CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME
— Pensez-vous rester quelque temps en Canada ?
— Mon père se propose de retourner en Angleterre avant l'hiver.
— Je crains que vous ne vous ennuyiez ici ; l'hiver ne sera pas gaie, si l'on en juf:;e par les nouvelles ([ui arrivent aujourd'hui même de Montréal. On parle d'une assemblée révolutionnaire qui a eu lieu lundi, dans la paroisse i St-Charles, sur la rivière Chambly. ;
— Voilà son Excellence, maman, dit Hermine en se penchant.
— M. de St-Luc! dit Clarisse en laissant échapper un petit cri de surprise et pâlissant un peu.
Hermine, qui avait entendu le cri de surprise et remarqué le changement de couleur de Clarisse, prit la main de la jeune fdle et lui demanda avec intérêt ce qu'elle avait.
» — Rien, dit-elle, en se remettant, je ne m'attendais pas à le voir ici.
— Vous le connaissez donc ?
— Très bien ; nous avons voyagé ensemble. Mais voilà milord.
— Je n'ai pas voulu, madame, laisser à d'autres le plaisir de vous présenter M. de St-Luc, un des bons amis de mon cousin, sir Arthur, dit à madame de St-Dizier Lord Gosford : comme j'espère avoir le plaisir de vous voir souvent avec vos jeunes filles, et que M. de St-Luc sera presque un des membres de la famille, je suis bien aise qu'il puisse faire ce soir votre connaissance, et, par votre entremise, celle des dames canadiennes que vous connaissez. Ma petite cousine est déjà son amie ; quant à mademoiselle Hermine, ce sera à lui à gagner son amitié. Vous le présenterez à votre sœur, n'est-ce pas, mademoiselle ? J'espère que vous m'aiderez à le garder aussi longtemps que possible parmi nous, car il parle déjà de partir.
— Vous me faites beaucoup d'honneur, milord, répondit madame de St-Dizier ; je tâcherai de m'acquitter, du mieux qu'il me sera possible, de la double charge que vous me confiez.
— Je n'attendais pas moins de votre bonté — puis, se tournant du côté de M. de St-Luc, Lord Gosford lui dit :
— Maintenant que vous êtes entre bonnes mains, je vous quitte pour aller rejoindre sir Arthur ,qui sera content de vous voir ; mais ne vous pressez pas.
— Madame est trop bienveillante, dit St-Luc en faisant un salut respectueux ; je crains qu'elle n'ait un bien mauvais élève à guider. Demandez à mademoiselle Clarisse, combien peu je suis aimable et galant.
— Je pourrais mal vous juger, monsieur ; et d'ailleurs, ajouta Clarisse, d'un ton moitié hésitant moitié badin, depuis un an vous avez pu changer.
Hermine, qui ne put s'empêcher de sourire, regarda M. de St-Luc dont les traits exprimaient la satisfaction et la joie.
» — Oh ! je n'ai pas changé, miss Clarisse ; je suis toujours le même, un rude marin qui ne s'est pas encore poli au contact du beau monde ; qui parle comme il pense, et souvent ne pense pas comme les autres, et qui aurait besoin d'une main charitable et amie, pour le conduire à travers tous les écueils et les difficultés d'une société peut-être exigeante et difficile.
— Oh ! M. de St-Luc, dit Hermine, vous ne trouverez pas la société canadienne exigeante ni difficile. Je sais aussi que vous n'aurez pas beaucoup de peine à trouver de ces amies dont vous parlez. J'ai même appris qu'il s'était formé une ligue dans cette intention à Montréal.
— Pour OU contre moi ? demanda St-Luc en riant.
— C'est un secret ; et ce n'est pas le mien seul.
En ce moment un aide-de-camp du gouverneur vint prier Miss Gosford de lui faire l'honneur de danser avec lui la prochaine danse, qui devait être une valse.
» — Valsez-vous, mademoiselle ? demanda St-Luc à Hermine.
— Non, Monsieur.
— Alors me permettriez-vous de vous offrir le bras pour aller prendre quelque rafraîchissement ?
Hermine jeta un coup d'œil à sa mère, qui lui fit signe d'accepter. » — Vous voyez, Madame, que je vous enlève votre fdle.
— J'espère qu'elle est sous bonne garde, répondit Madame de St-Dizier, réprimant avec peine un soupir.
— Mais où est donc votre sœur ? dit St-Luc avant d'entrer dans le salon voisin, et s'arrêtant pour regarder les danseuses.
— C'est elle qui danse de l'autre côté de la salle, vis-à-vis l'endroit où nous étions.
St-Luc suivit quelques instants des yeux la dernière figure du quadrille qui achevait, puis se tournant vers celle dont le bras s'appuyait au sien, il lui dit en la regardant attentivement :
» — Si elle n'était pas votre sœur et si elle ne vous ressemblait pas autant, je dirais qu'elle est bien belle et bien jolie.
Hermine, qui avait baissé les yeux sous le regard de St-Luc, se remit aussitôt et répondit d'un ton enjoué :
)) — Vraiment, M. de St-Luc, je ne croirai plus à votre franchise; vous veniez de nous dire que vous ne disiez que ce que vous pensiez.
— Et c'est pour cela que je vous le dis. Ne me croyez-vous pas ?
— Mais pas du tout, quant au compliment que vous venez de faire, je vois que pour un marin, vous savez aussi flatter. Les hommes sont tous comme cela, c'est un sentiment inné chez eux.
— Pour l'appréciation du beau et du bien.
Le quadrille était terminé, et la foule, qui gagnait dans le salon des rafraîchissements, y entraîna St-Luc. Après avoir conduit Hermine dans un vis-à-vis, espèce de double fauteuil fait en forme d'un S, nouvellement en usage, il lui apporta une glace à la vanille, et s'assit près d'elle. Il se plaisait à la conversation vive et brillante de sa jeune compatriote, dont il admirait l'esprit en même temps que la naïveté. Le temps passait rapidement pour tous deux, quand Hermine aperçut Asile qui venait au-devant d'elle.
» — Voici ma sœur, dit-elle, je crois qu'elle me cherche. En effet elle la cherchait, pour lui annoncer que sa mère se sentait indisposée et désirait s'en aller. St-Luc offrit le bras aux deux sœurs et les conduisit auprès de leur mère, qui bientôt après partit avec ses deux enfants.
St-Luc chercha alors sir Arthur, qu'il trouva avec Lord Gosford. Le gouverneur tenait à la main une lettre qui venait de lui être remise et parlait avec animation. L'endroit où ils étaient formait une espèce de petit cabinet de travail ; une table, trois à quatre fauteuils à fond de jonc, quelques livres sur des rayons et une carte du Canada, appendue à l'un des côtés de l'appartement, en composaient tout l'ameublement.
St-Luc crut devoir se retirer pour ne pas troubler leur entretien ; mais le gouverneur l'ayant aperçu le rappela en lui disant :