CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
de femme, continua Lauriot ; n'aimeriez-vous pas à l'examiner, sir Artlmr ?
— Oui ! oui ! allons voir.
— Allons, Trim, viens nous éclairer.
Le^vieux Laté, qui craignait que le courant n'eut peut-être pas encore entraîné les pirogues assez loin, s'écria :
» — A table, à table, messieurs, pendant que c'est chaud ! et où sont donc les autres, vous disiez que vous seriez douze ?
— Ils sont à la porte, dit Tom, je vais les appeler.
Tom appela les hommes et ils entrèrent tous pour prendre leur souper.
La vieille profita de l'instant de confusion, que l'entrée des nouveaux venus causa dans la cabane pour s'esquiver.
» — Où allez-vous donc, messieurs, si ce n'est pas indiscret? dit le père Laté ; vous n'allez sûrement pas à la chasse aux canards avec des carabines ; car, je vois que vous en avez tous des carabines !
— Cela vous intéresse-t-il beaucoup, père ? répondit Lauriot, en fixant sur lui ses yeux perçants. Tenez, ne faites pas l'ignorant, vous le savez aussi bien que nous.
— Moi !
— Oui, vous !
— Je vous persuade...
— Vous ne nous persuaderez pas. Vous en savez plus long que vous ne jugez à propos d'en dire. Il y a des pistes tout autour de votre cabane et vous ne les avez pas vues ; elles sont toutes fraîches et vous avez voulu les effacer de devant votre porte ; votre femme a dit qu'il était venu deux hommes et une fille ce matin ; vous lui avez fait les gros yeux, et s'apercevant qu'elle avait fait une bêtise, elle a voulu la réparer par une plus grosse encore. Et cette jeune fille a aussi laissé l'empreinte de son soulier auprès de l'embarcation ; celle-là aussi, vous eussiez bien voulu l'efïacer, mais vous n'en avez pas eu le temps. Tenez, père, soyez franc, dites-nous les choses telles qu'elles sont, si vous ne voulez pas vous faire une vilaine afïaire.
— Comment ! une vilaine afïaire !
— Oui, une vilaine afïaire ! Écoutez : ces deux hommes qui sont venus ce matin sont deux criminels, et la jeune fille est la victime de leur plus criminel enlèvement ! Comprenez-vous maintenant ? Savez-vous que si vous persistez à cacher leur fuite, nous croirons que vous êtes leur complice ; tandis qu'au contraire si vous nous dites la vérité, nous croirons tout naturellement que vous avez été payé pour ne rien dire et que vous l'avez promis, sans savoir qui ils étaient. Entendez-vous ?
Le vieux Laté se sentit dans une mauvaise passe, et il crut qu'il valait mieux pour lui d'avouer, croyant Cabrera hors de danger, que de nier et de passer pour complice.
» — Eh ! bien, dit-il, avec une répugnance marquée, c'est vrai : il est venu ce matin deux messieurs et une jeune femme, qui se sont écartés cette nuit dans le bois. Ils ont acheté une de mes embarcations et m'ont fait promettre de ne pas dire qu'ils étaient venus. Mais je vous assure que je ne savais pas qui ils étaient ; je ne leur ai pas demandé, car ce n'était pas de mes aiïaires.
— Comment était habillée la jeune fille ?
— Je ne sais pas si c'était une fille ou une femme, mais elle avait une robe à raies bleues, un chapeau de paille, avec un voile vert.
— C'est ma fille ! ma Sara ! s'écria sir Arthur. Partons, M. Lauriot.
— A quelle heure sont-ils partis ? continua Lauriot.
— Vers le lever du soleil.
— Quelle espèce d'embarcation ont-ils pris ?
— Mon grand canot, car je n'avais à la côte que ce canot et mon grand esquif.
— Partons ! partons ! répéta sir Arthur. Ils ont bien de l'avance sur nous.
— Mangeons d'abord comme il faut, sir Arthur ; car nous aurons à faire route toute la nuit et une partie de la journée demain, sans manger.
Le reste du repas fut pris en silence ; chacun sentant l'importance de l'avis de Lauriot.
Quand ils eurent pris un bon repas, Lauriot leur dit :
» — Maintenant, mes amis, chargez vos carabines ; mais ayez soin de ne pas mettre de capsules, en cas d'accident.
Pendant que ces hommes chargeaient avec précaution leurs armes à feu, Tom, qui était sorti pour examiner les embarcations, rentra tout effaré en criant : « Les pirogues sont disparues » !
» — Malédiction ! Si vous ne nous dites pas où elles sont, s'écria Lauriot en saisissant le vieux Laté au collet, je vous mène en prison comme comphce de ceux que nous poursuivons.
— Où est la vieille ? où est la vieille ? crièrent plusieurs voix à la fois.
— Oui, c'est elle, la vieille maudite, qui a enlevé les embarcations ! s'écria Tom ; je l'ai vu sortir de la cabane, au moment où nous nous mettions à table.
— Holà ! mes gens, apportez-moi une corde, une ceinture, quelque chose, pour que j'attache cet homme, pendant que nous allons aller à la recherche des pirogues.
Trim avait couru au bayou et ayant trempé sa main dans l'eau du bayou pour s'assurer de la direction du courant, rentra bientôt dans la cabane. Sir Arthur, qui l'avait observé, lui demanda ce qu'il pensait qu'il y eut de mieux à faire :
» — Voici ce que moue penser ; la marée y li baissé, courant très fort, moue croyé piroques gagné par en bas. Moue sûr le vieille femme pas capable pou mené li contre courant ; si vieille femme emmené li, l'été par en bas. Il été bon préné torches allumées et couri le long du bayou, peut-être nous trouvé li.
— Voici ce que vous allez faire, mes gens, cria Lauriot après avoir écouté le rapport de Trim ; armez vos carabines et tirez à fieur d'eau dans la direction du courant ; tirez aussi à travers les joncs le long du bord de l'eau, à demi hauteur d'homme.
Tom et Trim allumèrent à la cheminée deux paquets de lattes de cyprès, et ils s'élancèrent dans la direction du bas du bayou, en agitant leurs torches, qui répandaient une grande lueur sur les eaux et au-dessus des joncs. Au même instant la décharge de sept à huit carabines, vint assurer le vieux Laté que les ordres de Lauriot étaient sérieusement mis à exécution. Comme il ne savait pas au juste, où pouvait se trouver sa femme en ce moment, il eut peur qu'elle ne fut atteinte par les balles si elle était allée.