CHAPITRE QUARANTIÈME
passer les lii*nes, ou se battre, si l'on nous attaque. Si mes amis restent, je resterai ; sinon je partirai avec eux. Nous avons été obli<»és de nous cacher pendant trois jouis avant de nous rendre ici.
» Vous comprendrez maintenant pourquoi je ne puis aller vous rejoindre à Québec, comme vous me le demandiez dans votre note du 15 courant, que j'ai reçue juste au moment où je partais de Montréal. Je viens de voir Meunier, qui doit partir cette après-midi pour Maska ; il me dit qu'il est sûr que madame Rivan vit encore ; qu'elle a été vue à Montréal, il y a une couple de mois, ])renant passade pour descendre à Sorel. Il croit qu'elle demeure en quelque part sur la rivière Chambly ou à Maska. J'ai examiné tous les noms inscrits sur les feuilles de route de bateaux qui vont à Sorel, et n'ai pu découvrir aucun nom qui correspondit au sien.
» Meunier dit qu'il est sûr que c'était eMe, d'après ses renseignements. Dans tous les cas il est certainement dans l'erreur en disant que c'est une grande dame, et riche, car j'ai pris toutes les informations possibles auprès de mes amis et des dames de mes connaissances à Montréal ; et aucune ne se rappelle avoir connu une dame de ce nom-là. Ainsi si elle a demeuré à IMontréal, comme le dit Meunier, elle devait vivre fort retirée. Mais encore, je crois que j'en aurais entendu parier.
» Je vous en écrirai davantage, si j'apprends quelque chose de nouveau.
)) Tout à vous,
Rodolphe DesRivières ».
« Je rouvre ma lettre pour vous dire que Meunier est à mes côtés, et me dit qu'il vient d'avoir des informations positives que M™^ Rivan, connue sous le nom de M^'^ Rives, demeure à Maska. J'aurais voulu l'envoyer de suite, mais il ne peut partir avant deux ou trois jours. Vous feriez bien de venir vous-même. Le temps est détestable et les chemins affreux. Prenez un bon cheval à Sorel.
St-Luc, après la lecture de cette lettre, monta à sa chambre pour préparer ses malles, résolu de partir par le prochain bateau à vapeur.
Il se rendit ensuite chez le gouverneur pour lui présenter ses respects ainsi qu'à sir Arthur, et leur annoncer son départ.
« — Eh bien ! M. de St-Luc, lui dit le gouverneur, vous avez appris sans doute que le district de Montréal est en insurrection ; et que les autorités y sont ouvertement bravées.
— Je crains, milord, que ce ne soit malheureusement que trop vrai.
— Les rebelles se sont retranches à St-Denis et à St-Charles. Aujourd'hui même les troupes sont expédiées de Montréal pour les réduire. Le John Bull doit partir dans une demi-heure avec un régiment que j'envoie à Montréal.
— Milord, je désirerais partir au plus tôt ; des nouvelles de la plus haute importance viennent de m'arriver par la malle. Je suis à la recherche de ma mère, comme sir Arthur vous en a informé ; et j'apprends qu'elle vit et qu'elle demeure dans un village appelé Maska. Pourrais-je monter à bord du John Bull?
— Certainement ; je serai heureux de vous féliciter sur le succès de votre vo^^age en Canada ; cependant ne vous flattez pas trop d'avance. A propos, vous dites qu'on vous informe qu'elle vit à Maska, autrement appelé
St-Hyacinthe ; c'est justement dans le foyer de l'insurrection! Il sera difficile de vous y rendre sans vous exposer à être arrêté et peut-être maltraité par les rebelles.
— Je ne crains pas cela, milord ; je craindrais davantage les autorités militaires ; et c'est pour éviter ces désagréments que je vous demanderai un permis de passer.
— Avec le plus grand plaisir. Je vous l'enverrai porter à bord du bateau à vapeur, avec ordre de vous recevoir et de vous débarquer soit à Montréal, soit à Sorel, si vous l'aimez mieux.
— Merci, milord. Permettez-moi, sir Arthur de vous prier de présenter mes amitiés à Miss Clarisse. Je vous quitte pour quelque temps seulement ; et j'espère que sous peu de jours vous me reverrez le plus heureux des hommes comme le plus affectueux des fils. Adieu, milord ; adieu, sir Arthur.
— Au revoir ; soyez prudent, et écrivez-moi, dit sir Arthur ».
Le temps est froid et désagréable. Un fort vent du Nord-Est, accompagné de pluie, soufflait depuis le matin. St-Luc chaussé de grandes bottes à la Suwarow portait une casquette en drap bien ouatée et couverte d'une toile cirée, et un gros surtout d'étoffe de pilote noire boutonné haut. Il se promenait à grands pas pour se réchauffer, sur le pont du John Bull.
Il était huit heures du soir quand il débarqua à Sorel. Trim tenait par la bride un cheval anglais, brun, aux jambes fines, sèches et musculeuses, que son maître avait acheté à Québec.
La pluie qui était tombée par torrent depuis l'après-midi, s'était changée en une espèce de neige mouillée. St-Luc se rendit chez le père Toin.
Le village de Sorel était dans la plus grande agitation ; six cents hommes des 66e et 32^ régiments, commandés par le colonel Gore, étaient arrivés de Montréal, avec une pièce de campagne et un détachement de cavalerie. L'on ne savait pas si les troupes partiraient pour St-Denis durant la nuit, ou si elles attendraient le jour.
St-Luc demanda une chambre, ôta son surtout, et se jeta tout habillé sur un lit. Il avait recommandé à Trim de voir à ce que son cheval fut bien soigné ; et donna ordre qu'on le réveillât aussitôt que les troupes se mettraient en marche, à quelqu'heure de la nuit que ce fut. Il désirait arriver avant elles à St-Denis. Il avait prié Toin de lui trouver un guide au cas où il partirait durant la nuit. S'il n'eût consulté que ses aises, il eût attendu le jour ; mais il craignait qu'une fois les troupes à St-Denis, il ne lui fut pas possible d'entrer dans le village, où il y aurait certainement un combat dans lequel DesRivières et Meunier pourraient bien se faire tuer ; et il voulait absolument les voir.
Son sommeil fut agité, plusieurs fois il fut réveillé en sursaut par le bruit que faisaient des personnes qui, dans l'étage inférieur, parlaient haut, ouvraient et fermaient les portes avec violence. Une fois il crut entendre la voix de Trim dans la cour, sur laquelle donnait sa chambre où il était couché. Il écouta ; c'était bien Trim. Il se leva, regarda par la fenêtre, à travers les vitres ; mais il ne put rien distinguer, si ce n'est la lumière d'un fanal. En même temps, il entendit le bruit de plusieurs voix menaçantes. Il ouvrit la fenêtre, appela Trim qui, armé d'une fourche, défendait l'entrée de l'écurie contre trois à quatre hommes qui semblaient vouloir y pénétrer de force.