CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
comme il avait toute raison de le croire, le long du bayou pour amarrer les pirogues au fond de l'étang, formé par l'un des coudes du bayou, et dans lequel un remou entraînait toujours les pirogues, chaque fois que, par accident ou autrement, elles étaient détachées du rivage. Ces réflexions, jointes à la menace de Lauriot de le faire prisonnier, le déterminèrent à découvrir où devaient se trouver les embarcations.
Ajoutons ici néanmoins, afm de ne pas laisser le lecteur sous l'impression que Lauriot aurait voulu exposer ainsi sans raison la vie de la femme du vieux Laté, qui pouvait n'être pas coupable de comphcité, qu'il avait recommandé tout bas à Sir Arthur, de faire tirer en l'air. Le vieux Laté, qui ignorait cette recommandation, avait véritablement cru que le feu était dirigé de manière à frapper toute personne qui pourrait se trouver soit sur les bords du bayou ou dans quelqu'embarcation sur l'eau ; et il était dans de cruelles transes, s'attendant, après la décharge, à quelque tragique événement.
» — Mais vous n'êtes pas sérieux, monsieur, sûrement ! Savez-vous que si vous n'arrêtez pas vos gens, vous vous exposez à tuer ma femme, qui sera peut-être allé voir si elle ne trouverait pas les embarcations que le courant a peut-être détachées du rivage !
— Comment, vieux coquin, vous dites cela comme si vous vouliez me faire croire que vous ignoriez qu'elles fussent ou dussent être mises hors de notre pouvoir ! — Votre empressement à nous faire souper s'explique assez maintenant.
— Véritablement, je ne vous comprends pas, monsieur ; mais, si vous voulez dire à vos gens de ne plus tirer et si vous me relâchez, je vous aiderai à chercher les embarcations.
Lauriot, qui sentait qu'il n'y avait pas à perdre un temps précieux dans une recherche peut-être infructueuse, détacha le vieux Laté, et ayant crié à ses gens de les attendre, il se fit précéder par le pêcheur, qui, après bien des tours et des détours, finit enfin par les mener à l'endroit où les eaux du bayou formaient un assez grand remou avant de se diviser, une partie pour se jeter dans une espèce de petit lac ou d'étang, et l'autre pour reprendre son cours vers la mer.
)) — Je ne serais pas surpris, dit-il enfin, que ce remou aurait entraîné les embarcations dans cet étang.
— Oui ! oui ! cria Trim, qui tenait toujours sa torche allumée au-dessus de sa tête, moue voyé piroques là-bas et vieille femme itou !
En efïet, la vieille, qui savait l'endroit où le courant porterait les embarcations, s'y était rendue et cherchait à les tirer dans les joncs, afin de les cacher aux regards, si les recherches se portaient jusque-là ; mais avant qu'elle eut pu accomplir son dessein, Trim l'avait aperçue.
» — Je vous le disais bien, que je n'aurais pas été surpris que ma vieille serait allé pour les chercher, dit le vieux Laté en affectant un ton et un air satisfaits ; si l'on eut attendu encore quelques minutes, on l'aurait vu arriver à la cabane avec une ou deux des pirogues.
— Vieux canard, lui répondit Lauriot en riant, vous feriez mieux de ne rien dire, car on ne vous croit pas. Les embarcations sont trouvées, c'est le principal.
Quelques instants après, Trim et quelques hommes qui avaient fait le tour de l'étang, arrivaient avec les trois pirogues, au fond desquelles
ils avaient trouvé deux avirons. Ils ne furent pas longtemps à attendre Tom, qui revenait de la cabane, portant d'une main le sac aux vivres et de l'autre une dizaine d'avirons, qu'il avait trouvés près d'une talle de framboisiers à quelques pas de la cabane ; il apportait aussi une large bombe pour bouillir l'eau et quelques écuelles de fer-blanc.
Lauriot, en voyant tout ce que Tom apportait, ne put s'empêcher de rire de sa prévoyance, et s'approchant du vieux Laté, il lui dit en lui frappant amicalement sur l'épaule :
)) — Vous n'avez pas d'objection de nous prêter tout ça, nous vous rapporterons tout, et nous payerons par-dessus le marché.
— Emportez, répondit le vieux, emportez, je ne demande pas de payement.
— A la bonne heure ! C'est parler comme il faut au moins ça.
— Tenez, dit sir Arthur en lui mettant un billet de cinq piastres dans les mains, prenez toujours ceci en attendant.
Deux des pirogues étaient assez grandes pour contenir cinq à six personnes chacune ; la troisième était longue, étroite et très basse des bords, extrêmement légère, ronde par dessous, ce qui la rendait très versante, mais admirablement construite pour la course dans les eaux calmes ; elle aurait pu contenir trois personnes au besoin, quoiqu'il n'y eut que deux sièges.
» — Tom, vous allez embarquer avec Trim dans cette petite pirogue et vous battrez la marche, dit Lauriot ; et vous, sir Arthur, préférezvous embarquer avec moi dans celle-ci, ou bien prendre le commandement de l'autre.
— Je prendrai l'autre.
— Comme vous voudrez.
Aussitôt qu'ils eurent embarqué les provisions et arrangé les armes, de manière à ce qu'elles ne fussent pas exposées à être mouillées, Lauriot prit le gouvernail d'une des pirogues dans laquelle il fit embarquer quatre de ses gens, et les quatre autres se mirent avec sir Arthur. Tom et Trim attendaient que les autres fussent prêts ; Tom était au gouvernail, et Trim à l'avant.
« — Au large ! cria Lauriot.
Les trois embarcations partirent à la fois, Trim prenant les devants, Lauriot à sa suite et sir Arthur par derrière.
Ils nagèrent vigoureusement pendant plusieurs heures, gardant le plus profond silence, sans rien rencontrer qui put fixer leur attention. Vers les trois heures du matin ils débouchèrent dans le lac Barataria. La nuit, sans être très sombre, ne permettait pas néanmoins de distinguer les longues pointes qui s'avançaient dans le lac, et qu'il s'agissait de couper, afin d'éviter le long circuit des baies. Tom cessa de nager pour donner le temps aux autres embarcations d'arriver, afin de se consulter sur ce qu'il y avait de mieux à faire.
» — Qu'est-ce qu'il y a, demanda Lauriot à voix basse, en arrivant tranquillement près de la pirogue où était Tom ? Avez-vous vu quelque chose ?
— Non, répondit Tom ; mais nous ne savons pas si nous devons faire le tour des baies ou bien piquer droit.
— Qu'en pensez-vous, sir Arthur, ferions-nous mieux de traverser ou de côtoyer le bord des joncs ?