‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 152 sur 207 · CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME

» — Venez, M. de St-Luc, vous n'êtes pas de trop ; mon cousin désire vous voir ; et j'aimerais à avoir votre opinion sur des nouvelles sérieuses, qui me parviennent à l'instant de Montréal.

Sir Arthur aimait véritablement M. de St-Luc, et avait fait à Lord Gosford les plus grands compliments de sa bravoure, sa prudence et sa discrétion.

Après (juelques paroles d'amitié échangées entre sir Arthur et M. de St-Luc, le gouverneur reprit :

« — Oui, M. de St-Luc, vous n'êtes pas de trop pour connaître les graves nouvelles que je viens de recevoir dans une dépêche que le commandant des forces à Montréal m'a envoyée. Il paraît qu'il y a eu avant hier, le 23, une assemblée de cinq comtés, où les résolutions les plus révolutionnaires ont été proposées et adoptées. Toute la population de la rivière Chambly est en armes. Des sociétés secrètes se forment, je crains des troubles sérieux ; quoique je n'ajoute pas une foi entière à tous ces rapports que je crois exagérés. Vous, M. de St-Luc, qui avez eu occasion tout dernièrement de visiter les paroisses de St-Ours et St-Denis, vous pouvez me donner quelques renseignements précis. Vous avez vu plusieurs habitants des plus influents de ces endroits, n'est-ce pas ? Que pensez-vous de leurs dispositions ?

— Vous me faites beaucoup d'honneur, milord, de me demander ainsi mon opinion. Je suis étranger ici, à peine arrivé depuis six semaines ; et je ne suis guère capable de formuler une exacte idée de la situation.

— Mais enfin, vous avez passé presque tout votre temps avec des Canadiens, à Montréal et dans les campagnes ; vous me dites que vous êtes intime avec Rodolphe DesRivières, le Dr Gauvin, André Ouimet, Edouard Rodier, et plusieurs autres jeunes gens de Montréal ; vous avez vu plusieurs fois l'honorable Louis Joseph Papineau, le Dr Kimber, M. I^rolet et les autres chefs du parti, qui s'appelle patriote. Croyez-vous que sincèrement ils aient l'intention de faire une révolution ?

— Milord, j'ai eu occasion, il est vrai, de voir ces personnes, souvent même ; mais je vous assure que loin d'avoir chez eux découvert aucune idée de révolution, je crois qu'ils ne pensent qu'à faire une pure agitation politique dans les limites de la légalité, pour attirer l'attention de l'Angleterre sur la situation du pays.

— Mais, cette société des Fils de la liberté, formée à Montréal, — • n'avezvous pas lu son adresse du 4 courant ? C'est un véritable manifeste rebelle ?

— J'ai lu cette adresse, milord ; j'en ai parlé à quelques-uns des signataires que je connais. Ce sont tous des gens de cœur et de courage, qui ne peuvent avoir eu la moindre pensée révolutionnaire en la signant. Cette adresse, écrite par une personne étrangère au pays et dont le nom ne figure pas au nombre des signatures, leur a été présentée dans une réunion et lue à la hâte. Tous ceux qui étaient présents la signèrent parce qu'ils n'y voyaient qu'un appel au peuple pour demander le redressement des griefs qui y sont énumérés ; et surtout une invitation aux jeunes Canadiens de Montréal de s'organiser pour résister au Doric Club. Vous ne voyez en eiïet, que des noms de jeunes gens de 18 à 20 ans sur cette adresse.

— Mais pensez-vous que M. André Ouimet, président de cette société ; M. George de Boucherville, secrétaire-correspondant ; M. J. L. Beaudry,

et les autres principaux, n'ont pas mis la main à la rédaction de ce manifeste ?

— Je suis à peu près sûr que non ; je le leur ai entendu dire à euxmêmes, et je les crois. L'adresse leur fut lue en anglais et ils la signèrent de confiance, sans avoir trop fait attention à ce qu'elle pouvait comporter d'illégal et de compromettant ; cornme leur principal but est de s'organiser contre le Doric Club, leur plus grand désir est de le rencontrer, et d'en venir aux mains avec les membres de ce club, qui les menacent par des afTiches anonymes. Ils n'attaqueront pas le Doric Club, car ils désirent se tenir dans les bornes de la légalité ; mais ils les recevront rudement si ces derniers les attaquent, comme ils se vantent qu'ils le feront.

— Vous croyez que les Fils de la liberté n'ont pas d'autres desseins ?

— J'en suis certain. Ils se rassemblent régulièrement tous les lundis ; jusqu'ici il n'y a rien eu d'illégal dans leurs assemblées ; il n'y a eu aucun trouble, aucun désordre. Laissez-les faire, et vous verrez qu'avant peu la société se dissoudra d'elle-même.

— Mais pourquoi se sont-ils organisés en divisions militaires ?

— Mille pardons, milord ; on vous a mal renseigné, leur organisation ne comporte nullement des divisions militaires ; ce sont des sections locales, comme la section du faubourg Québec, du faubourg St-Laurent, St-Antoine, de la ville, afin de pouvoir avoir des assemblées particulières dans chacun de leurs quartiers, sans besoin de convocation générale. Mais tout cela, croyez-le, est tout autant pour le plaisir de la chose que pour celui qu'ils se promettent de bien rosser le Doric Club, s'ils le peuvent. Que voulezvous que mille ou douze cents jeunes gens, presque des enfants, fassent, sans arme, dans une ville comme Montréal, quand même ils auraient des intentions mauvaises, ce qu'ils n'ont pas ?

— C'est assez mon opinion, reprit Lord Gosford après un instant de réflexion, mais ceux qui me conseillent sont d'une idée différente. Ils considèrent que Papineau tend à révolutionner le pays ; et ce qui les porte à le croire c'est la conduite de la Chambre d'Assemblée. J'ai voulu essayer la conciliation, eh ! bien, vous connaissez leur réponse fière et arrogante.

— Ceux qui vous conseillent, milord, excusez-moi si je prends la Hberté de vous parler franchement...

— Parlez, parlez, M. de St-Luc, j'aime à vous entendre dire ce que vous pensez ; au moins vous, vous n'êtes pas mû par des sentiments d'hostilité pohtique ou de races.

— Milord, c'est justement parce que je suis étranger à tous les sentiments qui, dans ce pays, semblent exciter une partie de la population contre l'autre, que je pense pouvoir juger les choses sans passion. Vous venez de le dire, milord, les sentiments d'hostilité, soit d'origine soit, pohtique ou autres, faussent les idées.

— Ce n'est malheureusement que trop vrai.

— Eh ! bien, milord, quels sont ceux qui vous entourent, quels sont ceux qui assistent à vos conseils ? Des hommes hostiles aux Canadiens, qui ont intérêt à les calomnier, qui cherchent à les pousser à des actes de résistance qu'ils convertiront ensuite en actes de trahison, afin de les rendre criminels à vos yeux et aux yeux des autorités en Angleterre.

— Vous pensez donc que les Canadiens ne songent point à se révolter, reprit Son Excellence, qui décidément paraissait partager l'opinion contraire.

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