‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 158 sur 207 · CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME

de le renverser. Mais le cheval se dresse sur ses jarrets, bondit et saute par-dessus l'animal sans le toucher.

St-Luc avait prévu la possibilité de cette éventualité, et, avec une admirable présence d'esprit, il jette en passant, son foulard étendu aux cornes du taureau. Presqu'en même temps, il saute lestement à terre, et peut saisir aux cornes l'animal qui, un moment étonné, après avoir secoué et jeté à ses pieds le mouchoir qu'il llaira et déchira, allait s'élancer de nouveau sur la jeune fille.

Il y eut alors une lutte courte et terrible entre l'homme et la bête ; mais St-Luc, habitué depuis longtemps à ces genres d'exercices, auxquels se hvre la jeunesse créole à la Louisiane, était trop habile pour que l'issue fut douteuse. Il maintint d'abord l'animal de ses puissantes mains ; puis lui tournant graduellement la tête de son côté, il lui tordit brusquement les cornes en lui appuyant un genou sur le cou. Le taureau lâcha un beuglement rauque et strangulé, et tomba lourdement. Asile était sauvée.

» — Votre fille est sauvée, madame, dit sir Arthur ; voyez donc, elle revient appuyée sur M. de St-Luc.

— Merci 1 0 mon Dieu, merci ! mais ne serait-elle pas blessée ? Hermine et Clarisse étaient accourues au-devant d'Asile ; le cocher

se décida enfin à descendre de dessus son siège.

Sir Arthur arrivait au moment où St-Luc aidait la jeune fille à passer la clôture.

» — Asile, Asile, mon enfant, criait M^^^ de St-Dizier en accourant les bras tendus, oh ! que j'ai eu peur !

La pauvre mère enlaçait sa fille dans ses bras et l'embrassait, en pleurant de joie et de reconnaissance ; puis se tournant vers St-Luc, elle prit une de ses mains dans les siennes et lui dit : — Ah ! M. de St-Luc, comment vous remercier ?

— Mais, madame, vous vous êtes exagéré le danger ; il n'y en avait réellement pas d'imminent.

— Ce n'est rien, ce n'est rien, ajouta sir Arthur, qui comprit que l'intention de St-Luc était de diminuer l'intensité de l'émotion de M^^^ de St-Dizier et des jeunes filles ; Mlle Asile, et tous nous autres, nous en serons quittes pour la peur ».

Les paroles de sir Arthur eurent un bon efîet et calmèrent un peu l'émotion de M°ie de St-Dizier. Elle monta avec ses filles dans la voiture qui les avaient amenées le matin, tandis que Clarisse se mit avec son père. St-Luc remonta sur son cheval, que les paysans, accourus sur le théâtre de la scène que nous venons d'esquisser, lui avaient ramené ; et tous ensemble ils retournèrent à la ville.

« — C'est un beau mossieu, ça, hein ! disait le petit garçon à son compagnon ; cré-tu, y m'a donné anne piasse !

— Oui, mé y a manqué de tuer le bœuf à poupa » ! répondit l'autre. ;

St-Luc, en arrivant à son hôtel, monta à sa chambre, et changea de vêtements. Les événements de l'après-midi l'avaient un peu agile. Il ne pouvait définir les sentiments qu'il éprouvait pour Mlle Asile de St-Dizier. Était-ce de l'amour, était-ce de l'amitié simplement ? II ne savait qu'en penser. Il aimait bien Hermine ; mais en elle c'était plutôt cette gaieté charmante qui lui plaisait ; il aimait à rire avec elle, à l'agacer pour entendre

ses réponses pleines d'atticismes, mais quelquefois aussi un peu caustiques.

Avec Asile, il éprouvait un sentiment plus tendre ; sa voix, son chant avait quelque chose de si doux, de si sympathique que, malgré lui, il devenait sérieux ; une molle et mélancolique ivresse s'emparait de ses sens ; avec elle il parlait peu, il aimait à être près d'elle, à sentir le frôlement de sa robe. Si c'était de l'amour, son amour était bien faible ; si ce n'était que de l'amitié, son amitié était bien forte !

Après son dîner, il hésita sur ce qu'il devait faire. Il aurait désiré aller chez M™e de St-Dizier, mais il craignait de les déranger ; peut-être voudraient-elles se reposer de bonne heure après les émotions de la journée. D'un autre côté, il aurait bien voulu avoir de leurs nouvelles. Il s'habilla, prit sa canne et sortit, n'ayant aucune idée arrêtée sur le but de sa promenade. Bientôt il arriva à la porte St-Jean. Il ne savait que faire, avancerait-il, retournerait-il ? Il marcha encore sans pouvoir en venir à aucune décision ; déjà l'église St-Jean était loin derrière lui quand il aperçut qu'il était sur la route de Ste-Foye. Une voiture l'avait passé, une petite voix lui avait crié « bonsoir » ; il n'avait rien vu, rien entendu. Évidemment St-Luc était distrait ou amoureux.

Peu de temps après, il entendit le bruit d'une voiture, il regarda et reconnut la voiture du gouverneur ; elle était vide. Il arrêta le cocher et lui demanda d'où il venait.

« — ■ J'ai mené Miss Gosford chez M^^ de St-Dizier.

— A la bonne heure, pensa St-Luc, il n'y aura pas d'inconvénient que je m'y présente ; et, leste et joyeux, il continua son chemin.

Cinq à six des amies d'Asile, qui avaient entendu parler de l'accident, étaient venu la voir. Elle était parfaitement remise, et même plus gaie que de coutume.

» — Voilà M. de St-Luc, s'écria Hermine en courant lui ouvrir la porte ; je connais sa façon de frapper au marteau.

En entrant, St-Luc fut entouré et félicité sur sa conduite et son adresse. Il reçut avec simplicité les compliments qu'on lui fit ; et dit, en riant, qu'il consentirait volontiers à en faire autant tous les jours, pour recevoir de pareils remercîments.

)) — Savez-vous ce que nous avions décidé de faire ce soir, M. de St-Luc ? dit Hermine ; il a été convenu, et c'est Mlle H. de L... qui l'a proposé, de bien nous amuser.

— Mais, vous vous amusez toujours bien ; comment faire autrement quand vous y êtes, mademoiselle Hennine ? dit St-Luc.

— Oh! ce n'est pas tout, nous avons décidé de jouer au vendeur de plomb. Connaissez-vous ce jeu-là ? C'est un amusement tout canadien et fort joli. Voulez-vous en être ?

— Bien volontiers ; vous me direz ce qu'il faut faire.

— Ce n'est pas difficile. La compagnie s'asseoit autour de la chambre ; une personne tient un bol d'eau d'une main et, de l'autre, une serviette qu'elle trempe dans l'eau ; elle va des uns aux autres demandant « si on veut acheter de son plomb » ? Il ne faut pas répondre ni « oui » ni « non ». A celui qui répond « oui » ou répond « non », elle lui en donne sur la figure légèrement, plus ou moins, du bout de la serviette trempée, pour le punir ; et de plus il est condamné à donner un gage. Ah ! c'est joli, vous verrez ; mais prenez garde de dire « oui » ou « non ».

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