CHAPITRE QUARANTIÈME
« — Qu'y a-t-il Trim.
— Voulé prendre cheval à li.
St-Luc descendit promptement. Au bas de l'escalier il rencontra le père Toin, que l'on venait de réveiller, et qui montait avec une chandelle. » — Mossieu, dit-il, en voyant St-Luc, on veut presser votre jval.
— CoiTxment presser.
— Oui, mossieu, c'est l'colonel qui a donné l'ordre de prendre l'meilleur jval, qu'on pourrait trouver, pour un officier, qu'y a une dépêche ; y arrive d'ia ville, et le sien est moriondu. J'allais vous avertir.
— Où est cet officier ?
— Dans la bar.
La bar, salle où l'on débitait les boissons, était pleine de monde. Une personne sans aucune marque dans son habillement qui dénotât qu'il lut militaire, séchait ses hardes auprès d'un grand poêle en fonte, dans lequel brûlaient de gros quartiers d'érable. St-Luc, en l'apercevant, reconnut le lieutenant Weir, qu'il avait rencontré à Montréal au bal de madame de M..., et auquel il avait été présenté. Il alla droit à lui et, lui tendant la main :
» — Comment vous portez-vous, lieutenant ? lui dit-il.
— Chut ! ne m'appelez pas lieutenant ; je ne voudrais pas être connu ici. Voyez toutes ces tuques bleues.
— Vous êtes déjà connu. L'on vient de me prévenir qu'un officier, chargé de dépêches, veut prendre mon cheval. Je suppose que c'est vous qui cherchez un cheval ?
— Oui, c'est moi. J'arrive de Montréal par terre, mon cheval est sur les dents, et il faut de toute nécessité que je voie le colonel au plus tôt. Le colonel Gore est parti avec les troupes, il y a près de deux heures ; je n'ai pas de temps à perdre.
— Je vous prêterais volontiers mon cheval, mais il faut aussi que je parte à l'instant même.
— Où allez-vous donc ? si ce n'est point une indiscrétion de vous le demander.
— Pas du tout ; je vais à St-Denis.
— Je vais dans la même direction, nous ferons route ensemble, jusqu'à ce que j'aie rejoint les troupes, elles ne doivent point être rendues bien loin, à une lieue ou une lieue et demie tout au plus ; le temps est mauvais et les chemins doivent être affreux.
— S'il n'y a que deux heures qu'elles sont parties, nous les aurons bientôt trouvées. Votre cheval a eu le temps de se reposer, il pourra vous porter facilement ».
Dix minutes après, St-Luc et le lieutenant Weir étaient en selle et galopaient sur la route de St-Ours en suivant la rivière.
Le vent avait changé dans le cours de la nuit et soufffait du sud, de m^anière qu'ils l'avaient dans la figure. Une neige, mêlée de pluie, les empêchait de distinguer à dix pas devant eux.
En quittant Sorel, le terrain sablonneux avait permis à leur monture de prendre une allure assez vive. St-Luc pensait au bonheur de reirouver sa mère ; le lieutenant était inquiet, prêtant l'oreille au moindre bruit et cherchant à pénétrer l'obscurité pour voir s'il n'apercevrait pas les traces du passage des troupes.
« — Nous devons avoir fait du chemin depuis que nous sommes partis ; je crains que nous n'ayions manqué la route. Nous eussions dû rejoindre les troupes avant ce moment-ci. Connaissez-vous la route, M. de St-Luc ?
— Je la connais jusqu'à St-Ours ; nous ne l'avons pas manquée ; voilà la rivière ; j'entends le bruit des lames.
— Mais on ne voit pas de traces du passage des troupes.
— La neige les couvre. Poussons encore, nous ne devons pas tarder à les rejoindre.
Et ils se remirent au galop. Le terrain devenait de plus en plus difficile ; les chevaux avaient de la peine à continuer une course aussi rapide. Celui du lieutenant avait butté deux ou trois fois.
» — Mon cheval n'en peut plus, dit le lieutenant, il faut que je le mette au pas.
— J'aperçois une lumière ; nous allons entrer. Pendant que nous prendrons des renseignements, nous laisserons souffler nos chevaux. Qu'en dites-vous ?
— Je n'ose entrer. Je crains d'être reconnu.
— Et qui voulez-vous qui vous reconnaisse ici ? Vous dites que vous n'y êtes jamais passé.
— Les habitants viennent souvent à Montréal, ils m'ont probablement vu. Dans ce moment-ci, tout étranger leur est suspect.
— Et ne suis-je pas étranger aussi ?
— C'est vrai ; mais vous parlez le français, et vous n'avez pas de mission importante et pressée ; je pourrais être arrêté.
— Vous avez peut-être raison. Attendez, je vais entrer seul ; s'il n'y a pas de danger, je vous appellerai ; s'il y en a, je vous avertirai.
— Je vais rester à cheval au milieu du chemin.
St-Luc s'approcha de la maison, attacha son cheval, par la longe de son licou, à un poteau qui était près de la porte et entra.
Un homme d'un certain âge, en chemise de laine, tuque bleue sur la tête, pantalons gris d'étoffe du pays, était assis sur un petit banc de bois au-devant de la porte du poêle, et fumait dans une vieille pipe, courte et noire.
» — Me permettez-vous d'entrer un instant, pour me réchauffer,monsieur? dit St-Luc.
— Certainement, certainement ; répondit l'habitant en se levant et approchant une chaise. Y fait une mauvaise nuit ; chaufTez-vous.
St-Luc, voyant que cet homme était seul, appela le lieutenant.
)) — Otez donc vos capots, pour secouer la neige, dit l'homme à la tuque bleue en s'adressant au lieutenant et apportant une seconde chaise. J'suis bien curieux, mais y'où allez-vous donc de c'pas là ?
— Parler pas français ; répondit le lieutenant.
— Ah ! mossieu est anglais ! very goût, very goût ; c'est vous prendre whiskey ? bonne pour di estomac ! en prendrez-vous, mossieu, dit-il, en se retournant vers St-Luc et lui présentant un verre et un flacon, qu'il avait pris sur un buffet.
— Ça ne se refuse pas, répondit celui-ci. A votre santé.
— A la vote. J'suis ben curieux ; mais y'où allez-vous donc ?
— Monsieur va à St-Ours ; et moi, je me rends jusqu'à St-Denis. A propos, y a-t-il longtemps que les troupes sont passées ?