CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME
» — C'est celui de ma sœur, dit-elle ; à quoi la condamnez-vous, M. de St-Luc.
— Je laisse cela à Miss Gosford, dit-il, elle sait si bien s'en acquitter, qu'elle voudra bien ordonner pour moi,
— C'est juste, c'est juste ; reprit mademoiselle H. de L... qui, sans le vouloir, contrariait fort Clarisse. Celle-ci se prêta néanmoins de bonne grâce, et dit en riant :
— Puisque M. de St-Luc désire si ardemment savoir à quoi s'en tenir sur les sentiments que lui inspire celle qui a si bien chanté ses vers, j'ordonne que celle à qui appartient le gage fasse un couplet, en réponse à ceux du poète amoureux.
— Oh ! mais, je ne sais pas faire de vers, moi, répondit Asile, en rougissant vivement.
— L'ordre est positif, s'écrièrent les jeunes filles ; il n'y a pas de réplique ; bien ou mal il faut faire le couplet.
— Je vais t'aider, dit Hermine à sa sœur, en la prenant par la main et l'entraînant dans la chambre voisine.
Elle prit une plume et écrivit :
Dans le doute, vaut mieux se taire
Sur ces vieux sentiments d'un jour I
Si je jugeai^ il peut se faire
Que je me trompasse à mon tour.
Mais pourtant ?... Dans cette tendresse,
Dans cette ardeur, dans cette ivresse,
Quand je sens mon cœur de moitié
» — Qu'écris-tu donc là, Hermine ? crois-tu que je vais donner ces verslà ? c'est absurde de parier ainsi.
— Que tu es prosaïque ! c'est ce qu'il y a de mieux. C'est ce qui s'appelle préparer l'antithèse. Suis la gradation : d'abord je t'attendris, tendresse : tu t'exaltes, ardeur ; puis tu arrives jusqu'à l'ivresse et quand tu es bien ennivrée, je te fais tomber, paf ! sur la vulgaire amitié. C'est là une chute !
— Tu es folle.
— Pas du tout, au contraire ; je suis poète et cultive l'ellébore, voilà le secret. Écoute le dernier vers :
Ça doit bien être (bis) l'amitié !
— Vois-tu, continua Hermine, ce n'est que de l'amitié tout simplement ; c'est bien le moins que tu puisses avoir pour lui, après ce qu'il a fait pour toi cette après-midi. Et d'ailleurs ce n'est qu'une chanson ! Toutes les chansons parlent d'amour, sans que l'on y fasse attention ; l'amitié peut bien y trouver sa place.
— Si tu veux dire que c'est toi qui en est l'auteur, je n'ai pas d'objection.
— Oui, oui, j'en prends la responsabilité.
— C'est bien.
— Mais je dirai que je traduisais tes pensées.
— Oh ! non, oh ! non ; et elle s'avança pour arracher la feuille de papier. Mais Hermine se hâta de rentrer dans le salon, et se mettant au piano, elle chanta la réponse, sans que sa sœur put l'en empêcher.
Le reste de la soirée se passa joyeusement, cordialement. St-Luc partit enchanté de sa veillée et de l'amabihté des familles canadiennes de la bonne ville de Québec.
Quand la société se fut retirée, Hermine prit les couplets et les chanta de nouveau ; puis se tournant vers sa sœur qui, sérieuse et pensive, l'écoutait le front appuyé dans ses deux mains, au bout du piano.
» — Sais-tu bien, que cet air ne convient pas aux paroles.
— Peut-être ; mais c'est l'air qu'il aime le mieux, répondit Asile, en laissant échapper un soupir qu'elle s'eiïorça en vain de comprimer,
— Prends garde, lui dit celle-ci, en la regardant avec espièglerie, j'écrirai à Elmire que son lion t'a blessé au cœur.
— Oh ! mon Dieu, je serais trop heureuse, pensait leur bonne mère ; si c'était possible » !
Clarisse, en s'en retournant, se trouvait seule dans la voiture avec St-Luc. Tous deux étaient plongés dans une profonde rêverie. St-Luc éprouvait un doux bonheur ; Clarisse était triste. Ils allaient arriver, et ni l'un ni l'autre n'avaient encore prononcé une parole.
« — Vous me boudez, Miss Clarisse.
— Non, non ! je pensais.
— A quoi pensiez-vous donc ?
— Que je voudrais bien être à la place de mademoiselle Asile, répondit Clarisse d'une voix si faible que St-Luc put à peine l'entendre ».
Cette réponse fut pour celui-ci un trait de lumière.