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LE COLPORTEUR

Le lendemain de la bataille de St-Denis, sur les deux heures de l'aprèsmidi, St-Luc vit arriver à l'hôtel où il était descendu, dans le village de St-Charles, un petit homme, qu'il reconnut pour être celui que le docteur Nelson avait appelé Siméon.

« — Vous êtes M. de St-Luc ? lui dit-il en le saluant ; j'ai une commission pour vous. Voici une lettre que M. DesRivières vous envoyé ; je vous l'aurais remise plus tôt, mais je ne viens que d'être informé de l'endroit où vous étiez.

— Merci, M. Siméon, je crois que c'est votre nom.

— Oui, monsieur. S'il y a une réponse, il y a ici une personne qui retourne à St-Denis dans une demi-heure ; elle pourra s'en charger.

— Attendez un instant. La lettre ne contenait que ces mots : « Nous » avons remporté une glorieuse victoire. Un habitant de Belœil, nommé » Dubois, m'apprend que M. Hertel de Rouville, seigneur, demeurant » à St-Hilaire, connaît M"ie Ri van et sait où elle demeure. Le Dubois » l'a connue aussi, mais ne peut dire si elle vit encore. Je ne puis aller » à St-Charles que demain. Je vous accompagnerais bien jusque chez » M. de Rouville, mais j'apprends que les royaux et un autre régiment sont » à St-Hilaire. R. D ».

— Il n'y a pas de réponse ; répondit St-Luc après avoir lu la note. Me diriez-vous combien il y a d'ici à St-Hilaire ?

— A peu près trois lieues,

— Connaissez-vous M. Hertel de Rouville ?

— Très bien ; c'est le seigneur de l'endroit.

— Pourrais-je trouver un guide pour m'y conduire ?

— Vous n'avez pas besoin de guide ; le chemin suit toujours le long de la rivière, et, d'ailleurs, j'y vais ; si vous voulez, je vous accompagnerai.

— Quand partez-vous ?

— Dans une heure ou deux ; j'ai quelques petits préparatifs à faire, aussitôt après je serai à vos ordres. Vous n'avez qu'à m'attendre ici, je viendrai vous prendre. Vous pouvez compter sur moi ».

Kn effet vers trois heures trois quarts, St-Luc vit arriver Siméon monté sur un vigoureux cheval de cavalerie, avec selle, bride, fontes et pistolets, tout au complet. Il portait en outre une boîte de bois, suspendue par une

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courroie, passée en bandoulière, et un paquet appuyé sur le pommeau lie la selle.

« — N'ayez pas peur de mon accoutrement, M. de St-Luc, je vais exécuter une commission à St-Hilaire.

St-Luc ne put s'empêcher de rire, mais ne fit aucune remarque ; il monta en selle et se mit en route avec son compas^non. Arrivés au camp qui était un peu plus haut que l'église, à une vingtaine d'arpents du village, ils trouvèrent (jue la route avait été barrée par des troncs d'arbres. Il leur fallut faire un assez long détour pour trouver un passage, et continuer leur route. Siméon regardait de temps en temps St-Luc, qui n'avait pas dit une seule parole ni fait une seule remarque depuis leur départ, absorbé (ju'il était dans des pensées (jui étaient i)ien loin d'être celles que son compagnon lui attribuait, et dont il avait une lorte démangeaison de l'entretenir. Siméon se décida enfin à commencer la conversation

» — Vous pensez à ces barricades ? n'est-ce pas, M. de St-Luc. Les Anglais seront reçus encore bien mieux ici, qu'ils ne l'ont été à St-Denis. Les habitants arrivent en foule.

— J'étais bien loin de penser à cela, M. Siméon.

— Mais à quoi pouvez-vous donc penser, si ce n'est pas indiscret. Me serait-il possible de vous rendre quelque service ; voyez-vous, comme huissier, on a souvent occasion d'apprendre bien des choses. Je sais que vous cherchez quelqu'un.

— Oui, je cherche une dame Rivan ; et c'est pour cela que je vais chez M. de Rouville. J'espère en avoir des informations.

— Rivan ? Rivan ?,.. arrêtez donc, je crois avoir vu ce nom-là quelque part. Attendez un peu... N'y avait-il pas un autre nom ?

— Rives ; peut-être.

— Non, non, j'y suis. Cette dame Rivan était mariée à un Français, n'est-ce pas ? Qui est mort durant le premier choléra ?

— Je ne puis vous dire s'il était Français ; je crois qu'en efl'et c'est en trente-deux qu'il est mort.

— C'est ça. Sa femme était une demoiselle de Montour ?

— Montour ou Montreuil, m'a-t-on dit à Sorel, répéta St-Luc, ça se peut.

— Éléonore de Montour, femme de M. Rivan de... attendez ; de, de Saint... saint, quelque chose ; je ne me rappelle plus le nom ; mais je suis sûr qu'il y avait un de et un saint... St-Félix, je crois ; mais je ne suis pas positif.

— Ne serait-ce pas des parents de St-Félix qui tient auberge à St- Charles ?

— Oh ! non ; ils n'étaient pas parents. L'un était Français et celui-ci est Canadien. Celui dont je parle appartenait à la compagnie du Nord- Ouest, et il est mort ruiné.

— Comment savez-vous tout cela ?

— Je vais vous le dire. Dans le printemps de 1831 ou 32, ce M. Rivan de... je ne sais quoi, a été poursuivi ; une terre qu'il avait à Relœil, je vous la montrerai en passant, a été vendue par le shérif ; c'est moi qui ai fait la vente. Voilà comment j'ai appris leurs noms, je les avais oubliés ; si vous n'aviez pas prononcé celui de Rivan, je ne m'en serais pas rappelé.

— Avez-vous jamais vu madame Rivan ?

— Jamais ; ni lui non plus.

— Comment pourrais-je trouver quel était le second nom de M. Rivan ? Il pourrait bien se faire qu'elle fut connue sous le second nom.

— Je crois que c'est probable. Vous trouverez probablement le nom chez M. Rouville ; c'est lui qui a acheté la terre, il doit avoir les titres.

Si vous ne les trouvez pas là, vous trouverez cela au greffe de la cour de Montréal. J'avais bien les procès-verbaux ; mais j'ai déchiré tout cela, il y a longtemps.

St-Luc fut quelque temps pensif, songeant que si cette M^^ Rives, dont lui avait parlé M. DesRivières, n'était pas sa mère, il aurait beaucoup de difficultés à trouver la personne qui était sa mère. Cependant une chose lui paraissait certaine, c'est qu'elle vivait ; et il espérait qu'avec l'aide de Meunier, qui la connaissait, il finirait par la trouver. Il avait aussi l'espoir que M. de Rouville pourrait lui donner de bonnes informations. Il fut encore une fois tiré de sa rêverie par Siméon, qui lui dit :

» — Vous voyez cette maison dont la couverture est peinte en rouge, de l'autre côté de la rivière ? Il y a un mai devant la porte. C'était la terre de M. Rivan.

St-Luc regarda et fit signe de la tête qu'il la voyait.

« — Maintenant, M. de St-Luc, je vais vous quitter ; il faut que j'arrête à cette maison-ci. Vous n'avez plus qu'une petite demi-lieue pour vous rendre à St-Hilaire : vous voyez le clocher de l'église d'ici. M. Rouville demeure un peu plus loin, dans une belle maison de briques ».

St-Luc continua sa route seul, et arriva bientôt au village, à l'entrée duquel un pic|uet des Royaux l'arrêta.

« — D'où venez- vous, lui demanda celui qui commandait le piquet.

— De St-Charles.

— Où allez- vous ?

— Chez M. Hertel de Rouville.

— Il faut que vous voyiez le colonel, il est chez M. de Rouville ; je vais vous faire accompagner.

— M'arrêtez-vous ?

— Oui, ce sont les ordres. Mais comme vous allez là où est le colonel, un soldat ira avec vous, et vous pouvez rester à cheval ; mais ne cherchez pas à vous échapper, il a l'ordre de tirer.

— Je n'ai pas envie de m'échapper ; au contraire, je suis bien aise de me faire montrer la maison.

Il commençait à faire nuit, et les lumières étaient allumées, quand il arriva au manoir. Il y avait une sentienlle, en faction à la barrière, au bout de l'avenue, par laquelle il fallait passer pour se rendre au manoir.

» — Qui va là ? cria la sentinelle en abaissant son mousquet.

— Numéro trente, avec un prisonnier ! répondit le soldat qui accompagnait St-Luc.

— Avance, numéro trente et donne la consigne.

— Diable ! pensa St-Luc, on vit sur le qui-vive par ici. Il faut bien des cérémonies pour laisser passer un particulier.

Après l'échange de la consigne, St-Luc et celui qui l'accompagnait, entrèrent dans une belle et longue avenue qui aboutissait à l'entrée principale de la maison. Il y avait également une sentinelle devant la maison.

En entrant, St-Luc demanda à voir M. de Rouville.

» — Il faut que vous voyiez le colonel auparavant, répondit un officier

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