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CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

— Je n'en sais rien, qu'en dis-tu, Triin ? Trim regartia le ciel quelques instants.

» — Moue se pas ; nuages caché étoiles, pas sûr si vient vent ; si couri le long du bord, beaucoup temps perdu, beaucoup chemin pour rien. Moue pensé pit-étre il été mieux pour campé ici, dormi un peu, pis mangé un peu, pou partir au jour.

— Crois-tu que nous aurons du vent demain ? demanda Lauriot.

— Se pas, mais cré pas.

— A terre, mes gens ! nous allons toujours fumer un cigare, et nous reposer quelques instants, dit Lauriot, en poussant sa pirogue sur une pointe de sable, que la marée avait laissée à sec. Tout le monde fut bientôt autour d'un bon feu que Trim alluma.

— Tu fais trop de feu, Trim, lui dit un des hommes, ça jettera une trop grande flamme.

— Que ça fait. Vous chaufTé li mieux, y a pas danger pour flamme été voyée ; la pointe caché li.

Après avoir fumé quelque temps, plusieurs se disposèrent pour dormir ; et Lauriot, après avoir nommé les hommes qui devaient faire la sentinelle et se relever d'heure en heure avec ordre de réveiller tout le monde à la première lueur de l'aurore, alla se jeter dans une des pirogues pour se livrer au sommeil, dont il commençait à sentir le besoin.

Le silence de la nuit n'était interrompu que par le ronflement sonore des dormeurs, entre lesquels se distinguait principalement le gros Tom qui, étendu sur le dos les pieds vers le feu, avait été un des premiers à profiter de l'occasion. De temps en temps, on entendait bien le bruit que faisait quelque caïman en plongeant ! parfois, le croassement de quelque wawaron solitaire venait ajouter son puissant accompagnement à l'harmonieuse mélodie des ronfleurs.

Le temps du sommeil s'était écoulé avec rapidité, et Trim avait été éveillé pour faire sentinelle durant la dernière heure. Il avait commencé par jeter quelque bois sec sur le feu pour l'attiser, afin de réchauffer ses membres que le sommeil et la fraîcheur humide de l'atmosphère avaient engourdis. Après s'être chauffé quelque temps, il alla se laver la tête et la figure et revint s'asseoir auprès du feu. Il tira de la poche de sa vareuse une vieille pipe culottée et une torquette de tabac de la Virginie. Après avoir haché son tabac avec précaution et l'avoir frotté dans ses mains, il en chargea sa pipe, avec une satisfaction qui se peignait dans son gros œil blanc, qu'il clignait, et sur ses lèvres qui souriaient. Il piqua un tison avec la pointe de son couteau et alluma sa pipe, s'enveloppant littéralement dans un nuage de fumée.

» — Ah ! il été bon fumer son petit la pipe, quand il été froid comme à c't'heure ! dit-il, en tisonnant le feu ; se pas si l'été plus froid qu'ça au Cana, Cana, Canda, se pas comment il appelé c'pays y où mon maître y va l'allé, y dise moue y va gelé ! se pas si moue va gelé, mais se ben moue y va l'allé avec mon piti maître.

Trim, tout en tirant d'immenses bouffées de sa pipe, se préoccupait vivement du voyage que son maître lui avait dit qu'il devait faire au Canada ; et ce qui l'occupait par dessus toute chose c'était de savoir jusqu'à quel point il y faisait froid. Soit que le sujet qui occupait son esprit lui fit vraiment croire qu'il se trouvait actuellement au milieu des glaces,

OU que le temps fut réellement assez froid, toujours est-il qu'il était assis presque dans le feu, dans lequel il avait jeté une énorme quantité de bois sec. Le feu devint bientôt si intense que Tom, dont les pieds nus se trouvaient près du brasier, commença à en sentir l'influence. Son ronflement avait cessé, il se frotta les pieds les uns sur les autres, sans toutefois se réveiller. L'action trop directe de la chaleur sur la plante de ses pieds le réveilla bientôt néanmoins.

» — Quelle est cette f... bête, qui veut nous rôtir tout en vie, avec ce feu d'enfer là ? grommela-t-il en se mettant sur son séant. Tiens, Trim, c'est toi, je ne te croyais pas si bête !

— A ti trop chaud ?

— Belle demande ! quand il nous brûle les pieds ! Tu feras bien mieux de faire bouillir l'eau pour le café, quand on se lèvera ; car je pense qu'il va bientôt faire jour. En attendant, je vais encore continuer mon somme.

Et il alla se coucher un peu plus loin du feu.

Trim ne s'était nullement formalisé de l'apostrophe de Tom ; au contraire il s'était mis à rire à l'idée que son ami avait eu trop chaud, tandis que lui avait froid. Il mit le canard au feu, et aussitôt que l'eau eut bouilli, il prépara le café dans une espèce de chaudière de ferblanc. Après avoir arrangé les provisions, il crut qu'il était temps de réveiller les gens, s'ils voulaient être prêts à partir au point du jour.

Ils furent bientôt tous sur pieds, et ayant pris un bon repas et après avoir allumé leurs cigares, ils se rembarquèrent tous dans l'ordre qu'ils avaient suivi la veille.

Le jour était assez avancé pour permettre à Trim de distinguer les différentes pointes qu'il devait couper, pour éviter les nombreuses dentelures du lac. Ils nagèrent ainsi toute la journée, sans avoir rien rencontré, qui put leur donner aucun indice du passage de Cabrera ; ne s'arrêtant que pour manger à la hâte un peu de provisions et boire le café, cette indispensable hqueur de tout repas à la Louisiane.

A mesure que le soleil baissait dans l'occident, Lauriot devenait de plus en plus pensif. Ils avaient déjà marché presqu'un jour et une nuit et il n'y avait pas encore de signes qu'ils approchassent de la baie Barataria, du fond de laquelle il y avait au moins une trentaine de milles avant d'arriver à la Grande- Ile, où il était probable que Cabrera s'était rendu. De temps en temps, Lauriot secouait la tête, d'un air de désappointement. Trim et Tom gardaient toujours leur distance, à cinq ou six arpents en avant, poursuivant leur route tout droit sans être arrêtés un seul instant par les nombreux bayous perdus, qui se croisaient en tous sens. Seulement, quand un bayou un peu large croisait leur route, Trim, sans cesser de nager, jetait un coup d'œil rapide sur la pointe que formait leur embranchement, pour voir s'il n'y apercevrait pas quelques signes de débarquement, puis ayant plongé sa main à l'eau pour mesurer la rapidité du courant et s'assurer de la direction de la plus grande masse d'eau, il se mettait à nager avec une nouvelle vigueur.

Tom ne faisait jamais de question à Trim, tant il était assuré de sa parfaite connaissance des prairies ; mais Lauriot, qui n'avait pas une confiance aussi grande en Trim, commanda à ses gens de modérer un peu pour donner le temps à la pirogue de sir Arthur d'arriver.

« — Que pensez-vous de Trim, sir Arthur, lui dit-il quand son embarca-

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