CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME
— Et ce gage ?
— Ah ! il faut le racheter, et c'est celui ou celle qui a payé le dernier gage qui fixe le prix du rachat.
— ke jouez pas, M. de St-Luc, dit madame de St-Dizier eu riant, elles ont toutes conspiré contre vous.
— Oh ! alors, je serai un martyr, et c'est ce qui me décide.
— C'est moi qui vais vendre le plomb, dit Hermine ; prenez garde à vous, M. de St-Luc.
St-Luc, qui s'attendait à trouver de la tristesse dans cette maison, fut bien surpris d'y rencontrer tant de gaieté ; et il se réjouit de voir que l'on ne songeait qu'à l'heureux dénouement d'un événement qui aurait pu être si terrible.
Hermine apporta bientôt un bol à moitié rempli d'eau, et commença à vendre son plomb. Les deux premières à qui elle s'adressa surent si bien répondre, qu'elle ne put leur faire dire le mot défendu. Le troisième était M. de St-Luc.
» — Tenez-vous bien, lui dit Hermine en lui montrant le bout trempé de sa serviette.
Les jeunes filles riaient.
— Voulez-vous acheter de mon plomb, monsieur ?
— Non, mademoiselle, réopndit St-Luc d'un grand sérieux.
— Eh bien ! il faut pourtant que je vous en donne, reprit Hermine en lui frappant légèrement la figure du bout de sa serviette.
— Un gage, un gage ! Encore, encore le même, crièrent les jeunes filles, riant aux éclats.
— Comment trouvez-vous mon plomb ? M. de St-Luc.
— Ma foi, un peu humide.
— Pas trop humide ?
— Non.
Hermine, qui s'attendait à la réponse et qui était en veine de gaieté, aspergea généreusement sa victime et se mit à rire de bon cœur.
» — Un gage, encore un gage, dit Miss Clarisse qui riait à gorge déployée.
St-Luc ne put s'empêcher de partager l'hilarité générale ; mais il trouva qu'il en avait assez.
Hermine fit le tour et ne put obtenir de gage que de sa sœur qui par distraction se laissa prendre.
» — Tirons les gages, maintenant, dirent les jeunes fdles en se levant.
On plaça les gages dans un sac, Hermine, mettant la main au fond, dit d'un grand sérieux « gage touché, gage tiré, celui à qui appartiendra le gage fera ce que mademoiselle Gosford ordonnera », et elle tira un canif.
» — J'ordonne que celui à qui appartiendra le gage écrive un couplet dans l'album de mademoiselle Asile, continua Miss Clarisse.
— C'est à M. de St-Luc.
— Deux couplets ; il y a deux gages, crièrent plusieurs personnes.
— Eh bien ! deux couplets pour les deux gages, reprit Clarisse.
— A une condition, dit St-Luc.
— Laquelle ? laquelle ?
— C'est que mademoiselle Asile les chantera.
— Oui, oui, répéta-t-on de tous côtés.
St-Luc prit une plume, se recueillit quelques instants, pendant que,
pour ne pasHe distraire, toutes les jeunes filles suivirent M'"® de St-Dizier dans les appartements voisins, où l'on avait servi le café avec des gâteaux.
Quelques minutes après, St-Luc avait terminé tant bien que mal ses deux couplets et rentra dans la chambre à dîner où on lui servit une tasse de café.
» — J'en avais besoin, dit-il, après qu'il l'eut bu, il y a longtemps que je n'ai accompli une aussi rude tâche ; vous ne me prendrez pas de sitôt à jouer au vendeur de plomb, mademoiselle Hermine.
— Voyons les couplets, dit Clarisse
— Il faut qu'Asile les chante. Oui, oui ! il faut qu'Asile les chante, répétèrent les jeunes filles.
— Mais sur quel air ? demanda Asile en s'adressant à M. de St-Luc et baissant la vue, après avoir lu les vers.
— Essayez sur l'air de « Mon âme à Dieu, mon cœur à toi ».
Asile fit signe à sa sœur de s'approcher d'elle et de jouer l'accompagnement ; et elle chanta d'une voix émue :
Mon âme inquiète est troublée,
Craint et désire, tour à tour,
Que l'ardeur, dont elle est comblée,
Soit l'amitié plus que l'amour.
Je m'interroge en vain, j'ignore •''
Si mon cœur t'aime ou s'il t'adore.
Dis-moi, Asile, oh ! par pitié 1
Est-ce l'amour, (bis) ou l'amitié ?
(bis).
Quand tu chantes, ta voix si tendre Agite mes sens tout émus ; En t'écoutant, je crois entendre L'écho des concerts des élus.
Cesses-tu, mon âme ravie Nage encore dans l'harmonie I Dis-moi, Asile, oh 1 par pitié I Est-ce l'amour, (bis) ou l'amitié ?
bis.
» — Encore, encore, crièrent plusieurs jeunes filles.
Asile, dont la voix tremblait en commençant, s'était rassurée peu à peu ; elle se remit gracieusement au piano et recommença le premier couplet. Sa voix admirable, d'un timbre ravissant, d'une flexibilité et d'une justesse parfaites, donnait aux paroles du couplet une si profonde expression d'anxiété que Clarisse fut obligée de passer dans la chambre voisine pour ne pas laisser voir des pleurs qui lui perlaient aux paupières, et l'émotion qui la dominait.
Personne n'avait fait attention à ce petit incident, et quelques minutes après, Clarisse revenait, souriante, reprendre sa place sur le sofa auprès de M™e de St-Dizier.
» — Comment trouvez-vous ces couplets, mademoiselle Gosford ? demanda H. de L...; votre débiteur a bien racheté ses gages et payé généreusement ses dettes, n'est-ce pas ?
— Très bien, très bien ! répondit Clarisse en s'eiïorçant de donner à sa voix une assurance qu'elle n'avait pas. La pauvre enfant se sentait le cœur gros ; elle eut donné tout au monde pour qu'on ne l'eut pas interpellée. Mais avec cette force de volonté que possèdent si bien les femmes, elle dompta ses émotions, et reprit avec un accent de gaieté :
— Tirons les autres gages.
Hermine prononça la formule, en retirant un gage.