps à perdre, cria Lauriot à ses hommes, tout en prenant son siège à côté de sir Arthur.

— En route maintenant et fouette cocher.

Le léger cabriolet de sir Arthur partit au grand trot de son cheval, tandis que la voiture attelée de quatre vigoureux chevaux qui suivait par derrière, ébranlait le pavé sous le poids de ses roues.

La distance qui sépare la Nouvelle-Orléans de Carolton fut bientôt franchie.

» — Qu'allons-nous faire maintenant, M. Lauriot ? lui dit sir Arthur, aussitôt qu'ils eurent renvoyé les voitures.

— D'abord, nous allons acheter des provisions et quelques ustensiles, pendant que quelqu'un ira faire préparer une embarcation, et nous traverserons aussitôt que possible.

— C'est bien, M. Lauriot, vous êtes le chef de l'expédition, et nous suivrons tous vos ordres, répondit sir Arthur. Voici de l'argent pour acheter tout ce qu'il faudra. Je vais aller voir à l'embarcation.

Les emplettes furent bientôt faites, et vingt minutes après, ces douze hommes débarquèrent sur la rive opposée du Mississipi. Jusque-là, les difficultés n'avaient pas été grandes, mais ici elles commençaient. Ils ignoraient la route que pouvait avoir pris Cabrera, quoique tous fussent d'opinion qu'il était probable qu'il avait gagné les prairies. Il pouvait dans ce cas être passé par le bayou Latreille, qui prenait dans les cyprières, à deux lieues plus bas de l'endroit où ils étaient débarqués ; peut-être par le bayou Goglu ; où bien avait-il poussé plus haut, pour prendre le bayou Tigyon, près de la paroisse St-Bernard. Tous ces bayous sortaient des cyprières, qui se trouvaient en arrière de la deuxième ou troisième concession des terres sur le bord du Mississipi. Il était extrêmement difficile de pouvoir trouver la source de ces bayous à travers les bois et les cyprières, à moins de connaître parfaitement les sentiers qui y conduisaient. Lauriot connaissait assez bien le chemin qui menait au bayou Goglu, qui se trouvait presqu'en face de l'endroit où ils étaient débarqués, mais il ne connaissait pas les autres bayous. Ces trois bayous aboutissaient bien tous à la baie Barataria, mais il était de toute nécessité qu'ils sussent au juste, si Cabrera s'était bien embarqué pour les prairies. Il n'était pas impossible qu'il eut monté jusqu'au bayou Lafourche.

Lauriot ayant communiqué ces réflexions à sir Arthur, appela ses gens pour avoir une consultation. La plupart étaient d'avis de se rendre de suite au bayou Goglu, qui n'était pas à plus d'une lieue de là.

» — Et toi, Trim, qu'en penses-tu ? lui demanda sir Arthur.

— Moue pensé, y été mieux de divisiser nous en deux moqués, moqué pou bayou Latreille, moqué pou bayou Goglu. Moue conné bayou Latreille ; moue savé y avé piroques là, et au bayou Goglu itou.

— C'est bon, je crois que tu as raison, Trim, lui dit Lauriot : tu vas aller au bayou Latreille, et si là tu découvres quelque chose, tu viendras nous chercher, car je ne connais pas ces chemins entre les deux bayous. Si tu ne penses pas que Cabrera soit passé par là, tu viendras nous rejoindre avec les hommes qui vont t' accompagner.

Trim, Tom et quatre hommes partirent pour le bayou Latreille. Ils portaient tous à leur ceinture une paire de pistolets, un bowie knife, et une carabine sur l'épaule. Sir Arthur, Lauriot et les autres prirent le sentier qui conduisait au bayou Goglu.

Le soleil était depuis quelque temps descendu sous l'horizon, et les ombres de la nuit commençaient à se répandre sur la campagne. Trim se mit à la tête de son parti, et le conduisit, en suivant la rive du Mississipi, jusqu'à près d'une lieue plus bas que l'endroit où ils avaient débarqué ; de là il prit à travers les champs et alla droit au grand bois. Quand ils arrivèrent au bois, la nuit était tout à fait tombée, et l'obscurité de la forêt était si profonde, qu'ils avaient de la peine à distinguer à deux pieds en avant. Trim s'arrêta un instant, jeta un coup d'œil rapide sur les différents arbres qui bordaient la lisière de la forêt, et satisfait de son examen, il s'enfonça dans le bois. Il n'y avait ni sentier, ni aucune marque qui semblât pouvoir lui indiquer son chemin ; cependant, il marchait avec rapidité, droit en avant, sans dévier à droite ni à gauche. Tom le suivait de près, et les autres étaient obhgés de courir, pour ne pas s'en éloigner. Ils gardaient tous un profond silence. Après une quarantaine de minutes de marche dans la forêt, Trim s'arrêta, prit une allumette chimique, et, la frottant contre la manche de son gilet, l'alluma. Il fit un feu de branches sèches qui, en quelques instants, jeta une assez vive lumière sur les arbres d'alentour,

» — Que veux-tu faire, Trim ? lui demanda Tom.

— Moue voulé trouvé fourche des sentiers, lui répondit Trim à demivoix, en lui faisant en même temps signe de parler moins haut.

Trim, après avoir attentivement examiné le terrain, prit un tison et, éteignant les restes du feu avec son pied, fit signe aux hommes de le suivre. Il marchait en tenant près de terre le bout allumé de son tison. Chacun suivait en silence, sans trop savoir ce que Trim voulait faire. Ils ne tardèrent pas à arriver à un endroit où le sentier qu'ils avaient suivi depuis quelques instants, s'élargissait tout à coup et se trouvait coupé par un autre sentier à angle droit. Trim avançait lentement, examinant attentivement toutes les empreintes de soufiers et de pieds nus, qui se trouvaient encore fraîches sur la terre humide. Après s'être assuré qu'aucune trace récente ne gagnait dans le sentier transversal, il fit signe à Tom de se baisser, pour examiner deux traces de bottes, dont l'une était beaucoup plus large que l'autre, venant du nouveau sentier.

» — - Je vois bien deux traces, mais ce sont celles de deux hommes, il n'y a pas le pied d'une fille là, dit Tom.

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