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CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME

que l'on avait averti de l'arrivée d'un prisonnier et qui était venu au-devant de lui. Veuillez passer dans cette chambre.

St-Luc entra dans une i^rande chambre, richement meublée, dans laquelle était le colonel Wetherall et cinq à six officiers qui causaient, chantaient et riaient en attendant le dîner.

» — Qui êles-vous ? demanda le colonel.

St-Luc sans répondre, tira de son portefeuille le sauf-conduit que lui avait donné le «ouverneur. Après l'avoir lu et en avoir examiné la signature, il Ht signe à un oflicier d'approcher et lui demanda s'il connaissait la signature. Celui-ci prit le papier, mais avant qu'il l'eut examiné, un de ceux qui étaient assis sur le sofa s'approcha en disant : — C'est peut-être une signature contrefaite.

St-Luc, déjà blessé de la conduite de ces officiers, ne put retenir son indignation, et saisissant par le bras l'officier qui venait d'émettre cette blessante opinion, il lui dit :

» — Je m'appelle « de St-Luc » ; je loge à Montréal à l'hôtel Rasco ; dans ce village je n'ai point encore de logement, mais j'y serai jusqu'à midi, demain. Apprenez que je ne présente pas de papiers avec de faussses signatures.

— Je commande ici, interposa le colonel Wetherall, vous devez respecter ma présence.

— Monsieur, répondit St-Luc avec hauteur, vous commandez à vos soldats ; ordonnez-leur de se mieux comporter et de ne point insulter par des imputations injurieuses un étranger qu'ils ne connaissent pas.

— Non seulement je commande à mes soldats, m.ais je suis maître dans ce ^^llage et puis arrêter toute personne rebelle à Sa Majesté.

— Je suis sous la protection de ce sauf-conduit ; arrêtez-moi, si vous l'osez !

— Tout est en ordre », répondit l'officier qui examinait les signatures ; et il tendit le papier au colonel.

La protection que contenait le sauf-conduit, était si puissante, que le colonel Wetherall vit bien que celui qui en était l'objet, devait être une personne de considération. Comme il était un brave militaire, un peu vif, mais plein de justice et de droiture, il eut regret de ce qu'il avait dit ; aussi, remettant le sauf-conduit à St-Luc, il le pria d'excuser ceux qui l'avaient arrêté à l'entrée du village et d'oublier ce qui avait été dit dans la chambre, avant qu'on sût qui il était.

St-Luc accepta l'excuse, et demanda s'il pouvait voir M, de Rouville. Un domestique conduisit St-Luc dans un cabinet de lecture, dans lequel M. de Rouville se tenait habituellement et où il recevait ceux qui avaient affaire à lui.

« — Veuillez m'excuser, M. de Rouville, dit St-Luc en le saluant, si je me présente un peu tard et vêtu comme je le suis, j'ai été forcé de venir un peu malgré moi.

— Je le sais, je le sais, dit M. de Rouville, en présentant un siège ; j'ai entendu ce que vous avez dit au colonel, et vous avez eu raison. Que puis-je faire pour vous ?

— On m'a informé que je pourrais obtenir, en m'adressant à vous, des informations concernant une dame Ri van, que j'ai le plus grand intérêt à découvrir.

— Madame Rivan ? je ne la connais pas, et n'en ai jamais entendu parler.

— N'avez-vous pas acheté, il y a quelques années, une terre, située de l'autre côté de la rivière, à une demi lieue d'ici, d'un M. Rivan ?

— Peut-être ; j'en ai tant achetées et vendues.

— Pourriez-vous regarder aux titres ?

— Ah ! pour cela, monsieur, ce serait avec plaisir, mais je ne sais vraiment pas où mon agent les met. Demain, il vous les montrera.

St-Luc se leva pour sortir.

» — Vous ne partez pas comme cela, monsieur ; vous me ferez bien le plaisir de rester à dîner avec nous, sans cérémonie. Ça me fera plaisir de converser un peu dans ma langue maternelle. Ne vous occupez pas de votre toilette ; vous ôterez votre capot.

— Vraiment, monsieur de Rouville, je ne puis.

— Pas d'excuses ; je vais donner ordre de mettre votre cheval à l'écurie. M. de Rouville, descendant d'une des plus respectables familles de la

vieille noblesse du Canada, était reconnu pour son hospitalité généreuse et bienveillante ; il faisait l'invitation si cordialement que St-Luc crut ne pouvoir refuser et il accepta.

A six heures, le dîner fut servi. M. de Rouville faisait magnifiquement les honneurs de sa table. Il fit placer St-Luc près de lui, à sa droite. Le colonel Wetherall occupait un des bouts de la table et les officiers étaient assis autour. La famille de M. de Rouville ne descendit point au dîner.

)) — C'est un dîner de garçons, comme vous voyez, monsieur ; ma femme n'est pas bien, dit M. de Rouville ; vous voudrez bien l'excuser. Vous n'en mangerez pas avec moins d'appétit, j'espère ; car il paraît que vous venez de St-Charles. A-t-on des nouvelles de St-Denis.

— Vous avez sans doute appris qu'il y a eu bataille à St-Denis, hier.

— Non, nous n'en avons rien su. Et quel en a été le résultat ?

— Les troupes ont été obligées de battre en retraite.

— Entendez-vous cela, colonel ? dit M. de Rouville ; les troupes ont été battues à St-Denis.

— Oui, quand ?

— Hier.

— Se sont-elles battues longtemps ?

— Toute la journée, répondit St-Luc ; le soir le colonel Gore a retraité vers St-Ours.

— Les rebelles étaient-ils en grand nombre, demanda le colonel.

— Une cinquantaine seulement ont tenu la troupe en échec pendant toute la journée.

Le colonel se mordit les lèvres, et M. de Rouville toucha de son pied le genou de St-Luc en signe de satisfaction.

» — Quel est le nombre des rebelles à St-Charles ? demanda le colonel ; sont-ils bien armés ? ont-ils des canons ?

— Colonel, répondit St-Luc, si, en sortant d'ici, je retournais à St-Charles, considéreriez-vous honorable de ma part d'énumérer le montant de vos forces et le nombre de vos canons ? Eh bien ! vous comprendrez la raison pour laquelle je ne puis répondre à vos questions.

— Je vous approuve, reprit le colonel.

— Et moi, je bois à votre santé, dit M. de Rouville.

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