‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 114 sur 207 · CHAPITRE VINGT-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-HUITIÈME

tion arriva à côté de la sienne ; je commence à craindre qu'il n'ait manqué la route.

— Quant à la route, je ne puis rien en dire, mais je ne crois pas que Trim se trompe ; s'il n'était pas sûr, il nous l'aurait dit, et se serait arrêté pour vous consulter. D'ailleurs le capitaine de St-Luc m'a dit que je pouvais me reposer entièrement sur Trim pour les prairies.

— C'est bien bon tout ça, répondit Lauriot, mais regardez le soleil, il n'a pas plus qu'une demi-heure de haut, et nous ne sommes pas encore arrivés à la baie. Savez-vous que de la baie à la Grande Ile il y a près d'une trentaine de milles. Nous ne pouvons pas y arriver avant demain au grand jour.

— Ce serait un grand malheur, sans doute ; car pour bien faire il aurait fallu arriver de nuit, avant la nuit même s'il eut été possible... Mais regardez donc, il me semble qu'ils ont fait un signal.

Trim en effet agitait son aviron de droite à gauche au-dessus de sa tête, tandis que Tom dirigeait à grands coups de pagaie sa pirogue, qui bientôt disparut dans les grands joncs qui bordaient le bayou.

» — Vite, vite. Sir Arthur, allez vous cacher de ce côté-là, tandis que je vais enfoncer ma pirogue dans les joncs de ce côté-ci ».

Ils eurent à peine le temps de se mettre à l'abri des joncs, qu'ils entendirent distinctement le bruit cadencé des rames sur les tolets d'un esquif, qui ne tarda pas à détourner le coude que faisait le bayou, à quelques arpents au-delà de l'endroit où Tom s'était caché. Il y avait cinq personnes dans cet esquif, en chemise de coton blanc, qui chantaient les mots d'une chanson, alors assez en vogue :

Nous n'irons plus ensemble Voir l'Equateur en feu, Mexique où le sol tremble.

Et l'Espagne au ciel bleu.

Ils passèrent sans apercevoir la pirogue de Tom ; quand ils eurent avancé encore deux à trois arpents, Lauriot, qui avait donné à ses gens l'ordre de se tenir prêts, fit signe à Sir Arthur de le suivre, et il poussa droit au devant de l'esquif, qu'ils approchèrent chacun de leur côté. L'œil exercé du chef de police n'eut pas de difficulté à reconnaître à leur costume et à leur physionomie ouverte et joyeuse, que c'était des jeunes gens qui revenaient d'une partie de chasse et de pêche. Ils avaient tous des fusils de chasse à deux coups, avec leurs poires à poudre et leurs sacs à plomb ; d'ailleurs la quantité de canards et de gibiers de toutes sortes dont leur esquif était rempli, annonçait assez qu'ils revenaient de la chasse et d'une assez heureuse chasse encore.

« — Holà ! mes amis, cria l'un d'eux, d'un ton jovial, prenez donc garde ; on dirait que vous voulez nous prendre à l'abordage. Est-ce que par hasard nous aurions l'air de pirates d'eau douce ?

— Non, pas tout à fait, messieurs, répondit Lauriot en riant ; mais nous voudrions savoir si nous avons encore loin pour arriver à la baie Barataria, et combien de lieues de là à la Grande Ile ?

— La baie ? mais vous l'avez laissée à votre gauche, il y a longtemps. Quant à la Grande Ile vous arrivez ; avancez encore sept à huit arpents, et, quand vous aurez détourné la pointe où vous nous avez vus là-bas, vous aurez droit devant vous la Grande Ile, à trois milles au large.

— Quoi ! si près, s'écria Lauriot.

— Mais oui ! est-ce que vous ne connaissez pas la route ? et où allez-vous donc, si la question n'est pas indiscrète ?

— A la Grande Ile.

— Dans ce cas, adieu et bonne santé ! nous aimons mieux que vous y alliez que nous.

— Comment ça ? demanda Sir Arthur.

— Parce que voyez-vous, monsieur, répondit le jeune homme, il y a là une quinzaine de personnes, dont la société n'aurait pour nous aucun attrait pour le quart-d'heure.

- — Que voulez-vous dire ? reprit Lauriot.

— Ce qu'on veut dire, c'est qu'ils nous ont tous l'air d'être de véritables forbans ; armés jusqu'aux dents et faisant entendre des jurements qui feraient peur au diable lui-même, s'il ne les avait inventés.

— Vous nous surprenez, vraiment ! mais encore qu'est-ce qui vous fait croire que ce sont des forbans ?

— D'abord, voici : nous étions sur la Grande Ile nous-mêmes ce matin ; il y avait quatre à cinq de ces hommes campés au bout de l'île. Vers deux heures cet après-midi, il est arrivé une pirogue, du fond de la baie, dans laquelle il y avait deux hommes et une femme...

— Une jeune fille ? s'écria sir Arthur.

— Je ne sais, continua le jeune homme, mais toujours est-il qu'elle avait l'air bien triste ! Elle pleurait, et elle refusa absolument de manger ».

Mais, pour revenir à nos gens, aussitôt qu'ils furent débarqués et qu'ils eurent échangés des poignées de mains avec ceux qui étaient à terre, ceux-ci hissèrent un pavillon blanc au-dessus de leur cabane. C'était un signal à un navire qui louvoyait dans le large. Peu de temps après, on distingua une chaloupe pleine d'hommes qui venait à terre ; elle était partie du navire, qui ne tarda pas à déferler toutes ses voiles les unes après les autres et à gagner vers la pleine mer. Savez-vous ce qui le faisait déguerpir ainsi ?

« — Non, non, répondirent plusieurs à la fois, excités qu'ils étaient tous par le récit du jeune homme.

— Eh bien ! nous ne le savions pas non plus ; mais bientôt nous eûmes le mot de l'énigme dans l'apparition subite, au détour de la pointe pelée, d'un cutter américain.

— Un cutter ?

— Oui ! qui se mit de suite à ses trousses ! c'est ce qui nous a décidés à pher bagage, et à partir tambour battant mèche allumée, avant que la chaloupe fut arrivée au rivage.

— Peut-être sont-ils partis maintenant ? demanda Lauriot.

— Pas encore, nous nous sommes arrêtés justement au détour du bayou là-bas, d'où nous pouvions les voir sur la pointe de l'île. Vous n'avez qu'à avancer jusque là et vous les verrez tout à clair. Quant à nous, nous nous en retournons. Adieu, messieurs.

— Adieu ! merci, répondirent sir Arthur et Lauriot en faisant place à l'esquif, qui continua sa route ».

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