CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
pas que ce sont des criminels qui se sauvent, plutôt que d'honnêtes personnes qui s'en vont à la chasse ou à la pêche ? Serait-ce même des pirates, ils ne prendraient pas plus de précautions pour se cacher.
Tom, en prononçant ces dernières paroles d'un ton indiiïérent, n'en avait pas moins suivi attentivement sur la physionomie du vieux Laté, dont la ligure était éclairée par le tison allumé que Trim tenait élevé, l'impression de surprise et d'anxiété qu'elles y causèrent.
» — Ma foi, je ne sais ce que vous voulez dire ; croyez-moi si vous voulez, mais je vous jure que je n'ai vu aucun étianger depuis plus d'une semaine ; répondit le vieux Laté avec assez d'aplomb.
— Ne jurez pas, M. Laté, ne jurez pas... Sont-ce là toutes vos embarcations ? je n'en vois que trois, je croyais que vous en aviez quatre ou cinq.
— Qui vous a dit cela ?
— C'est Trim.
— Oui ! j'en avais quatre cet automne, mais j'en ai détruit une qui était trop vieille ; vous en voyez encore les restes là, sur la côte.
Trim s'approcha et dit quelques mots à l'oreille de Tom, et partit en courant, dans la direction du bois, par où ils étaient venus.
Le vieux Laté suivit quelque temps Trim des yeux, mais ne fit aucune question.
» — Vous nous prêterez bien vos embarcations, M. Laté, continua Tom.
— Impossible !
— Comment, impossible ?
— Elles sont toutes engagées. Elles sont louées à des messieurs que j'attends demain.
— Mais nous reviendrons demain.
— Impossible, je vous assure. J'en suis vraiment fâché. Si vous voulez attendre jusqu'après demain matin, vous pourrez en avoir une.
— Il sera trop tard !
— Trop tard ? et pourquoi ? vous ne pensez pas que tous les canards partiront demain ?
— Qu'ils partent ou ne partent pas, j'ai besoin de ces embarcations cette nuit même, vous ne me les refuserez pas, j'espère ; vous ferez votre prix et je vous payerai.
— Je vous ai dit déjà que c'était impossible.
— Oui dà ! Nous verrons... puis élevant la voix de manière à être entendu par les hommes de police qui s'étaient couchés à plat ventre dans l'herbe, «je vous dis que j'ai besoin de ces embarcations et qu'il ne faut » pas que personne les touche avant moi ».
Le vieux Laté ne répondit rien d'abord, il pensa en lui-même aux moyens d'empêcher Tom de s'emparer des embarcations sans user de violence, sentant d'ailleurs qu'il n'était pas en mesure de résister à Tom, dont la taille annonçait une force non commune. Après quelques instants de réflexion, pendant lesquels il avait arrangé ses plans pour priver Tom de l'usage de ses embarcations, il lui dit avec un ton d'assez bonne humeur.
» — Eh bien, monsieur, s'il vous en faut absolument une, nous allons en parler à ma vieille ; et ce qu'elle dira, décidera la question.
— A la bonne heure, M. Laté, j'aime à vous entendre parler raison comme ça.
— Vous voyez bien que ce n'est pas par mauvaise volonté. Si vous
voulez entrer et fumer une pipe auprès du feu, vous pourrez en parler à ma femme. Tenez, emportez cette brochée de dorade, et je vous suis avec le reste.
En ce moment, la marée, qui se faisait sentir jusque là, baissait depuis quelque temps, faisant un courant assez sensible dans le bayou. Tom n'eut pas plutôt tourné le dos pour regagner la cabane, que le vieux Laté poussa à la hâte chacune des embarcations dans le courant, et ne tarda pas à retourner à sa cabane, où il arriva avant que Tom se fut assis auprès d'un bon feu, qui pétillait dans la cheminée.
Quand le vieux Laté entra, sa physionomie dénotait la satisfaction qu'il éprouvait à la réussite de son stratagème.
» — Tiens, ma femme, dit-il, voilà le poisson ; que dis-tu si tu nous en faisais cuire quelques-uns, je me sens de l'appétit ; peut-être aussi que monsieur en mangerait ?
— Pas d'objection, répondit Tom.
— A propos, mais où est allé Trim ?
— Oh ! pas loin, au bayou Goglu. Y a-t-il loin d'ici au bayou Goglu ?
— Pas absolument ; à peu près une demi-lieue, pour celui qui connaît le raccourci. Mais qu'est-il allé faire au bayou Goglu ?
— Chercher mes compagnons ; et si vous n'avez pas d'objection à préparer à souper pour douze personnes, nous serons fort aise de profiter de votre hospitahté,
— Douze ! Mais vous n'allez pas à la chasse, sûrement ?
— Oui, à la chasse ; et à la chasse d'un fameux canard encore » ! Le vieux Laté et la vieille échangèrent un regard rapide.
Pendant que le souper se préparait, Tom fumait tranquillement la pipe, certain que les embarcations étaient en sûreté sous la surveillance de ses hommes ; tandis que de son côté le vieux Laté n'était pas moins sûr que le courant en prendrait soin. Ainsi tous deux restèrent à fumer près de la cheminée.
Trim ne fut pas longtemps à se rendre au bayou Goglu, où sir Arthur attendait, avec ses hommes de police, qu'il vint les rejoindre. Ils n'avaient rien vu, à l'exception d'une vieille cabane en ruine, que son propriétaire avait abandonnée depuis longtemps. Trim leur eut bientôt appris le résultat de la visite au bayou Latreille, vers lequel ils se mirent tous en route à la suite du nègre, qui leur servit de guide.
En arrivant au bayou Latreille, Trim ayant fait remarquer à Lauriot que les hommes, stationnés autour de la cabane du vieux Laté, étaient encore à leur poste, et entendant la voix de Tom qui chantait une chanson de matelot, ils marchèrent tout droit à la porte et entrèrent sans plus de cérémonie.
« — Bonjour le maître et la maîtresse, dit Lauriot, en déposant sa carabine dans un coin auprès de celle de Tom et de Trim ; ce qu'imitèrent ceux qui le suivaient. Ah ! M. Tom, je vois que vous nous avez fait préparer un bon souper ; ce n'est pas à dédaigner, surtout quand on n'a pas mangé depuis midi. A propos, quelles nouvelles depuis que Trim vous a quitté ?
— Ma foi rien, si ce n'est que M. Laté a consenti, après bien des difTicultés, à nous laisser avoir ses embarcations.
— Trim nous a dit que vous aviez découvert une empreinte de souUers