VENDEUR DE PLOMB
La nuit fut froide et une assez forte gelée avait durci la terre. Le jour suivant, le soleil se leva pâle et enveloppé d'une brume grisâtre ; on aurait dit qu'il allait neiger ; cependant vers les dix heures, le temps devint beau, mais l'air resta vif et piquant.
A peu près dans le même moment, on pouvait voir deux forts et vigoureux chevaux, gris pommelé, attelés à une belle, barouche, descendant à grand train la côte d'Abraham. Trois jeunes filles chaudement enveloppées, étaient assises au fond de la voiture. Bientôt les chevaux, lancés au grand trot, arrivèrent au pont qui traverse la petite rivière St-Charles. Un homme, en habit de chasse, avec des bottes à revers, une badine à la main, était appuyé sur l'un des garde-fous du pont et regardait un brick, nouvellement lancé, et que remorquait un petit vapeur.
« — C'est M. de St-Luc, dit Miss Clarisse, qui l'avait aperçu la première, mais d'où peut-il venir ?
— Faisons semblant de ne pas le voir; regardons de l'autre côté, il ne nous reconnaîtra pas, habillées comme nous le sommes, ajouta Hermine en se penchant du côté opposé ».
Quand la voiture fut passée, St-Luc, qui avait bien remarqué la voiture et les chevaux de lord Gosford, sans reconnaître Miss Clarisse et les demoiselles de St-Dizier, reprit le chemin de son hôtel, où il arriva un peu avant midi.
« — J'ai juste le temps, pensa-t-il, de faire ma toilette pour aller voir sir Arthur, avec lequel je dois prendre la collation ».
Quand St-Luc arriva au château, sir Arthur l'attendait pour se mettre à table. Ils étaient seuls.
« — Que dites-vous, M. de St-Luc, d'une excursion faite de suite à la campagne ? J'aurais envie cette après-midi, d'aller au-devant de Clarisse, qui est allée avec les demoiselles de St-Dizier à Lorette ?
— Quoi ! c'était Miss Clarisse et les demoiselles de St-Dizier qui étaient dans la voiture de Son Excellence, vers onze heures ? Ah ! les coquines ! savez-vous qu'elles se sont détournées pour n'être pas reconnues ?
Sir Arthur se mit à rire de bon cœur.
» — Clarisse m'a dit qu'il avait été décidé gravement, hier soir, que pour vous punir de n'être pas allé chez M^^ de St-Dizier, elles ne vous avertiraient pas de leur promenade ; et c'est, sans doute, pour ne pas vous le laisser savoir qu'elles ont fait semblant de ne pas vous voir ce matin.
— Si nous allions proposer à M"^*^ de St-Dizier de nous accompagner pour aller au-devant de ses fdles, elle accepterait peut-être ; le temps est beau, l'air frais lui ferait du bien, car il me semble qu'elle ne sort pas assez. Vous irez en voiture, et moi je monterai sur le cheval que Votre Excellence vient d'acheter, et qui paraît si difTicile et si ombrageux ».
Deux heures après, sir Arthur conduisait M^^ ^e St-Dizier au-devant de ses enfants. M. de St-Luc, monté sur un magnifique cheval anglais, pur sang, qu'il avait, non sans difTiculté, rendu souple et docile, caracolait au côté de la voiture.
Quand ils furent parvenus au bout de la montée, avant d'arriver à l'é-
querre que fait la route de Charlesbourg et celle qui vient de Lorette, ils aperçurent la voiture, dans laquelle les jeunes filles étaient parties le matin, arrêtée sur la route de Lorette. Le cocher, assis sur le siège, regardait tranquillement dans la prairie Miss Clarisse et les jeunes demoiselles de St-Dizier s'amusant à cueillir des noix douces, qu'un petit garçon faisait tomber en jetant des morceaux de bois dans un noyer, situé à quelques arpents du chemin. Les jeunes filles gaies et rieuses, avaient laissé dans la voiture leurs chauds manteaux, et n'avaient sur leurs épaules que de légers fichus ; une d'elles portait une écharpe crêpe rouge, croisée sur la poitrine et nouée sous les bras, de manière à laisser les bouts pendre gracieusement par derrière, sans gêner ses mouvements. Un peu plus loin, un troupeau de vaches cherchait sa nourriture dans l'herbe rasée et gelée de la plaine. Un petit garçon d'une douzaine d'années, s'amusait à exciter un taureau en lui jetant des pierres. Quelquefois l'animal se retournait en agitant ses cornes menaçantes ; le petit garçon se sauvait, puis quand il voj-ait le taureau tranquille, il retournait continuer ses agaceries.
De l'endroit où se trouvait sir Arthur, il n'y avait en droite ligne à travers la prairie qu'une dizaine d'arpents pour se rendre à celui où étaient les jeunes filles, mais en suivant la route la distance était fort considérable. En ligne droite on suivait la base d'un triangle rectangle dont les deux routes formaient les côtés latéraux.
« — Voilà nos enfants, dit sir Arthur en montrant de la main le lieu où elles étaient.
— Mais vo3^ez donc ce petit malheureux que le bœuf poursuit, remarqua M°ie de St-Dizier.
En effet le taureau, devenu furieux, s'était élancé sur le petit garçon, qui s'était mis à courir dans la direction de l'arbre auprès duquel étaient les demoiselles de St-Dizier. Les jeunes filles effrayées se sauvèrent à leur tour du côté de la clôture ; l'écharpe rouge sembla augmenter la fureur du taureau qui se dirigea aussitôt vers la jeune fille ; celle-ci, effrayée, perdit toute présence d'esprit et se mit à courir dans un sens opposé. • )) — Asile ! s'écria M™^ de St-Dizier, en tombant évanouie.
St-Luc avait tout vu ; et d'un coup d'œil il comprit le danger de mademoiselle Asile ; un fossé large et une clôture haute, en perches, séparaient la route de la prairie ; il tourna droit son cheval pour les franchir, l'animal refusa, se cabra et fit un saut de côté. St-Luc, de sa cravache, lui sangla le col, puis le ramenant à la clôture lui plongea les éperons dans les flancs ; le cheval, d'un bond, franchit la clôture et le fossé et s'élança à travers la prairie. Déjà le taureau n'est plus qu'à quelques perches de la jeune fille ; son œil est injecté de sang, sa corne menaçante, tout fait croire à une épouvantable scène. Hermine et Clarisse, ayant réussi à passer la clôture, regardent épouvantées ; le cocher semble pétrifié sur son siège ; sir Arthur fouette son cheval, pour apporter plus tôt M^^ de St-Dizier auprès de ses enfants.
T> — Ma sœur, s'écria Hermine, toute en pleurant, ma pauvre sœur î
— Courage, lui répondit Clarisse, en apercevant St-Luc ; elle est sauvée ! Non, elle n'était pas encore sauvée, l'infortunée enfant. Le taureau
n'était plus qu'à deux pas d'elle, et déjà un beuglement prolongé sortait de la profonde poitrine de l'animal furieux.
St-Luc n'hésite plus et précipite son cheval sur le taureau, dans l'espoir